Hiroshima Nagasaki : Deux bombes US pour la domination impérialiste du monde

vendredi 10 novembre 2017.
 

- A2) Bombe sur Hiroshima (6 août 1945)

- A3) Bombe sur Nagasaki (9 août 1945)

- A5) L’emploi de la bombe atomique était-il nécessaire pour faire capituler le Japon ?

- A6) Les Etats-Unis pouvaient-ils être condamnés au nom du droit international ?

- A7) Bombes atomiques pour la domination impérialiste du monde

A1) Contexte

Le 8 mai 1945, le Troisième Reich capitule. Hitler se suicide. L’armée japonaise n’est plus en état de continuer la guerre seule.

A2) Bombe sur Hiroshima

Or, le 6 août, à 8h 16mn et 2 sec (heure locale), un bombardier US largue une bombe atomique sur Hiroshima (entre 255000 et 350000 habitants en comptant les militaires), exactement en surplomb de l’hôpital Shima .

Pourquoi Hiroshima et non une autre ville ?

- d’une part la météo est bonne ce matin là dans le secteur,

- d’autre part la concentration des bâtiments, le grand nombre d’habitations en bois... garantissent une destruction maximale grâce aux effets thermiques de la bombe atomique.

- enfin, les collines ceignant Hiroshima amplifient les effets dévastateurs de l’explosion.

Cette bombe à l’uranium 235 équivaut à la puissance explosive de 15000 tonnes de TNT.

En un éclair, il ne reste aucune trace de toute personne située dans un rayon de 500 mètres. 75000 personnes perdent la vie instantanément, 60000 dans les semaines suivantes ; environ 250000 meurent. Sur les 90 000 bâtiments de cette grande ville, 62 000 sont totalement détruits.

A3) Bombe sur Nagasaki

Le 9 août 1945, un bombardier B-29 survole la ville de Kokura sur laquelle il doit lâcher une nouvelle bombe. Le ciel étant couvert, le pilote préfère choisir sa cible secondaire : Nagasaki (240000 habitants). A 11 h 02 du matin, il largue son engin explosif au plutonium (équivalente à 17000 tonnes de TNT sur cette ville. Ici aussi, 75000 habitants sont tués sur le coup...

Les deux bombes ont irradié des centaines de milliers de personnes dont beaucoup mourir dans des souffrances atroces, parfois bien plus tard (cancers, leucémies...).

A4) Pourquoi deux bombes et non une seule ?

Le président Truman pensait, comme ses généraux, qu’il fallait larguer au moins deux bombes atomiques sur le Japon. La première fois pour montrer la puissance de l’arme nucléaire, la seconde pour prouver que l’US Air Force en possédait plusieurs.

A5) L’emploi de la bombe atomique était-il nécessaire pour faire capituler le Japon ?

Le Japon constate au printemps 1945 :

- que les armées de ses alliés fascistes internationaux s’effondrent

- que les Etats Unis ont gagné la suprématie aérienne dans tout le Pacifique

10 mars 1945 Déluge de bombes sur Tokyo

- qu’en conséquence, il ne peut plus gagner la guerre

D’après les Archives nationales américaines, l’empereur du Japon décide, le 20 juin 1945, de cesser les hostilités.

Le 12 juillet, un émissaire japonais officiel est chargé de discuter des bases d’une reddition conditionnelle. Même si le cabinet de l’empereur et l’état major sont divisés, le gouvernement nippon suit et attend l’issue de ces négociations.

Le 2 août, Shigenori Tōgō, ministre des Affaires étrangères, adresse à l’ambassadeur nippon à Moscou, Naotake Satō, un message lui indiquant que l’empereur, le premier ministre et le Quartier général impérial « placent tous leurs espoirs » dans l’acceptation, par l’Union soviétique, d’une mission de paix menée par le prince Fumimaro Konoe.

Ci-dessous, entretien avec l’historien américain Tsuyoshi Hasegawa, spécialiste du sujet, qui a décortiqué toutes les archives.

N. O. – Pourquoi Truman était-il si pressé de lancer la bombe A ?

T. Hasegawa. – C’est en effet la grande question. A l’été 1945, l’Amérique avait gagné la bataille d’Okinawa. De moins en moins de GI mouraient sur le champ de bataille et le Japon était encerclé par la marine américaine, qui tenait l’île sous un embargo total. Rien donc ne pressait. D’autant que Staline avait promis de déclarer la guerre au Japon trois mois après la défaite de l’Allemagne, à partir du 15 août exactement. Et chacun s’attendait à ce que cette attaque soviétique provoque une véritable panique chez les dirigeants japonais, qui redoutaient par-dessus tout une invasion de l’île par les communistes .

N. O. – Pourtant Truman n’a pas attendu le 15 août. Au contraire, la bombe a été larguée dès le 6…

T. Hasegawa.

– Justement pour prendre de vitesse les Soviétiques. Quand, à la conférence de Potsdam en juillet 1945, Staline a promis de déclarer la guerre au Japon mi-août, Truman a fait mine de s’en réjouir. Mais en réalité il redoutait que l’Armée rouge ne s’empare d’une partie de l’île et que Staline n’en profite pour demander une zone d’occupation au Japon, comme en Allemagne. Pour éviter cela, le président américain devait donc faire plier le pouvoir japonais le plus vite possible. Voilà pourquoi Hiroshima a été rasée si tôt, dès le 6, et Nagasaki, trois jours plus tard.

N. O. – Truman a toujours affirmé avoir pris la décision d’utiliser la bombe atomique seulement après que le Japon eut rejeté son ultimatum du 26 juillet 1945.

T. Hasegawa. – Et là encore il a menti puisque l’ordre de larguer la bombe « dès qu’elle sera disponible » date du 25 juillet, c’est-à-dire de la veille… Autrement dit, il semble bien que cet ultimatum n’ait été lancé que pour justifier a posteriori le recours à l’arme nucléaire .

N. O. – Parmi les raisons du mensonge de Truman, on avance souvent le sentiment de culpabilité. Est-ce justifié ?

T. Hasegawa.– Oui, il a été hanté jusqu’à la fin de sa vie par Hiroshima. Quand il a appris le largage de la première bombe atomique de l’Histoire, il a littéralement sauté de joie. Il exultait. Et puis sont arrivés les premiers rapports sur la destruction totale de la ville, les cent mille morts instantanées, les milliers d’enfants massacrés… et Truman a pris la mesure de l’horreur qu’il avait déclenchée. Il n’a pas pu supporter la réalité. Alors il s’est inventé de nobles raisons et a commencé à y croire. Et toute l’Amérique avec lui.

A6) Les Etats-Unis pouvaient-ils être condamnés au nom du droit international ?

Evidemment, puisque la Convention de la Haye signée en 1907 (y compris par les USA) interdit « l’attaque ou le bombardement, par tout moyen, de villes, villages, habitations et bâtiments non défendus ». Hiroshima comme Nagasaki n’étaient, bien sûr, pas "défendus" face à une arme comme la bombe atomique.

Evidemment, puisque la Charte des Nations Unies avait été signée le 26 juin 1945 à San Francisco et que les Nations Unies y avaient reçu mandat de protection des populations civiles sur toute la planète.

Evidemment puisque cette Charte avait institué la Cour Internationale de Justice. Selon Werner Hoeffner, une telle attaque « peut recevoir dans un premier temps la qualification de crime de guerre », pour le fait d’avoir « dirigé intentionnellement des attaques contre la population civile en tant que telle ou contre des civils qui ne participent pas directement part aux hostilités ». « Cela étant dit, l’attaque d’une population civile peut également tomber sous la qualification de crime contre l’humanité, dans le cadre d’une attaque systématique ou généralisée lancée contre toute population civile ».

Faux, répondent les suppôts des USA, car la Charte n’est entrée en vigueur qu’en octobre 1945 et que la CIJ agit sous le principe de non-rétroactivité. "Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous feront blancs ou noirs" comme avait déjà noté Jean de La Fontaine.

A7) Bombes atomiques pour la domination impérialiste du monde

Tous les historiens sont d’accord sur le fait que la capitulation du Japon n’est pas due à ces deux bombes mais à l’entrée en guerre de l’URSS dont les troupes pénètrent en Mongolie.

Pourquoi deux bombes atomiques les 6 et 9 août ? Plusieurs rapports américains sont très clairs : pour marquer un rapport de force militaire face à l’URSS.

Ces deux bombes marquent donc plus l’entrée dans la Guerre froide que la fin de la Seconde Guerre mondiale.

En fait, les USA cherchent durant la Seconde Guerre mondiale à imposer leur statut d’impérialisme dominant sur la planète, pas seulement face à l’URSS. Ainsi, ils voulaient mettre la France sous leur domination directe comme le révèlent plusieurs documents officiels.

1942 1943 Quand les Américains voulaient gouverner la France

9 août 1945 : Après Hiroshima, bombe atomique sur Nagasaki Les véritables raisons : EFFRAYER LES SOVIÉTIQUES, COMMENCER LA GUERRE FROIDE

Le témoignage ci-dessous en C, provient du médecin militaire japonais Shuntaro Hida.

Jacques Serieys

B) Mythes et mensonges sur Hiroshima et Nagasaki

Par Ataulfo Riera

Différentes thèses s’affrontent pour expliquer les motivations réelles du bombardement atomique d’Hiroshima et de Nagasaki (les 6 et 9 août 1945) par les États-Unis, les amenant ainsi à commettre un crime contre l’Humanité. La polémique ne doit pas être considérée comme une simple querelle entre historiens : au-delà de la simple question du « pourquoi ? », il y a toute l’implication qui se cache derrière la réponse. Implication très actuelle car les États-Unis sont désormais la seule superpuissance atomique capable de frapper où que ce soit dans le monde et ils se doteront bientôt, avec le système de défense anti-missile, d’un outil capable de supprimer toute dissuasion nucléaire.

La thèse officielle, celle que tous les enfants étasuniens apprennent par coeur à l’école et qui, dernièrement encore, a été réaffirmée par le Sénat des États-Unis, explique que l’usage de la bombe atomique en 1945 a permis de précipiter la fin d’une guerre sanglante, de perdre moins d’argent et d’épargner des milliers de vies humaines. Le président Truman, qui prit la décision finale, affirma que son geste avait sauvé la vie de près de 250.000 "boys". Après la guerre, dans ses "Mémoires", ce chiffre monta à 500.000 (1). D’autres ont été jusqu’à avancer des chiffres de l’ordre de 1... à 3 millions de vies épargnées !

Selon les tenants de cette thèse, au cas où les troupes U.S auraient débarqué au Japon, les soldats nippons, fanatiques et partisans d’une guerre à outrance, auraient opposé une résistance suicidaire et jusqu’au-boutiste. De plus, les soldats japonais auraient été épaulés par des millions de civils tout autant fanatisés.

Cet argument est toujours repris actuellement par certains historiens : « Sans aucun doute (sic), la population civile défendra pied à pied le sol de la mère patrie. Les militaires lui confieront des explosifs, des pieux en bois. Tous les moyens seront bons pour tuer des ennemis ». Conclusion ? « Truman n’a pas le choix » (2). Le président Truman nous est ainsi souvent présenté comme un homme sensé, qui a pris une décision difficile mais juste. Et un historien bourgeois de nous le démontrer : "Des soldats américains mouraient par milliers chaque jour (?). L’apitoiement n’était pas de mise. Truman n’avait pas le choix. Sa décision lui a coûté". (3). Il s’agit ici de l’argument « moral » de la thèse officielle qui accorde à la bombe atomique le mérite paradoxal d’avoir sauvé des vies humaines.

Un autre argument nous dit que la bombe atomique a permis aux Japonais de comprendre la formidable capacité de destruction des États-Unis : « Nous détruirons complètement la puissance qui permet au Japon de poursuivre la guerre » menace Truman le 6 août 1945. Sachant cela, les Japonais n’auraient plus eu aucune raison de lutter. Autre élément corollaire ; la destruction d’Hiroshima et de Nagasaki, outre l’impact psychologique de l’événement, aurait permis à l’Empereur Hiro-Hito d’imposer honorablement la paix à ses chefs de guerre « jusqu’au-boutistes ».

Face à cette série de dogmes officiels, plusieurs historiens ont osé les démonter pièce par pièce. Le premier d’entre eux, Gar Alperovitz, politologue étasunien, soutient depuis 1965 que son pays a fait usage de la bombe pour faire peur à Staline, dont les « visées expansionnistes » menaçaient les intérêts (grandissants) des États-Unis dans le Sud-est asiatique et en Europe.

500.000...1.000.000 ?

L’argument des 500.000 (ou plus) vies épargnées ne tient absolument pas debout. Un rapport des stratèges militaires américains prévoyant le coût humain d’une invasion du japon (prévue pour le 1er septembre 45) contient de tout autres chiffres. Rédigé par le Chef d’ Etat-Major, le général Marshall, et daté du 18 juin 1945, il estime avec précision les pertes américaines à... 46.000 hommes au maximum. (4). Ce rapport, qui n’a seulement été rendu public qu’en 1985, était adressé au président Truman, celui-ci a donc sciemment menti.

Les chiffres fantaisistes du président et consorts reposaient sur l’argument que les Japonais, civils et militaires, se battraient jusqu’à la mort. Or, pour ce qui est des soldats, ce fanatisme, réel à une certaine époque du conflit, commençait à se fissurer. Alors que durant les batailles précédentes les soldats japonais se faisaient tuer sur place plutôt que de se rendre, lors de l’importante bataille d’Okinawa au mois de juin 1945, plus de 7.000 d’entre eux se sont constitué prisonniers. Du jamais vu. Suivant en cela le code d’honneur militaire japonais, bon nombre d’officiers étaient effectivement des jusqu’au-boutistes, mais une bonne partie des hommes de troupe était fatiguée des combats.

Quant aux civils, l’argument est tout simplement absurde : le peuple japonais était totalement à bout après presque 13 années de guerre (d’abord avec la Chine, puis avec les Alliés) : privations, misère, faim, souffrance et mort sous les tapis de bombes largués par les bombardiers américains (plus de 21 millions de Japonais ont été d’une façon ou d’une autre touchés par ces bombardements massifs), etc. Un tel peuple n’aspirait plus qu’à la paix et l’on peut difficilement se l’imaginer fonçant droit vers des chars étasuniens avec des "pieux en bois" (5).

La Bombe et le sacrifice d’Hiroshima et de Nagasaki ont-ils au moins permis de précipiter la fin de la guerre (d’au moins un an nous dit-on) en démontrant le potentiel destructif des États-Unis ? Rien de plus faux. Le Japon avait déjà virtuellement perdu la guerre car il était tout bonnement matériellement incapable de la poursuivre. Le potentiel militaire nippon était pratiquement détruit : 90% des bâtiments de la marine de guerre et de la flotte marchande reposait au fond l’océan, ce qui, pour une île dépourvue de ressources et de matières premières stratégiques indispensable à l’industrie de guerre, comme le pétrole par exemple, équivalait à une agonie rapide.

L’aviation quant à elle ne comportait plus qu’un petit nombre de pilotes adolescents, peu instruits (du fait du manque de carburant, l’instruction était réduite au-dessous du minimum) et désespérés. La plupart n’étaient d’ailleurs plus assignés qu’à des missions suicides "kamikazes" peu rentables militairement vu la supériorité matérielle des États-Unis.

Enfin, « La défense anti-aérienne s’était totalement effondrée » (6), ce qui explique la facilité avec laquelle des impressionnantes escadres de bombardiers US pénétraient dans le ciel nippon. Ces bombardements terroristes, aveugles et coûteux en vies humaines - c’était leur but ; celui de Tokyo du 9 mars 1945 a ainsi fait plus de 125.000 morts, soit plus de victimes directes qu’à Hiroshima ! - avaient complètement déstructuré les entreprises et la machine de guerre japonaise. Tokyo était rasée à 50%, Yokohama, le principal port du pays, à 85%, Kobe à 56%. Quarante pour-cent des ouvriers avaient abandonné leur travail pour fuir la ville et ses bombardements. Résultat, l’activité industrielle des 5 grands centres nerveux japonais était annihilée à un taux de 80% (7). Imaginer dans ces conditions que le Japon pouvait encore soutenir le conflit pendant une année ou plus relève donc de la pure fantaisie.

Une bombe sans poids

La justification de l’usage de la bombe en tant qu’argument "de poids’ pour forcer la décision du pouvoir nippon de capituler est souvent avancée. Là aussi, elle ne repose sur rien de sérieux. Dès le mois d’avril 1945 en effet, l’Empereur était persuadé qu’il fallait négocier et conclure la paix au plus vite. Durant le mois de mai, une tentative de contact entre Japonais et Américains avait eu lieu via les diplomates nippons en poste à Berne. Vu l’échec de ces démarches, la diplomatie japonaise privilégiera ensuite des négociations détournées via Moscou. Le 22 juin, alors que l’île stratégique d’Okinawa (elle était la dernière étape avant le Japon) était définitivement perdue, les démarches s’accélèrent : "l’’Empereur invita le Conseil suprême de direction de la guerre à entamer des négociations officielles de paix, si possible en utilisant les bons offices de la Russie" (8).

Mais les Japonais mettaient tous leurs espoirs de paix sur les Russes sans se douter qu’à la Conférence inter-alliés de Yalta, Moscou avait promis aux Alliés occidentaux de déclarer la guerre au Japon six mois après la défaite nazie en Europe. Misant ainsi toutes leurs cartes sur Moscou, la douche froide de l’invasion de la Mandchourie occupée par l’Armée rouge le 9 août 1945 fut le véritable coup de grâce qui amena les Japonais à la reddition, et non la destruction d’Hiroshima et de Nagasaki qui, pour terrible qu’elle fut, ne provoqua pas autant de victimes ni de destructions que les bombardements classiques décrits plus haut.

Les autorités étasuniennes savaient parfaitement tout cela. Un rapport secret des services spéciaux américains (découvert en 1988) qui relate les discussions au sein du pouvoir nippon, nous apprend que "les recherches montrent que [au sein du cabinet japonais] il fut peu question de l’usage de la bombe atomique par les États-Unis lors des discussions menant à la décision d’arrêter les combats. [sans l’usage de la bombe], les Japonais auraient capitulés après l’entrée en guerre de l’URSS" (9).

Un autre fait est à mettre en lumière avec ce qui précède. Si les États-Unis tenaient tant à précipiter la fin de la guerre et répugnaient à employer la Bombe, pourquoi diable dans leur ultimatum adressé aux Japonais le 26 juillet 1945 n’est-il fait nulle part mention du futur statut de l’Empereur en cas de reddition ? Lors de la rédaction de ce document (au cours de la conférence inter-alliés à Potsdam), plusieurs conseillers du président ont fait remarquer à ce dernier l’importance de cette question : les Japonais étaient prêts à se rendre à condition que les États-Unis donnent la garantie que l’Empereur, considéré comme un demi-dieu, puisse rester sur le trône. Après débat, Truman et Byrnes, son bras droit, ont finalement décidé en pleine connaissance de cause de ne pas faire mention du statut de l’Empereur dans l’ultimatum… Les Japonais, pour qui la chute de l’Empereur constituait le déshonneur suprême, repoussèrent donc sans surprise ce dernier.

Mais le 10 août, lorsque les Japonais offrent officiellement leur reddition tout en demandant que Hiro-Hito et la monarchie soient maintenues, les États-Unis accepteront sans sourciller cette demande. On peut donc se demander pourquoi il ne l’ont pas mentionné 15 jours plus tôt, ce qui leur aurait permis d’éviter d’utiliser la Bombe et de sacrifier inutilement des centaines de milliers vies humaines. La réponse est évidente, Truman et Cie savaient pertinemment que les Japonais refuseraient l’ultimatum de Potsdam et qu’ils auraient là l’occasion et la justification « morale » d’employer la bombe atomique. En vérité, comme on le verra plus loin, la plus grande crainte de Truman à cette époque n’était pas d’employer la bombe atomique, mais bien tout au contraire de ne pas avoir le temps ni l’occasion de le faire !

Il faut par ailleurs connaître certaines de ses déclarations pour se faire une idée du personnage tel qu’il fut, loin de cette fable d’un « homme torturé par une décision difficile qui lui a coûté ». Lorsqu’il apprit le succès du bombardement d’Hiroshima, Truman déclara joyeusement à ses proches : « Les gars, on leur à balancé un concombre de 20.000 tonnes sur la gueule !" (10). On est loin ici de la phrase "historique", grave et pesée que l’on pourrait attendre d’un homme sensé qui a pris un décision aussi terrible pour l’humanité. Peu de temps après, à un journaliste qui lui demande "Quel a été votre plus grand remord dans votre vie ? ", Truman répondra : "Ne pas m’être marié plus tôt" ! (11) On voit là combien lui aura "coûté" son choix.

Pour conclure...

Quelles furent donc les véritables raisons qui motivèrent Truman et sa clique ? Plusieurs facteurs entrent en compte (12) et la thèse d’Alperovitz en apporte plusieurs. Mais elle est insuffisante quant à sa conclusion. Pour Alperovitz, les Étasuniens jugeaient que les rapports de forces, à l’heure d’un nouveau partage impérialiste du monde, étaient par trop favorables à l’URSS et qu’il fallait stopper "l’expansionnisme" soviétique. La possession (et la démonstration pratique) d’une arme de destruction sans équivalent était donc un atout important aux mains des États-Unis non pas pour terminer la Seconde guerre mondiale mais bien pour entrer de plein pieds dans ce qui allait devenir la Guerre froide en menant une politique de « refoulement » de « l’expansionnisme rouge ». C’est effectivement à la conférence de Potsdam que les Étasuniens vont commencer à modifier sensiblement leur ligne de conduite par rapport à l’« Oncle Joe » comme la presse américaine appelait Staline. Et c’est justement à ce moment que Truman — qui sait depuis peu que la bombe atomique est opérationnelle — en rédigeant un ultimatum inacceptable pour les Japonais, décidait d’employer la bombe comme un atout stratégique majeur face à Moscou.

Mais l’explication donnée par Alperovitz d’une réaction motivée par « l’ expansionnisme soviétique » est plus qu’à nuancer car elle sous-entend une volonté de la part des Soviétiques de dominer et d’envahir la planète. Ce qui, lorsque l’on connaît la pratique et la nature du régime stalinien, est entièrement faux. La bureaucratie soviétique se contentait en fait de créer un glacis stratégique protecteur autour de ses frontières et sabotait par contre toute possibilité révolutionnaire en dehors de ce glacis stratégique géographiquement circonscrit - au sein duquel d’ailleurs il s’agissait avant tout de modifier les régimes sociaux et politique de manière bureaucratique, et non par le biais d’authentiques révolutions. A la fin de la guerre, les Partis communistes staliniens, aux ordres de Moscou, ont ainsi, en France, en Italie et dans plusieurs pays coloniaux, étouffés les germes ou la marche en avant de la révolution. Rappelons également que Staline s’opposa avec véhémence à la révolution chinoise de Mao.

"La politique dite de refoulement (qui provoquera directement la guerre de Corée et du Vietnam) n’est pas une réplique à une prétendue politique d’expansion de Staline, mais bien le signe de la volonté des États-Unis de dominer le monde" (13). Le véritable expansionnisme était étasunien et non soviétique. La bombe atomique (et son usage sur Hiroshima et Nagasaki) était une arme politique (et elle ne peut l’être vu sa nature), c’était une arme au service de l’impérialisme étasunien afin de s’assurer le statut d’une superpuissance mondiale sans partage.

Article publié dans La Gauche en août 2000

Notes :

(I) Frédéric Clairmont, "Manière de voir" n° 12 du "Monde Diplomatique".

(2) André Kaspi, "Fallait-il bombarder Hiroshima ?", "L ’Histoire" n° 188, mai 1995.

(3) André Kaspi, op. cit.

(4) Vincent Jauvert, "Le Nouvel Observateur" 13-19 juillet.

(5) "... les civils japonais n’en pouvaient plus. En l’espace de 5 mois, la 21e escadre de bombardiers avait transformé la vie quotidienne du Japon en une âpre lutte pour simplement survivre (..). Les attaques aériennes américaines répétées s’étaient concentrées sur les quartiers ouvriers (..) huit millions de personnes étaient désormais sans abri. " William Craig, "La Chute du Japon", Ed. Laffont, pages 178-179.

(6) F. Clairmont, op. cit.

(7) Éric Peter, "La Brèche", août 1985. I -(8) W. Craig, op. cit, page 65.

(9) F. Clairmont, op. cit.

(10) "La Nueva Espana", 6 août 1995.

(11) "La Nueva Espana", 6 ’août 1995.

(12) Un de ces facteurs, pas très souvent cité, est celui du racisme des dirigeants américains envers les Japonais. Il suffit de voir les films de cette époque (et même par après) : les Japonais y sont tous montrés sous des traits cruels, fanatiques, capables des pires atrocités sans sourciller, bref, inhumains. Le président Roosevelt pensait le plus sérieusement du monde que la "cruauté" des Japonais était due aux petites dimensions de leur crâne ! Enfin, Byrnes, le bras droit du président Truman, qui lui conseilla ardemment d’utiliser la bombe, était un politicien raciste et anti-communiste notoire

(13) Éric Peter, op. cit.

C) Récits des jours d’Hiroshima

http://www.dissident-media.org/info...

L’éclair

... Je me réveillai sous une lumière resplendissante. Le jour du 6 août s’était levé. Il était huit heures dix, déjà trop tard pour être à Hiroshima avant l’ouverture de l’hôpital. Je sautai hors du lit...

Le ciel bleu d’août brillait sans un nuage. A une altitude extraordinaire, un bombardier B 29 apparut, étincelant comme l’argent. Il semblait voler très lentement, en direction d’Hiroshima. « Ce doit être l’avion de reconnaissance habituel », pensai-je, puis j’expulsai l’air de la seringue sans accorder plus d’attention à l’avion. Je m’apprêtais à enfoncer l’aiguille dans le bras de la malade. A cet instant, un éclair éblouissant me frappa à la face et me transperça les yeux. Une chaleur violente s’abattit sur mon visage et mes bras. En un instant, je me retrouvai au sol, le visage dans les mains, essayant instinctivement de fuir au-dehors. Je pensais y trouver des flammes, mais je ne vis que le ciel bleu entre mes doigts. Les feuilles ne bougeaient pas d’un pouce. Je regardai alors en direction d’Hiroshima.

Un grand cercle de feu flottait dans le ciel, un anneau gigantesque qui s’étendait au-dessus de la ville. Immédiatement, une masse de nuages blancs se forma au centre de l’anneau et se mit à grossir rapidement, se déployant toujours davantage dans le cercle incandescent. En même temps, un long nuage noir apparut qui recouvrit toute la surface de la cité, puis se répandit sur le versant de la colline, s’éleva au-dessus de la vallée de l’Ohta vers le village d’Hesaka, submergeant tout, les bois, les bocages, les rizières, les maisons, les fermes. C’était un énorme cyclone soufflant la poussière et le sable de la ville. Le délai de quelques secondes qui sépara l’éclair et le rayonnement thermique de l’irruption de ce raz de marée noir m’avait permis d’observer son aspect et son avancée.

En dessous de la ferme, je vis le toit de l’école primaire arraché par le nuage de poussière et soudain je fus emporté à mon tour avant d’avoir pu gagner un abri. Les volets coulissants et les panneaux s’envolèrent autour de moi comme autant de bouts de papier, le lourd toit de chaume fut balayé par le vent ainsi que le plafond, le ciel bleu apparut dans le trou béant, je volai sur plus de dix mètres à travers deux pièces et fus finalement projeté contre un grand autel bouddhique qui se trouvait au fond de la maison. L’énorme toit et une bonne quantité de bois retombèrent sur moi dans un vacarme assourdissant. Mon corps entier était endolori. Je rampai vers l’extérieur, cherchant mon chemin à tâtons. Mes yeux, mes oreilles, ma bouche, mon nez, étaient remplis de boue. Par miracle, grâce à la solidité des piliers et des murs, la malade, simplement comprimée sous le chaume, avait échappé à la mort par écrasement. Usant de mes dernières forces, je la tirai vers la véranda, puis, ouvrant ses vêtements, j’appliquai mon oreille sur sa poitrine pour m’assurer que son coeur battait régulièrement. Soulagé, je reportai mon regard sur Hiroshima.

Une colonne de flammes jaillissait. Sa tête se masquait sous un nuage énorme. Elle s’éleva de plus en plus haut dans le ciel, comme si elle voulait franchir le firmament lui-même.

Soudainement, un frisson me parcourut le dos et une peur étrange m’envahit. « Qu’est-ce que c’est ? A quoi suis-je en train d’assister ? » J’avais devant les yeux un phénomène inconnu, un événement inédit, et toute l’expérience des mes vingt-huit années d’existence ne m’était d’aucun secours.

Le nuage en forme de champignon

Le nuage gigantesque s’était élevé, grandiose, splendide, pour écraser tout Hiroshima sous sa colonne de flammes. Sans m’en rendre compte, instinctivement, je m’étais agenouillé. Un vent sinistre balayait Hesaka. J’entendis le cri des villageois qui s’appelaient les uns les autres, un peu partout. Tout était obscurci par une sorte de brouillard de poussière et de sable. Au-dessus de la brume brillait le lumineux ciel d’août. Le kinoko gumo (« nuage en forme de champignon ») s’irisait et se dilatait jusqu’aux confins des cieux comme pour étouffer la luminosité du ciel.

Le vieux fermier déboucha de derrière les ruines de sa maison. Sur son visage se lisaient la terreur et l’incrédulité. Il ne comprenait pas comment sa maison avait pu être si soudainement détruite. Au moment de l’explosion, il était en train de travailler de l’autre côté du bâtiment, protégé de l’éclair et du rayonnement thermique par le mur. Quand je lui montrai du doigt le nuage monstrueux, ses forces l’abandonnèrent et il s’assit sur le sol. Je lui expliquai brièvement que sa petite fille était sauve et lui demandai de me prêter sa bicyclette. Je devais retourner à Hiroshima le plus vite possible.

Sous le kinoko gurno

Le long de la rivière Ohta, la route de campagne, blanche et sèche, menait tout droit au pied du kinoko gumo. Je ne croisai ni homme ni bête. J’étais rempli d’effroi, mais j’étais médecin, officier de surcroît, et le sens du devoir me commandait. Seule cette vanité me faisait vaincre la peur et me poussait à aller de l’avant, à pédaler de toutes mes forces sur cette bicyclette. A mi-chemin de la ville, à la hauteur d’une ishijizo (statue de pierre bouddhique), la route descendait tout droit, puis tournait brusquement à gauche, là où la montagne s’avance dans la rivière. Je dévalais la pente à toute vitesse, quand une silhouette apparut dans le virage. Etait ce encore un être humain ? Il s’approcha de moi, en vacillant. Il était nu, en sang, couvert de boue, le corps enflé. Des lambeaux de vêtements déchirés pendaient sur sa poitrine et autour de sa taille. Il tenait les mains devant son torse, la paume vers le bas. Des gouttes d’eau tombaient des bords de ses haillons.

Mais quand il fut près de moi, je vis que les lambeaux de tissu n’étaient autres que sa peau et les gouttes d’eau du sang humain. Je ne pouvais distinguer si j’avais devant moi un homme ou une femme, un soldat ou un civil. La tête était singulièrement grosse, avec des paupières boursouflées et de grosses lèvres en saillie qui semblaient occuper la moitié du visage. Il n’y avait plus un seul cheveu sur le crâne brûlé. Je ne pus m’empêcher de reculer. Je vis alors une procession d’autres silhouettes qui montaient lentement vers moi, le long de la route. Je n’avais ni médicaments ni instruments avec moi. J’étais désemparé. Il m’était impossible de me frayer un chemin entre ces malheureux. J’ai sauté dans la rivière sans hésiter. Je me hâtai de descendre le cours de la rivière, sous la végétation luxuriante qui croît le long des berges en été. Poussés par un vent violent, des nuages de fumée tourbillonnaient à la surface de l’eau. Le souffle brûlant me giflait le visage, la fumée chaude me suffoquait.

En constatant que sous mes pieds les rochers du lit de la rivière avaient fait place à du sable, je compris que j’avais enfin atteint le Choju-En, un des grands parcs de la périphérie d’Hiroshima. Je m’enfonçais dans une tempête de flammes d’un rouge profond. Le bleu du ciel d’été avait disparu. Autour de moi, sous le vent noir, la rivière était rougie par le reflet des flammes. Dès que la chaleur devenait intolérable, je plongeais mon visage dans l’eau en retenant ma respiration.

Dans le parc, la rivière Ohta se partage en deux bras l’un conduit tout droit à la baie d’Hiroshima, l’autre, la rivière Kanda, se dirige vers l’est. Pour rejoindre la ville, la route d’Hesaka franchit la rivière Kanda sur un pont suspendu. Lorsque je parvins à cet endroit, le vent changea soudain de direction. La fumée noire s’éloigna vers l’aval, et le ciel bleu reparut dans l’éclat de midi. Aussi loin que pouvait porter mon regard, toute la berge du Choju-En était couverte de corps brûlés. Les cadavres flottant au fil de l’eau étaient encore plus nombreux. D’innombrables survivants se traînaient sur la rive, rampaient les uns sur les autres. Le pont suspendu était en flammes et dégageait d’immenses volutes noires. Pourtant des hommes, des créatures de chair y titubaient encore ; mais, à bout de forces, beaucoup tombaient dans la rivière. Sur la berge opposée, une zone occupée par un détachement du génie était secouée par des explosions successives. Au-dessus des flammes, des éclairs déchiraient les nuages sombres dans des déflagrations de feu d’artifice. Des survivants, fuyant les incendies monstrueux qui ravageaient la ville, se retrouvaient bloqués par la rivière et beaucoup tombaient à l’eau.

Je restai figé sur place, incapable de faire un pas. Des ombres me dépassèrent, qui n’avaient plus visage humain, ni voix. Des cadavres remontaient à la surface, d’autres restaient immergés dans les profondeurs, me heurtaient, tournoyaient sur eux-mêmes et flottaient vers l’aval. Chaque fois que je distinguais un petit enfant parmi eux, je levais les yeux vers le ciel en me mordant les lèvres pour dominer mon envie de pleurer. Au-dessus des tourbillons noirs, l’énorme nuage en forme de champignon brillait de ses cinq couleurs dans l’infini du ciel bleu. Je vis alors deux barques métalliques du génie qui descendaient la rivière. Les soldats ramaient sous le commandement d’un jeune officier. Je le connaissais. Il avait travaillé avec moi à la construction de l’abri souterrain à Hesaka. Quand il parvint à ma hauteur, il sauta à l’eau et me dit : « Docteur, retournez à Hesaka tout de suite ! il y a une multitude de blessés. Ils vous attendent. » Je compris aussitôt la situation. Il me serra la main, promit de s’enquérir du sort de l’hôpital militaire, puis il disparut dans la brume avec ses soldats. Je ne l’ai jamais revu.

L’hôpital de campagne d’Hesaka

Mon retour à Hesaka fut très long, car il fallait remonter la rivière. Progressant à contre-courant sous les fourrés de la berge, je voyais beaucoup de malheureux tomber de la route et user leur dernier souffle en tentant d’atteindre l’eau. Je n’avais plus aucune idée de l’heure, l’immersion avait détraqué ma montre.

J’arrivai enfin devant la colline familière d’Hesaka. Quand je fus debout sur la berge et que je vis le village, je m’écroulai et m’assis sur le sol. J’étais épuisé, mais si mes jambes m’abandonnèrent, ce fut à cause de l’effrayant spectacle que j’avais sous les yeux. Deux routes importantes traversaient le village et s’y croisaient en une sorte de « T ». La première, venant d’Hiroshima, continuait vers le nord en suivant le cours de la rivière. L’autre, perpendiculaire, passait par le col le long de la voie du chemin de fer Geibi en provenance de Kaidaichi. Je me tenais juste au carrefour des branches de ce « T ».

C’était une scène atroce. D’innombrables victimes gisaient sur la route, le terrain de l’école et sur tous les espaces ouverts que mon regard pouvait embrasser. L’école primaire que j’avais utilisée comme base pendant la construction de l’abri souterrain était en ruine. Tous les bâtiments avaient été détruits, sauf un qui faisait face à la colline. Le sol était jonché de débris, mais ce qui rendait cette vision insoutenable, c’était l’amoncellement de corps à vif empilés les uns sur les autres à même la terre. Des blessés, brûlés et en sang, rampaient l’un derrière l’autre, et allaient former un tas de chair à l’entrée de l’école. Les couches du dessous étaient des cadavres, il en émanait la puanteur particulière de la mort, mélangée à celle du sang et de la chair calcinée. Une tente du service de santé avait été montée dans un coin. Le chef de cet hôpital de fortune, qui avait rejoint son poste la veille, prodiguait les premiers secours avec ses assistants, débordés par l’ampleur de la tâche. Dans une pièce de l’école qui avait échappé de justesse à l’effondrement, le maire du village, l’instituteur et quelques autres notables étaient en train de discuter, mais ils étaient complètement désemparés face à cette situation dramatique. Lorsque j’entrai, le maire se leva et montra du doigt la fenêtre en murmurant quelque chose. Debout, bras croisés, les villageois se tenaient en rang sur le sentier qui menait aux rizières, comme des moineaux perchés sur une ligne électrique. Ils avaient fui leurs maisons, effrayés par les victimes en sang qui les avaient envahies l’une après l’autre. J’exposai quelques mesures qui devaient être prises d’urgence par les autorités du village : premièrement, sonner le tocsin et rassembler tous les villageois ; deuxièmement, installer une cuisine provisoire et servir aux blessés du riz pris à l’armée ; troisièmement, réunir une grande quantité d’huile de grain, d’huile de soja et autant de charpie que l’on pourrait en trouver ; quatrièmement, préparer un lieu pour la crémation des cadavres. Quelqu’un protesta contre la dernière suggestion : « Ici, nous n’incinérons pas, nous enterrons nos morts ». « Bien, dis-je, enterrez tout ce que vous voulez. A première vue, il y a plus de cinq cents cadavres. Allez vous creuser toutes vos rizières ? » A la suite de ce différend et en réponse à ma requête, le maire du village et son adjoint furent obligés d’offrir leur propre terrain pour procéder aux incinérations.

Le 6 août 1945, vers 11 heures à 2,2 km de l’hypocentre. Une fumée noire et des flammes violentes s’élèvent du coeur de la ville. Des habitants ayant pu échapper au feu se tiennent là, assis près du pont, incapables d’aller plus loin. Les photographies du jour du lancement de la bombe (à l’exception de certains clichés du nuage atomique) prises par Matsushige Yoshito sont les seuls documents connus comme ayant été réalisés ce 6 août, montrant le chaos qui régnait à Hiroshima. Ces pellicules qui ont valeur de monument, se sont détériorées quelque peu au cours de ces trente-trois dernières années. Dans le cas de Nagasaki, il n’existe qu’une pellicule ayant été prise dans cette ville le 9 août, jour de l’explosion.

Tous les villageois se rassemblèrent devant l’école. Puis ils se mirent au travail. Il n’y avait que des femmes et des hommes âgés, car tous les jeunes étaient partis combattre au front. Certains, parmi les plus vieux, rassemblèrent les cadavres sous les ordres d’un sergent. Des brancards furent improvisés avec du bambou et des cordes de paille ; des centaines de cadavres effroyables d’aspect y furent déposés et emportés, l’un après l’autre. Ce n’étaient plus des corps humains, mais des masses de chair informes. Pourtant, il était impossible de se laisser aller aux larmes ; en ces heures, notre devoir consistait à retrouver ceux qui respiraient encore, même s’ils devaient mourir sous nos yeux, malgré nos efforts. D’innombrables survivants continuaient à se réfugier à Hesaka, fuyant le pied du kinoko gumo.

Quand le riz fut cuit, nous en distribuâmes un peu aux victimes qui gisaient sur le sol et nous les couvrîmes de nattes de paille pour les protéger du soleil. Cependant, ces couvertures de fortune n’empêchèrent pas que beaucoup moururent au fil des heures. Alors les villageois les emportaient sur les brancards de bambou. Aussitôt qu’une natte était libre, un nouvel arrivant venait l’occuper. Un grand nombre de survivants souffraient autant de blessures que de brûlures.

Les infirmiers, les soldats du service de santé et les femmes du village appliquaient sur les blessures de la charpie trempée dans de l’huile de soja. Certains recouvraient leur plaies avec des feuilles humides. Bien que ce traitement puisse apparaître comme un remède populaire dérisoire, les victimes qui en bénéficièrent n’eurent pas à s’en plaindre, bien au contraire, je peux en témoigner. Nous n’étions que trois médecins pour faire face aux premiers secours. Les médicaments et les instruments de l’hôpital militaire d’Hiroshima n’étaient pas encore parvenus à Hesaka et le personnel n’était arrivé que la veille. Nous utilisions tout ce que nous avions pu nous procurer sur place, malheureusement fort peu de choses : quelques instruments que nous avait remis la famille d’un médecin parti pour le front. Cela me permit néanmoins d’enrayer des hémorragies, de poser des points de suture, d’extraire des quantités de morceaux de verre.

8 août 1945, Le seul soin possible est d’appliquer sur les visages des brûlés de la gaze trempée de teinture d’iode.

La nuit terrible

Un petit garçon de quatre ou cinq ans hurlait de douleur. Sa souffrance n’était pas due à une brûlure, mais à un gros- morceau de verre qui s’était enfoncé dans son abdomen et lui avait tranché le péritoine. Un pli du péritoine, le gros omentum, sortait de son ventre comme une étrange fleur d’hortensia. Je le ligaturai à la racine et le brûlai avec des pinces passées au feu, après m’être assuré que l’intestin lui-même n’avait pas été coupé. Le petit garçon perdit connaissance et fut emmené chez une femme du village qui aimait les enfants.

Une femme avait été à moitié ensevelie lors de l’écroulement d’un mur de béton. Un de ses bras ayant été coincé sous l’amas de décombres, elle avait souffert du feu, mais par chance, elle avait pu être dégagée et amenée à Hesaka. Son bras exsangue pendait sur son flanc. Le seul moyen de la sauver consistait à couper ce bras mort. On se prépara aussitôt pour procéder à l’amputation. L’opération devant être effectuée sans anesthésie générale, la malheureuse fut attachée fermement sur un panneau de porte. Le chirurgien, qui avait perfectionné sa technique au front, sépara le bras de l’épaule au scalpel. Ne pouvant supporter l’atroce souffrance, la femme s’évanouit. Sa fille, qui avait maintenu son bras, surprise par le poids inattendu, le laissa tomber sur le sol. Semblant vivre encore de sa propre vie, le bras sanguinolent roula le long de la pente jusqu’au bord de la route. Je fus saisi de stupeur en voyant un des doigts livides pointé vers le nuage gigantesque dont la flamme semblait refléter la lueur rouge du soleil couchant.

Une jeune fille avait été cruellement brûlée sur toute la moitié supérieure de son corps. Elle ne portait aucun vêtement, pas même des loques. Sa peau claire et intacte au-dessous de la taille attirait les regards. Choqué par sa nudité, quelqu’un avait voulu lui attacher un morceau de tissu autour de la taille, mais la jeune fille avait perdu la raison et chaque fois que l’on posait le vêtement sur elle, elle l’arrachait et le mettait en pièces. Son pauvre visage brûlé grimaçait horriblement tandis qu’elle marchait de long en large, trébuchant parfois sur les morts ou tombant sur les blessés. Ses jambes blanches semblaient menacer les autres, telles d’étranges créatures autonomes. Perdant patience, quelqu’un la repoussa brutalement. La jeune fille tomba et se mit à pleurer en s’accrochant à un cadavre

Après le coucher du soleil, il ne restait plus, énorme dans le ciel sombre, que le sinistre kinoko gumo qui commençait à changer de forme. Les soins continuèrent dans la nuit et sans lumière. Je devais extraire un gros morceau de verre qui s’était fiché dans la poitrine d’une jeune fille au visage et au corps atrocement brûlés. La réussite de l’intervention impliquait une concentration intense et beaucoup de précision dans la technique opératoire. Le verre s’était enfoncé loin dans la chair, l’extrémité acérée dirigée vers les organes profonds. Près de moi, une jeune mère au visage brûlé portait son bébé sur le dos ; elle était en larmes et ne cessait de me supplier. Elle m’a répété sa prière tant de fois que je me souviens parfaitement de chaque détail. Sa maison avait été envahie par les flammes en l’espace d’une seconde. Alors, abandonnant ses trois enfants qui périrent dans l’incendie, elle s’était enfuie avec le plus jeune en le portant sur son dos. Ce bébé était tout ce qui lui restait, il remplaçait ceux qu’elle venait de perdre. « S’il vous plaît, docteur, aidez mon bébé, s’il vous plaît ! » répétait-elle sans trêve. Le bébé devait avoir un ou deux ans. Il était déjà mort et exhalait une odeur putride. Une grande coupure apparaissait sur l’arrière d’une de ses cuisses. J’étais sur le point d’extraire le morceau de verre que je tenais à la pointe d’un clamp Kocher (pince), me concentrant sur le travail de mes mains, lorsque la jeune mère s’accrocha à moi en m’étreignant le bras. Le verre se brisa en plusieurs éclats, et l’extrémité acérée s’enfonça plus avant dans la poitrine de la jeune fille. Autour de moi, des gens eurent un haut-le-coeur. « Je vais l’aider, dis-je, passez moi le bébé. » Je pris le bébé dans mes bras. Il n’y avait aucune trace de brûlure sur sa peau froide. Une infirmière appliqua une lotion antiseptique sur la grande plaie béante et la banda fermement.« Tout va bien, dis-je à la mère, ne le réveillez pas cette nuit et dormez bien, vous aussi, pour avoir beaucoup de lait demain matin. » Le jeune mère joignit les mains et les tendit vers moi, puis elle partit, Dieu seul sait où, tenant son bébé mort sur sa poitrine en sang.

Les gens se mirent soudain à pleurer tout haut, je sentis que l’émotion avait la force de renaître pour la première fois depuis la veille. Mes yeux se remplirent de larmes. Je me raisonnai et me mordis les lèvres pour ne pas me laisser aller à pleurer. Si j’avais pleuré, je n’aurais pas eu le courage de demeurer debout plus longtemps. Sur ce village transformé en hôpital de fortune tombait une nuit de cauchemar, le kinoko gumo montait dans le ciel étoilé, plus sinistre, plus terrifiant encore que pendant le jour. Les voix de toutes ces femmes et de tous ces hommes meurtris et nus s’élevaient dans le village, associant les gémissements, les pleurs, les sanglots, les cris. Sur la colline, le vent impitoyable soufflait dans les branches des arbres. La rivière Ohta suivait son cours vers le sud comme pour nous montrer l’éternité du monde. Toute la nuit, à la lumière des bougies, nous avons continué à soigner les survivants. Par les deux routes qui menaient à Hesaka, arrivaient sans cesse de nouveaux blessés. Et le groupe de brancardiers refaisait sans cesse ses sinistres aller et retour vers le petit bois à l’autre bout du village ; mais ils avaient beau s’épuiser à la tâche, le nombre des cadavres ne semblait pas vouloir décroître.

Le sergent vint au rapport, les yeux creusés par la fatigue. Il me dit que lui et ses hommes avaient emporté et incinéré plus de deux cents corps, mais qu’il en restait encore des quantités sur la route. Il sollicitait l’autorisation d’interrompre leur lugubre navette jusqu’au lendemain, car ils étaient tous épuisés. J’accordai naturellement la permission. Il était sur le point de partir après m’avoir salué quand un cri retentit dans la nuit : « Un bombardier ! un bombardier ennemi ! » Quelqu’un éteignit immédiatement la bougie.

Provenant du fin fond du ciel, j’entendis le grondement familier d’un bombardier B 29. Un silence absolu s’abattit sur l’école. La terreur s’insinua dans le coeur de chacun. « Il va peut-être y avoir encore un éclair. » L’horrible matinée revivait dans nos mémoires. Parfois proche, parfois lointain, le grondement métallique nous parvenait par vagues, puis il s’évanouit lentement dans la nuit, comme pour prolonger notre crainte. « Mais nous ne sommes que des femmes, des enfants, des vieillards ! Pourquoi devons nous subir tout ça ? » s’écria quelqu’un, la voix brisée. Un enfant appela sa maman. Alors beaucoup tombèrent en larmes, des gémissements montèrent dans la nuit au-dessus des ruines de l’école primaire. Je m’éloignai en silence et marchai quelque temps. J’avais envie d’être seul. Je pris une cigarette dans ma poche de poitrine et frottai une allumette. Je me rendis compte alors que je pleurais. « Au secours ! A l’aide ! » Des cris de détresse me parvinrent à travers les ténèbres. Me frayant un chemin parmi les blessés, je courus vers l’entrée du village. Des infirmiers soutenaient une silhouette prostrée. C’était une femme. Ses longs cheveux emmêlés encadraient un visage livide. Elle portait un bébé au creux de son sein gauche. Des flots de sang jaillissaient entre ses doigts. « Courage, ne renoncez pas » lui dis-je, tandis que nous la transportions vers le village. « Où habitez-vous ? » « Le quartier d’Hakushima. » « Où est votre mari ? » « J’ignore s’il est vivant. » J’enfonçais une pince stérilisée dans la plaie pour bloquer la veine coupée. Puis je ligaturai, toute ma concentration portée sur l’extrémité de mes doigts que le sang gluant rendait glissants. Lorsque j’eus terminé, la femme s’assit et mit doucement l’enfant contre sa poitrine.

Dans la cité perdue

Le 7 août, il fit encore beau temps. Des gens, venant souvent de très loin, envahirent le village à la recherche de leurs familles ou de leurs amis. Cette population valide s’ajoutait au nombre déjà énorme des blessés qui continuaient à arriver. L’hôpital de campagne était bondé de brûlés et de cadavres. Dès le lever du jour, le groupe de brancardiers s’était remis au travail, emportant les corps vers le feu qui flambait à l’autre bout du village. La fumée qui s’élevait dans le ciel était teintée de rose par la brume du matin et le soleil levant qui rasait les crêtes, au-dessus de la vallée. J’avais pu prendre un peu de sommeil. Je me mis à distribuer de la nourriture et de l’eau aux survivants qui faisaient la queue. Mes doigts qui tendaient le riz dégageaient une odeur de sang, mais cela n’importait guère.

Vers dix heures du matin, un appel d’urgence parvint du quartier général, mais comme nul ne savait d’où il avait été émis, on décida de m’envoyer à Hiroshima faire la liaison. Par bonheur, le personnel soignant vit ses effectifs augmenter d’un seul coup, car un détachement de relève arriva avec un plein chargement de matériel et de médicaments acheminé à dos de cheval. La colonne avait été constituée à partir de plusieurs hôpitaux éloignés. Je partis à pied le long de la rivière et suivis la route que j’avais hier descendue à bicyclette. Le kinoko gumo couvrait toujours la ville, mais il avait peu à peu perdu sa forme de champignon, ce n’était plus qu’un énorme nuage sombre. D’innombrables cadavres gisaient en travers de la route. Des survivants, brûlés, me suivaient du regard, n’ayant plus la force de bouger, ni de parler. En contrebas, la rivière suivait son cours, son eau vive coulait avec ardeur le long de la route. En arrivant au parc Choju-En, je vis des gens enterrer les corps calcinés des malheureux qui avaient péri sur le pont suspendu. Celui ci ne s’était pas effondré, mais je traversai la rivière en dessous, entrant dans l’eau jusqu’à la poitrine.

Une épaisse fumée blanche s’élevait du terrain du génie qui avait été entièrement détruit par le feu et les explosions. Le vent entretenait des foyers et soufflait sur les petites flammes qui sortaient des amas de décombres carbonisés. Au-delà du pont, la route pénétrait dans la ville en passant sous la voie de chemin de fer de la ligne Sanyo. Je grimpai sur le remblai. Il m’était difficile d’imaginer comment cela avait pu se produire, mais la surface de toutes les traverses avait brûlé d’une manière identique. Debout sur le ballast, je regardai autour de moi. Il n’y avait plus de ville, il n’y avait plus que les restes d’un immense brasier. La ville entière avait été réduite en cendres en quelques heures. Je pouvais voir la baie d’Hiroshima dans la clarté du jour d’été. Seules quelques ruines masquaient encore par endroits la mer scintillante. La silhouette familière de la tour du château avait disparu. En longues files, des gens marchaient, cherchant leurs amis ou leurs parents au milieu de la fumée fine qui couvrait la ville.

Nul ne pouvait alors prévoir que beaucoup de ceux qui étaient venus à Hiroshima mourraient plus tard, victimes des radiations résiduelles. Je sautai en bas du remblai et pris la direction du château d’Hiroshima où se trouvait le quartier général. Toutes les rues avaient disparu sous les décombres des bâtiments et seul l’enchevêtrement des lignes électriques permettait encore de repérer la direction des anciennes artères. Je me mis en marche vers les remparts du château, piétinant les débris et guidé par les fils électriques. Les cendres étaient encore brûlantes et de petits feux persistaient ici ou là. Sous mes pas, je découvrais des os et de la chair brûlée et, parfois, il me semblait entendre des gémissements. Je trouvai trois cadavres devant le bâtiment principal de l’hôpital militaire, mais ce n’était que de la chair noire, calcinée, méconnaissable. Etrangement, la pelouse n’avait pas brûlé. La vue de cette étendue verte cernée par les décombres ne fit qu’accroître ma tristesse et mon accablement. Des lambeaux de peau noire et brillante retinrent mon attention : des chevaux étaient enfouis sous les décombres des cuisines. Au-delà, je vis les ruines des salles et les carcasses des lits métalliques qui s’étendaient sur plusieurs rangs. Toutes les armatures des lits étaient tordues d’une manière identique, ce qui démontrait la force énorme du souffle de la bombe. Je me demandai encore une fois quelle sorte d’énergie avait pu provoquer une telle dévastation. C’est à ce moment que je pus constater l’épouvantable véracité des témoignages entendus la veille à Hesaka : il y avait beaucoup de corps dont les intestins avaient été forcés hors de l’anus. Ils étaient probablement morts avant que le feu ne les atteigne. Les cadavres étaient étendus, couverts de cendres, sur les tiges fondues des lits.

Je passai de l’autre côté du talus et pénétrai sur le terrain d’exercice des troupes régulières. A terre, des cadavres de soldats étaient alignés à intervalles réguliers. La mort avait dû les frapper pendant l’exercice. Tous les corps présentaient sur le côté gauche les mêmes marques de brûlures. Pressant le pas, j’arrivai bientôt à proximité des douves. Les feuilles de lotus étalées à la surface de l’eau, l’ombre des remparts moussus qui s’y reflétait, tout cela conservait le charme particulier de la vieille forteresse, mais un pin centenaire, déraciné par le souffle de l’explosion, s’enfonçait dans les eaux noires du fossé. De gros poissons, le ventre en l’air, flottaient à la surface de l’eau ; d’autres, plus petits, continuaient à se mouvoir dans les profondeurs. De la grande tour qui commandait naguère la rampe d’accès à la forteresse historique, il ne restait plus que quelques décombres calcinés qui achevaient de se consumer. Bien entendu, il n’y avait plus de sentinelle postée à cet endroit. Alors que je m’apprêtais à monter vers les ruines de la forteresse, j’aperçus un homme assis au pied d’un cyprès planté au bord d’un petit étang. Pour tout vêtement, il ne portait qu’un short. Je compris immédiatement qu’il s’agissait d’un prisonnier de guerre, certainement un membre de l’équipage d’un des avions abattus par la défense antiaérienne. Ses mains étaient liées par derrière au tronc de l’arbre auquel il était adossé. En entendant le bruit de mes pas, il tourna son visage vers moi. C’était un jeune homme. Il m’interpella en anglais, mais bien que ses paroles fussent pour moi inintelligibles, ses mimiques indiquaient clairement qu’il voulait boire. Il était juste midi et, sous l’effet de la lumière, la surface de l’étang se mit à danser devant mes yeux. L’espace d’un instant, l’idée que j’avais en face de moi un ennemi, un de ceux qui avaient tué mes compatriotes, me traversa l’esprit et je demeurai immobile. Cependant, bien vite, mon hésitation disparut et je passai silencieusement derrière lui pour couper la corde avec mon sabre. Ne comprenant pas pourquoi il s’était retrouvé aussi soudainement libre, il se mit à ramper en arrière sans me quitter des yeux. D’un geste je lui indiquai la direction de l’étang, puis je repartis vers la forteresse.

Cette impulsion à libérer un prisonnier de guerre me mettait maintenant mal à l’aise. A Hiroshima, la volonté de se battre avait été annihilée depuis l’heure fatidique de l’explosion, mais dans le reste du Japon la bataille continuait de faire rage. Le quartier général était situé devant les ruines du donjon. Excepté la présence de nombreux soldats, rien ne le signalait particulièrement à l’attention. Un officier supérieur, le corps couvert de pansements et de bandages, gisait sur le sol. D’autres officiers, blessés également, étaient assis autour de lui. Au dessus de ces ruines flottait un fanion, dernier et dérisoire symbole de l’autorité. Un soldat, debout, informait le groupe d’officiers de l’état dans lequel se trouvait son unité. Il était si grièvement blessé qu’il ne pouvait se tenir droit qu’au prix d’efforts surhumains. Dès qu’il eut terminé son rapport, un autre soldat lui succéda. Je compris bien vite que pas une seule unité n’avait échappé au désastre : aucune ne comptait plus d’une centaine d’hommes. L’armée qui jadis avait composé la division d’Hiroshima était complètement anéantie.

Bien que mon uniforme fût souillé de boue, mon apparence quasi normale devait sembler étrange, comparée à celle de mes camarades blessés. Quand mon tour vint, je rapportai de manière concise les conditions dans lesquelles se trouvait l’antenne médicale d’Hesaka. ( Si ma mémoire ne me fait pas défaut, l’ensemble du corps médical et des malades soignés à l’hôpital militaire d’Hiroshima devait représenter environ 1 500 personnes dont dix-sept seulement furent déclarées « saines et sauves ».) Prenant prétexte de mes obligations médicales, je m’empressai de quitter la forteresse. Bien que je ne me sentisse pas coupable, le fait d’avoir libéré un prisonnier de guerre de mon propre chef me posait un cas de conscience. Je partis en direction de la gare d’Hiroshima. En chemin, je ne vis que des ruines et des décombres. Une ville rasée, totalement détruite. Des soldats que j’avais soignés avaient certainement dû se trouver en gare d’Hiroshima au moment du bombardement. Aujourd’hui encore, c’est avec beaucoup de tristesse que je pense à eux : ils étaient tous lépreux, et vivaient dans un bâtiment de l’hôpital qui leur était réservé, dans le quartier des contagieux. Comme volontaire, je m’étais chargé de leur traitement pendant plusieurs mois.

Sous un soleil de plomb, je marchais le long de la voie du tramway. Un à un, les visages de tous les lépreux défilaient dans ma mémoire. Dans une rame de tramway, je vis des corps suspendus aux courroies. De la gare, il ne restait que quelques décombres, qui brûlaient encore par endroits. Des ouvriers tentaient de dégager et de réparer la voie principale. Une foule de gens, venus à pied de toute la région, s’étaient assemblés et essayaient de recueillir des informations sur le sort de parents ou d’amis. Le devant de la gare était couvert de cadavres amoncelés, qui répandaient tout alentour une odeur de chair brûlée. Je questionnai moi aussi les gens qui se trouvaient autour de moi, mais personne ne sut rien me dire au sujet des lépreux. Je pris un peu de sable et le déposai au creux de ma main. Un souffle de vent fit s’envoler les grains un à un. Je ne peux m’empêcher de penser qu’ils représentaient mes amis disparus sans adieu.

Début d’une tragédie

Je crois que c’est au moins une semaine après le bombardement que les premiers symptômes apparurent chez les survivants réfugiés à Hesaka. Cependant, il se peut très bien que certains phénomènes étranges se soient produits auparavant. Etant donné le nombre des morts recensés chaque jour, une brusque évolution des symptômes avait fort bien pu nous échapper. Et ce, d’autant mieux que, dans les premiers jours, des signes d’amélioration étaient apparus chez les grands brûlés. Nous avions commencé à espérer que les victimes dont les blessures étaient relativement peu profondes se rétabliraient plus rapidement que ne l’aurait laisser présager leur état général et l’aspect effrayant de leur corps couvert de plaies.

Durant la semaine qui avait suivi le bombardement, nous avions eu le temps d’organiser l’hôpital de campagne. Des moustiquaires avaient été suspendues à des perches et le sol avait été recouvert de nattes. Le corps médical avait vu ses effectifs renforcés par des médecins et des infirmiers envoyés par les hôpitaux militaires de chaque district. Nous avions la charge des blessés de l’hôpital, mais aussi de tous ceux qui avaient été installés dans les fermes transformées en infirmeries provisoires. Le directeur était de retour et l’hôpital commençait à fonctionner, mais compte tenu du nombre des patients, celui du personnel soignant était encore très insuffisant. L’association féminine et les blessés non immobilisés durent venir nous prêter main-forte. La femme d’un médecin, dont la poitrine venait juste d’être suturée, était très active. Une vieille femme s’occupait de son bébé.

Malgré le manque de médicaments, malgré l’insuffisance de nos moyens en matière de stérilisation, nous ne rencontrâmes que peu de cas où l’amputation se révéla inévitable. Des nuées de mouches couvraient les plaies des blessés qui ne pouvaient pas bouger. De gros asticots blancs grouillaient autour de leurs yeux, de leurs oreilles, de leur nez. Cela paraîtra peut-être étrange, mais nous fûmes aidés dans notre tâche par ces gros asticots blancs qui nettoyèrent la peau gangrenée de nos malades en la débarrassant de tous les tissus nécrosés ! C’est avec le rapport d’une de nos infirmières que débuta pour nous l’étrange « épidémie » qui devait nous préoccuper nuit et jour pendant si longtemps. D’après ce rapport, certains malades venaient de subir une poussée de fièvre qui avait dépassé 40° C. Nous nous précipitâmes au chevet de ces malades pour les examiner. Ils ruisselaient de sueur et leurs amygdales commençaient à se décomposer. Alors que nous étions confondus par la gravité et la violence des symptômes, des saignements de plus en plus importants apparurent au niveau des muqueuses. Rapidement, les malades se mirent à cracher de grandes quantités de sang. Malgré le recours à des transfusions sanguines d’urgence et à des applications de solutions de Ringer, nous ne pûmes enrayer ce qui nous apparaissait alors comme une épidémie. Le nombre des victimes de ces soudaines et violentes hémorragies s’accroissait d’heure en heure. En fait, le personnel médical pensait être confronté à une épidémie de fièvre typhoïde ou de dysenterie. Bien entendu, nous utilisâmes un traitement à base de coagulants et d’hémostatiques, mais celui-ci n’eut pas d’autre effet que de soulager notre conscience.

Parallèlement, une autre « épidémie » s’abattit sur les survivants. Ceux-ci l’appelèrent « rencontre ». Quand, sous l’effet d’une violente douleur, par exemple, ils portaient la main sur leur crâne, ils s’apercevaient que leurs cheveux venaient par touffes entières, comme s’ils avaient été rasés. Les malheureux qui présentaient ces symptômes (fièvre, douleurs à la gorge, hémorragies, chute des cheveux) se retrouvaient en moins d’une heure dans un état tout à fait critique. En dépit de nos efforts, seuls quelques-uns nous donnaient l’impression de pouvoir échapper à la mort. Au fil des heures, les survivants tombaient malades par groupes de sept ou huit, puis ils mouraient à peu près en même temps. Plus tard, je compris que ceux qui mouraient ensemble s’étaient trouvés, au moment de l’explosion, à égale distance de son épicentre. Ce qui signifie qu’ils avaient reçu une dose sensiblement similaire de radiations. En fait, ces hommes et ces femmes qui moururent par séries successives confirmèrent les lois qui régissent la physique nucléaire, comme l’auraient fait de simples cobayes irradiés expérimentalement. Mais, dans les premiers jours, nous ignorions la véritable cause de « l’épidémie ». L’état-major de l’armée japonaise n’ayant jamais évoqué la possibilité d’un bombardement atomique, nous estimions encore qu’il s’était agi de l’explosion d’un nouveau type de bombe classique mais extrêmement puissante.

Puisque la majorité des malades présentaient des symptômes similaires (saignements intestinaux), nous pensions sincèrement avoir affaire à des cas de dysenterie. Mais sous l’autorité du médecin-chef, nous procédions la nuit et dans le plus grand secret à l’autopsie des corps des malades morts dans la journée. Les cadavres s’entassaient dans un champ proche du village avant d’être incinérés. Nous les déposions sur une plaque de tôle et opérions une incision au niveau de l’abdomen à l’aide d’un couteau aiguisé. L’un des objectifs de ces autopsies consistait à vérifier si la cause des hémorragies intestinales était d’origine inflammatoire ou non. J’examinai soigneusement les prélèvements de muqueuses à la lumière d’une bougie. Je ne découvris aucun des signes caractéristiques de la dysenterie.

Quelques jours plus tard, lorsque nous eûmes pris connaissance de l’information selon laquelle la station de radio de la marine impériale de Kure avait capté une émission de la radio américaine où l’on déclarait avoir utilisé une bombe atomique à Hiroshima, nous envisageâmes le problème sous un jour différent. Le syndrome que nous avions été incapables de définir clairement pouvait maintenant s’expliquer par l’exposition à des radiations entraînant un dérèglement du système sanguin. Mais, même si nous avions su cela plus tôt, nous aurions été tout aussi impuissants à enrayer un mal contre lequel il n’existait aucun traitement efficace. Quelqu’un proposa de recourir à l’application de feuille de kaki, celles-ci étant riches en vitamines. Les feuilles furent cueillies et utilisées par de nombreux survivants convaincus de leurs effets bénéfiques. La plupart des médecins en rirent, prétendant que tout ceci n’était que superstition. En vérité, ce traitement à base de feuilles de kaki se révéla positif pour de nombreux malades. Ce ne fut certes pas le seul phénomène à demeurer inexpliqué. A l’époque, nous fûmes incapables de comprendre la nature du mal qui terrassait les survivants.

Monsieur T... habitait une vieille maison entourée de hauts murs blancs, au coin d’une rue du quartier d’Hakushi. Depuis que ses trois fils étaient partis pour le front, il y menait avec sa femme une vie simple et retirée. J’avais habité chez eux lors de mon arrivé à Hiroshima. Le 6 août au matin, alors qu’il prenait son petit déjeuner, la tasse précieuse qu’il utilisait quotidiennement se brisa accidentellement. Vêtu d’un simple caleçon long, il se dirigea vers l’abri qu’il avait creusé au fond de son jardin pour aller chercher une autre tasse à thé. C’est au moment où il refermait sur lui l’épaisse trappe qui fermait l’abri que la bombe explosa. La maison s’effondra sur sa femme dans un vacarme terrifiant, des incendies s’allumèrent partout. Lorsqu’il jeta un coup d’oeil hors de l’abri, il ne vit que des flammes s’élevant au milieu d’épais nuages de fumée. Il appela à l’aide, cria « Au feu ! » et sauta hors de l’abri. Il retrouva sa femme gisant dans une mare de sang. Dès qu’elle eut repris conscience, ils s’enfuirent, traversant la véritable fournaise qu’était devenu le quartier d’Hakushi. Ils purent atteindre la rive de la rivière Kanda, dont les eaux semblaient aussi vouloir s’embraser. Là, ils passèrent la nuit, le corps à moitié immergé dans la rivière. Le lendemain matin, monsieur T..., portant sa femme sur son dos, traversa la passe qui conduisait à Hesaka. Mais, n’ayant plus la force de continuer jusqu’au village, ils s’installèrent dans le hangar d’une ferme. La femme de monsieur T... me fit le récit de leurs épreuves pendant que je retirais des éclats de verre de ses blessures.

Quatre jours après le bombardement, monsieur T... emprunta une pioche et une bicyclette attelée d’une petite remorque et repartit vers la ville sous un soleil brillant. Après avoir, non sans peine, localisé ce qui restait de sa maison, il dégagea l’abri des décombres qui le recouvraient. Puis il revint au village avec ses vêtements, de la literie et différents objets qu’il avait pu sauver. Après s’être lavé au puits, il aperçut sur ses deux genoux des cloques de la grosseur d’un pouce. Le matin même, avant de partir, il s’était assis sur une souche pour fumer sa pipe, mais il n’avait rien remarqué d’anormal sur ses genoux. Comme il était épuisé, il s’endormit sans y prêter plus ample attention. Le lendemain matin, il fut très surpris de constater que les cloques recouvraient ses jambes pratiquement des chevilles jusqu’aux genoux. Un soldat du service de santé, venu pour soigner sa femme, vida la sécrétion contenue dans les vésicules à l’aide d’une seringue et, troublé par l’étrangeté de ces cloques, il lui dit qu’il ne pensait pas qu’elles aient pu être provoquées par un simple coup de soleil. L’oedème se reforma très rapidement, et monsieur T... dut plusieurs fois extraire le liquide avec une aiguille. Cela dura cinq jours. A peine avait-il extrait le liquide que des démangeaisons insupportables le prenaient.

Sachant que la mort suivait l’apparition de symptômes étranges, progressivement plus nombreux, monsieur T... me demanda de l’examiner. Je ne pus malheureusement pas répondre à sa requête : je consacrais tout mon temps à des malades beaucoup plus gravement atteints. Un soir cependant, je pus me libérer et je courus vers la ferme pour l’examiner. En entrant dans le hangar, je vis sa femme en pleurs, qui l’étreignait. Il venait de rendre son dernier soupir, après s’être complètement vidé de son sang. Le jour même, aux environs de midi, je l’avais aperçu, il m’avait souri et, tout en agitant la main, il m’avait dit : « Quand vous rentrerez chez vous, passez nous voir. Je vous préparerai un bon thé ! » Sa femme me raconta que dans l’après-midi il avait commencé à avoir des sueurs froides et s’était plaint de douleurs à la gorge et à la nuque. Puis il avait eu des saignements de nez et du sang était apparu dans ses selles. Ses cheveux s’étaient mis à tomber par touffes entières. Il avait dit : « J’étais dans l’abri, je n’ai pas été touché par leur sacré pikadon [1]... Et mes cheveux, tu as vu mes cheveux ? Ce n’est pas possible ! ».

Pourquoi monsieur T..., qui n’avait pas été atteint lors de l’explosion de la bombe, mourut-il en présentant les mêmes symptômes que les victimes directement irradiées ? De nombreux mois s’écoulèrent avant que nous ne puissions répondre à cette question.

Nous ignorions alors ce qu’étaient les radiations résiduelles. Parmi les milliers de cas que je pourrais citer, je voudrais encore évoquer celui d’un couple que ma famille connaissait. Monsieur Y... était un homme d’affaires aisé. Il était âgé d’une quarantaine d’années. Le 6 août, il était parti pêcher au bout du canal Ohbatake. Juste avant midi, il apprit qu’Hiroshima était en flammes à la suite d’un bombardement, Il prit le train jusqu’à Hagukaichi, mais il lui restait encore quinze kilomètres à faire pour rejoindre Hiroshima. De là-bas, il vit le ciel qui rougeoyait au-dessus de la ville. Lorsqu’il arriva, le quartier de Hakushi, où se trouvait sa maison, n’était plus qu’une vaste fournaise. Il avait erré dans les flammes, puis on l’informa que quelqu’un avait aperçu une femme ressemblant à son épouse près du sanctuaire shintoïste de Nigitsu. Vers minuit, il la découvrit dans le lit de la rivière qui passait sous le sanctuaire. Ils se retrouvèrent avec émotion. Le lendemain, ils quittèrent Hiroshima pour Itsukaichi, dans l’espoir de retrouver des parents qui se seraient réfugiés dans cette ville. La joie des retrouvailles ne devait pas durer. Une dizaine de jours après le bombardement, sa femme mourut. Puis, comme terrassé par le chagrin, il mourut à son tour. Bien plus tard, leurs derniers moments me furent rapportés par le médecin qui les avait soignés durant leur agonie. D’après lui, ils avaient présenté les mêmes symptômes que les malades qui avaient été directement exposés aux radiations (forte fièvre, hémorragies, amygdales nécrosées, chute des cheveux). Aussi étrange que cela puisse paraître, madame Y... n’avait été ni brûlée, ni blessée et encore moins directement irradiée au moment de l’explosion. Quant à son mari, le médecin fut incapable de définir la cause de sa mort, étant donné que le 6 août au matin, il se trouvait à bord d’un bateau de pêche à plus de soixante kilomètres d’Hiroshima.

A Hesaka, au fil des jours, les décès se firent de plus en plus nombreux. Beaucoup de ceux qui avaient échappé à la mort lors de l’explosion furent emportés par le mal mystérieux. Bien qu’on brûlat les cadavres jour et nuit, ils s’accumulaient si vite que nous devions les aligner sur les sentiers qui séparaient les rizières. Quinze jours après le bombardement, je revis la jeune mère qui avait porté son bébé mort sur le dos. Elle semblait en voie de rétablissement et s’occupait des autres malades. Son visage était marqué par d’horribles cicatrices chéloïdes, mais j’étais heureux de constater qu’elle avait surmonté sa peine immense. Hélas, quelques jours plus tard, je fus très étonné d’apprendre qu’elle venait de mourir. Elle s’était mise à saigner de la bouche, du nez et du rectum, ses cheveux étaient tombés soudainement. Les premiers temps, nous avions été submergés par le nombre des rescapés qui avaient rejoint l’hôpital d’Hesaka. Mais, peu à peu, nous eûmes de moins en moins de malades à soigner. Certains trouvèrent refuge dans leur famille, beaucoup d’autres disparurent dans les fumées qui montaient dans le ciel d’Hesaka.

Vers la fin du mois d’août, la ligne Geibi fut rouverte, et il devint possible de transférer des malades vers les hôpitaux du district de San-In. (La ligne Sanyo avait été réouverte deux jours après le bombardement, mais les malades et les blessés n’avaient pu utiliser ces trains bondés de soldats démobilisés). Cet événement mit le village et l’hôpital en effervescence. Les malades qui avaient la force de se déplacer pourraient rentrer chez eux après s’être rendus à Matsui pour prendre une correspondance. Un matin, vers sept heures, je les accompagnai à la gare pour attendre l’arrivée du train. Certains s’aidaient d’une canne, d’autres s’appuyaient sur l’épaule d’un camarade. Heureux d’être encore en vie, ils se réjouissaient à l’idée de retrouver bientôt leur famille. Parmi eux, il y avait un couple que je connaissais. L’homme était sergent-chef et c’était un ami. Il avait amené sa fiancée de son village natal et l’avait épousée trois jours avant le bombardement. Au moment de l’explosion, ils furent grièvement blessés : lui, alors qu’il se rendait au Q.G. et elle, dans sa cuisine. Ils avaient cependant échappé à la mort et s’étaient réfugiés séparément à Hesaka, chacun ignorant le sort de l’autre. Le hasard les fit se retrouver : tous les malades qui se trouvaient entre eux moururent et furent emportés sur les brancards. Pendant quelque temps, ils n’eurent pas conscience d’être si près l’un de l’autre (il faut dire qu’ils étaient défigurés par leurs brûlures), mais ils finirent par se reconnaître au son de leur voix. Cette rencontre inespérée les submergea de joie, ils s’étreignirent et pleurèrent dans les bras l’un de l’autre. Cet épisode, bref intermède de bonheur et d’espoir pour tous ceux qui vivaient une tragédie sans fin, réconforta les autres malades et les villageois. Soutenus par leurs camarades d’infortune, ils semblèrent recouvrer leurs forces et purent nous aider dans notre tâche. S’il n’y avait pas eu les horribles cicatrices, ils auraient pu prétendre à l’oubli peut-être illusoire, mais source d’espoir et de renouveau.

Le train entra lentement en gare, surmonté d’un panache de fumée. Le sergent s’inclina à plusieurs reprises devant moi, me disant qu’il allait travailler à faire pousser du riz. Sa femme était très bien habillée, elle portait des vêtements qui lui avaient été offerts comme cadeau d’adieu par notre petite communauté. Les gens qui avaient attendu patiemment l’arrivée du train montaient dans les wagons. Soudain, un cri perçant s’éleva, couvrant pendant un bref instant le tumulte joyeux des passagers. Une femme venait de s’effondrer sur le quai. Comme s’il s’était agi d’un signal, d’autres personnes déjà montées dans le train, commencèrent à manifester des signes de douleur et bientôt la plus grande confusion régna dans la gare. Le sergent s’affaissa sur le sol en portant la main à la bouche. Le sang se mit à gicler d’entre ses doigts. La crise se produisit en l’espace d’un instant.

Mon coeur se remplit de pitié en voyant sa femme agrippée désespérément au bras de son mari qu’on emportait sur un brancard maculé de sang. L’horaire du train devant être respecté, les malheureux furent laissés aux soins du personnel de secours. Le train s’éloigna vers le nord, son sifflement répercuté par l’écho des montagnes voisines. Le sergent fut installé sur un lit. Il fit une forte poussée de fièvre. A chaque fois qu’il touchait son crâne, une touffe de cheveux tombait. Sa femme, bouleversée, pleurait tout en se cramponnant à lui, pressentant qu’il allait mourir. Quelques instants plus tard, des filets de sang avaient remplacé ses larmes de désespoir, puis sa chevelure connut le même sort que celle de son mari. Quoiqu’un médecin l’ait assisté durant toute la nuit, le sergent expira au matin. Peu après, sa femme le suivit dans la mort.

La plupart des survivants, profitant des trois trains suivants, quittèrent Hesaka. Certains allèrent à l’hôpital du district de San-In, d’autres regagnèrent leur domicile, d’autres encore, bien qu’ils fussent natifs d’Hiroshima, durent se rendre dans d’autres villes, ayant tout perdu lors de l’explosion. J’ignore ce qu’ils sont devenus.

[1]. Surnom que les survivants donnèrent à la bombe atomique. Il s’agit de la contraction de deux onomatopées : PIKAPIKA (éclair) et DON (détonation).

Extrait de "Little boy" Récits des jours d’Hiroshima, Docteur Shuntaro Hida, Edition Quintette, 1984.


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