Jean Moulin, sortir enfin du mythe entretenu par le gaullisme historique, par Robert Duguet

lundi 15 octobre 2018.
 

Fêter l’anniversaire de la disparition de Jean Moulin en reprenant le vieux mythe gaulliste, pas seulement entretenu du reste par la permanence de ce courant politique de la droite française, mais relayé dans le mouvement ouvrier par la direction du PCF de la période stalinienne, me semble tout à fait contestable aujourd’hui. Que le texte du discours d’André Malraux prononcé lors de l’intronisation des cendres au panthéon en 1964 soit un superbe texte littéraire, je n’en disconviens pas, mais allons cependant au contenu politique :

« C’est pourquoi - même lorsque le président Roosevelt croira assister à une rivalité de généraux ou de partis - l’armée d’Afrique, depuis la Provence jusqu’aux Vosges, combattra au nom du gaullisme comme feront les troupes du Parti communiste. »

Et plus loin :

« Qui donc sait encore ce qu’il fallut d’acharnement pour parler le même langage à des instituteurs radicaux ou réactionnaires, des officiers réactionnaires ou libéraux, des trotskistes ou communistes retour de Moscou, tous promis à la même délivrance ou à la même prison ; ce qu’il fallut de rigueur à un ami de la République espagnole, à un ancien « préfet de gauche », chassé par Vichy, pour exiger d’accueillir dans le combat commun tels rescapés de la Cagoule ! »

ET enfin :

« Jean Moulin rappelle les buts de la France libre : « Faire la guerre ; rendre la parole au peuple français ; rétablir les libertés républicaines dans un Etat d’où la justice sociale ne sera pas exclue et qui aura le sens de la grandeur ; travailler avec les Alliés à l’établissement d’une collaboration internationale réelle sur le plan économique et social, dans un monde où la France aura regagné son prestige. »

Le texte de Malraux se situe dans la perspective militaro-politique qui visait alors à pousser le général De Gaulle au pouvoir, le contenu socialisant, voire socialiste du programme du CNR est naturellement édulcoré, voire minimisé. Quelle est la situation de la France lorsque les hordes hitlériennes envahissent le territoire national ? 90% du patronat français passe à la collaboration avec l’Allemagne nazie, l’Eglise catholique soutient le régime corporatiste et antirépublicain du maréchal Pétain. Elle le fera jusqu’au bout du reste, même si tel ou tel curé de campagne ou membre inférieur de la hiérarchie protégera des familles juives ou des résistants. Jusqu’au bout la hiérarchie catholique désignera des aumôniers dans la sinistre milice de Darnand, alors qu’elle refusera de déléguer es-qualité des aumôniers aux maquis. Cela ne l’oublions jamais ! De Gaulle, militaire et homme politique incontestablement d’une grande finesse politique, il suffit de lire les remarquables « Mémoires de guerres » pour s’en convaincre, s’est forgé sa pensée dans le nationalisme intégral de Charles Maurras et de Maurice Barrès. Il ne reconnaît pas la représentation parlementaire et les institutions républicaines, telles que celles-ci sont les enfants légitimes d’une bourgeoisie jacobine alors révolutionnaire. C’est une constante dans sa pensée et sa ligne de conduite, et il n’en déviera pas jusqu’à sa mort. Lorsqu’il est contraint de quitter le pouvoir, d’abord en 1946 puis en 1969, c’est parce qu’il estime que le lien direct qui l’unit au peuple français est rompu, au-delà de la représentation parlementaire. En 1946 il écrira même qu’il n’a pas les moyens de briser la résistance du régime des partis par un coup d’Etat pour aboutir à son projet : un pouvoir quasiment monarchique dans lequel la représentation parlementaire est sans pouvoir réel.

Revenons à la période de la guerre : pour sauver les intérêts de la classe sociale dont il est issu, il devra aller très loin sur sa gauche et avaler le programme du CNR. A la libération la bourgeoisie française payera très cher l’addition et les avantages tout à fait substantiels qu’elle octroiera au mouvement ouvrier, et d’ailleurs qu’elle met en pièce, morceau par morceau, aujourd’hui. Dans la résistance il y a réellement deux forces significatives , les réseaux de l’Armée Secrète gaulliste, appareil militaire en voie de recomposition à l’initiative surtout des sous-officiers, la caste des officiers ayant majoritairement rejoint Pétain, et le PCF avec sa branche militaire, le mouvement Franc-Tireur. En termes de forces sur le terrain le reste compte assez peu. Dans la guerre contre l’Allemagne nazie, De Gaulle a besoin d’un accord avec le PCF, la force qu’il représente dans le mouvement syndical ouvrier, d’une légitimité vis-à-vis des forces alliées et au-delà avec l’URSS de Staline. A l’hiver 1943, il rencontre le dictateur du Kremlin. Si nous aurons jamais le compte rendu exact de la discussion entre les deux hommes, il est évident que, du côté de De Gaulle, il s’agit de répondre à la question angoissante de ce qu’il faudra faire quand la machine de guerre nazie s’effondrera. Du côté de Staline, l’expérience de la guerre d’Espagne est encore là, il s’agit d’éviter une situation de vacance du pouvoir dans laquelle une révolution sociale se développerait, comme en Espagne. Dans une conférence récente de Pierre Juquin sur la biographie d’Aragon qu’il vient de publier, l’ancien responsable national du PCF, relatait une discussion entre Staline et Thorez, lorsque ce dernier s’apprête à rentrer en France à la Libération ; Staline dit : « surtout pas de bêtises, il faut soutenir De Gaulle ! »

Il faut rappeler ces éléments si l’on veut comprendre la place qu’occupe Jean Moulin sur l’échiquier politique. Préfet du Front Populaire, laïque, franc maçon, Moulin appartient à cette génération de cadres politiques, venus du parti radical, qui ont infléchi leurs positions à gauche. Le chapitre du livre de Pierre Péan qui traite de cette question me semble tout à fait juste ; L’URSS a exercé sur Moulin, sur Pierre Cotte et bien d’autres, une force d’attraction. Il s’y menait une expérience issue de la première révolution socialiste de l’histoire et peu savaient ce qui s’y passait réellement. Il y a eu la guerre d’Espagne et Moulin jouera un rôle pour faire parvenir des armes à la république espagnole. Néanmoins Moulin, comme d’ailleurs de nombreux militants communistes, n’acceptera pas le pacte germano-soviétique. Dès les premiers mois de l’occupation, il mène un travail d’enquête précis sur la résistance naissante. Il quitte la France le 9 septembre 1941 pour l’Angleterre et rencontre De Gaulle le 25 octobre. Ce dernier le charge alors d’une triple mission de propagande, d’unification militaire et de fédération politique des mouvements de Résistance de la zone libre. Parachuté le 2 janvier 1942, il reprend contact avec les trois mouvements Combat, Libération-Sud et Franc-Tireur. Il mènera un travail d’unification des mouvements de résistance, puis des partis et syndicats dans le Conseil National de la Résistance, sous l’autorité du général De Gaulle. Sauf que l’arc politique du CNR va de l’extrême gauche, du PCF à une fraction de l’extrême droite, la cagoule ; l’accord, fragilement réalisé est lourd de dissensions politiques de fond. Mais l’essentiel sera néanmoins réalisé, donner une légitimité politique à De Gaulle. Moulin du reste estimera que l’essentiel de sa mission historique sera achevée avec la constitution du CNR.

Abordons maintenant la question de l’arrestation de Moulin à Calvire. Daniel Cordier qui fut le secrétaire de Jean Moulin, faut-il le souligner, était à la déclaration de guerre un jeune militant de la cagoule. Ce dernier attribue aux dissensions internes du CNR, l’imprudence qui conduit à l’arrestation. Il écrit : « Ce sont ces imprudences qui, jointes à la trahison, mènent à l’arrestation de Jean Moulin à Caluire, le 21 juin 1943, par les services de la Gestapo de Lyon dirigés par Klaus Barbie. » L’explication est un peu courte. Je citerai un témoignage familial. Mon père, sous-officier de carrière, était un gaulliste historique. Membre de l’Armée Secrète en Franche Comté, il établissait les liaisons entre l’AS de Besançon et les maquis de la région de Montbéliard. Un de ses camarades était un des fondateurs du BCRA, soit les services de police politique de De Gaulle. Lorsqu’on posait à ce dernier la question sulfureuse de l’arrestation de Calvire, il répondait : « Moulin était un homme de gauche, c’est l’entourage de De Gaulle qui l’a fait tomber. » Le terme d’entourage pour moi porte un nom, celui d’une organisation politique, la cagoule. Cette organisation porte particulièrement un nom : Pierre Guillain de Bénouville. C’est lui qui revendiquera devant la journaliste Laure Adler peu de temps avant sa mort, la marche contre le parlement, tout en rappelant son rôle dans les émeutes du 6 février 1934 : "Moi, j’étais pour que le coup d’Etat réussisse, je n’étais pas le seul, mais de cet échec de l’Action Française est venue une autre révolte plus profonde, et qui a été la Cagoule." Il est de notoriété publique que c’est Pierre Bénouville qui a donné l’ordre à René Hardy d’aller à la réunion de Caluire alors qu’il n’y était pas invité, à un René Hardy dont il savait pertinemment - pour l’avoir vu, de ses yeux vu - qu’il venait d’être arrêté, puis libéré par Klaus Barbie, dans des conditions plus que douteuses et sans avoir été torturé le moins du monde. Bénouville appartenait à l’entourage proche de De Gaulle. Ce dernier a t’il laissé faire, était-il d’accord, ou lui a-t-on forcé la main ? L’arrestation de Moulin intervient précisément au moment où l’existence du CNR donne légitimité à De Gaulle, notamment vis-à-vis des alliés et que, aux dires même de Moulin, son rôle historique a été joué. Qui le remplace à la direction, Georges Bidault, un catholique pratiquant, fondateur de plusieurs courants démocrates-chrétiens de droite. Le même Georges Bidault finira une carrière peu glorieuse dans le MRP et le soutien à l’Algérie française.

Citons encore Daniel Cordier :

« Jean Moulin est la cible périodique de calomnies. Celles-ci se sont alimentées des écrits d’Henri Frenay, chef du mouvement Combat, qui prétendit, dès 1950, que Jean Moulin avait « favorisé » les communistes dans la Résistance. En 1973, il reprit cette thèse dans ses souvenirs (La nuit finira), puis la systématisa en 1977, dans un essai polémique, L’Énigme Jean Moulin.

Discréditer le symbole de la Résistance (le général de Gaulle fit entrer Moulin en 1964 au Panthéon où François Mitterrand lui rendit hommage lors de sa prise de fonction en 1981), c’est discréditer, d’une part, de Gaulle, et, d’autre part, la Résistance et les valeurs de combat, de sacrifice et de liberté qu’ils incarnent. »

En 1945, sur la base de ses positions acquises dans les maquis et dans la résistance FTP, le PCF compte 800 000 adhérents. A l’élection législative de 1946 il réalise le score le plus élevé de son histoire, 33% si ma mémoire ne me trahit pas. Lorsque Thorez reprend la direction du PCF, il va fournir une aide plus que conséquente à De Gaulle. On se souviendra du « une seule police, la police républicaine, une seule armée, l’armée républicaine », laquelle « armée républicaine » sera investie immédiatement dans les aventures coloniales et les massacres de Sétif. Dès la reprise du pouvoir, De Gaulle remet en selle les hauts fonctionnaires de l’Etat, de l’administration et de la justice qui s’étaient vautré dans le soutien au régime de Pétain, et écarte les petits, les sans-grade qui avaient pris le risque de la résistance armée. Côté PCF, Thorez dégage de la direction les cadres politiques qui s’étaient taillés une réputation dans la résistance armée contre le nazisme (un des cas le plus représentatif est celui de Charles Guinguois dans le Limousin) et sélectionne des cadres qui avaient courbé l’échine devant le pacte germano-soviétique… tout un programme ! Pierre Daix dans « j’ai cru au matin » portera témoignage de cet infléchissement politique sous la houlette de Thorez : le parti ne sera pas une organisation d’anciens résistants antifascistes, passés maître dans la préparation d’insurrections armées…

Comme parti de masse, le PCF exerce une force d’attraction au-delà de sa sphère d’organisation. Il s’implante dans les autres partis et dans les organisations démocratiques, maçonnerie comprise. Sans faire de Moulin un agent direct de l’appareil international du stalinisme, il y a tout de même des faits troublants. Moulin fut initié en maçonnerie par deux sénateurs radicaux-socialistes, dont on découvrit, au début de la guerre froide, qu’ils étaient deux sous-marins du PCF dans le parti radical. Moulin représente en 1943 un enjeu important pour De Gaulle, dans la mesure où sa place sur l’échiquier politique le met en position de réaliser l’unification. Mais pas seulement pour De Gaulle. Pour Staline et son appareil international, il répond exactement à la politique du Kremlin. Pas de prise révolutionnaire du pouvoir lorsque la machine de guerre nazie s’effondrera, mais soutien à De Gaulle. C’est la ligne du Kremlin ; elle sera aussi celle de Maurice Thorez.

Démystifier le mythe gaulliste, et les effets oratoires talentueux d’André Malraux, c’est aussi poser la question du rôle qu’a joué le stalinisme dans la lutte clandestine contre le fascisme. Finalement Staline a appliqué dans la question de la résistance en France la même orientation politique que celle qui en Espagne conduisit à la victoire de Franco, ou lors de la première révolution chinoise de 1929, l’entrée des communistes sur ordre de Staline dans le Kuomintang qui conduisit au massacre des militants communistes par le dirigeant nationaliste Tchang Kai Check. Moulin était-il un agent de Staline comme le prétendait Frenay ? C’est une hypothèse qui ne sera vraisemblablement jamais prouvée. En revanche les hommes qui sont en responsabilité sont le plus souvent le jeu de forces sociales et politiques qui dépassent de très loin leur propre volonté. C’est peut-être ce qui s’est passé. Mais l’hypothèse Frenay n’est pas à écarter. Alors par pitié sortons de l’image du héros supplicié : on peut faire tomber un dirigeant et le lendemain verser des larmes de crocodile sur son cercueil.


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