27 mai 1943 Fondation du Conseil National de la Résistance. Une nécessité antifasciste ? Une erreur d’un point de vue anticapitaliste ?

samedi 9 juin 2018.
 

- 1) Contexte international
- 2) Contexte français
- 3) Le choix difficile du Parti Communiste
- 4) La première réunion du CNR le 27 mai 1943
- 5) De la fondation du CNR à son programme

1) Contexte international

La période des victoires faciles des armées nazies est terminée. La 6ème armée de Von Paulus a fondu devant Stalingrad avant de se rendre. L’Africa Korps a succombé devant la puissance numérique et matérielle de la VIIIème armée britannique en Egypte.

Bataille de Stalingrad. Personne ne doit oublier le rôle de l’URSS dans la défaite du nazisme !

El-Alamein, tournant décisif de la Seconde guerre mondiale ? 23 octobre 1942

Cependant les armées à la croix gammée restent très puissantes. Elles occupent la plus grande partie de l’Europe et sont alliées à de nombreux autres pays (Espagne, Italie, Croatie, Hongrie, Slovaquie, Roumanie, Bulgarie, France de Pétain...). En URSS, le front connaît un période de stabilisation ; le Haut Commandement du 3ème Reich prépare une grande offensive (opération Zitadelle de l’été 1943) mettant en ligne 900000 soldats, 10000 canons, 2700 chars, 2000 avions.

Deux grandes questions se posent pour les dirigeants politiques des USA et de la Grande Bretagne :

- comment poursuivre la guerre en paraissant soulager les soviétiques qui portent 98% du choc militaire face aux fascismes en Europe ?

- comment éviter une vague révolutionnaire du même type qu’à la fin de la première guerre mondiale ? Cette question se pose d’autant plus que l’Italie a connu en mars 1943 des mouvements sociaux rappelant les grèves de 1917 dans ce même pays.

2) Contexte français

La période de ralliement enthousiaste d’une large majorité de la population au maréchal Pétain se termine.

Cependant, la Résistance armée reste très faible. Le Général de Gaulle veut être reconnu comme représentant officiel de la nation par les alliés US et britanniques mais il vit à Londres. De plus, les Américains lui préfèrent le général Giraud aussi conservateur et plus malléable. En France même, le Parti Communiste est le seul à avoir la capacité d’organiser des réseaux clandestins importants et des groupes capables de petites opérations militaires. La plupart des noyaux locaux de Résistance sont formés de militants de gauche et syndicalistes ouvriers.

Aussi, Charles de Gaulle a chargé Jean Moulin (préfet connu pour son orientation politique à gauche) aidé d’adjoints tout aussi marqués, en particulier Robert Chambeiron (plus tard élu au Parlement européen sur la liste du Parti Communiste) de réaliser l’unification des mouvements de Résistance de telle manière que ceux-ci reconnaissent son rôle dirigeant.

En effet, le 29 mai 1943, une rencontre de De Gaulle avec les alliés doit discuter les conditions de l’administration de la France après la Libération.

Fonder un Conseil National unifié de la Résistance permet de faire exister une autre France que celle de Vichy. Cela évite aussi à la France le risque de subir une administration sous tutelle américaine une fois la guerre terminée.

Jean Moulin et ses adjoints réalisent un travail difficile, considérable et très risqué dans la France occupée par les armées allemandes. Ils réalisent surtout un travail de conviction des différents mouvements de Résistance pour réaliser leur unité sous la direction de De Gaulle.

3) Le choix difficile du Parti Communiste et des réseaux politisés de gauche qui constituent l’essentiel de la Résistance

Les groupes trotskystes ont toujours critiqué la participation du Parti Communiste à la réunion de fondation du Conseil National de la Résistance et surtout d’avoir accepté la reconnaissance du général de Gaulle comme représentant légitime de la France.

La question se pose et se posait, au moins a posteriori dans les années 1950 et 1960, pour un certain nombre de Résistants qui se considéraient trompés, trahis par l’évolution de la France et la politique du général De Gaulle.

Le site national de Lutte Ouvrière, par exemple, explique « Le 27 mai 1943 Dans un Paris occupé par l’armée allemande, les délégués de tous les mouvements de résistance, ceux des partis politiques opposés au régime de Vichy ainsi que ceux des syndicats, se réunissaient sur l’initiative de Jean Moulin. Il s’agissait, suivant le vœu de de Gaulle, dont Jean Moulin était le représentant en France occupée, de constituer un organisme officialisant le ralliement de l’ensemble des forces politiques au général réfugié à Londres. En particulier, cette réunion et la création du Conseil national de la résistance qui en découla, concrétisaient le ralliement du Parti communiste français à de Gaulle. Le PCF, seul parti réellement présent dans la population et particulièrement dans la classe ouvrière, organisateur de différents mouvements de résistance et formé de militants nombreux et dévoués, donnait ainsi à de Gaulle le crédit nécessaire auprès des Alliés d’abord, de la population française ensuite, pour pouvoir prétendre incarner le nouveau pouvoir politique au moment de l’écroulement prévisible du régime de Vichy. Mais pour faire quoi ? ... Il allait falloir que l’État, son administration, son armée, soient capables d’assurer l’ordre après le retrait de l’armée allemande et la fin du régime de Vichy. Il allait aussi falloir continuer la guerre, faire repartir l’économie, intervenir immédiatement le cas échéant dans les colonies. Pour tout cela, de Gaulle avait besoin en particulier de l’allégeance du PCF et de son engagement à ne pas mener, à la fin de la guerre, une politique révolutionnaire. »

Fondamentalement, le général de Gaulle était d’une tradition politique de droite cléricale ; il représentait les intérêts du capitalisme français, les défendait et les défendrait... aucun doute là-dessus. Il était capable, une fois au pouvoir, de faire massacrer les anciens Résistants d’orientation anticapitaliste, comme tout mouvement ouvrier dangereux pour les 200 familles ; aucun doute là-dessus non plus. Au moment où se réunit le CNR, il ne s’appuie pratiquement sur aucune force significative en France même.

Cependant, le PCF est en guerre contre le fascisme. Il y engage toutes ses forces alors que l’ennemi ne lui fait aucun cadeau. La création du CNR est-elle de nature à renforcer les possibilités militaires de l’ensemble de la Résistance ? Bien sûr.

Le PCF pouvait-il ne pas prendre en compte l’aspiration unitaire qui venait par exemple de conduire à la réunification de la CGT (accords du Perreux le 17 avril 1943) et soufflait fortement dans chaque département ?

Le PCF pouvait-il refuser de participer à un cadre unitaire antinazi et antipétainiste, alors que Staline d’une part avait besoin d’une Résistance forte capable de soulager un peu ses armées, d’autre part était bien plus soucieux des intérêts nationaux de l’URSS sous l’angle des intérêts de sa bureaucratie que de la solidarité internationaliste anticapitaliste ?

Le PCF ne risquait-il pas de se marginaliser et de faire prendre encore plus de risques à ses militants s’il choisissait le combat national et anticapitaliste solitaire ?

Je sais que des débats ont eu lieu dès l’automne 1943 dans les groupes de Résistance (MOI, FTP, AS...) présents dans et autour de mon bourg d’Entraygues sur Truyère. Longtemps après, ceux qui étaient réticents au ralliement à De Gaulle, expliquaient en ma présence que du CNR à la dénonciation de Jean Moulin, de la remise des armes par les maquis à la trahison totale des objectifs du CNR par De Gaulle, la pente était prévisible. D’autres considéraient que la création du CNR avait marqué une étape nécessaire, que l’erreur de la gauche était venue plus tard, en dissolvant les Comités de Libération nationale, en suivant trop la politique de De Gaulle de 44 à 46, en rendant les armes des maquis sans aucune garantie. D’autres s’en prenaient aux socialistes et aux radicaux qui finissent toujours par trahir... D’autres constataient les dégâts mais ne savaient plus trop quel bilan tirer.

Personnellement, j’avoue humblement ne pas avoir de position tranchée. Quelques points me paraissent certains. Il n’est pas raisonnable de discourir rationnellement 70 ans plus tard sans tenir compte de la réalité de l’époque :

- avec des militants communistes magnifiques de dévouement et de combativité mais affaiblis par le Pacte germano-soviétique et qui venaient de retisser leurs liens avec la classe ouvrière et les milieux populaires en jouant la carte du combat unitaire antifasciste

- avec une tradition républicaine bourgeoise profondément ancrée dans la gauche française de l’unité et de la neutralité de l’Etat qui poussait à un cadre unitaire de résistance avec ou sans le PCF, préparant la reconstruction de "l’Etat" après la Libération.

- avec des militants socialistes locaux souvent de qualité mais des élus toujours tentés par la solution électoraliste la meilleure à court terme. De ce point de vue, le choix CNR était logique...

4) La première réunion du CNR le 27 mai 1943

La première réunion du Conseil National de la Résistance se tient à Paris, au premier étage du 48 rue du four, sous la présidence de Jean Moulin.

Y prennent part :

- les deux adjoints de Jean Moulin : Robert Chambeiron et Pierre Meunier

- les représentants des huit principaux mouvements de résistance (Front national de la résistance créé par le PCF, Ceux de la Libération, Ceux de la Résistance, Libération-Nord, Libération-Sud, Organisation civile et militaire, Combat, Franc-Tireur)

- un représentant pour chaque syndicat (CGT, CFTC)

- un représentant pour chacun des grands partis de la 3ème république en 1939 ( PCF, SFIO, Parti radical, Démocrates-chrétiens, Alliance démocratique (droite ), Fédération républicaine (droite conservatrice et catholique).

Il est vrai que la présence de ces trois partis de droite après leurs liens multiples avec le fascisme français des années 1930 comme avec le pétainisme permettait de flairer que la création du CNR était une tactique conjoncturelle pour intégrer le PCF, un groupe comme Combat et la Résistance réelle en attendant de pouvoir les évincer du pouvoir.

En tout cas, ce 27 mai 1943, décision y est prise, à l’unanimité des délégués, de reconnaître De Gaulle comme unique représentant légitime des résistances intérieure et extérieure.

5) Du CNR à son programme

Pour discuter de façon cohérente de l’orientation suivie par le PCF (et forces de gauche plus minimes), nous devons nécessairement prendre en compte le fait qu’il a réussi à faire entériner par le CNR un programme et des objectifs dont il nous reste par exemple le droit de vote des femmes, la Sécurité sociale, la retraite par répartition, le préambule de la Constitution... De même, plusieurs acquis sociaux et démocratiques obtenus à la Libération doivent peser dans le bilan.

Quiconque croit construire aujourd’hui un parti anticapitaliste de masse en France sur la base d’une dénonciation systématique du Front populaire, du programme du CNR et de l’Union de la gauche de 1981 à 1983 se trompe. Pour des raisons d’écoute de la part du peuple de gauche comme pour des raisons de clarification de la stratégie pour l’avenir.

PROGRAMME DU CONSEIL NATIONAL DE LA RÉSISTANCE (adopté dans la clandestinité le 15 mars 1944)

Jacques Serieys le 30 décembre 2007

1943 2013 Les valeurs de la Résistance sont aujourd’hui menacées

Le CNR et les "jours heureux" de la Libération


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