Printemps 1789 : émeutes de Marseille, Aix, Besançon et Amiens, émeute Réveillon (28 avril)

jeudi 2 février 2017.
 

- 1) Emeutes du blé et de la famine à Marseille, Aix, Besançon et Amiens

- 2) Paris en avril 1789, d’après Jules Michelet

- 3) L’émeute Réveillon à Paris les 27 et 28 avril 1789

En mars et avril 1789, les antagonismes sociaux s’exacerbent.

Dans les campagnes comme dans les villes, les réunions préparatoires aux Etats généraux, la rédaction de cahiers de doléances, l’élection de délégués, donnent un sentiment d’existence collective au peuple. Lorsque la noblesse provinciale essaie de casser physiquement cette montée en puissance, le Tiers état l’écrase par sa massivité et son enthousiasme voir notre article sur la Bretagne.

Mouvements sociaux, mouvements politiques et luttes culturelles, idéologiques s’épaulent mutuellement avant même l’éclatement de la Révolution, la rendent de plus en plus probable et la préparent.

1) Emeutes du blé et de la famine à Marseille, Aix, Besançon, Amiens...

La préparation des Etats généraux se déroule dans un contexte de disette, de hausse des prix pour les produits de base, de révoltes endémiques

Nous avons déjà signalé l’importance des caprices météorologiques dans les causes conjoncturelles de la Révolution française : sécheresse en 1785, pluies diluviennes et inondations en 1787, hiver 1788 à 1789 très rigoureux. Les récoltes de 1782, 1784, 1786 ont été mauvaises, réduisant à la mendicité beaucoup de familles. Or, les récoltes de 1788 sont pires. Le prix des céréales connaît une hausse d’environ 150%. La cherté du pain, aliment de base, plonge une grande partie des milieux populaires dans la disette. Au printemps 1789, se multiplient du Sud au Nord, les attaques de convois de grain, les pillages de magasins et greniers.

Voici quatre exemples :

1a) Marseille

La Provence vit déjà une situation pré-révolutionnaire avec 40 émeutes entre le 12 mars et le 15 avril. Celle de Marseille éclate les 22, 23 et 24 mars 1789. Pourquoi ? parce que le prix du pain est monté de 2 sous la livre à 3 sous et demi ; quant à la viande, elle atteint 10 sous la livre. Le soulèvement commence, comme souvent, au petit matin. La ville grelotte sous la neige ; des milliers de pauvres affamés et frigorifiés se groupent tôt en divers points de la ville, en particulier autour du port puis marchent vers les palais du pouvoir. Ils commencent par envahir le palais de l’évêque « Monseigneur l’illustrissime et révérendissime Louis-Jérôme de Suffren de Saint Tropez, prince de Lurs, conseiller du roi... ». En quête de nourriture, la foule vociférante se déplace ensuite vers l’Hôtel de Ville où le maire juge utile de s’enfuir par les toits laissant la place libre. Fort logiquement, cette masse affamée se dirige ensuite vers la résidence de l’intendant (qui représente le roi) puis vers les magasins de blé. C’est alors que les autorités balayées font appel au poids moral du comte de Mirabeau, réputé ami du peuple. Celui-ci crée une milice bourgeoise composée de négociants et de gens du peuple raisonnables ; il rétablit l’ordre sans tirer.

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Le 25 mars, c’est Aix qui connaît une insurrection locale massive ; Mirabeau se voit à nouveau appelé à la rescousse ; il met un terme au soulèvement par un discours rassurant que le Parlement trahit aussitôt le calme revenu en prononçant 18 emprisonnements et la pendaison du principal meneur, André le boucher (qui avait pourtant aidé Mirabeau à ramener le calme).

1b) Besançon

Nous avons déjà signalé le soulèvement populaire de cette ville contre l’arrêt de son Parlement opposé à toute réforme de l’Ancien régime. Des magistrats avaient été insultés et attaqués, leur palais assiégé et pris.

En avril 1789, c’est la cherté du pain qui provoque une émeute populaire. Une boulangère nommée Leschère conduit une voiture de blé aux halles de la ville. "Le peuple l’accable de coups, et sans le secours de deux cavaliers de la maréchaussée qui se trouvèrent là, elle y serait demeurée ; une multitude d’hommes, de femmes et d’enfants s’attroupèrent pour aller prendre ce qu’elle avait de blé chez elle..." (Annales de Jean-Etienne Laviron)

1c) Lettre des officiers municipaux d’Amiens à Necker le 1er mai 1789 sur l’émeute du blé locale

" Nous avons à vous rendre compte de l’émeute qui a eu lieu mercredi après-midi (29 avril) dans notre ville et des précautions prises pour la calmer...

IL y a marché au grain chaque jour à Amiens. Un boulanger avait acheté au marché de mercredi dix à douze sacs de blé. Sur les trois heures d’après-midi il les faisait conduire au couvent des Jacobins où plusieurs boulangers ont leur grenier. Le voiturier passa devant plusieurs femmes qui étaient au coin de la rue pour y mendier : ces femmes suivirent la voiture, en criant que c’était encore du blé pour magasiner ; d’autres femmes suivirent la voiture...

Le peuple s’amassait et grossissait sur la route... Quelques suisses de Diesbach (régiment de soldats suisses) se transportèrent sur le lieu...

Des enfants excités avaient déjà ouvert les sacs à coup de couteaux ; le grain en avait été dispersé et pillé.

Le peuple se porta ensuite vis à vis des maisons de tous ceux qu’ils appelaient magasiniers. Il cassa les vitres de plusieurs...

Les cuirassiers (cavaliers lourds de l’armée royale) montèrent à cheval... et firent des tournées jusqu’à la nuit. Le calme se rétablit pendant la nuit. Le lendemain matin jeudi les attroupements de femmes recommencèrent".

1c) Parmi les autres émeutes de la faim, signalons celle de Dax et celles de l’île de France ( Meaux, Pontoire, Montlhéry, Jouy en Josas, Rambouillet...

2) Paris en avril 1789, d’après Jules Michelet

" Cette grande apparition du peuple dans sa formidable unité, était l’effroi de la cour. Elle faisait les derniers efforts auprès du roi pour le décider à manquer à sa parole (ne pas réunir les Etats généraux)... Des princes signaient une lettre audacieuse où ils menaçaient le Roi, se portaient pour chefs des privilégiés, parlaient de refus d’impôt, de scission, presque de guerre civile.

" Et pourtant, comment le Roi eût-il éludé les Etats ? Indiqués par la Cour des aides, demandés par les Parlements et par les notables, , promis par Brienne et promis par Necker, ils devaient enfin ouvrir le 27 avril. On les ajourna encore au 4 mai. Périlleux délai !...

" L’hiver avait été terrible... la famine commença. Les boulangers inquiets toujours en péril devant la foule ameutée et affamée, dénoncèrent eux-mêmes des compagnies qui accaparaient les grains.

" Une seule chose contenait le peuple, le faisait patiemment jeûner, attendre : l’espoir des Etats généraux. Vague espoir mais qui soutenait ; la prochaine assemblée était un Messie ; il suffisait qu’elle parlât et les pierres allaient se changer en pain.

" Les élections tant retardées le furent encore plus à Paris. Elles ne furent convoquées qu’à la veille des Etats. On espérait ainsi que les députés n’assisteraient pas aux premières séances, et qu’avant leur arrivée, on assurerait la séparation des trois ordres, qui donnait la majorité aux privilégiés.

" Autre sujet de mécontentement, et plus grave, pour Paris. Dans cette ville, la plus éclairée du royaume, l’élection était assujettie à des conditions plus sévères. Un règlement spécial, donné après la convocation, appelait comme électeurs primaires, non pas tous les imposés mais ceux-là seulement qui payaient six livres d’impôt.

" Paris fut rempli de troupes, les rues de patrouilles, tous les lieux d’élection furent entourés de soldats. Les armes furent chargées dans la rue devant la foule.

" En présence de ces vaines démonstrations, les électeurs furent très fermes. A peine réunis, ils destituèrent les présidents que le Roi leur avait donnés. Sur soixante districts, trois seulement renommèrent le président nommé par le Roi, en lui faisant déclarer qu’il présidait comme élu. Grave mesure, premier acte de la souveraineté nationale...

" La cour fut étonnée de la décision, de la fermeté, de la suite avec laquelle procédèrent vingt-cinq mille électeurs primaires si neufs dans la vie politique. Il n’y eut aucun désordre... La mesure la plus hardie, la destitution des présidents nommés par le Roi, s’accomplit sans bruit, sans cris, avec la simplicité vigoureuse que donne la conscience du droit.

27 avril 1789 : Les élus des soixante districts sont réunis à l’Archevêché pour procéder à la rédaction d’un cahier de doléances commun pour tout Paris. Ils se sont déjà accordés sur la proposition de placer en tête de celui-ci une déclaration des droits de l’homme.

C’est alors qu’éclate l’émeute Réveillon.

3) L’émeute Réveillon à Paris les 27 et 28 avril 1789

L’émeute Réveillon touche surtout au problème du pouvoir d’achat. Elle éclate dans les faubourgs Saint Antoine et Saint Marcel qui rassemblent environ 40000 à 50000 ouvriers et petits artisans.

3a) Le faubourg Saint Antoine à la veille de la Révolution

Dictionnaire historique de la ville de Paris, Hurtault et Magny, 1779 "Ce quartier est renommé par la prodigieuse quantité d’ouvriers en tout genre dont fourmille la grande rue du faubourg Saint Antoine et par les chaudronniers auvergnats qui y logent. Ce faubourg n’est pas moins fameux par ses manufactures importantes, par celle des glaces de Reuilly, celle de taffetas, de toiles cirées, d’étoffes de Paris, de papiers peints de toutes les couleurs, celle de colle forte, de poêle..."

Mémoires du lieutenant général de police Lenoir "La plupart des manufactures étaient établies dans le faubourg Saint Antoine. Les habitants de ce faubourg, composés en grande partie d’ouvriers employés aux travaux des manufactures, aux travaux des arts mécaniques, avaient la mauvaise réputation d’être plus turbulents que ceux des autres quartiers et faubourgs".

3b) 23 avril 1789 Réveillon propose la baisse des salaires compte tenu de la crise économique

Dans le contexte prérévolutionnaire et de contestation généralisée que connaît la France d’avril 1789, quelques jours avant l’ouverture des Etats généraux du royaume, Réveillon, patron de la principale manufacture parisienne de papiers peints prend position pour baisser les salaires à 15 sous quotidiens aussitôt soutenu par Henriot, patron d’une fabrique de salpêtre. Il ajoute qu’il faudrait baisser le prix du pain mais sans avoir le moindre moyen de pression en ce sens contrairement aux salaires de ses salariés. Or, ce prix d’un pain (essentiel de la nourriture dans les milieux populaires) avoisine 14 sous à Paris au même moment.

3c) L’émeute éclate

La population ouvrière de Paris (ouvriers des manufactures, compagnons, apprentis...) a très mal vécu d’être largement écartée de la participation aux débats et votes pour les Etats généraux. Elle a aussi beaucoup souffert du froid durant l’hiver ; misère et famine ravagent les taudis des quartiers saint Antoine et Saint Marcel. Pour environ 600000 habitants, Paris compte alors 80000 chômeurs.

L’annonce d’une probable baisse de salaire déclenche une émeute. Dans la nuit du 26 au 27 avril, une forte manifestation remonte du quartier Saint Marcel vers la Seine en criant "Mort aux accapareurs ! Le pain à deux sous !" Sous les fenêtres de l’Hôtel de ville, ils brûlent des mannequins représentant Réveillon et Henriot. Dans la journée, les soldats des Gardes françaises protègent la manufacture Réveillon ; les manifestants de plus en plus remontés, ravagent la maison Henriot, rue de la Cotte.

3d) L’émeute s’étend

Dans la journée du 28, les premiers manifestants sont rejoints par des ouvriers des quartiers environnants. Dans la soirée, ils réussissent à pénétrer dans l’hôtel Titon (manufacture Réveillon) où tout est cassé et brûlé. Face à cette population comprenant environ 100000 curieux et un bon millier d’éléments actifs, dont aucun n’est armé, le roi envoie les Gardes françaises, des gendarmes à cheval et des cavaliers du Royal Cravates qui tirent à balles réelles. La répression est extrêmement dure : 300 morts enfouis dans les catacombes pour cacher l’hécatombe, plus de 1000 blessés. D’après les témoignages un pendu orne la porte Saint Antoine ; cinq émeutiers sont marqués au fer rouge et expédiés immédiatement aux galères...

Le 29 avril au matin, le travail reprend dans tout Paris. Cependant, cette horrible répression n’a pas éteint la contestation. Dans les jours suivants, elle se focalise sur les condamnations à mort prononcées par la cour prévôtale contre des personnes arrêtées à cette occasion (par exemple dame Bertin, quatre enfants et enceinte d’un cinquième).

La population ouvrière et populaire de Paris vient de mesurer ses espérances et tester sa force collective.

Les mêmes :

* prendront la Bastille le 14 juillet 1789

* prendront les Tuileries le 10 août 1792

* constitueront l’appui essentiel des Montagnards en 1793

Prochain article :

5 mai 1789 : Ouverture des Etats généraux à Versailles

Les 7 précédents articles de cette série 1789 2009 :

* 220ème anniversaire de la Révolution française. Défendons-la. Plan des articles de notre rubrique (1789 2009 1ère partie)

* Sur les causes structurelles de la Révolution française (1789 2009 2ème partie)

* Vive la Révolution française qui a balayé l’Ancien régime, son roi omnipotent, son haut clergé parasite, sa noblesse inhumaine et sa justice arbitraire (1789 2009 3ème partie)

* Crise de l’Ancien régime et convocation des Etats Généraux (1789 2009 4ème partie)

* Marat, Robespierre et Saint Just avant la Révolution française (1789 2009 5ème partie)

* 1788 1789 Une situation prérévolutionnaire : journée des Tuiles, Etats de Franche-Comté, Etats de Bretagne... (1789 2009 6ème partie)

* Cahiers de doléances et préparation des Etats Généraux de 1789 accroissent l’aspiration à la justice sociale et l’implication politique populaire (1789 2009 7ème partie)


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