Les bijoux millénaires révèlent des cultures jusque-là inconnues de l’Europe de l’âge de pierre

dimanche 14 avril 2024.
 

Il y a plus de 20000 ans, les chasseurs-cueilleurs gravettiens se paraient d’une si grande variété d’ornements que des scientifiques les ont classés, en fonction de leur emplacement et de leurs styles distinctifs, en neuf groupes culturels inédits à travers l’Europe. Une étude qui vient d’être qualifié "d’historique" et de "contribution énorme à la littérature" par leurs pairs.

Parce qu’ils ont produit des arts et des outils en pierre similaires, il a longtemps été estimé que les chasseurs-cueilleurs de la culture préhistorique du Gravettien formaient un groupe plutôt homogène. Il semblerait pourtant que ces Européens, qui peuplaient une région s’entendant de l’Ibérie à la Russie moderne il y a environ 34000 à 24000 ans, présentaient davantage de particularités culturelles qu’il ne l’était soupçonné… en témoignent leurs bijoux millénaires.

L’étude inédite de milliers d’ornements conçus à la main – pendentifs en marbre, bracelets en ivoire, perles en dents de renard – et retrouvés sur 112 sites étendus à travers l’Europe, a en effet permis de distinguer des appartenances distinctes chez les Gravettiens. Publiés dans Nature Human Behaviour le 29 janvier 2024, les résultats suggèrent qu’avant le pic de la dernière ère glaciaire, au moins neuf cultures évoluaient conjointement à travers le Vieux continent.

Des variétés culturelles révélées par l’analyse des parures Les Gravettiens n’ont pas été les premiers humains à produire de l’art, est-il rappelé dans Science. Des preuves de bijoux fabriqués par Homo sapiens, vieux d’environ 150000 ans, ont été identifiées au Maroc et en Israël. Il y a environ 45000 ans, l’entrée de l’espèce en Eurasie se manifeste par la prolifération archéologique d’ornements conçus à partir de coquillages, d’ossements, de pierres.

Les hommes modernes du Gravettien, considéré comme la deuxième grande culture européenne depuis cette fameuse arrivée, sont plus connus pour leurs figures de Vénus et leurs peintures rupestres. Mais ils ont certainement perfectionné l’artisanat, employant de l’ivoire, des dents (d’ours, de chevaux, de lapins), des bois des cerfs, des gemmes de jais, de l’ambre…

Des milliers de parures confectionnées à partir ces matériaux ont été découvertes sur les sites gravettiens. Elles ont ici été examinées, dans l’espoir d’observer de potentielles aires de répartition, marquées par des styles distinctifs. Ces derniers, établis au nombre de 134 dans l’étude, auraient finalement constitué d’anciens marqueurs culturels significatifs il y a 30 000 ans.

Car en élaborant leur base de données, enrichie par les études antérieures, les auteurs du nouvel article ont commencé à repérer des distinctions dans la fabrication des bijoux. Notamment, entre l’ouest et l’est : si les renards (Vulpes vulpes) et les cerfs élaphes (Cervus elaphus) étaient abondants sur tout le continent durant la période, seuls des groupes de l’est ont incorporé des canines de renard dans leurs accessoires ; les dents de cerf ont quant à elles été préférées à l’ouest.

Les habitants des abords du fleuve Don en Russie adoraient la pierre, tandis que ceux du nord-ouest de l’Europe portaient des coquillages en forme de tube de mollusques (Dentalium). Mais les "perles" auraient aussi été échangées. Sur un site funéraire gravettien en Italie, les restes d’un adolescent étaient ornés de matériaux provenant de lieux à des centaines de kilomètres de là.

Échanges, chevauchements et identités à travers les bijoux Les cultures gravettiennes ont-elles ainsi commercé entre elles ? Se sont-elles croisées ? Étaient-elles amicales ou hostiles envers les unes et les autres ? Il est aujourd’hui difficile de spéculer sur la manière dont les Gravettiens se voyaient eux-mêmes et percevaient leurs "opposants".

Les simulations informations suggèrent toutefois que des groupes voisins pourraient occasionnellement avoir échangé leurs "styles", voire leurs territoires. En définitive, selon les chercheurs, le principale facteur qui aurait joué sur la manière dont les Gravettiens se paraient, dans leur vie quotidienne ou dans leurs sculptures, n’était pas lié à la géographie.

Les pratiques ornementales semblaient plutôt refléter des "frontières culturellement définies" et ainsi incarner un sentiment d’appartenance à un groupe spécifique. En d’autres termes, comme l’explique auprès du quotidien Haaretz Jack Baker, doctorant en préhistoire à l’université de Bordeaux et principal auteur de l’étude, il s’agissait de dire : "Je m’habille de cette manière, et peu importe si mes compatriotes déménagent ou migrent vers un autre endroit, je conserve le style".

Un mariage complexe entre génétique et archéologie En outre, l’existence de la plupart des groupes culturels identifiés à travers les perles a été confirmée par les données génétiques existantes – si ce n’est, pour trois d’entre eux situés en Europe de l’Est et en Ibérie, pour lesquels les analyses de l’ADN ancien manquent encore.

Cependant, une forte parenté génétique ne garantit pas l’adoption de bijoux similaires. Certains groupes anciens d’Italie enterraient leurs défunts avec des coquillages cauris (Cypraeidae), quand d’autres de même ascendance plaçaient dans leurs tombes des vertèbres de poisson et des perles en ivoire. Au contraire, les Gravettiens échantillonnés dans le sud de la France et en Belgique moderne ne partageaient pas les "mêmes gènes", mais adoptaient une culture commune.

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Ces découvertes soulignent l’importance cruciale des approches interdisciplinaires, fusionnant les avancées réalisées dans la génétique, domaine porteur de grandes promesses, aux investigations archéologiques pour obtenir une vision plus complète des sociétés anciennes.

La génétique est un outil très puissant, mais la génétique n’équivaut pas vraiment à la culture. Donc, même si nous connaissons ces groupes génétiques, cela ne reflète pas nécessairement leur culture, ce qui, je pense, est un message vraiment important. – Jack Baker, interrogé par LiveScience. Après avoir prospéré pendant près de dix millénaires, les cultures gravettiennes – plutôt qu’une culture gravettienne unique, donc – ont finalement décliné avec l’avènement du dernier maximum glaciaire, caractérisé par des conditions climatiques extrêmes. Différentes cultures les ont progressivement remplacées, telles que les Solutréens en Europe occidentale ou les Épigravettiens en Italie, donnant l’espace à une mosaïque croissante de populations diverses sur le continent.

Article de Mathilde Ragot, GEO


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