10 mars 1945 Déluge de bombes sur Tokyo

samedi 11 mars 2017.
 

Le 10 mars 1945, l’armée américaine déversait un tapis de bombes explosives et incendiaires sur la capitale pour acculer le Japon à la défaite.

L’attaque a été éclipsée par le feu atomique des 6 et 9 août 1945. Mais ce qui s’était passé cinq mois plus tôt à Tokyo constitue « l’un des raids aériens les plus meurtriers de tous les temps, surpassant Dresde, Hambourg et Nagasaki, d’une échelle comparable à Hiroshima, et certainement l’un des plus destructeurs », écrivait l’historien militaire et ancien pilote américain Kenneth P. Werrell. Ce 10 mars, le Japon commémore les soixante-dix ans de cette attaque conçue par les Etats-Unis sous le nom de code « opération Meetinghouse » au cours de laquelle des milliers de Japonais ont été « brûlés, bouillis et cuits à mort », selon les mots du général d’aviation Curtis Lemay, responsable de ce crime de guerre.

Dans la nuit du 9 au 10 mars 1945, le nord et l’est de la capitale japonaise ont subi un déluge de bombes explosives et d’engins incendiaires qui ont réduit à néant plus de 40 kilomètres carrés (un tiers de la ville) et tué 95 000 personnes, selon le chercheur Masahiko Yamabe du Centre de Tokyo sur les raids aériens et les dommages de guerre, qui nous a autorisé à publier une série de clichés attestant de l’ampleur du carnage. En l’espace de quelques heures, 335 B-29, des avions au large rayon d’action, ont déversé plus de 1 700 tonnes de bombes sur Tokyo. La quantité et la densité étaient telles que plusieurs engins s’abattaient en même temps sur une seule et même maison.

Des foules piégées dans le chaos

Rare Occidental alors en poste au Japon où il travaillait pour l’Agence France Presse, le journaliste français Robert Guillain a raconté (1) cette « nuit d’horreur » des Tokyoïtes qui ont « subi l’ordalie du napalm ». Il a détaillé le plan d’attaque des Américains qui ont envoyé leurs premières forteresses volantes pour « marquer par les flammes le centre de la zone à détruire ». Les avions suivants « en délimitèrent le contour et le quadrillèrent de feu pour enfermer les habitants, puis ce fut l’arrosage à volonté. Sous les ailes des terrifiants oiseaux qui semblaient voler en tous sens et à des hauteurs diverses, de 1 500 à 3 000 mètres, tombaient des milliers de cylindres de métal qui déversaient sur la ville une rosée incendiaire, première version du napalm ».

Dans une capitale en grande partie bâtie en bois et à l’habitat serré, ce raid de terreur prit d’abord pour cible les civils, des foules en fuite piégées dans le chaos. « Pendant quelque temps, les B-29 étaient encore là, survolant l’enfer, et rouges eux-mêmes comme s’ils étaient en feu, par le reflet des incendies sous leurs ailes, écrit Guillain. Puis ils laissèrent le reste du travail au vent qui se chargeait de faire rejaillir l’embrasement d’un quartier à un autre. » Ceux qui ne périrent pas à cause des « chevelures de feu descendant du ciel », moururent asphyxiés, noyés ou écrasés dans la panique, d’autres furent « bouillis » dans les réservoirs d’eau ou la rivière Sumida, les derniers finirent « rôtis dans des bâtiments modernes de briques ou de béton ». Des témoins ont évoqué « l’odeur de la chair humaine grillée ». Des historiens, comme le spécialiste du Japon moderne Michael Lucken (2), ont rappelé comment ce « drame éveilla dans les esprits le souvenir du tremblement de terre de 1923 ». Le 1er septembre de cette année-là, un puissant séisme à Tokyo avait dégénéré en un immense incendie, également très meurtrier.

« En incendiant des quartiers populaires de Tokyo, en détruisant les domiciles, les magasins et les infrastructures, des usines comme la compagnie aéronautique Nakajima, les forces aériennes américaines ont voulu infliger un maximum de dégâts à la capitale pour casser le moral du Japon et le dissuader de continuer sur le chemin de la guerre », analyse Masahiko Yamabe du Centre de Tokyo sur les raids aériens et les dommages de guerre.

« L’un des massacres les plus impitoyables et barbares »

Cette nuit du 9 mars, Tokyo ne subissait pas son premier assaut aérien. Depuis le 24 novembre 1944, les bombardiers américains avaient pris pour cible la capitale. Mais ce n’est qu’à partir de la fin février 1945 qu’ils utilisèrent des bombes incendiaires en grand nombre, notamment des M-69. Ces « bombardements stratégiques » étaient la signature de Curtis Lemay, général d’aviation basé à Guam pour piloter la campagne du Pacifique. Ce dernier avait demandé à ses troupes de multiplier les vols à basse altitude, de déverser des tapis de bombes et de recourir au napalm. Un assistant du général Mac Arthur, le commandant suprême des forces alliées dans le Pacifique Sud-Ouest, évoqua le bombardement de Tokyo comme « l’un des massacres les plus impitoyables et barbares de non-combattants de toute l’histoire ».

Ce raid constitua un précédent dans un Japon qui refusait de plier face à l’avancée des alliés dans le Pacifique. Même si la censure et la propagande de guerre atténuèrent l’ampleur du raid, « les Japonais savaient maintenant, cinq mois avant la bombe atomique, qu’ils avaient perdu la guerre », écrivait Robert Guillain en 1986. Les villes d’Osaka, Kobe, Nagoya, puis Tokyo à nouveau (du 24 au 26 mai), Aomori, Hokkaido durent affronter les forteresses volantes jusqu’à la capitulation, le 15 août 1945.

(1) Dans son autobiographie Orient extrême, édité par Arléa/Le Seuil.

(2) Les Japonais et la Guerre, édité par Fayard.


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