Crise de l’Ancien régime en 1787 1789... vers les Etats Généraux

mardi 18 novembre 2014.
 

1) 1788 en France : le gouvernement du royaume est dans l’impasse

1a) Une crise de domination politique

Crise de crédibilité du couple royal entre un roi réputé impuissant et une reine réputée frivole. Sur un point, le film Marie-Antoinette donne une bonne idée de la Cour royale : la reine compense son ennui en dépensant beaucoup en toilettes et bijoux (258 000 livres en 1785). Ses escapades laissent libre cours à la rumeur. Elle organise des fêtes, joue de l’argent et en perd beaucoup dans un entourage où profitent tricheurs et escrocs. "L’affaire du collier de la reine" lui porte un tort particulier dans l’opinion publique. Le comte d’Artois, frère du roi, dépense tout autant ; au moment où les finances royales sont au plus mal, où l’hostilité contre les nobles s’épanouit, le Conseil du Roi ne peut faire autrement que d’apurer ses colossales dettes (23 millions de livres).

La noblesse, premier ordre de la nation est également touchée par cette crise de domination politique. La royauté lui a conservé ses privilèges en échange de sa fidélité ; elle en a fait une caste plus qu’une classe. En 1789, sur environ 200000 individus, seulement un millier travaillent dans l’industrie et le commerce. Contrairement aux autres classes nobles d’Europe, elle n’est même plus une propriétaire terrienne importante (environ 25% des terres contre 80% pour sa voisine anglaise et encore plus en Europe centrale et orientale). La noblesse française est restée arrogante alors que sa position sociale réelle s’est effritée ; l’Etat royal n’a même plus besoin d’elle pour administrer le pays.

Au lieu de prendre en compte son impasse, la noblesse se crispe sur la défense de ses privilèges. Cette "réaction nobiliaire" accentue l’impasse de toute la société d’Ancien régime en France sur la fin du 18ème siècle.

Dans ces conditions, la puissance de la rumeur publique en 1789 contre la reine et contre l’oisiveté de la noblesse ne peut surprendre.

1b) Cette crise de domination politique se traduit logiquement par une crise de direction politique

Crise de l’autorité royale vis à vis des Parlements, vis à vis de ses frères et de la haute noblesse.

Crise du poste de contrôleur général des finances (chef du gouvernement). Turgot tente d’engager des réformes mais les privilégiés s’y opposent et le font renvoyer. Necker tente de limiter les sommes versées aux nobles ; non seulement il échoue mais ceux-ci obtiennent dans la foulée le monopole des grades militaires. Calonne, contrôleur général des finances, préconise une forme d’impôt payable par tous (y compris clergé et noblesse) avant d’être obligé, lui aussi, de se retirer. Loménie de Brienne ne réussit pas mieux avant le retour de Necker.

1c) L’Etat royal subit aussi une crise de légitimité et d’autorité dans les milieux intellectuels. Globalement, le pays connaît une crise de domination idéologique

Sur le terrain idéologique, la France de 1788 est marquée par les caractéristiques de la féodalité cléricale. La censure royale s’exerce encore sur le théâtre, livres divers et journaux. Tout article est soumis à l’autorisation du gouvernement. Les livres censurés sont confisqués (par exemple Rousseau, l’abbé Raynal, Helvétius), les journaux peuvent être suspendus. Les auteurs peuvent être internés à la Bastille ( comme Voltaire ou l’abbé Morellet). Cette situation se retourne contre l’Etat royal dans les années précédant 1789 avec la multiplication de pamphlets d’autant plus violents qu’ils sont nécessairement anonymes.

1d) L’Etat fait face à une crise financière telle que des mesures urgentes sont indispensables.

Le budget annuel de l’Etat compte :

* beaucoup plus de dépenses (621,7 millions de livres, soit 145,8 millions en dépenses civiles, 165,5 millions en dépenses militaires ; 310,4 millions en remboursement de dettes)

* que de recettes ( 515,2 millions de livres)

L’Etat n’a plus d’argent ; depuis plusieurs années, il n’a pas eu la force politique suffisante pour lever des impôts sur les couches sociales privilégiées. Il a donc vécu sur les facilités d’emprunt et d’escompte qui ont encore aggravé l’agiotage et la dette.

Le mauvais temps de 1788 a accru ces difficultés financières. Le rapport de l’Académie des Sciences estime par exemple le prix des orages du 13 juillet 1788 à 5% des recettes annuelles.

1e) L’Etat connaît une crise institutionnelle en ce moment de transition entre un type d’administration marqué par l’héritage féodal et les fondements à bâtir d’une nation moderne.

La France reste marquée par des caractéristiques féodales entravant le développement économique et l’unification administrative du pays. La Navarre se considère comme un royaume à part. Le Dauphiné remet en cause sa fidélité au roi si les édits de réforme judiciaire sont maintenus...

Les Parlements, bastion de la résistance nobiliaire, mènent une fronde permanente contre l’état royal, ralentissant considérablement ou bloquant toute initiative.

Louis XVI et ses ministres croient trouver une issue en réactivant des états généraux provinciaux (assemblées régionales élues) ; cela va renforcer la crise, ne laissant que la convocation des états généraux du royaume comme solution institutionnelle crédible.

1f) Une crise économique

Louis XVI et ses ministres oscillent durant tout le règne entre préservation du marché national et libre échange dans l’industrie et le commerce (y compris extérieurs). Le traité de libre-échange signé avec l’Angleterre en 1786 provoque en France des difficultés ; des branches non préparées à cette concurrence licencient. Le pays comptent 200 000 chômeurs en 1788 qui affluent essentiellement vers les grandes villes.

Le secteur bancaire français présente un aspect fortement parasite sous Louis XVI contribuant à de fortes crises financières comme en 1776, 1781, 1789.

L’agriculture connaît une situation de crise grave en 1788 1789 sur laquelle nous allons nous étendre un peu.

2) 1787 1788 1789 Inondations, sécheresse, grêle, ouragans, grand froid : le mauvais temps accroit la crise économique et sociale

Aux causes structurelles et conjoncturelles déjà analysées s’ajoute un élément dont l’importance ne peut être négligé : de 1787 à 1789 un temps épouvantable pour un royaume encore essentiellement agricole. Les caprices du petit âge glaciaire, des volcans et du climat engendrent de mauvaises récoltes, des hausses de prix importantes et un climat d’insatisfaction, de révolte même dans certaines villes et régions.

2a) Rapport de l’Avocat Général Séguier (13 décembre 1788)

“La « première cause » (de la crise économique et sociale) est le peu de produit de la récolte faite cette année. Elle a été si mauvaise que dans quelques cantons on n’a pas recueilli la moitié d’une année ordinaire en gerbes et en grains ; dans d’autres, on n’en a recueilli que très peu ou point du tout. « Deuxième cause » : les pluies et les inondations de 1787 ; la grêle et la sécheresse de 1788. Les pluies en 1787 ont empêché d’ensemencer une partie des terres ; la sécheresse de 1788 n’ a pas permis la pleine croissance des blés”

2b) Exemple d’Ezy sur Eure

Il tomba dans le pays et dans les environs une quantité prodigieuse d’eau pendant le mois d’octobre et la moitié de celui de novembre de cette année 1787. Le dix huit du mois de novembre nous eusmes une gelée très forte qui dura jusqu’au trois décembre, qui fut terminée par un dégel accompagné de pluie et la nuit du cinq au six de ce mois il tomba une pluie si abondante accompagnée d’éclair et de tonnerres qui dura depuis une heure jusqu’à cinq heures du matin, que le six au soir nous fumes assaillis par une inondation telle que depuis longtemps on en avait vu une semblable. Elle dura jusqu’au douze au soir ; on ne pouvait aborder à l’église qu’a l’aide d’un bateau qui se promenait par les rues avec le bateau du pain a ceux qui n’en avaient point. Plusieurs personnes firent des pertes considérables... Ce pays ci ne faisait qu’une seule pièce d’eau qui s’étend jusqu’aux parcs d’Anet, en sorte qu’on pouvait quitter l’un pour aller à l’autre que par le secours d’un bateau que l’on ne faisait aborder qu’avec beaucoup de difficultés à cause de la trop grande rapidité de l’eau. Les petits ponts du parc d’Anet furent entraînés par les eaux. (NUGUES, Curé d’EZY)

2c) Exemple d’un village du Beaujolais

« La mauvaise récolte survenant après les inondations de 1787, la sécheresse de l’été 1788 entraînent une hausse des prix et cette sous-production rurale déclenche une sous production industrielle et le chômage... C’est vrai surtout du textile... La région lyonnaise en est victime... Les paysans manquent de semences en raison de la récolte de blé déficitaire, l’hiver est précoce et rude. Le froid commence à la Saint Martin (11 novembre 1788) et dure jusqu’au 14 février 1789 : la terre est gelée à trente pouces (un mètre environ) de profondeur... le Rhône, la Saône, les rivières gèlent et les moulins cessent de moudre » (Louis TRENARD).

2d) Exemple d’un village du Gard actuel : Saint-Victor-de-la-Coste en Languedoc rhodanien

« (En 1788 et 1789), la crise est générale dans tout le pays. Aux orages de mai 1788, qui ont surtout touché l’Albigeois, le Biterrois et le nord du diocèse de Nîmes, a succédé la terrible grêle de juillet, puis celle d’août (...). Le 17 juillet (1788), la vallée du Rhône et les Cévennes sont particulièrement touchées.

En septembre (1788), ce sont les inondations qui ravagent les vallées, parmi lesquelles figurent la région de Bagnols et la plaine du Rhône. Le déficit peut atteindre le quart des récoltes.

Un froid excessif s’abat alors sur la province en décembre 1788 et janvier 1789, puis les orages, qui touchent durement la province en juin et août et provoquent de nouvelles inondations à l’automne. Le prix moyen du (blé) atteint à Béziers le niveau-record de 15 livres en 1789. Il sera à 16 livres en 1790 ».

Source : Élie Pélaquier, De la maison du père à la maison commune, Saint-Victor-de-la-Coste en Languedoc rhodanien (1661-1799), Montpellier, 1996, p. 45.

2e) Printemps 1788

Le climat de printemps présente une grande importance pour les paysans car c’est le moment où l’on sème, où les grains germent puis donnent une plante, où l’on repique, où la récolte s’annonce. Cela demande en particulier un bon équilibre entre la chaleur du soleil et l’eau tombée du ciel.

Or, la France subit au printemps 1788 une sècheresse particulièrement forte avec un déficit en pluie en avril mai (40 % dans le nord de la France, 40 à 60 % dans l’Ouest et le Sud-Ouest, plus de 80 % dans le Sud et le Sud- Est) et des températures élevées. Cette sécheresse a pour conséquences de mauvaises récoltes.

2f) Eté 1788

L’été 1788 connaît à la fois sècheresse, violents orages et ouragans de grêle, en particulier les 12 et 13 juillet : arbres fruitiers arrachés ( 1000 pommiers déracinés à Montivilliers), récoltes hachées... On peut se faire une idée des conséquences sur les chaumières rurales quand on sait que le toit du château de Rambouillet (résidence royale) a été détruit (tuiles et ardoises) et 11749 carreaux cassés.

"Les pays affectés par cet orage n’offraient plus que le spectacle de pays totalement ruinés et détruits par la grêle. Tout fut enterré, haché, abîmé, déraciné ; les toits découverts, les vitres brisées, les vaches et les moutons tués ou blessés ; le gibier, la volaille périrent" (Messier. Extraits des Mémoires de Mathématiques et de Physique de 1788).

2g) Les ouragans de l’été 1788 amènent de nouvelles inondations. Exemple de Touques près de Trouville

« L’année 1787 fut très pluvieuse. Il y eu à peine huit jours sans pluie. (Elle fut suivie) "d’un hiver rigoureux". Le 28 juin 1788, « L’eau est devenue si rapide qu’elle a renversé presque de fond en comble une maison et le petit pont qui partage la paroisse de Saint-Pierre avec celle de Saint-Thomas (1). » Le curé, qui évoque une tornade, note sept à huit pieds d’eau (environ deux mètres) dans la « Grande rue de Touques », la rue Louvel et Brière aujourd’hui. « Des pans de murs ont été renversés, des meubles emportés et des étoffes enlevées de chez les marchands. Il y eut une si grande avalasse... que peut-être jamais il n’est arrivé une telle catastrophe dans le bourg de Touques. » Ces inondations sans commune mesure eurent de lourdes conséquences sur l’économie locale : « Les salines sont totalement diminuées par rapport aux eaux qui les détruisent... Les foins, perdus, doivent être brûlés sur place. »

2h) Hiver 1788 à 1789

Cet hiver est marqué par un froid particulièrement rigoureux puisque plusieurs "records météorologiques" tiennent encore en 2009.

Notons quelques minimales : moins 37 à Belfort, - 31 en Alsace, - 26 en Lorraine, -25 en Touraine, -24 en Bourgogne et dans le Jura, -23 dans les Ardennes, en Picardie, la vallée de la Saône et Orléans, -22 à Paris, Lyon, Rouen, Alençon, en Vendée... Le Midi est également touché avec - 18 dans la Drôme, -16 à Bordeaux, -15 à Pau, -14 à Toulouse, -13 à Marseille...

La capitale connaît 86 jours de gelée nécessitant un approvisionnement en bois de chauffage largement insuffisant.

2i) Conséquences du mauvais temps sur les prix

Lorsque les récoltes sont insuffisantes, les prix montent inévitablement, ce processus étant renforcé par ceux qui accaparent pour vendre ensuite au meilleur prix. Les prix enflent dès août 1788. La hausse du froment atteindra 127 % en 1789, 136 % pour le seigle puis 150 à 165 % pour la première quinzaine de juillet 1789.

Le prix du bois à brûler augmente de 91%.

3) La "réaction féodale" joue un rôle important dans l’impasse politique et financière de l’Etat qui va conduire à la convocation des Etats généraux et à la Révolution

Cette réaction nobiliaire prend plusieurs aspects dans les années précédant la révolution :

* affermissement du monopole des grades au sein de l’armée

* volonté de restaurer d’anciens droits seigneuriaux par le travail de feudistes sur les livres terriers.

* refus de payer une contribution financière.

* refus de toute réforme importante du pays par exemple lors de l’Assemblée des Notables réunie en 1787 dans l’hôtel des Menus-Plaisirs

* refus d’enregistrer les décisions royales par le Parlement de Paris (noblesse de robe).

* par opposition au roi et à ses ministres, le Parlement se pose même en défenseur du droit individuel déclarant par exemple les lettres de cachet "illégales, contraires au droit public et au droit naturel". Prendre le droit naturel comme fondement du droit allait mener la France loin de 1787 à 1793.

Ce bras de fer entre noblesse de robe et Etat royal crée une situation de déliquescence progressive du pouvoir royal laissant place au renforcement de nouveaux pouvoirs construisant en particulier à partir des provinces et grandes villes.

Face à la Réforme judiciaire de Lamoignon :

* le Parlement de Grenoble affirme : "Vous ne commandez pas, Sire, à des esclaves ; vous commandez à une nation libre".

* le Parlement de Navarre se déclare "royaume à part".

* le clergé apporte son soutien total aux Parlements

Notons la déclaration des parlementaires exilés à Troyes : "Les Etats Généraux peuvent seuls sonder et guérir les plaies de l’Etat et octroyer les impôts".

Au début de l’année 1789, l’agitation hétérogène du pays trouve une sorte d’expression politique dans des brochures comme celles de Robespierre (Appel à la nation artésienne), de Rabaut Saint Etienne (Considérations sur les intérêts du Tiers état), de Target (Ma pétition), de Mirabeau (Appel à la nation provençale)... Le plus connu de ces textes porte la signature de Sieyès : "Qu’est-ce que le tiers état ? Tout. Qu’a-t-il été jusqu’à présent ? Rien. Que demande-t-il à devenir ? Quelque chose..."

4) La convocation des Etats Généraux par Louis XVI

Les récoltes sont catastrophiques depuis deux ans ; le prix des denrées agricoles explose ; la famine se répand massivement. Des émeutes éclatent à Rennes, Dijon, Pau, Grenoble...

Isolé, endetté, politiquement affaibli, Louis XVI, roi de France, essaie de sortir de cette impasse par la convocation des Etats généraux pour le printemps 1789 à Versailles.

Le roi et son conseil estiment qu’à présent, seuls des Etats généraux auront l’autorité indispensable pour parvenir à une solution pérenne.

Ce n’est pas la réunion des états qui embarrasse le roi, mais la façon de les convoquer. Dans son premier écrit (5 juillet 1788), il emploie des termes dont il ne peut prévoir les conséquences.

« Sa Majesté ... veut suppléer au silence des anciens monuments (textes) en demandant, avant toute détermination, le vœu de ses sujets, afin que leur confiance soit plus entière dans une assemblée vraiment nationale, par sa composition comme par ses effets. »

Les raisons données par le roi à la convocation des états généraux

Le roi bénéficie alors dans la population d’une considération d’ordre religieux, sans cesse cultivée par l’Eglise. Aussi, ses lettres lues par les prêtres lors de leurs sermons présentent une grande importance.

La Lettre de convocation des États Généraux à Versailles donne à ceux-ci un rôle tellement important que le processus vers une instance de souveraineté populaire en est logiquement lancé : "surmonter toutes les difficultés" en matière de "finances", d’administration et de gouvernement

Suite dans nos deux articles ci-dessous, également mis en ligne :

* 1788 1789 Une situation prérévolutionnaire : journée des Tuiles, Etats de Franche-Comté, Etats de Bretagne... (1789 2009 6ème partie)

* Cahiers de doléances et préparation des Etats Généraux de 1789 accroissent l’aspiration à la justice sociale et l’implication politique populaire (1789 2009 7ème partie)


Les 3 précédents articles de cette série 1789 2009 :

* 220ème anniversaire de la Révolution française. Défendons-la. Plan des articles de notre rubrique (1789 2009 1ère partie)

* Sur les causes structurelles de la Révolution française (1789 2009 2ème partie)

* Vive la Révolution française qui a balayé l’Ancien régime, son roi omnipotent, son haut clergé parasite, sa noblesse inhumaine et sa justice arbitraire (1789 2009 3ème partie)


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