Présidentielles 2002, 2007, 2012 : des sondages trompeurs repris par des médias irresponsables

mercredi 20 juillet 2016.
 

Les institutions de la 5ème république sont parmi les plus habiles de la planète pour protéger les intérêts des puissants. Sachant qu’un grand parti de droite n’a jamais survécu longtemps en France, elles mettent en avant un homme et ses "qualités" plutôt que des propositions politiques. La campagne électorale permettrait "la rencontre d’un candidat et du peuple" ; en fait, elle a pour but de limiter le choix des citoyens pour le second tour.

Le couple médias/sondages contribue considérablement :

- à valider cette focalisation individuelle dans la mentalité moyenne des citoyens avec une personnalisation considérable de la vie politique dans les périodiques et des "enquêtes" à répétition comme le tableau de bord politique mensuel de l’IFOP qui classe les personnalités du champ politique en fonction de leur écho médiatique du moment.

- à orienter l’opinion vers certains candidats. L’exemple le plus évident restera celui de l’année 2006 où avant les investitures pour 2007 Ségolène Royal est donnée par des sondages à 60% comme candidate socialiste et José Bové à 9% comme candidat unitaire antilibéral ; finalement Ségolène n’a pas atteint 47% et José Bové a terminé, dans la réalité des urnes à 1,32%.

L’élection présidentielle elle-même a pour but de faire croire aux citoyens qu’ils élisent ce président.

Se déroulant durant environ six mois, si la campagne était construite sur les propositions des candidats pour répondre aux questions concrètes du pays ( chômage, dette publique, pouvoir d’achat, retraites, santé, éducation, traité budgétaire européen...), les privilégiés auraient tout à craindre d’une éducation citoyenne, d’une percée d’idées anti-capitalistes. Aussi, médias et instituts de sondage influencent le cadre dans lequel l’élection doit se préparer mieux que par la seule valorisation individuelle de candidats.

En fait, trois grandes configurations de second tour sont possibles pour le système en place :

- Vu les traditions politiques de notre pays, le cas le plus probable et le plus utile consiste à circonscrire le choix entre droite libérale et social-démocratie.

- Si c’était possible, une configuration de second tour entre deux candidats de droite, genre UMP contre UDF leur conviendrait encore plus. Aussi, un candidat du "centre", "dépassant le clivage droite gauche", sert de soupape de sûreté pour faire croire en la possibilité d’un "troisième homme", pour tenter de siphonner la gauche ou l’impliquer dans une alliance sans risque pour les possédants. Ce fut le rôle de Jean Lecanuet dans les années 1960, de JJ Servan Shreiber dans les années 1970, de JP Soissons dans les années 1980, de François Bayrou ensuite.

- Reste cependant un problème : que faire de la grande masse des exclus du système organisés par la droite pour les capitalistes (couches moyennes, salariés paupérisés et parfois marginalisés...) ? Le système médiatique leur propose, de fait, deux solutions : l’extrême droite et la droite du parti majoritaire de droite. Les Le Pen servent ainsi de complément utile au système, formatant les désespérés sur des inepties fascisantes dénonçant l’étranger et le chômeur plutôt que les capitalistes qui peuvent ainsi dormir tranquilles. En cas de crise majeure, ils pourraient participer au pouvoir avec la droite ; en attendant ils forment des électeurs très marqués à droite ; c’est toujours ça de pris sur la gauche et surtout sur les anticapitalistes.

Revenons aux sondages censés donner les intentions de vote chaque semaine et souvent chaque jour. Les "enquêtes" rendent compte partiellement de celles-ci mais constituent aussi un moyen de valoriser les challengers choisis par les classes dirigeantes, de rythmer la campagne sur le match superficiel des oscillations sondagières plutôt que sur les questions politiques fondamentales.

1) Que s’est-il passé lors des présidentielles de 2002 ?

Instituts de sondages et médias ont créé une campagne superficielle présentant Lionel Jospin comme "le" représentant de la gauche et Jacques Chirac de "la" droite, comme les deux candidats du second tour. Ils installaient ainsi un contexte d’élection fondé sur la personnalisation de la campagne autour du duel Jospin Chirac, écartant les vrais débats d’orientation.

En 2002, les médias insistaient un peu aussi sur Jean Pierre Chevènement, présenté comme le "troisième homme" ; ils ont toujours besoin d’un candidat paraissant dépasser "le clivage droite gauche" pour conforter leur refus de réflexion sur les leçons possibles du passé.

Le soir du vote, 21 avril 2002, Chevènement n’obtenait que 5,33% des suffrages exprimés, Jean Marie Le Pen éliminait Lionel Jospin pour le second tour et l’extrême gauche atteignait 10% des suffrages.

Les instituts de sondages n’avaient absolument pas prévu un an avant, six mois avant, deux mois avant, une telle évolution. Ceci dit, certains signalaient l’absence de choix opéré par une grande partie de l’électorat, en particulier en milieu populaire. Or, c’est dans cette couche sociale là que s’est essentiellement opéré le tsunami électoral du 21 avril.

On ne peut seulement incriminer les liens entre grand patronat, droite, grands médias et instituts de sondages dans cette conclusion surprise du 1er tour de 2002. Il est évident que la nomenklatura électoraliste socialiste se complaisait dans la logique bipolaire RPR PS, se complaisait aussi dans une campagne fondée sur la personnalisation des candidats et non sur les questions d’intérêt général (Europe, mondialisation, délocalisations, retraite, pouvoir d’achat, emploi...).

Grands médias et instituts de sondages ont montré lors de ces élections de 2002 :

- à quel point ils participent à l’idéologie dominante de la 5ème république (candidat-président choisi par le peuple par delà les clivages politiques avec une échéance électorale reine : la présidentielle).

- à quel point leur jeu intégré au système peut être catastrophique pour la démocratie. En participant largement à la personnalisation des campagnes et à la dépolitisation des débats, ils contribuent lourdement à propulser l’extrême droite, sa personnalisation du chef, ses réponses simplistes et démagogiques.

Cette erreur de 2002 aurait dû servir de leçon. Ce ne fut pas le cas.

2) Que s’est-il passé pour les présidentielles de 2007 ?

Dès 2006, sondeurs et médias ont à nouveau créé un contexte d’élection avec la valorisation de Ségolène Royal comme meilleure candidate face à Nicolas Sarkozy.

"La gigantesque agitation médiatique actuellement organisée autour du duel Sarkozy / Royal annoncé par les sondages balaye à nouveau la prudence politique la plus élémentaire. Au détour d’une analyse de ces sondages, on apprend, presqu’incidemment, que près de 40% des électeurs intérrogés refusent de répondre à ce stade et que leur nombre est particulièrement important dans les milieux populaires. C’est d’ailleurs parmi ces couches populaires que la candidate socialiste accuse le plus fort handicap de popularité, selon la dernière étude de CSA. Ces mêmes catégories populaires qui ont fait cruellement défaut à Linel Jospin en 2002". Hebdomadaire A Gauche du 25 avril 2006

Lionel Jospin avait perdu la présidentielle de 2002 en ne politisant pas assez sa campagne comme candidat de gauche. Dans un pays en état d’urgence sociale et politique, un succés d’audimat ne peut suffire à un(e) candidat(e) de gauche. Pour accéder au second tour de la présidentielle, il a besoin d’unir une bonne part de la gauche sur un programme d’union populaire rompant le consensus libéral de la classe dirigeante. Surtout quand la stratégie du principal candidat de droite est de radicaliser son propre camp autour d’une solution sécuritaire de plus en plus musclée. Quant à l’extrême droite, elle comprend parfaitement depuis plusieurs années qu’elle peut déborder la droite et écraser la gauche sur le terrain médiatique démagogique du refus du libéralisme.

En 2006 et 2007, Ségolène Royal alla beaucoup plus loin que Lionel Jospin dans le sens d’une adaptation à ce qu’est la "politique" dans le système capitaliste : une comédie conjoncturelle pour faire croire aux citoyens qu’ils choisissent leurs dirigeants. En effet, Ségolène Royal fonda sa campagne sur les techniques de communication à l’américaine : personnalisation à outrance, triangulation (thèmes pris dans le corpus de l’adversaire), référence permanente à des faits de la vie quotidienne pour mieux évacuer les questions politiques centrales posées par cette vie quotidienne...

Pour les présidentielles, meeting de Ségolène Royal à Rodez le 12 mai 2006 : affluence, prestance et divergences

En 2002, les instituts de sondage et grands médias avaient choisi Jean-Pierre Chevènement comme "Troisième homme" de façon à ne pas paraître limiter l’élection à une duel. En 2007, ils font la promotion de François Bayrou sur ce même créneau avec une obsession : éviter l’émergence d’une candidature anti-capitaliste, posée par postulat comme non sérieuse.

" L’air du temps est au centrisme " d’après Le Monde2 en mars 2007

Lorsque Jean Marie Le Pen est choisi par une partie significative des couches populaires comme moyen de montrer leur refus du libéralisme, cela montre leur détresse sociale, cela montre aussi que la gauche a perdu sa raison d’être. Ce sujet n’intéresse guère les faiseurs de consensus en rond pour clientèle riche.

Quant à nous, nous restons attachés au lien historique entre socialisme et mouvement ouvrier ; nous restons attachés aux valeurs républicaines de dignité humaine, d’égalité et de démocratie. Nous pensons que la gauche doit absolument gagner en 2007 ; cela passe par des propositions programmatiques ressenties comme justes et nécessaires par les milieux populaires.

Jacques Serieys le 28 avril 2006

Au soir du deuxième tour, Ségolène Royal paraissait satisfaite de sa campagne. Dans sa carrière personnelle, cet épisode représentait effectivement un plus mais pour le peuple de gauche, c’était un échec grave qui restera dans les mémoires.

3) Jamais deux sans trois : la campagne pour les présidentielles de 2012

Nous tirons pour bilan des campagnes 2002 et 2007 que les instituts de sondage peuvent constituer un outil de domination (parmi d’autres) de la classe dominante.

3a) Quand droite et instituts de sondage se tiennent par la barbichette

Généralement propriété de grands groupes capitalistes, plusieurs oscillent entre la nécessité de maintenir leur crédibilité et un rôle d’auxiliaire du pouvoir politique de droite lié aux intérêts des puissants.

L’exemple le plus éclairant durant cette campagne pour la présidentielle 2012 nous a été fourni par l’IFOP ( propriété de Laurence Parisot, présidente du Medef) au lendemain du meeting de Nicolas Sarkozy à Villepinte. Après une préparation médiatique sur des "courbes" se rapprochant, Nicolas Sarkozy est donné le lendemain de son discours à 28,5% devant Hollande 28%. Tous les médias de la presse écrite et audiovisuelle reprennent l’information comme un scoop décisif.

Or, la fiche technique du sondage nous apprend qu’il a été réalisé pour partie au téléphone et pour partie par réponse d’internautes volontaires. Le droit au secret des sondeurs sur l’origine de ces "volontaires" laisse place à toutes les manipulations possibles.

3b) Instituts de sondage et valorisation du vote "utile" pour les deux grands partis UMP et PS

Jean-Luc Mélenchon a bien éclairé la question dès le début de la campagne « Pour que la pince à « vote utile » fonctionne et colle chacun à sa place il faut structurer l’imaginaire collectif. D’un côté les raisonnables, dont on organise une confrontation superficielle pour mieux souligner à quel point ce sur quoi ils sont d’accord est une évidence. »

Nous retrouvons fréquemment pour cette élection les mêmes travers à mille lieues de toute déontologie :

- volonté de créer un contexte mental des citoyens focalisé sur un duel droite-gauche représenté par l’UMP et le PS : confrontation superficielle de ces candidats dont on valorise les divergences

- Les instituts de sondages continuent à nier l’existence des catégories populaires en ne tenant pas compte du nombre considérable d’indécis dans ce milieu. Un grand nombre de ces citoyens-là affirment en 2012 ne pas avoir décidé leur vote à 3 mois du premier tour et encore à 5 jours du scrutin.

3c) Le Front National, diable de confort du système

- l’extrême droite sert de "diable de confort" au système du bipartisme PS/UMP. Aussi, nous avons droit régulièrement à des "sondages" ayant une fonction commerciale (faire vendre le journal) et politicienne. Exemple : l’institut Louis Harris annonçant pour le journal Le Parisien Marine Le Pen en tête du premier tour le jour même où ce journal changeait sa maquette et lançait une campagne de diffusion. Cela rappelle le bluff des instituts de sondage relayés par les médias durant la campagne de 2006 2007 accordant 16 à 17% à Jean-Marie Le Pen alors qu’il a terminé à 10,5%.

- Du point de vue politicien, l’extrême-droite est utilisée pour pousser au "vote utile". En 2012, l’objectif est évidemment de pousser au vote "utile" des électeurs tentés par le vote Mélenchon. La dernière comédie sur ce terrain nous a été fournie par Le Monde du mardi 10 avril titrant en Une et détaillant en page 3 son sondage IFOP : « Le FN pourrait arriver en tête chez les jeunes ». En fait, cette affirmation ne reposait que sur un panel inférieur à 200 personnes et le CSA lui-même a dû imposer la publication d’un rectificatif rappelant qu’un telle enquête demandait à « être interprétée avec une grande prudence. La présentation qu’en a faite Le Monde n’a pas respecté cette règle de prudence. »

3d) Instituts de sondage et nostalgie d’un centrisme sans danger pour les puissants, ni droite, ni gauche

- le thème du centrisme dans l’air du temps ne se démode pas d’une élection à l’autre. En septembre 2011, plusieurs "enquêtes" donnaient 22% à ce "centre" (Bayrou, Borloo, Villepin) ; nous verrons ce qu’il en est en réalité lors du premier tour. Je suis absolument certain que ce volume était délibérément gonflé car il servait à la fois Sarkozy et Hollande.

- ce thème du centrisme dans l’air du temps a permis aussi aux journaux de valoriser François Hollande au détriment de Aubry ou Montebourg. Hollande serait le plus capable de gagner au second tour parce qu’il capterait plus les voix "centristes". Personne ne signale qu’il existe un électorat vraiment à gauche plus important que celui du centre et de centre gauche (voir le résultat de Baylet et Valls aux primaires).

3e) Dernières remarques

- utilisation des sondages pour cautionner des orientations politiques et non pour photographier à un moment donné l’état de l’opinion.

- valorisation des pourcentages d’intention de vote en faveur de la droite sauf dans la fin de campagne où l’institut perdrait toute crédibilité lors des résultats réels du premier tour. Ainsi, le sondage IFOP du 6 janvier 2012 donne 100% de votants lors du premier tour et 62% des voix pour les candidats de droite (idiotie totale pour quiconque connaît le paysage électoral français depuis un siècle et demi).

- manipulation des résultats publiés en fonction de critères très discutables

Les sondages 2012 sont redressés « par le souvenir de vote à l’élection présidentielle de 2007 » Commission nationale des sondages

Liens pour préciser sans conclure sur un sujet aussi vaste

Instituts de sondage : agents du maillage de l’espace mental social

http://www.observatoire-des-sondages.org

Jean-Luc Mélenchon a publié plusieurs textes sur ce sujet :

La négation sondagière et médiatique de notre existence

Sondages : l’incohérence des résultats saute aux yeux

Les sondeurs, sans blêmir, continuent...

Coup de bâton sur les sondages afin d’en désinfecter l’esprit public

Comment François Hollande a percé dans les sondages

Miracles de la science sondagière

21 avril, la procession des sondeurs et des médias a ressorti en grande pompe l’épouvantail du Front National

Sur notre site, vous pouvez également lire :

Sondages : La défense maladroite de Brice Teinturier (par François Delapierre

Sondages : "la copie frauduleuse de Brice Teinturier" d’IPSOS FRANCE (par Alain Garrigou

Jacques Serieys


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