El-Alamein, tournant décisif de la Seconde guerre mondiale ? 23 octobre 1942

samedi 1er avril 2017.
 

Le site historique Hérodote propose à la date du 23 octobre un article très discutable sur la seconde bataille d’El-Alamein qui se déroula fin octobre, début novembre 1942...

- Discutable quant à l’importance historique de cette victoire de la 8ème armée britannique

- Discutable quant au déroulement de la bataille

A) La bataille d’El-Alamein n’est pas "le premier coup d’arrêt infligé à l’armée allemande"

Voici son affirmation centrale « C’est le premier coup d’arrêt infligé à l’armée allemande après une guerre éclair qui lui a valu d’occuper la plus grande partie de l’Europe continentale et du bassin méditerranéen. »

A mon avis, la bataille d’El-Alamein ne marque pas « le premier coup d’arrêt infligé à l’armée allemande après une guerre éclair qui lui a valu d’occuper la plus grande partie de l’Europe continentale et du bassin méditerranéen »

Le premier grand coup d’arrêt des armées fascistes commence devant Léningrad le 8 septembre 1941. Le groupe d’armées Nord d’Hitler commandé par le Generalfeldmarschall Wilhelm Ritter von Leeb comprend 3 fortes armées allemandes (16è, 18è, 11è de l’OKH, plus le 4ème groupe de panzers). Durant la bataille, 150 000 obus d’artillerie et 100 000 bombes aériennes tombent sur la ville. Le siège durera 900 jours et fera 1 700 000 victimes avant la retraite des troupes allemandes et finlandaises.

Le deuxième grand coup d’arrêt des armées fascistes commence le 2 octobre 1941 face à Moscou. Le groupe d’armées Centre d’Hitler dispose de troupes bien plus nombreuses et bien plus équipées ( 2e armée du général von Weichs, 4e armée du Feld-maréchal von Kluge, 9e armée du général Strauss, 2e groupe de Panzer du colonel-général Heinz Guderian, 3e groupe de Panzer du colonel-général Georg-Hans Reinhardt, 4e groupe de Panzer du général Hoepner) que celles de Rommel à El-Alamein. Son chef, le maréchal von Bock (puis Von Kluge auquel succède Blumentritt) commande plus de 50 divisions allemandes alors que Rommel n’en disposera jamais de plus de 4 (15è, 21è, 90è, 164è).

Durant l’automne 1941, les armées fascistes connaissent d’autres coups d’arrêt significatifs ( devant Mtsensk par exemple) qu’il serait trop long de développer ici.

B) La bataille d’El-Alamein n’est pas le tournant décisif de la Seconde guerre mondiale

Il est vrai que les historiens britanniques et américains, que j’ai lus sur ce sujet, font aussi d’El-Alamein le premier tournant victorieux annonçant la défaite des armées fascistes. Ainsi, Michaël Carver, officier de blindés durant cette bataille, écrit « Cette bataille marqua, avant Stalingrad, le renversement de la fortune de guerre » (Et ce fut El-Alamein, Presses Pocket).

Le tournant décisif de la Seconde guerre mondiale, c’est évidemment la bataille de Stalingrad :

- par sa durée (6 mois et demi à Stalingrad contre 10 jours pour la seconde bataille d’El-Alamein commencée le 23 octobre 1942)

- par le nombre de victimes ( 750 000 combattants et 250 000 civils à Stalingrad, 13500 à El-Alamein)

- par les forces en présence : lors du déclenchement de la contre-offensive soviétique le 19 novembre 1942, 1 600 000 soldats s’affrontent dans et autour de Stalingrad ; le total de soldats présents en Egypte lors de la Seconde bataille d’El-Alamein ne dépasse pas 330000 dont la moitié environ a été engagée dans les combats

- par les conséquences de la bataille pour les nazis : à Stalingrad, ils perdent une armée considérable, la 6ème avec 300000 soldats enfermés dans la poche et tout leur matériel ; à El-Alamein, Rommel réussit à quitter le champ de bataille et à se replier en bon ordre avec des pertes faibles.

- par l’enjeu stratégique : la guerre se joue à Stalingrad de juillet 1942 à février 1943 ; elle ne se joue pas en Egypte, même dans le goulet d’El-Alamein

- par la violence et l’acharnement de l’affrontement

- par le matériel engagé...

Bataille de Stalingrad. Personne ne doit oublier le rôle de l’URSS dans la défaite du nazisme ! (23 août 1942 Début de l’attaque fasciste)

C) L’article d’Hérodote est discutable quant à la cause de la victoire mise en exergue

L’intégralité du chapeau de l’article d’Hérodote est la suivante : « C’est le premier coup d’arrêt infligé à l’armée allemande après une guerre éclair qui lui a valu d’occuper la plus grande partie de l’Europe continentale et du bassin méditerranéen. Il a été rendu possible par l’héroïque résistance d’une brigade française à Bir Hakeim, au sud du dispositif britannique. »

La résistance de la 1re Brigade légère française libre à Bir Hakheim fut effectivement héroïque. Elle donna à l’armée britannique le temps de se regrouper et de constituer la ligne de défense d’El-Alamein.

Du 27 mai au 10 juin 1942 : Exploit des Français libres à Bir Hakheim

Ceci dit, les actes héroïques ont été nombreux des deux côtés lors de cette bataille d’El-Alamein, preuve de l’enjeu idéologique s’ajoutant à la défense "nationale". On pourrait citer par exemple le 10e bataillon italien de la division Folgore, qui repousse à lui seul une attaque de la 6e brigade néo-zélandaise. On pourrait citer la 9ème division australienne dont les conditions de survie sont telles (chaleur, maladie, combats meurtriers...) que plusieurs mutineries éclatent.

Surtout, la cause principale de la défaite italo-allemande à El-Alamein n’est en aucun cas la défense française de Bir-Hakheim.

Plusieurs causes peuvent être pointées sans risque de se tromper :

- l’accaparement des armées, des avions, des tanks, des canons, de l’essence sans cesse réclamés par Rommel mais nécessairement envoyés par Hitler face à Léningrad, face à Moscou, face à Stalingrad.

- la maîtrise militaire de la mer Méditerranée par la Royal Navy qui bloque le ravitaillement des forces de l’Axe par mer alors que l’aviation allemande est trop occupée face à l’URSS pour intervenir réellement en Méditerranée et en Afrique.

- l’absence de Rommel (épuisé et malade, parti se soigner en Allemagne) lors du déclenchement de la bataille le 23 octobre 1942...

La défaite italo-allemande à El-Alamein n’est en rien la conséquence de l’héroïsme de telle ou telle unité ; elle provient de la disproportion considérable des forces en faveur des Britanniques et de leurs alliés, sur tous les plans (soldats, camions, essence, avions, chars d’assaut, canons, mitrailleuses...). Sur ce point, le témoignage de Michaël Carver est éclairant « Pour la première fois se manifesta pleinement cette supériorité numérique et matérielle qui allait provoquer, peut-être au bout d’un délai trop prolongé, la défaite de l’Allemagne. »

L’ancien chef d’état-major de Montgomery (commandant de toutes les troupes britanniques et alliées en Egypte) pointe ici la question centrale posée par EL-Alamein : vu l’écrasante supériorité "numérique et matérielle" des alliés, le délai accordé par les Etats-Unis, la Grande Bretagne et leurs alliés occidentaux à l’Allemagne nazie n’a-t-il pas été bien trop long, laissant tout le poids de la guerre à l’URSS ?

D) La bataille d’El-Alamein racontée par le site Hérodote

Dès décembre 1940, les Anglais lancent une offensive contre la Libye, colonie italienne, depuis leur protectorat égyptien. Ils mettent trois divisions italiennes hors de combat et s’avancent jusqu’à Tobrouk. Les Italiens appellent leurs alliés allemands à l’aide. C’est ainsi que le général Erwin Rommel débarque à Tripoli, capitale de la Libye, en avril 1941, avec une division légère et une division blindée.

Rommel est officiellement sous les ordres du commandant en chef des forces de l’Axe italo-allemand en Afrique, le maréchal italien Cavallero, Il n’en agit pas moins en toute indépendance et réussit à expulser les Anglo-Saxons de Libye, mise à part une division canadienne assiégée dans le fort de Tobrouk.

À l’automne 1941, profitant de ce que Hitler concentre ses efforts sur l’invasion de l’URSS, les Anglais reprennent l’offensive et délivrent Tobrouk.

Rommel repousse une nouvelle fois les Britanniques en décembre 1941 et, le mois suivant, convainc Hitler de lui accorder les renforts indispensables en chars et en hommes. Il engage en mai 1942 une troisième offensive vers le Nil avec ses alliés italiens. Elle lui vaut le titre de maréchal...

Les forces en présence sont à ce moment plus ou moins équivalentes. 125.000 hommes et 740 chars chez les Alliés ; 113.000 hommes et 570 chars pour les forces de l’Axe. Mais la VIIIe armée britannique, commandée par le général Claude Auchinlek, est prise au dépourvu par l’audace de Rommel et menace à tout moment de se disloquer...

Le 30 juin 1942, les blindés de Rommel arrivent à l’oasis d’El-Alamein, sur la côte méditerranéenne, à une centaine de kilomètres seulement à l’ouest d’Alexandrie et du delta. C’est là que vont se briser les attaques italo-allemandes, au terme de deux batailles.

La première bataille d’El-Alamein voit s’affronter les troupes de Rommel et la VIIIe Armée britannique. Elle s’achève le 27 juillet sans vainqueur ni vaincu. Les deux armées s’enterrent dans des tranchées dans l’attente de renforts. Churchill confie le commandement de l’ensemble des troupes d’Afrique au général Harold Alexander et place le général Bernard Law Montgomery à la tête de la VIIIe Armée.

La seconde bataille d’El-Alamein débute le 30 août 1942. Rommel tente de déborder les Britanniques par le sud mais se heurte aux champs de mines. Il renouvelle une tentative par le nord où il est aussi bloqué dès le 6 septembre. Les forces de l’Axe sont très vite affaiblies par le manque de ravitaillement, la marine et l’aviation britanniques les ayant coupées de leurs arrières.

La situation étant devenue propice pour une contre-offensive britannique, Montgomery déclenche celle-ci le 23 octobre 1942, à un moment où Rommel, pour raisons de santé, a dû regagner Berlin et confier le commandement de ses troupes au général Stumme.

Le 2 novembre, Rommel demande à Hitler le droit de se retirer. Mais le Führer le lui refuse et lui ordonne de résister coûte que coûte. Le maréchal, fort de son prestige, prend sur lui de désobéir au dictateur. Le 3 novembre 1942, il donne l’ordre de battre en retraite et ramène son armée en bon ordre et presque intacte vers la Tunisie. Quelques jours plus tard, les Anglo-Américains débarquent en Afrique du Nord.

À Londres, devant la foule en joie, Winston Churchill exulte : « Ce n’est pas la fin, ni même le commencement de la fin ; mais c’est la fin du commencement ». Le Premier ministre britannique a compris que cette bataille était le tournant décisif de la Seconde Guerre mondiale.

E) Remarques complémentaires sur le déroulement de la bataille d’El-Alamein

E1) Attentisme et timidité des Britanniques

En 1939 et 1940, l’aide militaire apportée sur le terrain par le Royaume Uni et le Commonwealth à l’armée française en infériorité numérique et matérielle face aux armées du 3ème Reich est très, très limitée.

De 1940 à 1942, le seul terrain de bataille qui oppose en rase campagne les Britanniques à la Wehrmacht, c’est celui autour de la Lybie ; or, l’implication de Londres y est tellement timide que ses armées s’y font surclasser durant plus de deux ans.

En mai 1942, la supériorité des Britanniques (Néo-zélandais, Canadiens, Australiens, Indiens...) en nombre et en matériel est absolument incontestable dans ce secteur. En juin, malgré de nouveaux renforts importants, le général Auchinleck (chef momentané de la 8ème armée) télégraphie à Londres « Dans les circonstances présentes, il n’est pas possible de reprendre nos efforts pour percer le front de notre adversaire ou le tourner par le Sud. Très probablement aucune occasion de reprendre l’offensive ne se présentera avant le milieu de septembre. » Ce type de discours ne me paraît pas acceptable vu la supériorité des "Alliés", vu ce qui se passait dans les camps de concentration nazis depuis bientôt dix ans, vu que cela impliquait de laisser à l’URSS tout le poids de la guerre dans le secteur Europe et Méditerranée. Comme pour l’armée française de 1940, je crois que beaucoup d’officiers supérieurs britanniques avaient été infectés par le fascisme et que cela fragilisait leur détermination.

E2) La supériorité logistique des Britanniques

Dès juillet août 1942, les Britanniques accroissent leur supériorité numérique et matérielle avec plusieurs grandes unités fraîches à leur disposition (44è DI, 10è DB...). Surtout, leur position logistique est parfaite (sources d’approvisionnement proches dans le delta du Nil, maîtrise de la mer et de l’air, ravitaillement régulier en matériel venant de la métropole...).

L’armée de Rommel, par contre, fait venir son ravitaillement des petits ports libyens très éloignés d’El-Alamein (12 jours de route depuis Tripoli) essentiellement par des camions pris à l’ennemi et dont manquent les pièces de rechange, dans un contexte géographique (le désert) usant les moteurs. En juillet 1942, elle ne reçoit que 6000 tonnes de matériel pour 30000 prévus. En août (1er au 21), elle dépense (sans aucune opération militaire significative) deux fois plus de carburant qu’elle n’en reçoit. De plus, les 42000 soldats italiens reçoivent durant ce mois d’août 1942 trois fois plus de matériel envoyé par Mussolini que les 82000 Allemands.

Plus que cette question du ravitaillement, l’effectif italo-allemand est au bord de la rupture, l’état de santé plus que préoccupant, celui-ci se battant sans interruption depuis deux ans et demi. Rommel lui même souffre de « fréquentes syncopes... d’un mélange de catarrhe de l’estomac et de l’intestin, de diphtérie nasale, d’importants troubles de la « circulation » (Et ce fut El-Alamein). La 15e Panzerdivision, unité d’élite de l’Afrika Korps ne compte que 223 officiers et 3 294 hommes (au lieu d’un effectif théorique de 9178).

E3) La première bataille d’El-Alamein

Le 31 août, c’est l’Afrika Korps qui lance une bataille décisive. Pourquoi ? parce que les renforts en hommes et en matériel accroissent chaque jour un peu plus la supériorité de la 8ème armée britannique au point qu’il sera bientôt impossible de l’affronter. Il a reçu l’assurance d’une arrivée de carburant provenant d’Italie.

Rommel dispose en tout d’environ 500 chars (majoritairement italiens). Or, sur le seul point de rupture choisi par lui, à l’Est d’Alam-el-Halfa, Montgomery groupe sans difficulté 500 chars modernes. Surtout, les Britanniques disposent d’une maîtrise totale du ciel ce qui rend les blindés très vulnérables dans le désert. Le 5 septembre, la bataille est terminée ; les belligérants sont, en gros, revenus sur leurs positions de départ au 31 août.

E4) La seconde bataille d’El-Alamein

Les Alliés en prennent l’initiative le 23 octobre 1942. Ils disposent de 220000 hommes contre 110000, de plus de 2000 chars contre 565, de 2000 canons de campagne contre 550, d’une supériorité encore plus écrasante en matière aérienne (chasseurs, bombardiers) et logistique.

Michael Carver résume bien le rapport de forces à ce moment-là « La supériorité numérique des Britanniques atteignait désormais un degré tel que la suprématie de manoeuvres ne pouvait plus la compenser. La VIIIème armée recevait des renforts massifs et mécanisés, ceux qui parvenaient à Rommel ne possédaient pas de véhicules. De son propre aveu, cela les "rendait inutilisables dans le désert". La maîtrise aérienne de ses adversaires et son manque personnel de carburant l’obligeaient à baser sa défense sur une ligne fortifiée statique tenue par de l’infanterie... Ce genre de bataille permettait aux Britanniques d’exploiter à fond la puissance de leur artillerie... »

L’attaque britannique (dont Sud-Africains, Australiens, Indiens, Néo-Zélandais, Grecs, Français) du 23 octobre exploite à fond cette réalité avec le bombardement des lignes adverses le plus massif connu depuis la Première guerre mondiale. La supériorité anglaise en blindés modernes groupés dans trois grandes unités (1ère, 7ème et 10ème DB) fait le reste.

Au bout de 3 jours de combat, les armées de l’Axe ont perdu une grande partie de leur matériel déjà insuffisant. A force de combler les brèches sur l’arrière de l’infanterie, la 15ème panzer ne dispose plus que de 31 chars.

Le 2 novembre 1942, après 11 jours de combat, les meilleures troupes de la 8ème armée percent enfin dans le secteur tenu par la division italienne Trento.

Au soir du 3 novembre, Rommel prend la seule décision possible : permettre à ses troupes de se retirer du front avant d’être complètement annihilées sinon encerclées. La bataille d’El-Alamein est terminée.


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