1793 et Robespierre, des bourgeois d’après le NPA Gers. Oh là !

samedi 1er mai 2021.
 

Chers camarades membres du NPA dans le Gers,

Le dernier article de votre site départemental caractérise comme bourgeois les animateurs de la Révolution française en 1793 et présente les ultrariches d’aujourd’hui comme leurs "descendants". Même si l’analyse de classe du Paris et de la France de 1793 n’est pas facile, je ne suis absolument pas d’accord avec votre écrit.

http://www.npa32.fr/spip/spip.php?a...

Il est bien dommage que Marx n’ait pu rédiger son ouvrage sur le Convention montagnarde avant d’être expulsé de France. Ceci dit, cet inachèvement s’explique, aussi, à mon avis, par la complexité du sujet.

A) Robespierre, un bourgeois comme individu ?

Il suffit de parcourir les premiers articles du web le concernant pour découvrir plusieurs affirmations et argumentations classant Robespierre parmi les "bourgeois".

- 1ère Affirmation : "Robespierre naît dans une famille de la petite bourgeoisie de robe provinciale."

Mon point de vue :

Les royalistes ont déversé tellement de calomnies sur lui, que nous lui devons au minimum de la rigueur lorsque nous écrivons sur son enfance.

Son grand père paternel était effectivement un avocat franc-maçon de bourgeoisie provinciale. La relation sexuelle de son instable fils François (« un avocat pauvre et un pauvre avocat » d’après son contemporain Devienne, procureur au conseil d’Artois) avec une fille du peuple (Jacqueline Carraut) entraîne la conception de Maximilien. Les deux tourtereaux se voient contraints au mariage mais la famille Robespierre ne goûte pas cette mésalliance et ne participe pas à la cérémonie. Gustave Lenotre explique : « Sa naissance même, il le savait, n’avait pas été désirée ; son père François de Robespierre (…) ayant séduit la fille d’un petit brasseur du faubourg de Ronville à Arras, l’épousa au grand dépit de ses parents, pour éviter un scandale dont la menace était manifeste. Maximilien vit le jour quatre mois sans plus après ce mariage ». Après le décès de sa mère et la disparition de son père, l’enfant est confié aux grands parents Carraut (petite taverne brasserie).

Un enfant conçu hors mariage au 18ème siècle, ayant trois frères et soeurs, sans mère ni père à partir de l’âge de six ans, surtout élevé dans des internats frigorifiques et emplis de cafards, ne profite guère du statut social de son père disparu et de son grand père mort. Par ses seules origines familiales, Maximilien est moins bourgeois que Marx, Jaurès ou Lénine.

- 2ème affirmation : "Robespierre est un bourgeois et il revendique son statut social" (élégant, toujours poudré, meublé à la mode bourgeoise, distant vis à vis des meneurs populaires parisiens...)

Mon point de vue : L’habit ne fait pas le moine. L’élève Maximilien a souffert durant son enfance et son adolescence de porter des habits élimés et des souliers troués. A l’âge adulte, il prend grand soin de sa propreté et de sa tenue vestimentaire. Je ne vois pas pourquoi cela impliquerait de l’intégrer socialement et politiquement parmi la classe bourgeoise entre 1789 et 1794.

De toute façon, je crois que l’analyse de classe d’un évènement comme d’une personnalité historique doit être maniée avec prudence.

B) Robespierre tel que l’a connu Philippe Buonarotti, un de ses proches en 1793 avant de devenir un initiateur important du socialisme

Robespierre... prit de bonne heure la défense du faible contre le fort, de la raison contre le préjugé ; il arriva aux États-Généraux, en 1789, plein de vénération pour la mémoire de Rousseau, dont il médita les écrits toute sa vie ; déjà il aimait et plaignait le peuple, abhorrait les GRANDS, méprisait les faiseurs d’esprit et était convaincu que tout était à réformer dans l’ordre civil et politique de la France.

À l’Assemblée constituante, il tirait du principe de la souveraineté nationale des conséquences rigoureuses que ses collègues affectaient pour la plupart de couvrir de mépris.Il pensait que la révolution devait changer du tout au tout la condition matérielle et morale des classes laborieuses. Ce fut dans cet esprit tout populaire qu’il réclama l’admission, dans la garde nationale, des prolétaires qui en furent exclus ; qu’il repoussa la brutalité de la loi martiale ; qu’il s’indigna du massacre du Champ-de-Mars ; qu’il combattit la distinction des citoyens en actifs et non actifs ; qu’il s’opposa à la révision de la constitution et à la réintégration de Louis XVI après la fuite de Varennes. À la suite du carnage du Champ de Mars, lui seul soutint le courage mourant du parti de l’égalité. Ce qui paraissait alors à Robespierre bien plus important que la destruction de la royauté, c’était l’anéantissement des aristocraties et l’établissement complet de l’égalité.

Sous l’Assemblée législative, il refusa les fonctions d’accusateur public pour se soustraire à l’obligation de faire exécuter des lois faites par les riches contre la masse du peuple. Quoi qu’on en ait dit, Robespierre était sensible et humain : il proposa l’abolition de la peine de mort et l’adoucissement des autres peines. Dans les relations privées, il était généreux, compatissant et serviable, mais il était sévère et inflexible contre la tyrannie, l’injustice et l’immoralité.

Fidèle à sa conscience, Robespierre dut souvent plaider la cause des malheureux et des opprimés contre la dureté des partisans effrénés de l’ordre public. Il défendit le peuple affamé et poussé au désespoir par l’avidité des propriétaires fonciers et des marchands de blé. Il protégea les soldats patriotes comprimés par les rigueurs de la discipline militaire, dont la perfidie des chefs redoublait l’atrocité. À une époque où le parti bourgeois et celui de la noblesse et de la cour cherchaient, chacun dans son sens, à tordre et dénaturer l’esprit des nouvelles lois, Robespierre s’attachait particulièrement à développer les conséquences pratiques de la Déclaration des Droits, qui, tout empreinte qu’elle était des intentions malfaisantes de ses auteurs, ouvrait cependant un champ assez vaste à des réformes et à des mesures obstinément repoussées par les partis que nous venons de nommer.

Au 10 août 1792, Robespierre était membre de la nouvelle municipalité, à laquelle le peuple de Paris l’avait porté en commençant l’insurrection qui renversa la royauté : il prit part aux mesures et aux dangers de cette grande journée, et ce fut lui qui, après la victoire, alla à la tête du corps dont il était membre, tracer à l’Assemblée législative, divisée et incertaine, la marche politique que les circonstances semblaient lui commander.

À la Convention, Robespierre eut à combattre les débris de la royauté, les préventions de la bourgeoisie et les écarts de l’immoralité. Sa pensée constante fut la réforme des mœurs et de l’ordre social par la création d’institutions servant de base à l’édifice majestueux de l’égalité et de la république populaire. Il en fut récompensé par une gloire immortelle payée d’une mort violente et prématurée. Dans la lutte entreprise avec dévouement et soutenue avec fermeté, il eut pour auxiliaires quelques membres de la Convention, la société des Jacobins de 1793 dans sa grande majorité, et un peuple immense qui lui avait décerné une couronne d’incorruptibilité. Les écrits que Robespierre nous a laissés, joints à ses mœurs publiques et privées, attestent qu’il fut constamment préoccupé de la pensée de régénération sociale à laquelle il avait consacré sa vie : PEUPLE, ÉGALITÉ, VERTU, étaient les grandes idées auxquelles il rapportait tous les devoirs du législateur.

Source : http://belcikowski.org/publications...

C) Robespierre, un défenseur des intérêts historiques de la bourgeoisie ? Qu’en ont dit Rosa Luxembourg, Marx et Lénine ?

Sur le fond, je partage l’analyse de Rosa Luxembourg : en 1793 1794, pour la première fois dans l’histoire au niveau d’un grand pays, les classes socialement dominantes ont perdu la maîtrise du pouvoir, non en raison d’un projet de révolutionnaires mais en raison des circonstances.

« Dans ces années-là, le peuple travailleur en France, et particulièrement dans sa capitale, Paris, s’est débarrassé pour la première fois du joug multi-séculaire et a entrepris de tenter d’en finir avec l’exploitation et de commencer une vie nouvelle et libre »

Dans l’Idéologie allemande, Marx avait qualifié Robespierre et son groupe « d’authentiques représentants des forces révolutionnaires, c’est à dire de la seule classe authentiquement révolutionnaire : la masse innombrable. » Dans d’autres textes, il analyse globalement la direction de la Révolution française comme "bourgeoise" mais sans précision concernant les Montagnards.

Lénine affirme à juste titre que la mise en place "prosaïque de la société bourgeoise" commence après la chute de Robespierre et non durant la Convention montagnarde à l’époque du Comité de salut public ; « après la chute de Robespierre, sous le directoire, commence la réalisation prosaïque de la société bourgeoise ». Cependant, l’Incorruptible s’est trompé d’après lui en croyant pouvoir instaurer une démocratie citoyenne à l’antique dans le cadre du mode de production capitaliste

D) Robespierre, un défenseur des intérêts historiques de la bourgeoisie ? Quels arguments ?

J’ai trouvé la meilleure argumentation en faveur de la thèse des Jacobins montagnards défenseurs des intérêts historiques de la bourgeoisie dans un texte du site matièrévolution « Robespierre est l’auteur des déclarations politiquement et socialement les plus radicales proférées par un dirigeant de la bourgeoisie parvenu au pouvoir et pas par radicalisme, ni politique ni social, mais par conscience politique des nécessités de la révolution en lutte contre la féodalité et la royauté. Il a mis en place des mesures de réquisition des biens des propriétaires, qu’il soient nobles ou bourgeois, au service de la révolution, de la guerre ou du fonctionnement social. Il a assumé les avancées populaires spontanées de la révolution tant qu’il a estimé que la révolution bourgeoise en avait absolument besoin pour avancer et se maintenir. Il a lâché les masses populaires dès qu’il a estimé que la révolution sociale avait atteint le terme fixé, sachant parfaitement qu’il signait en même temps son propre arrêt de mort. Robespierre, en agissant ainsi, ne s’est pas révélé le pire trompeur du peuple, comme on pourrait le croire de prime abord, mais un révolutionnaire bourgeois conséquent, plus conséquent que sa classe, moins limité par des intérêts immédiats à défendre, plus conscient d’intérêts historiques de la bourgeoisie. On trouve chez lui la plus grande solidarité avec les exploités qui puisse exister chez un dirigeant bourgeois et en même temps la plus grande hostilité vis-à-vis des revendications de classe prolétariennes. Certaines déclarations de Robespierre sont même carrément anti-bourgeoises et presque communistes au plus haut de la vague révolutionnaire, à la grande époque où il arrive au pouvoir avec l’insurrection dite de la Commune de Paris. »

Quiconque analyse seulement la Révolution française comme une révolution bourgeoise est obligé de classer son dirigeant le plus influent et le plus cohérent comme un représentant intelligent des intérêts de la bourgeoisie. Or, à mon avis, cette argumentation ne tient pas. Je considère les Brissotins, les Feuillants, les Girondins comme des courants porteurs d’intérêts de la bourgeoisie. Si les Montagnards robespierristes les ont dénoncés publiquement, les ont battus et remplacés dans le processus révolutionnaire, c’est parce qu’ils représentaient des intérêts différents, plus plébéiens (en gros la petite bourgeoisie paysanne, artisanale et autres milieux populaires) ; quant à Robespierre lui-même, mieux vaut le considérer simplement comme un intellectuel, de formation morale, juridique, historique et culturelle relevant des Lumières radicales (particulièrement le rousseauisme).

Je ne vois pas en quoi Robespierre défend les intérêts historiques bien compris de la bourgeoisie lorsqu’il défend dès 1789 l’autoorganisation des quartiers parisiens, lorsqu’il a l’intuition dès 1789 de la duplicité bourgeoise anti-révolutionnaire des Sieyès, Le Chapelier, Talleyrand ou Target, dès 1791 pour les triumvirs Duport, Barnave et Alexandre Lameth qui veulent arrêter la révolution, dès 1792 pour les Girondins qui mènent la révolution à la défaite. Je ne vois pas en quoi Robespierre défend les intérêts historiques bien compris de la bourgeoisie en dénonçant sans cesse le monde de l’argent, en s’épuisant dans une tâche d’éducation démocratique révolutionnaire au profit des clubs et élus locaux, en signant l’appel à l’insurrection sociale du 8 thermidor.

Placé en première ligne d’une puissante révolution essentiellement populaire (voir ci-dessous Lénine sur le sujet), Robespierre fait preuve fréquemment d’une grande perspicacité dans les objectifs proposés à l’aile marchante.

Révolution française et révolution russe de 1905 (par Lénine) : victoire du peuple, paysans et révolution, jacobins et girondins...

E) Des Jacobins robespierristes de la Révolution française au socialisme

Considérer le socialisme comme une production sui generis du seul mouvement ouvrier est une erreur.

La Révolution française et particulièrement en son sein les Jacobins robespierristes, ont joué un rôle important de 1794 à 1848 :

- dans la naissance d’une perspective politique alternative aux sociétés féodales et bourgeoises.

- pour maintenir vivant l’objectif révolutionnaire d’une république démocratique et sociale

Tel est le cas en Grande Bretagne où le mouvement ouvrier baigne dans la tradition de 1793.

Angleterre : le premier mouvement ouvrier et socialiste de masse

Tel est le cas en France où le courant jacobin se maintiendra avec des hauts et des bas parmi les révolutionnaires, y compris durant la Commune.

Tel est le cas en Italie, avec en particulier un homme comme Buonarotti

Buonarotti, héritier des Lumières, robespierriste puis socialiste, au directoire de la Conjuration des Egaux 30 mars 1796

La plupart des ouvrages traitant du socialisme partagent le point de vue d’Axel Honneth dans L’idée du socialisme « Les premiers courants socialistes naissent après la Révolution française du projet de réaliser pour la masse de la population les principes de liberté, d’égalité et de fraternité qui avaient déjà été proclamés sur un plan général. »

F) Jeunesse et révolution : les généraux de la révolution

Beaucoup d’animateurs du courant Montagnard et des Enragés de 1793 1794 ont connu une enfance difficile. Ils ne peuvent absolument pas être classés socialement comme des bourgeois. Dans un nombre significatif de villes et villages, les couches populaires prennent le pouvoir par exemple dans mon bourg de naissance Entraygues sur Truyère.

Ils n’étaient âgés que d’une vingtaine d’années en 1789, entre 20 et 28 ans en 1793 1794. Le puissant tourbillon historique français dans une période révolutionnaire forte au niveau international les a emportés bien au delà des hypothétiques calculs individuels sur les intérêts immédiats et historiques de la bourgeoisie.

Par manque de temps, je ne prends ci-dessous que l’exemple du général le plus symbolique de cette génération :

Lazare Hoche Né en 1768, fils d’un palefrenier, lui même devient aide palefrenier à 14 ans. Orphelin de ses deux parents, il est pris en charge par sa tante vendeuse de fruits. Engagé volontaire dans la Garde nationale de Paris de 1789 à 1792, combattant admirable parmi le peuple en armes en 1792 1793, il est nommé général en chef de l’armée de la Moselle à l’âge de 25 ans puis des deux armées de la Moselle et du Rhin en décembre 1793. Il commande ensuite les armées de Brest et de Cherbourg, l’expédition d’Irlande puis l’armée de Sambre et Meuse. Epuisé, il meurt de la tuberculose en 1797.

H) Le NPA, héritier gauchiste de la LCR ?

Je suis de plus en plus surpris par le glissement politique de certains groupes départementaux du NPA.

Sur cette question de l’analyse de la Révolution française, Critique Communiste ("Revue mensuelle de la Ligue Communiste Révolutionnaire, section française de la Quatrième Internationale") avait édité un numéro en mai 1993 avec pour titre « 1793 1993 Révolution République Radicalité » qui évoquait un lien entre les révolutionnaires de 1793 et ceux de 1993 et comprenait en particulier :

- un éditorial qui se terminait par « Pour que vive Quatre-vingt-treize »

- Daniel Bensaïd abordait la méthode à utiliser par des marxistes révolutionnaires concernant la répression de 1793 (particulièrement la mort de Louis XVI) « La seule approche possible est celle d’un dialogue inachevé entre passé et présent, entre histoire et mémoire, où l’arrogance du jugement s’efface devant la remémoration critique. » Pour l’essentiel, il donne raison aux arguments de Robespierre et Saint Just. « Dans l’esprit de l’époque, le régicide reste bien un défi aux tyrannies terrestres et célestes, l’acte démocratique fondateur de la souveraineté populaire et de la laïcité politique. »

- Jean Martin (historien) analysait ainsi l’an II « 1793, c’est une page de la longue lutte pluriséculaire et inachevée contre l’oppression et l’exploitation, c’est un évènement révolutionnaire riche en leçons pour aujourd’hui... »

- Serge Aberdam (historien spécialiste de la Révolution française) s’apesantissait sur la façon heureuse dont les Montagnards de 1793 avaient tranché la question du droit de citoyenneté nationale, du droit de vote ... Tout étranger âgé de vingt et un ans accomplis, qui, domicilié en France depuis une année, y vit de son travail, ou acquiert une propriété, ou épouse une Française, ou adopte un enfant, ou nourrit un vieillard ; tout étranger enfin qui sera jugé ... avoir bien mérité de l’humanité, est admis à l’exercice des droits de citoyen français.

- Michel Lequenne présentait plusieurs positions concernant "le problème de Robespierre" dont cette citation de Georges Labica « La ligne de Robespierre n’est autre que la ligne directrice de la révolution, celle-là même, pourrait-on dire, de la lutte des classes. »

- Claude Guillon étudie les Enragés, "extrême gauche de la Révolution française", présentant le point de vue de spécialistes du sujet comme N. Freiberg (« le programme politique -et pas seulement économique- des Enragés avait un caractère révolutionnaire et démocratique favorisant l’approfondissement de la révolution »).

- Florence Gauthier (universitaire spécialiste de la Révolution française) développe son point de vue En 1792-1794 une véritable politique alternative au pouvoir économique capitaliste fut non seulement pensée... mais encore mise en pratique...


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