Un conseil de classe très ordinaire

mardi 26 juin 2018.
 

Lundi c’était le tour des quatrièmes. On commence par la fin. La plus faible en effectif. 19, ils sont, les gamins. Qui font du bruit comme 30, et bouffent la vie de leur prof de maths comme 200. Il faut dire, rien qu’à lire la liste, le jour de la rentrée, je m’étais dit : Aïe ! Vont faire mal, ces petits-là. Tout juste. On a regroupé dans cette classe les « cas » comme on dit pour faire joli, et pour faire passer la pilule, on a réduit le nombre de gamins. Comme si le nombre était la cause de tous les échecs... Oui, souvent, mais pas toujours. Ici, dans le cas présent, c’est ailleurs que ça se passe. Ce mélange explosif, ça aurait pu péter un jour ou l’autre. Ça n’a pas, mais les heures de maths, je ne vous raconte pas... Le petit gars stagiaire IUFM a été vite dépassé par les événements et ma foi, comme dirait l’autre, c’est parti en jus de boudin, cette affaire.

Dans ces cas-là, toi qui as un peu plus de bouteille, tu essaies bien d’intervenir, mais sitôt la porte refermée, le chahut reprend. Alors, on en a viré. On en a puni. On les a privés de sorties pédagogiques. On les a montrés en exemples, en contre-exemples. Et ça n’a rien arrangé, bien sûr. Alors donc, lundi, c’était leur conseil de classe. Un conseil à l’ancienne, avec de vrais morceaux de certitudes à l’intérieur. « Ils » sont pénibles. « Ils » sont casse-pieds. « Ils » ne fichent rien. « Ils » empêchent « les autres » de bosser. Bon, une fois qu’on a dit ça, surtout en juin, on a bien fait avancer le chariot.

On passe alors au « cas par cas ». Déjà l’expression, ça te cadre bien l’humanité de la chose ! Qu’est-ce que tu voudras faire plus tard, toi ? Euh, j’sais pas bien... Cas, peut-être ? Bref, dans cette classe, ils se sont choisi deux délégués, parmi les plus, enfin les moins... Voyez bien ce que je veux dire ! Les mômes sont là comme au tribunal. On dirait que tous les malheurs du monde c’est à cause d’eux que c’est arrivé. Bientôt, on va leur dire que le Non irlandais, ils y sont pour quelque chose !

On en arrive à une petite, appelons-la Félicie. Félicie, elle était plutôt une bonne élève en sixième. Là cette année, ça s’est bousillé petit à petit. Démotivée complètement. Il a fallu décider de son passage en troisième. Là, on a appris que Félicie, elle demande une troisième DP 6h. Découverte professionnelle, on traduit. Dans le LP d’à côté, soudeur ils ont comme spécialité. Je la vois bien soudeuse, la Félicie... Il y a une prof, elle a demandé la parole pour envisager, si par hasard ce ne serait pas possible quand même une troisième, traditionnelle, avec des matières comme partout, que la gamine, quand même elle ait entendu parler des deux guerres mondiales et des institutions françaises avant qu’on ne la lance dans le grand bain de la sacro-sainte « vie active ».

Non non, qu’on lui a dit à la prof en questionnement. On lui a dit que cette mouflette, elle s’était mise toute seule délibérément sur une voie de garage. L’autre, elle a demandé si par hasard, ce ne serait pas un peu notre rôle de ré-aiguiller les gens qui se trompent de voie, justement. Non non, qu’on lui a dit à la prof qui se prend pour un chef de poste d’aiguillage. On lui a dit, dans le texte, si tu crois qu’on n’a que ça à faire... L’autre, entêtée comme on la connaît, elle a insisté. Il semblait que c’était un peu notre boulot, non ? Jusqu’au moment où le gars qui dirige le truc, il a dit que les débats étaient clos, que si on passait comme ça deux plombes sur chaque gamin, on y serait encore après-demain et que n’est-ce pas, c’est pas prévu pour.

Vu ? L’autre, la casse-pieds de service, elle est rentrée chez elle un peu secouée. Elle a pris son téléphone et elle a demandé à la gamine de venir la voir, ce matin, et elles ont un peu refait le film. Là, maintenant, comme ça, ce n’est peut-être pas encore gagné, mais au moins Félicie, elle va y réfléchir, à ces autres possibilités. Demain, elle va venir le dire, si elle a changé d’avis. Si elle se sent assez costaud pour faire des maths cet été, parce que c’est vrai qu’avec 1,18 de moyenne, ça va faire juste en troisième ! En tous cas, elle va y penser. Alors, là, j’ai l’air comme ça de mépriser le métier de soudeur. Pas du tout.

Ce que je voudrais, c’est que Félicie, elle devienne soudeuse parce qu’elle est sûre que rien d’autre ne lui plaira mieux dans la vie. C’est tout. Qu’on donne à nos petits la possibilité de choisir. Choisir ce qui leur conviendra le mieux, ou le moins mal, soudeur, boulanger, toubib, prof, architecte, peintre, danseur étoile ou capitaine au long cours, n’importe quoi, mais quelque chose qu’ils auront choisi en connaissance de cause, et si possible, un truc qui les emballe, qu’ils aiment.

Ras-le-bol des orientations par défaut, des trop fameuses voies de garage où on range des gamins de 14 ans. Marre de se faire rembarrer parce qu’on voudrait bien que ça avance. Fatiguée de se heurter aux portes closes de l’institution qui ne sait plus que faire de ses enfants pas-encore-mais-bientôt perdus. Lasse des arguments à deux balles et des conseillers d’orientation qui sont au collège une demi-journée par semaine, comment veut-on qu’ils soient auprès des mômes en galère ? Écoeurée de cette machine qui demande depuis toujours à ceux qui sont le plus en problèmes de se trouver une voie le plus vite, qui veut que les petits sixièmes soient "mûrs" à 11 ans ! À onze ans !

J’t’en ficherais, moi, de la maturité ! Bon, encore une fois pas très optimiste sur l’avenir, la camarade syndiquée. Tiens justement, puisqu’on en cause : hier, dans ce petit collège de campagne, où on envoie Félicie faire soudeuse parce qu’on n’a pas bien idée de ce qu’elle pourrait faire d’autre, dans ce petit bahut sympa, combien de grévistes à votre avis ? Sur 40 ? Oui, vous avez gagné ! 1 gréviste (traduisez UNE gréviste !), plus une assistante d’éduc. Il y a des jours, comme ça, on se dit que finalement, c’est loin d’être gagné. Et on se désole...

(...et demain, ce sera le tour des sixièmes, je crains le pire)

brigitte blang


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