Du 6 au 12 février 1934, la France ouvrière et républicaine stoppe le fascisme

dimanche 28 mai 2017.
 

1) La force du fascisme français dans les années 1930

La droite française du 19ème siècle naît jumelle du pré-fascisme (Bonald, de Maistre...). Cette tradition génère dans les années 1920 et 1930 un foisonnement de groupes d’extrême droite irriguant largement l’électorat de droite et le milieu catholique pratiquant. Exemple : Le 14 février 1933, La Croix affirme "Si Hitler se lève contre le communisme et manifeste l’intention de le supprimer... c’est là un projet qui ne peut qu’entraîner l’approbation générale."

Des historiens réputés comme William Irvine constatent que la compatibilité entre droite parlementaire, libéralisme et fascisme est particulièrement forte en France de 1932 à 1936.

En 1932, le Cartel des Gauches (radicaux, socialistes) remporte les législatives ; aussi, la droite comme le patronat, imitant les cas allemands et italiens poussent au feu des groupes paramilitaires fascistes antisémites, xénophobes, antiparlementaires, violemment opposés à la gauche et à la franc-maçonnerie.

Les 200 familles, le fascisme et la violence dans les années 1930

La CAGOULE, organisation fasciste française

Le patronat français, allié de la Cagoule, organisation fasciste et terroriste

Quatre ligues liées à la droite forment de véritables organisations de masse :

* Solidarité française (180000 membres dont 60000 à Paris) financée en particulier par le grand patron de la parfumerie François Coty

* Croix de Feu devenus ensuite Parti Social Français (100000 membres dont 21000 à Paris)

* Jeunesses Patriotes (90000 membres dont 6400 à Paris). Elles se sont crées avec le soutien financier d’une partie du patronat (Taittinger...), en utilisant le salut fasciste aux cris de Dictature ! Dictature ! et ont regroupé 76 députés de la droite traditionnelle.

* Action Française (60000 membres dont 8300 à Paris)

Parmi les organisations de masse construites autour d’une idéologie proche du franquisme, je signalerai aussi la Fédération Nationale catholique du Général de Castelnau.

La puissance de ces organisations est multipliée par le fait que le patronat maîtrise les grands journaux, plus tard collaborateurs, comme Gringoire (hebdomadaire tiré à 965000 exemplaires en 1936), Candide, Je suis partout... sans compter bien des bulletins de l’Eglise catholique.

Plusieurs éléments majeurs créent dans ces années 1930 un contexte favorable aux groupes fascistes et fascisants :

* les suites de la crise économique de 1929. A partir de 1932, les conséquences sont importantes en France : chômage, recul de la demande et de la production industrielle, baisse des salaires, fuite des capitaux, diminution des rentrées fiscales, déficit budgétaire...

* la poussée du fascisme en Europe

* confronté à des difficultés budgétaires et institutionnelles le parti radical, coeur du système politique de la 3ème république, flotte, connaît une valse des ministères. Le gouvernement Camille Chautemps (novembre 1933 janvier 1934) démissionne suite à "l’affaire Stavisky", de peu d’importance, mais montée en épingle par la presse au service du patronat et de la droite. Le gouvernement Daladier, plus marqué à gauche, doit être investi par la Chambre des députés le 6 février ; droite, extrême droite et grands journaux font monter la pression pour l’empêcher.

2) Le 6 février 1934, les organisations fascistes françaises, liées à la droite parlementaire attaquent l’Assemblée nationale

Du 9 janvier au 6 février 1934, les ligues occupent de plus en plus la rue (ratissages au Quartier latin, treize grandes manifestations, rassemblements paramilitaires...) et structurent de mieux en mieux leurs groupes de choc (Camelots du roi de l’Action française, Groupes mobiles de la Ligue des Patriotes, Dispos des Croix de Feu...). Ils créent une ambiance presque permanente d’échauffourées à proximité ou aux environs de la Chambre des députés. Parmi les organisateurs, notons par exemple l’Association des décorés au péril de leur vie.

La grande presse relaie la campagne haineuse des groupes fascistes. Le 5 février, Le Figaro s’élève contre la "dictature des partis révolutionnaires", contre " la tyrannie du sectarisme et de l’immoralité". Au matin du 6 février, le ton monte encore dans La Croix comme dans L’Ami du peuple "Le pays est en danger..."

Finalement, toutes les forces fascistes et de la droite dure se retrouvent pour la grande manifestation du 6 février Place de la Concorde, en face du Palais Bourbon. Sont évidemment présentes :

* la Ligue des contribuables, créée en 1928, qui se situe sur le terrain économiquement libéral et politiquement fascisant.

* l’Union Nationale des Combattants (900000 adhérents), liée à la droite.

* les 4 ligues dont nous venons de parler : Solidarité française, Croix de Feu, Jeunesses Patriotes, Action Française

* les groupes plus petits se revendiquant clairement du fascisme

Notons l’importance de la campagne contre l’impôt dans la mobilisation pour le 6 février 1934. "A bas les voleurs !" titre l’Action Française qui veut "diminuer le poids de la fiscalité". La puissante Ligue des contribuables mène campagne en février 34 sur le non paiement de l’impôt.

Il ne fait pas de doute que les financiers et dirigeants des ligues ont au moins voulu le 6 février imposer leur rapport de force face aux institutions républicaines, empêcher l’investiture de Daladier considéré comme allié de la SFIO, monter d’un cran dans leur stratégie de tension.

Les organisateurs se sont entendus sur des points de rassemblement différents d’où partent des cortèges autonomes et bien organisés, soit environ 40000 personnes décidées. Le choc principal entre une colonne d’environ 10000 manifestants et les gardes mobiles se déroule au pont sur la Seine séparant la Place de la Concorde de la Chambre des députés. Plusieurs autres défilés d’organisations distinctes assument un choc frontal avec les forces de l’ordre dans tout le quartier environnant.

Depuis 1934, la droite fait son possible pour minimiser les objectifs du 6 février, avec succès dans les manuels scolaires et sur internet. L’article de Wikipedia sur le "6 février 1634" affirme de façon surprenante "À l’appel du colonel de La Rocque, les Croix-de-feu se dispersent rapidement." Or, ce jour-là, La Rocque lui-même dirige ses troupes, remarquablement organisées, à partir d’un Quartier général secret avec l’aide de messagers. Vu le déploiement de la police sur les ponts proches de la Chambre des députés, il fait passer la Seine à ses militants plus loin pour marcher en deux colonnes depuis la rive gauche vers le Palais Bourbon par la Rue de Bourgogne et la Rue Saint Dominique. Des activistes des Croix de Feu sont les seuls à atteindre ce soir-là les grilles de la Chambre des députés fort tard dans la nuit.

Deux lignes après avoir absous les Croix de feu, l’article de Wikipedia stipule justement " Des milliers de militants en armes tentent de marcher sur le Palais Bourbon. La gendarmerie mobile tire. Les affrontements se prolongent pendant la nuit. Quinze manifestants et un policier sont tués. On compte 1435 blessés." Une telle description situe le 6 février entre le coup d’état et l’émeute en armes dirigée vers le coeur du pouvoir.

Quelle a été l’attitude des députés de la droite parlementaire "modérée" et "républicaine" durant ces affrontements ? Ils ont multiplié les interventions pour faire durer la séance afin de permettre aux colonnes fascistes de se former puis d’approcher la Chambre.

3) Léon Blum et le Parti socialiste SFIO le 6 février 1934

Léon Blum, dirigeant du Parti socialiste SFIO, n’est pas mon modèle, loin de là. Je connais ses responsabilités dans le refus de l’unité face au fascisme. En 1932 1933 par exemple, au moment où se joue l’arrivée au pouvoir d’Hitler et où commence le génocide de la gauche allemande, de grands intellectuels comme Henri Barbusse, Romain Rolland, Paul Langevin, Albert Camus... animent le Comité Amsterdam Pleyel contre la guerre et le fascisme. Beaucoup d’adhérents socialistes le rejoignent dont 141 sections et 3 fédérations (Ariège, Côtes du Nord, Landes) ; ils sont tous blâmés puis sanctionnés par la direction de la SFIO. L’Action Socialiste, courant national, membre du Comité, est exclu du parti...

Il n’empêche que Léon Blum a compris dans le moment crucial entre le 6 et le 12 février 1934 la nécessité d’unité et d’une certaine détermination. De plus, son témoignage constitue un apport exceptionnel sur ces journées où la France pouvait virer vers le fascisme.

Dans cette soirée du 6 février, au moment où les troupes de choc des ligues factieuses attaquent le Parlement défendu par la garde mobile (avec des ordres assez fermes de Daladier, radical de gauche, chef du gouvernement), Blum monte à la tribune de l’Assemblée pour lancer un avertissement : si le gouvernement ne stoppe pas les fascistes, « nous lancerons un appel aux masses ouvrières et paysannes ».

Vincent Auriol témoignera de cette soirée et du dirigeant de la SFIO " Ceux qui assistèrent à cette affreuse et mémorable séance parlementaire... n’ont pas perdu le souvenir de son calme au milieu d’une Chambre affolée, face à l’émeute du dehors, sa volonté d’y tenir tête et de faire respecter la souveraineté populaire".

L’action de Blum présente plusieurs qualités et pose plusieurs questions aux militants anticapitalistes attachés à une réflexion théorique construite :

* Dès le 3 février, Blum a mis pour condition d’un soutien sans participation de la SFIO à un gouvernement radical-socialiste de Daladier, la révocation du préfet de police de Paris, Jean Chiappe, dont les sympathies pour les ligues factieuses pourraient avoir des conséquences graves à court terme (il est lié à l’Action française ; son gendre est directeur de l’infâme Gringoire...). Daladier accepte et propose à celui-ci une promotion comme résident général au Maroc. Chiappe refuse, est révoqué, pousse à la mobilisation du 6 mais sans l’arme d’être le préfet de police ( élu député en 1936, il votera en 1940 les pleins pouvoirs à Pétain qui lui donnera une responsabilité importante).

* Au moment où l’extrême droite tente une sorte de coup d’Etat ce 6 février 1934, Blum continue à soutenir l’investiture du gouvernement Daladier composé presque uniquement de radicaux socialistes, sans participation socialiste. "Le vote que (notre Groupe) va émettre en faveur du Gouvernement Daladier n’est pas un vote de confiance. C’est un vote de combat." La fermeté de Daladier ce soir-là et dans la nuit s’explique à mon avis par le projet gouvernemental conjoncturel partagé avec les socialistes.

* Blum comprend aussi que derrière le coup de force des groupes de choc de l’extrême droite se trouvent les partis de la droite traditionnelle. Il l’affirme hautement " Les partis de réaction, vaincus il y a deux ans et qui ont cherché leur revanche tour à tour dans la panique financière et dans la panique morale, tentent aujourd’hui le coup de force."

• Blum comprend enfin que la démagogie dans le sens du poil des anciens combattants cache le but essentiel du fascisme et de la droite dans quelque pays que ce soit : laminer les droits civiques et sociaux des travailleurs pour mieux protéger les profits des capitalistes « Ce n’est même plus la dissolution que visent les réactionnaires, c’est la main mise brutale sur les libertés publiques que le peuple des travailleurs a conquises, qu’il a payées de son sang, qui sont son bien, qui restent le gage de son affranchissement final ».

• En un moment où se joue le rapport de forces face au fascisme déjà vainqueur en Italie, au Portugal, en Allemagne, bientôt en Espagne… Blum sait mettre le gouvernement en place devant ses responsabilités sans le rejeter avec les factieux « Si le gouvernement mène la lutte avec assez d’énergie, avec assez de foi dans la volonté populaire, il peut compter sur nous »

• Surtout, Blum annonce sa détermination à en appeler à la levée en masse des ouvriers, paysans et tous les républicains pour stopper les dangereux énergumènes du 6 février. Si le gouvernement « manque à son devoir, c’est nous qui dans le pays tout entier, lancerons l’appel aux forces républicaines en même temps qu’aux masses ouvrières et paysannes ».

4) Suite aux manifestations de rue violentes de l’extrême droite ce 6 février, le gouvernement Daladier démissionne

"Dans la nuit, Daladier prend les premières mesures pour obtenir le rétablissement de l’ordre public (il envisage notamment d’instaurer l’état de siège). Mais le lendemain, ses consignes sont peu suivies par la justice et la police. De plus, il enregistre la défection de la plupart de ses ministres et de son parti. Il se résout finalement à démissionner. C’est la première fois qu’un gouvernement doit démissionner sous la pression de la rue."

Cette citation extraite de l’article de Wikipedia sur le 6 février 1934 résume bien la situation. Cependant, elle ne signale pas les pressions de l’armée et du patronat sur le président du conseil. Or, cela a dû peser lourd dans la démission de celui-ci qui transforme les manifestations du 6 en une victoire politique amenant les conservateurs au pouvoir.

L’intervention du député socialiste de la Creuse Albert Rivière analyse assez bien cet acte à la tribune de l’Assemblée "Il est un fait brutal, et qui, dans les annales de la République, apparaîtra particulièrement grave. C’est que la Chambre a capitulé devant l’émeute, c’est que le Gouvernement, fort d’une majorité de plus de cent voix, n’a pas résisté à la pression de 50000 manifestants... On a donné un exemple au pays. On lui a montré que la force ... dans notre pays tout au moins, a retrouvé toute sa vertu. C’est un chemin que vous avez ouvert, Messieurs, d’autres pourront le suivre. Vous en garderez toute la responsabilité".

Les radicaux ont effectivement choisi après l’émeute du 6 février de faire tomber leur gouvernement radical orienté vers la gauche au profit d’une alliance avec la droite sous la direction de Gaston Doumergue, membre du Grand Orient. Seuls les trois groupes parlementaires "ouvriers" (Parti socialiste, Parti d’Unité prolétarienne, Parti communiste) votent contre cette investiture.

Dans les journées du 7 et du 8 février, Léon Blum reste en permanence dans les locaux du Populaire (journal de la SFIO) en compagnie de Jean Zyromsky et Marceau Pivert (dirigeants de la fédération socialiste de la Seine et animateurs nationaux de la gauche du parti)

La Commission Administrative Permanente de la SFIO se réunit. Elle décide sur leur proposition et contre les représentants du Secrétariat Général de préparer une manifestation publique.

« Il ne restait plus qu’à l’organiser. Nous voulions frapper fort et aussi frapper vite. Nous sentions que la réplique au défi fasciste devait être prompte, presque immédiate. Cela se passait dans la journée du 7 et du 8. Notre espoir était d’être prêts pour le 9".

5) Le Parti Communiste français durant les journées décisives du 6 au 9 février 1934

En 1934, le Parti Communiste est un parti révolutionnaire largement tourné vers la perspective de la prise du pouvoir. De plus, le Komintern (Internationale Communiste) poursuit depuis 1928 une période sectaire (vis à vis des socialistes) présentant des aspects gauchistes.

En ce début d’année 1934, le PCF paraît avoir théorisé le même type de stratégie que le PC allemand : Poussons à la crise et portons une alternative de gauche contre celle des fascistes.

Ainsi, la magnifique ARAC (Association Républicaine des Anciens Combattants) participe aux manifestations du 6 février à Paris, sous ses propres banderoles évidemment "contre le régime des profits et du scandale" (son cortège ne se dirige pas vers le Palais Bourbon).

Dans la soirée du 6, Thorez parle de "faillite des institutions parlementaires". Le discours qu’il doit prononcer devant la Chambre des députés au nom du Comité central ce même soir est parfaitement caractéristique de la ligne sectaire et suicidaire déjà appliquée en Allemagne " L’expérience internationale prouve qu’il n’y a pas de différence entre la démocratie bourgeoise et le fascisme. Ce sont deux formes de la dictature du capital... Entre la peste et le choléra, on ne choisit pas." (Thorez, Oeuvres, Tome VI, p.179-180)

Dans la nuit du 6 au 7 février les dirigeants socialistes de Paris nouent des contacts avec ceux du PCF. La Fédération socialiste de la Seine lance un appel aux "organisations du prolétariat afin qu’elles se tendent la main pour former une barricade infranchissable au péril fasciste." Elle est éconduite.

Le PCF se lance seul, le 9 février, dans une manifestation aux objectifs surprenants dans le contexte :

* "pour l’arrestation immédiate de Chiappe, des chefs de ligues fascistes et des fusilleurs Daladier et Frot

* pour la dissolution des ligues fascistes, de la Chambre,

* pour la représentation proportionnelle

* pour la défense des salaires et traiements"

Interdite, cette manifestation est réprimée très violemment par la police (4 morts et 200 blessés).

Qu’en dit Léon Blum ?

« L’attitude du Parti Communiste dans la journée (du 6) avait été plus qu’équivoque. L’Humanité du 7 avait flétri « Daladier le fusilleur ». Cependant, nous décidâmes que nos fédérations de la Seine et de la Seine et Oise lui feraient appel. Notre désir de provoquer la plus puissante concentration possible de forces populaires était tel que nous n’hésitâmes pas à tenter cette chance. D’ailleurs l’intérêt du Parti communiste n’était-il pas d’accepter ? La constitution en France d’un Etat pré-fasciste ou néo-fasciste ne représentait-elle pas une menace plus directe encore pour lui que pour nous ?

« La démarche fut faite. Elle se heurta à une fin de non-recevoir. Les communistes entendaient faire leur opération à eux, leur opération à eux seuls. Et ils lancèrent en effet dans les faubourgs du Nord et de l’Est de Paris l’étrange attaque de la soirée et de la nuit du 9 février qui reste encore, elle aussi, un des points obscurs de l’histoire de cette période…"

L’Humanité continue à dénoncer les socialistes comme responsables de la montée du fascisme : "Camarades ouvriers socialistes, votre parti a voté la confiance à Daladier. Puis vos chefs, Blum et Frossard, ont conseillé la démission de Daladier pour faire venir un gouvernement de "trêve des partis" contre la classe ouvrière... Le gouvernement sanglant Daladier Frot, soutenu par le Parti Socialiste a préparé la venue au pouvoir de l’Union Nationale. Il vient de lui céder la place. C’est ainsi que le Parti Radical et le Parti Socialiste font le lit du fascisme."

6) L’appel à la grève générale lancé par la CGT (à direction socialiste)

« Du côté de la vieille CGT, l’accueil fut tout autre. Lorsque nous allâmes rue Lafayette, rendre visite à ses dirigeants, nous nous sentîmes aussitôt en accord complet avec eux.

« Mais une difficulté d’ordre pratique se présentait : Nous proposions une démonstration publique aussi prochaine que possible, de préférence pour le 9… Le Bureau confédéral de la CGT avait déjà adopté le principe d’une grève générale de vingt quatre heures dont la préparation exigeait un certain délai, et dont la date ne pouvait être pratiquement fixée avant le 12.

« La résolution des délégués socialistes fut aussitôt prise. Nous déclarâmes à nos amis de la CGT, que malgré l’inconvénient du retard, nous renoncions à notre date et que nous nous rallions a la leur.

« Ce fut la détermination décisive, grève et manifestation se confondraient et se multiplieraient l’une par l’autre. Les grévistes deviendraient des manifestants et on ferait grève pour manifester

« La journée du 12 février était née. »

7) Blum va rencontrer le président Doumergue

« Mais comment allait réagir le gouvernement Doumergue (radical de droite) issu de cette insurrection fasciste (du 6 février) ? N’allait-il pas interdire notre manifestation ? Faudrait-il passer outre ? N’allions-nous pas au devant d’un choc sanglant entre la masse des manifestants et les forces gouvernementales ? J’offris de porter directement la question devant Gaston Doumergue…

« Sa décision n’était pas encore prise. J’obtins de lui - et je dois l’attester, sans trop de peine- qu’aucune interdiction ne nous serait opposée et que tout contact direct serait évité entre la foule et le service d’ordre. Ce qui le détermina, autant que j’en pus juger, ce fut notre résolution bien arrêtée qu’il sentit en nous de persévérer dans notre dessein coûte que coûte, et la crainte de marquer d’une touche sanglante son gouvernement naissant.

« Interdite ou non, la manifestation aurait eu lieu. Elle aurait été illégale, c’est entendu. On peut soutenir aussi, si l’on veut, que la grève générale ordonnée par la CGT était illégale. Mais nous ne nous placions pas, je l’avoue, sur le plan de la légalité.

« L’insurrection fasciste du 6 février avait attenté à la République. C’est pour défendre la république, pour préserver l’essence de la République que nous nous serions élevés, s’il l’avait fallu, au dessus de la loi républicaine. Sans nul trouble de conscience, nous aurions enfreint la loi écrite pour le salut de la liberté qui est la loi suprême…

« La journée du 12 février eut donc lieu. »

8) La manifestation du 12 février à Paris (témoignage de Léon Blum)

" Une foule immense se massa pour le cortège qui, de la porte de Vincennes, devait gagner la place de la Nation. Il défila sur le bas-côté gauche de la spacieuse avenue.

" A partir de la Rue des Pyrénées, un autre cortège, parallèle au nôtre, s’engagea sur le côté droit. C’étaient les ouvriers communistes convoqués par la CGTU. Il avançait en même temps que nous, séparé de nous par le large trottoir axial, portant les mêmes drapeaux et chantant les mêmes chants.

" En nous approchant de la place de la Nation, nous pûmes apercevoir dans l’avenue Daumesnil des masses profondes de cavalerie.

" Mais au même moment, venant de l’intérieur de Paris, déboucha sur la place une autre colonne qui se dirigeait à notre rencontre. C’était la manifestation communiste, décidée à la dernière minute, et convoquée à la même heure sur le même lieu... Marchant en sens inverse, les deux cortèges se rapprochaient rapidement. Bientôt les deux têtes allaient se heurter...

Je me vois encore marchant au premier rang, derrière les drapeaux des sections avec Jouhaux, Georges Buisson, André Le troquer, Zyromski, Marceau Pivert, Descourtieux, Rosenfeld, Mayeras, André Blumel, Maurice Paz... Comme la grève était générale et que les manifestations avaient été organisées dans toute la France, les élus socialistes avaient regagné leurs circonscriptions.

" Nous avancions. L’intervalle entre les deux têtes de colonne diminuait de seconde en seconde et la même anxiété nous gagnait tous. La rencontre serait-elle la collision ? Cette journée organisée pour la défense de la république allait-elle dégénérer en une lutte intestine entre deux fractions du peuple ouvrier de Paris ? Les régiments de cavalerie massés là-bas dans l’avenue Daumesnil étaient prêts à les mettre d’accord en leur faisant sentir à toutes deux, la pesée brutale de l’ordre.

" Les deux têtes de colonne sont maintenant face à face et de toutes parts jaillissent les mêmes cris. Des mêmes chants sont repris en choeur. Des mains se serrent. Les têtes de colonne se confondent. ce n’est pas la collision, c’est la fraternisation. Par une sorte de vague de fond, l’instinct populaire, la volonté populaire avaient imposé l’unité d’action des travailleurs organisés pour la défense de la république.

" L’étonnante journée s’achevait ainsi par la plus inattendue des victoires. Le peuple de Paris n’avait pas seulement montré sa force. Il avait dicté leur devoir aux formations politiques et syndicales qui se réclamaient de lui. La réponse à l’attentat fasciste était complète. La République était sauvée... Pour un peu plus de six ans."

Daniel Guérin, alors membre de la Gauche révolutionnaire raconte la même chose, en particulier l’Internationale chantée à tue-tête quelques secondes avant que les deux cortèges ne se choquent, et la joie de tous les manifestants devant l’unité retrouvée au moment où elle était devenue indispensable « Quant à chacun de nous, fétus de paille au milieu de cet océan, la confiance nous gonfle la poitrine. Enfin, pour la première fois, nous agissons ensemble. Nous venons de prouver que nous sommes capables de paralyser toute la vie du pays. Nous voilà enfin délivrés des complexes d’infériorité qui depuis si longtemps nous inhibaient. Nous découvrons que nous sommes forts ».

9) Le grand succès de la journée du 12 février 1934 en province

Aucune grève générale n’avait rassemblé jusqu’alors autant de grévistes en France (1 million). Aucune journée de mobilisation n’avait compté autant de manifestants et de loin. Les cortèges sont intelligemment convoqués en des lieux évocateurs de la défense de la République : Place de la République à Lyon, Champ-de-juillet à Limoges, Allées de la Liberté à Cannes...

"A la réaction parisienne du 6 février répond un mouvement provincial de défense de la république beaucoup plus efficace" (Fabre-Luce, extrême droite)

" Spontanément à Lille, Marseille, Nancy, Nantes, Nevers, Saint Nazaire, Toulouse, Grenoble... des masses se groupent d’elles-mêmes, mues par un seul réflexe de conservation." (Daniel Ligou, Histoire du socialisme en France).

"Le 12 février, la province se dresse massivement contre les fauteurs d’émeutes qu’elle assimile aux "blancs", contre-révolutionnaires, ennemis de toujours en mobilisant les souvenirs... La riposte s’ancre donc dans de vieux réflexes républicains cimentant l’électorat de gauche, communiste compris, plus profondément que dans la capitale. Elle s’opère dans une unité souvent totale et, dans de nombreux cas, préalablement négociée." (Danielle Tartakowski, Le Front populaire La vie est à nous)

" Alors que la CGT ne prévoyait pas de manifestations, il y en eut un peu partout en France. C’est une chose surprenante de voir dans toutes les petites villes les gens descendre dans la rue pour répondre au 6 février. Voici, à titre d’exemple, les manifestations de la Charente-Inférieure d’après les rapports du préfet : elles ont eu lieu à La Palisse, Royan, Rochefort, St Jean d’Angély, Saintes où l’on compte 1500 manifestants et La Rochelle où l’on en compte 3000 (les organisations syndicales et politiques avancent des chiffres beaucoup plus élevés). Voici le Jura, d’après la même source : 2000 manifestants à Saint Claude, ville de 11000 habitants, 1000 à Dôle, manifestations à Lons-le-Saunier, Morez, Arbois, Mouchard. Dans les grandes villes, c’est un spectacle beaucoup plus impressionnant : 15000 manifestants à Grenoble, 25000 à Toulouse, 8000 à limoges, 20000 à Bordeaux... A Tulle, 5000 manifestants le 11 février, 2500 le 12..." (Cent ans d’esprit républicain, Nouvelle librairie de France, 1964)

10) Le 12 février constitue l’acte de naissance du Front populaire

A Grenoble, se crée un Comité de Vigilance des travailleurs "prêt, s’il le faut, à devenir un Comité révolutionnaire". Dans le Haut Rhin, l’unité PC et SFIO, CGT et CGTU crée une dynamique considérable pour ce département.

Le rassemblement antifasciste du 12 février en France va avoir une conséquence inattendue au niveau mondial : les 19 février et 12 mars, l’Internationale Ouvrière Socialiste et l’Internationale Communiste lancent ensemble un appel "aux travailleurs du monde entier".

Sur l’élan du 12 février, se crée le Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes avec pour cofondateurs trois universitaires renommés : Paul Langevin (communiste), Paul Rivet (socialiste), Emile-Auguste Chartier dit Alain (radical). Le 5 mars, ils publient un manifeste "Unis, par dessus toute divergence, devant le spectacle des émeutes fascistes de Paris et de la résistance populaire qui, seule, leur a fait face, nous venons déclarer à tous les travailleurs, nos camarades, notre résolution de lutter avec eux pour sauver contre une dictature fasciste ce que le peuple a conquis de droits et de libertés publiques... La colère que soulèvent les scandales de l’argent, nous ne la laisserons pas détourner par les banques, les trusts, les marchands de canon, contre la République - contre la vraie République qui est le peuple travaillant, souffrant, pensant et agissant pour son émancipation."

Les adhésions affluent à ce Comité de Vigilance 35000 en juillet 1934. Pourtant, le PCF comme la SFIO, restent prudents sinon hostiles à cette association qu’ils ressentent comme une manoeuvre à l’encontre de leurs partis. En fait, il est probable que certains fondateurs aient voulu ainsi faire pression pour l’unité .

La politique des gouvernement Doumergue Laval s’avère particulièrement réactionnaire en matière financière et économique (déflation), en matière de salaires et de révocation de fonctionnaires pour fait de grève... Face à une telle politique, l’union va avoir tendance à se renforcer entre CGT et CGTU, entre PCF et SFIO.

Le 27 juin 1934, le PCF réunit sa conférence nationale à Ivry qui décide d’une orientation unitaire en direction du Parti Socialiste.

Le 27 juillet 1934, le Pacte d’unité d’action socialiste communiste est signé.

La grande journée de mobilisation du 14 juillet 1935 va prolonger, renforcer encore l’impact du 12 février 1934.

Ballottés par les évènements, les députés radicaux vont à l’approche des élections législatives de 1936, annoncées comme une victoire de la gauche, en revenir à un gouvernement radical orienté à "gauche" ; ce sera le gouvernement Sarraut qui fera par exemple voter le pacte franco-soviétique.

Le 13 février 1936, Léon Blum, victime d’un attentat de la part de l’extrême droite, est grièvement blessé. Sarraut ordonne alors la dissolution des Ligues d’extrême droite et de l’Action française.

Enfin, le 3 mai 1936, le Front populaire gagne les élections législatives.

Jacques Serieys le 17 juin 2007

Complété le 31 mai 2010


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