1er octobre 1940 Pétain, fasciste antisémite, durcit la législation antijuive

dimanche 20 août 2017.
 

Le 1er octobre 1940, le conseil des ministres discute d’un projet de "statut des juifs ».

De sa main, au crayon, le maréchal Pétain, "chef de l’Etat français", porte des annotations qui vont toutes être intégrées dans le statut définitif adopté le 3 octobre et promulgué au Journal Officiel le 18 octobre.

Ce document comprenant cinq pages dactylographiées a été divulgué en 2010 par un donateur anonyme puis authentifié.

1) Les mesures antisémites du maréchal Pétain

Le 1er octobre 1940, le Conseil des ministres réuni à Vichy travaille sur le futur statut discriminatoire à imposer aux juifs. Un projet très antisémite sert de base à la discussion.

Philippe Pétain modifie de sa main plusieurs points fondamentaux, durcissant considérablement la répression des juifs :

- les juifs se trouvent exclus totalement des métiers de la justice

- les juifs se voient interdire la présence dans « toute assemblée issue de l’élection »

- les juifs ne peuvent plus exercer la fonction d’« inspecteur des colonies »

- « Tous les membres du corps enseignant » sont concernés par le bannissement des juifs alors que les rédacteurs du statut avaient prévu cette interdiction pour les recteurs, inspecteurs, proviseurs et directeurs d’établissements primaires et secondaires.

- Le projet initial comprenait une exception : « être descendant de juifs nés français ou naturalisés avant 1860 ». Pétain biffe cette phrase.

- Pétain modifie aussi l’ordre des articles

- Pétain ajoute enfin la demande que « les motifs qui les justifient » soient publiés au Journal officiel.

2) Loi du 3 octobre 1940 portant statut des juifs

Pour accéder au texte de cette partie 2, cliquer sur le titre 2 ci-dessus.

3) Pétain fasciste et antisémite

La découverte du document issu du Conseil des ministres du 1er octobre 1940 contribue à clarifier une question décisive.

Il n’a pas été imposé par l’Allemagne nazie.

Il n’a pas été imposé à Pétain par l’aile ouvertement fasciste de son gouvernement.

Il n’a pas été élaboré dans le dos d’un Pétain diminué par l’âge (84 ans).

Au contraire, c’est lui qui a durci le statut avec les conséquences génocidaires que cela va avoir.

Le maréchal Pétain n’était ni manipulé ni sénile, et encore moins un « bouclier » des Français face aux nazis…

Parmi les réactions parues dans la presse sur ce sujet, on ne peut qu’être d’accord avec celles de Maître Klarsfeld

- "La découverte de ce projet est fondamentale. Il s’agit d’un document établissant le rôle déterminant de Pétain dans la rédaction de ce statut et dans le sens le plus agressif, révélant ainsi le profond antisémitisme" du chef de l’État français.

- "Le principal argument des défenseurs de Pétain était de dire qu’il avait protégé les juifs français. Cet argument tombe",

4) Pétain n’était pas seul. Toute la droite devrait faire un examen de conscience

En 1940, les parlementaires de droite ont donné, en connaissance de cause, les pleins pouvoirs au maréchal Pétain. Le fait que des députés de gauche aient agi de même ne modifie la gravité de leur décision.

10 juillet 1940 : 173 parlementaires de droite sur 174 installent légalement en France le fascisme traditionaliste de Pétain

5) Pétain, antisémite actif (Entretien avec l’historien Michel Dreyfus dans L’Humanité)

Michel Dreyfus. « L’idée que Pétain a tenté de sauver ce qu’il a pu est fausse »

La découverte de ce document 
et son contenu vous étonnent-ils  ?

Michel Dreyfus. La question de son origine qui reste à préciser se pose. Toutefois, les historiens trouvent toujours de nouveaux documents  : je ne suis donc pas étonné par cette découverte. Elle confirme ce que l’on savait déjà grâce à des témoignages, notamment celui de Paul Baudoin, l’ancien ministre des Affaires étrangères de Pétain. Ce texte est donc plutôt une confirmation qu’une découverte.

Faut-il rester prudent sur l’authentification de l’écriture 
de Pétain  ?

Michel Dreyfus. A priori, il n’y a aucune raison de la remettre en cause. Je crois savoir qu’une étude graphologique a été faite  : les précautions nécessaires ont donc été prises.

Que révèlent les annotations de Pétain sur ce document, concernant la politique d’exclusion de l’époque  ?

Michel Dreyfus. Les historiens savaient déjà, dans les grandes lignes, que Pétain a joué un rôle important dans la mise au point de cette loi d’exclusion. Mais ce document permet d’en savoir un peu plus. Et surtout il finit de remettre en cause l’idée selon laquelle Pétain aurait tenté de sauver ce qu’il a pu. C’est complètement faux, mais cette interprétation a longtemps persisté. Dans la France de Vichy publié en France en 1973, l’historien américain Robert Paxton montrait que Vichy était allé bien au-delà de ce que voulaient les Allemands  : ce livre qui a fait scandale à l’époque fait autorité aujourd’hui. Ce document constitue donc moins une révélation qu’une confirmation de la responsabilité de Vichy en matière de politique antijuive.

Par qui et pourquoi le rôle antisémite de Pétain a-t-il été si longtemps minimisé  ?

Michel Dreyfus. Il a fallu attendre 1995 pour que le président de la République reconnaisse le rôle de l’État sous Vichy. Pendant longtemps, on avait envisagé Vichy comme une sorte de coupure dans l’histoire nationale, comme le fait d’une poignée de mauvais Français ayant dérapé et on refusait de reconnaître la responsabilité de l’État. Pourtant, il y a bel et bien eu un appareil d’État qui a mis en œuvre cette politique d’exclusion. Mais il était trop difficile de reconnaître le rôle de l’État français, et plus aisé de mettre en cause quelques fascistes, peu représentatifs. Une analogie peut être faite avec la responsabilité de la France dans la colonisation et la guerre d’Algérie, responsabilité qui a également mis beaucoup de temps à être reconnue.

Quelle portée peut avoir ce document pour les historiens et les citoyens  ?

Michel Dreyfus. Pour les historiens, il n’apprend pas des choses extraordinaires. Comme je l’ai dit, il a fallu du temps en France pour reconnaître le rôle de Vichy, mais, depuis, mes confrères, notamment ceux de l’Institut d’histoire du temps présent (CNRS), ont beaucoup travaillé sur cette période. Je pense en revanche que la médiatisation de ce document est importante à l’égard de l’opinion publique. Elle lui permet de constater concrètement le rôle de Pétain sous Vichy  : il a durci, puis signé ce texte. Car, entre la production scientifique et la connaissance du grand public, il peut y avoir un certain délai, un décalage. La publication de ce document peut donc permettre de mieux illustrer le rôle de Vichy dans l’antisémitisme des années 1940-1944.

(1) Historien, directeur de recherche au CNRS (Centre d’histoire sociale de l’université Paris-I), auteur de l’Antisémitisme à gauche. Histoire d’un paradoxe de 1830 à nos jours. 
Éditions La Découverte, 346 pages, 2009.

Entretien réalisé 
par Anna Musso

3) Robert Paxton : « Une découverte majeure » sur Pétain et Vichy

Par Pascal Riché, Rue89 le 4 octobre 2010

Dans une interview à Rue89, l’historien américain Robert Paxton, auteur de « La France de Vichy » (1973) et de « Vichy et les Juifs » (1981), fait part de sa surprise au sujet du document exhumé par Serge Klarsfeld -l’une des premières versions du Statut des juifs de 1940, annotée par Philippe Pétain lui-même.

Ce document montre que le chef de l’Etat français avait exigé un durcissement de ce texte qui définissait ce qu’était un juif et dressait la liste des professions devant lui être interdites.

Selon Paxton, si l’authenticité du texte est confirmée, il s’agit d’une découverte « majeure », qui remet en cause l’image d’un maréchal « indifférent » aux initiatives antisémites de ses ministres.

Rue89 : Ce document représente-t-il une découverte historique importante ?

Robert Paxton : « C’est une découverte très importante, une découverte qui change le regard sur cette période.

Les gens me demandent souvent si j’ai eu vent de nouvelles révélations sur la période de Vichy, et je leur réponds généralement que ce n’est pas le cas. Là, on tient une révélation. Pétain ne s’affichait pas comme antisémite en public, dans ses discours.

La plupart des historiens, et c’était aussi mon cas, pensaient jusque-là que Pétain faisait preuve, sur la question du traitement des juifs, d’indifférence, qu’il laissait les antisémites radicaux de son entourage préparer les mesures. Pétain, pensait-on, n’était pas lui-même directement actif.

Si son authenticité est validée, ce document montre, pour la première fois, que Pétain était lui-même engagé dans la préparation du statut des juifs, et qu’il a même insisté pour le rendre plus sévère encore. C’est un vrai changement. »

Pourtant, dès 1948, Paul Baudoin, secrétaire d’Etat à la présidence du Conseil et ancien ministre, avait raconté dans ses mémoires que Pétain, lors d’un conseil des ministres, avait durci le texte : « Le statut a été étudié pendant deux heures, c’est le Maréchal qui se montre le plus sévère : “Pas un juif dans la justice, pas un juif dans l’enseignement” », écrit-il. Vous même avez évoqué ce témoignage dans « Vichy et les Juifs »…

« C’est vrai, mais nous étions restés assez sceptiques vis-à-vis de ce témoignage isolé. Les historiens sont très prudents sur les faits qui sont rapportés dans les mémoires écrits juste après la guerre.

Aujourd’hui, on est en présence d’un document qui confirme exactement le récit de Paul Baudoin. Il faudra évidemment l’étudier soigneusement pour être sûr de son authenticité, non seulement par des analyses graphologiques, mais aussi par l’étude du papier utilisé. »

Comment expliquez-vous que ce document ait été caché pendant des décennies, conservé dans des mains privées -c’est un donateur anonyme qui l’a confié au Mémorial de la Shoah- ?

« C’est pour moi une autre surprise. En principe, les archives sont très bien tenues, et ce document aurait dû y figurer.

On peut faire des hypothèses : par exemple, il a pu être retiré par quelqu’un qui voulait protéger le maréchal Pétain, au moment où le vent tournait, à la fin de la guerre. Mais c’est une pure conjecture… »

Comment expliquez-vous que Pétain ait insisté pour durcir le statut des juifs ?

« Ce document nous apprend que Pétain a insisté pour que les juifs soient exclus de l’enseignement et des professions judiciaires.

Pour ce qui est de l’enseignement, je pense que cela vient de sa détestation des instituteurs, qu’il a mainte fois exprimée. Dès les années 30, il fustigeait les instituteurs, coupables selon lui d’être pacifistes et d’affaiblir le moral de la nation, la nécessité de la discipline, de l’obéissance… »

Lorsque vous avez publié « La France de Vichy », cela a été un choc en France. Avez-vous l’impression que l’histoire de cette période est désormais correctement traitée en France ?

« Je suis très favorablement impressionné par les travaux des historiens français sur cette période depuis une vingtaine d’année. Les livres publiés sont très sérieux et précis.

Mais ce savoir ne passe pas forcément dans l’opinion. De même que les Américains rechignent à lire des livres sur l’esclavage ou le traitement des indiens, de nombreux Français préfèrent ne pas entendre cette partie de leur histoire. »


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