Liberté de la presse : de la grande loi de 1881 à aujourd’hui

dimanche 14 février 2021.
 

A) Petite histoire du combat pour la liberté de la presse

La presse apparaît en Europe aux 16ème et 17ème siècles grâce au développement de l’imprimerie, à la stabilisation d’Etats royaux ayant leurs services de poste, au climat intellectuel créé par l’humanisme puis la Réforme protestante. Cependant, la censure religieuse et politique précède les premiers journaux tant l’héritage du féodalisme rime avec monolithisme.

Deux révolutions bourgeoises jouent un rôle central dans le premier développement des publications d’information, la Révolution hollandaise (1568 - 1648) puis la révolution anglaise de 1688. En Grande-Bretagne, se développe au début du 18ème une presse de masse libérée du contrôle tâtillon du pouvoir politique ; dès 1712, le Parlement soumet à nouveau les journalistes au risque permanent de poursuites.

En France, c’est le pouvoir royal qui soutient lui-même la première Gazette lancée en 1631. Son animateur, Théophraste Renaudot, peut donner des infomations mais doit cesser de les analyser au bout d’un an. La publication française la plus libre est éditée en Hollande.

Au 18ème siècle, le nombre de journaux et leur tirage augmentent nettement mais le régime de censure reste draconien dans la grande majorité des pays, l’Autriche constituant le meilleur exemple d’autoritarisme réactionnaire. Par contre, la presse joue un rôle significatif durant la révolution américaine.

La Révolution française représente un moment exaltant et décisif dans l’histoire de la presse :

- par le combat victorieux mené de l’été 1788 au 19 mai 1789 pour faire exploser le système de censure politico-religieux

- par l’article XI de la Déclaration des droits de l’homme de 1789« La libre communication de la pensée et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. »

- par l’épanouissement de publications nombreuses, influentes, lues, de nature et d’idées extrêmement diverses. Notons en particulier la première apparition d’une presse révolutionnaire avec L’Ami du peuple (Marat), Le Père Duchesne (Hébert), Le Journal de la Montagne et le Journal des Hommes libres (Robespierristes)...

Le Directoire, le Consulat, l’empire puis la Restauration marquent un retour au contrôle politique de la presse par le pouvoir (censure, interdiction de journaux, poursuites...).

Durant le 19ème siècle, plusieurs facteurs favorisent le développement des journaux (scolarisation plus générale, progrès technique, baisse du prix de revient, création d’agences de presse...) mais les pouvoirs politiques tentent dans tous les pays de maintenir leur main-mise sur ces parutions. Cette contradiction joue un rôle important dans l’éclatement de la Révolution de 1830.

27, 28 et 29 juillet 1830 : les "3 glorieuses" d’une révolution réussie puis confisquée

La Révolution française de 1848 occasionne à nouveau une floraison extraordinaire de journaux mais la répression de juin sonne l’heure en France de la reprise en mains jusqu’à la grande loi du 29 juillet 1881 malgré le combat de nombreux journaux et journalistes.

B) 29 juillet 1881 Grande loi sur la liberté de la presse

Les élections législatives de 1877 et 1881 sont marquées par une forte poussée de la gauche "républicaine". Les nouveaux gouvernements répondent à cette aspiration de leurs mandants par plusieurs grandes lois, en particulier celles :

- sur l’enseignement

16 juin 1881 : L’école devient gratuite

- sur les symboles nationaux dans la tradition de la révolution de 1789 1793 (Marseillaise comme hymne national, 14 juillet comme fête nationale, Liberté Egalité Fraternité comme devise nationale)

1er février 1879 : L’Assemblée Nationale fait de la Marseillaise l’hymne national

Liberté, Egalité, Fraternité Une devise d’inspiration républicaine et socialiste revendiquée par le Français d’aujourd’hui

- sur la liberté de la presse par la loi du 29 juillet 1881

Les trois premiers articles sont d’un grande concision et d’une grande portée d’un point de vue démocratique.

Article 1

L’imprimerie et la librairie sont libres

Article 2

Le secret des sources des journalistes est protégé dans l’exercice de leur mission d’information du public...

Article 5

Tout journal ou écrit périodique peut être publié sans déclaration ni autorisation préalable, ni dépôt de cautionnement.

La portée de ces articles est telle que tous les gouvernements de droite et une fois de gauche (quinquennat Hollande) ont essayé d’une façon ou d’une autre d’en amoindrir les implications démocratiques. Emmanuel Macron va encore plus loin avec les projets Dupont-Moretti et Darmanin.

La loi de 1881 détricotée, la démocratie mutilée

Pour plus de précision sur le contenu de la loi de 1881, cliquer sur l’adresse URL ci-dessous :

http://www.legifrance.gouv.fr/affic...

Bibliographie :

L’Histoire n°317 en particulier pp40 43

Histoire de la presse (Que sais-je ?)

Je ne peux évidemment terminer ce petit article sans rappeler le monopole capitaliste actuel sur la presse et les médias et leur rôle comme "nouveaux chiens de garde du capital" (titre d’un ouvrage de Serge Halimi publié par les Editions Raisons d’agir en 2005).

Jacques Serieys

C) 1881 Idéal de la République et liberté de la presse

Pourquoi un socle aussi important de la République française que la loi Presse de 1881 fait-il sans cesse l’objet de tentatives pour en affaiblir la portée ? Parce que l’idéal porté par le mouvement républicain du 19ème et plusieurs de ses animateurs est un réel projet démocratique alors que les prétendus "républicains" groupés dans LR et les prétendus "républicains" en marche de LREM utilisent la République comme un slogan publicitaire vantant de la lessive ; rien de plus.

Les Républicains porteurs de la loi de 1881 ont été poursuivis ou exilés sous les régimes royalistes et bonapartistes. Il ne leur suffit pas d’avoir proclamé la République, ils essaient de lui donner un réel contenu progressiste. Voici quelques interventions de députés républicains lors du débat parlementaire :

Théophile Marcou « La République est la synthèse de toutes les idées, de tous les sentiments qui nous ont soutenus dans nos luttes politiques depuis près d’un demi-siècle. La République a été le phare vers lequel nous avons constamment marché au milieu des périls et des obstacles ; la République, c’est l’incarnation de l’idée essentiellement démocratique, c’est le symbole du suffrage universel, c’est le triomphe de la liberté elle-même. […] Elle a fait battre et fait battre encore tant de cœur épris de justice. Elle est la liberté, elle est la démocratie à l’état de pouvoir. »

Georges Périn « Je dis que nous ne devons pas craindre ce qui a fait courir un danger mortel à tous les autres gouvernements fasse courir le même péril à la République […] La République a aujourd’hui le pouvoir, qu’elle montre qu’elle n’a pas besoin de la force pour se défendre, hormis contre les attaques de la force ! En un mot, cette liberté, que nous avons réclamée autrefois, non pas pour nous seulement, mais pour tous, aujourd’hui qu’à notre tour nous en sommes les dispensateurs, accordons-la à tous, aussi grande, aussi complète que possible. »

Georges Clémenceau « J’ai été élevé dans l’amour de la République. J’ai vu mon père frappé au Deux-Décembre. Plus tard, je l’ai vu partir pour l’Afrique, enchaîné comme un malfaiteur. » Et aussitôt, il en tire argument pour faire une ode à la liberté : « Il n’y a pas un acte de ma politique où je n’aie vivement cherché à servir la cause républicaine. Et je viens défendre ici le principe de la République, la liberté […] contre quelques-uns de ceux qui ont aujourd’hui la prétention de défendre la République mieux que nous ne saurions le faire et qui pourtant servaient Bonaparte quand les républicains étaient proscrits […] La République vit de liberté ; elle pourrait mourir de répression, comme tous les gouvernements qui l’ont précédée et qui ont compté sur le système répressif pour les protéger. […] On veut vous faire décréter que l’outrage à la République est punissable. Soit. Et puis qu’arrivera-t-il ? Il y aura des magistrats qui siégeront dans le prétoire et qui auront pour mission de dire où finit la discussion et où commence l’outrage.

« Qu’est-ce donc, en effet, que la République, sinon un gouvernement d’opinion, c’est-à-dire un gouvernement fondé sur le principe du respect de la volonté nationale et reposant par conséquent sur le principe de la liberté complète de discussion […] Ce qu’on vous demande de faire est possible dans un gouvernement monarchique, où le principe, c’est le roi ou l’empereur. On peut à la rigueur déterminer ce que c’est que l’outrage à la personne du roi ou de l’empereur, qui se confond avec le principe. Mais aujourd’hui, où est le roi, où est l’empereur ? […] Le souverain, c’est le suffrage universel, c’est la nation, gouvernant dans sa liberté et trouvant dans la forme républicaine la seule garantie de cette liberté. »

Clémenceau poursuit sa diatribe contre tout retour de lois organisant une censure de la presse : « Vous n’y songez pas, ajoute Clemenceau, vous avez vaincu vos ennemis, les ennemis de la République, et cependant vous aviez contre vous les puissances de ce pays, l’administration, la magistrature, l’armée elle-même spécialement organisée contre le pays, l’argent lui-même, l’oligarchie financière ; vous aviez contre vous les puissances sociales, armées de toutes les lois de répression dirigées par toutes les monarchies contre la liberté. Et cependant, vous avez vaincu ! Et ces lois de répression ont été impuissantes, et votre victoire a consacré à jamais le triomphe de la liberté et l’impuissance du système répressif. Et c’est quand votre victoire est assurée, quand vous êtes les plus forts, quand vous avez une majorité immense non seulement dans le Parlement mais dans le pays, quand votre pouvoir prouve l’inefficacité de ces mêmes lois qu’on vous propose d’édicter aujourd’hui, quand vous avez pris sur ces bancs la place de ceux qui défendaient ces lois. »

Clemenceau poursuit, avec brio :

« C’est aujourd’hui qu’on vous propose de les imiter, d’abandonner le principe de liberté qui vous a donné la victoire, qui vous a donné le pouvoir, qui vous le conservera, c’est aujourd’hui qu’on vous propose de vous inspirer dans l’établissement du gouvernement nouveau du principe où vos prédécesseurs avaient mis tout leur espoir et qui les a perdus. Messieurs, si vous accédez à la proposition qui vous est faite, ce serait en quelque sorte comme un retour inconscient à l’esprit monarchique. Eh bien, les monarchistes ont été impuissants ; vous seriez impuissants à votre tour. […] Il faut avoir le courage de faire son choix ; vous vous trouvez en présence de deux systèmes : celui de la répression et celui de la liberté. »

Et de conclure : « Je sais bien que la tentation est grande d’employer au service de la République les instruments de répression qui devaient servir à protéger la monarchie. Mais, messieurs, rappelez-vous donc que toutes ces armes ont été impuissantes dans les mains qui les ont maniées ; ayez le courage de les briser, de les jeter loin de vous. Répudiez l’héritage de répression qu’on vous offre et fidèles à votre principe, confiez-vous courageusement à la liberté… »

D) La presse et son honneur 1881 1945 2012

16 mars 2012 Par Edwy Plenel

Le programme du Conseil national de la Résistance mettait au chapitre de « l’établissement de la démocratie la plus large » l’exigence non seulement de « la liberté de la presse » mais aussi de « son honneur », c’est-à-dire « son indépendance à l’égard de l’Etat (et) des puissances d’argent ». Le pari réussi de Mediapart, créé il y a quatre ans, le 16 mars 2008, est de prouver l’actualité de ces idéaux.

Nos temps de crise démocratique donnent une nouvelle jeunesse aux anciennes promesses. Ainsi le programme du Conseil national de la Résistance (CNR), adopté dans la clandestinité en mars 1944, mettait-il au chapitre de « l’établissement de la démocratie la plus large » l’exigence non seulement de « la liberté de la presse » mais aussi de « son honneur », c’est-à-dire « son indépendance à l’égard de l’Etat (et) des puissances d’argent ». Le pari réussi de Mediapart, créé il y a quatre ans, le 16 mars 2008, était de prouver l’actualité de ces idéaux. Reste à les inscrire dans la durée.

L’évocation de l’honneur de la presse par le CNR était une forme d’injonction morale lancée aux journalistes. Une façon de leur dire qu’ils sont dépositaires, gardiens et serviteurs de principes démocratiques fondamentaux : droit de savoir, pluralisme de l’information, souci de la vérité, respect du public. En d’autres termes qu’il leur revient, à eux aussi, à eux d’abord, de les défendre, sauf à perdre leur honneur, à déshonorer leur profession et leur métier. S’ils se font spectateurs muets et passifs de la dégradation de l’une et de l’autre, ils ne peuvent s’étonner du discrédit qui les frappe.

Dès les premiers jours de la Libération de Paris, en août 1944, Albert Camus, dans ses éditoriaux de Combat, se fit le porte-voix de cette exigence, en des termes qui lui vaudraient sans doute, aujourd’hui, ces moqueries que nous connaissons bien sur l’esprit de sérieux ou les leçons de morale. Ceci, par exemple : « Tout ce qui dégrade la culture raccourcit les chemins qui mènent à la servitude. Une société qui supporte d’être distraite par une presse déshonorée (…) court à l’esclavage malgré les protestations de ceux-là mêmes qui contribuent à sa dégradation. (…) C’est pourtant notre tâche de refuser cette sale complicité. Notre honneur dépend de l’énergie avec laquelle nous refuserons la compromission. »

L’honneur, donc. Cet honneur retrouvé dont Mediapart a voulu montrer que, loin d’être un idéal vaincu, il restait la seule voie d’un redressement professionnel et d’une renaissance économique pour nos métiers et nos industries. Le journalisme n’a d’autre vocation que le service du public qui a le droit de connaître tout ce qui se fait en son nom afin d’être acteur de la démocratie, libre dans ses choix, autonome dans ses décisions. A l’heure de la révolution numérique, nous avons voulu faire la preuve qu’en cheminant sur cette ligne d’exigence, nous pouvions créer une entreprise de presse innovante, à la fois indépendante et rentable. Indépendante parce que rentable. Mais, surtout, rentable parce qu’indépendante.


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