Causes de la Première Guerre Mondiale : capitalisme, nationalisme et responsabilité des Etats

jeudi 5 octobre 2017.
 

Plan :

1) Un conflit mondial terrible

2) Comment expliquer une guerre aussi inhumaine, aussi générale ?

3) Le choc des impérialismes

4) Antagonismes et buts de guerre des belligérants

5) Le choc des nations et des nationalismes

6) La responsabilité des différents Etats dans le déclenchement de la guerre : exemple de l’Autriche-Hongrie

Conclusion

1) Un conflit mondial terrible

1a) Déclenchement

-28 juillet 1914 L’Autriche Hongrie déclare la guerre à la Serbie et commence à l’envahir. La Russie, alliée des Serbes, débute la mobilisation de ses forces.

- 1er août 1914 L’Allemagne, alliée de l’Autriche, déclare la guerre à la Russie. La France, alliée de la Russie, décrète la mobilisation générale.

- 3 août : L’Allemagne déclare la guerre à la France.

- 4 août : L’Allemagne envahit la Belgique. Le Royaume Uni déclare la guerre à l’Allemagne ...

Il est indispensable d’analyser les causes de cette 1ère guerre mondiale tant elle va influer sur le cours de l’histoire mondiale.

1b) Boucherie !

Le mot n’est pas trop fort. Des millions d’Européens peuvent encore témoigner des récits de leurs pères et grands pères, voisins, amis.

Sur le déroulement de la guerre vécue par les poilus, je ne dirai rien de plus que la lettre d’Henri Barbusse, en date du 15 octobre 1915 :

- " Le ravin et les talus qui s’étendent sur plusieurs kilomètres ne sont plus qu’une vaste nécropole. Partout, des cadavres momifiés, squelettiques, réduits à l’état de petits tas mêlés de boue rougeâtre... parfois un pied ou bien un morceau d’étoffe émergent çà et là et indiquent un cadavre. Il y en a des quantités formidables... On voit une face à la Ramsès qui émerge d’un sac haché, recroquevillé dessous, des tibias, des fémurs, des os des mains ou des pieds serrés comme des osselets... Ce ne sont plus des cadavres mais des amas d’ordures désséchés... affreusement mutilés, la figure gonflée, noire comme une tête de nègre, la chair tuméfiée pleine d’insectes et de vers ramassés en tas..." Les récits allemands, russes, anglais, autrichiens... sont identiques.

La guerre s’éternisant, des armes de plus en plus destructrices sont utilisées. Tel est le cas des nuages de gaz :

" Avec la vague, la mort nous a enveloppés, elle a imprégné nos vêtements et nos couvertures, elle a tué autour de nous tout ce qui vivait, tout ce qui respirait. Les petits oiseuax sont tombés dans les boyaux de tranchée, les chats et les chiens, nos compagnons d’infortune, se sont étendus à nos pieds et ne se sont plus réveillés. Nous avions tout vu : les mines, les obus, les lacrymogènes, le bouleversement des bois, les noirs déchirements des mines tombant par quatre, les blessures les plus affreuses et les avalanches de fer les plus meurtrières, mais tout cela n’est pas comparable à ce brouillard qui, pendant des heures longues comme des siècles, a voilé à nos yeux l’éclat du soleil, la lumière du jour, la blanche pureté de la neige" (Le Filon, 20 mars 1917).

1c) Dire la souffrance mais aussi comprendre l’histoire

Durant une grande partie du 20ème siècle, la majorité des publications concernant la guerre de 14 étaient des "livres de guerre". Aussi, ils insistaient par exemple sur le Plan Schlieffen, la prise des forts de Liège, la bataille de l’Ourcq et les marais de Saint- Gond, la course à la mer, la Somme, Verdun, Craonne, Joffre et French, Foch et Pétain... Ils participaient d’ une vision militariste, nationaliste et impérialiste de l’histoire.

Depuis une vingtaine d’années, ce sont plutôt les témoignages qui sont mis en avant, témoignage de la souffrance, du froid, des mauvaises conditions sanitaires, de l’inhumanité de la guerre de tranchées... Cette approche rappelle la forme donnée au "devoir de mémoire" concernant le nazisme et la Seconde guerre mondiale. Cela participe d’une vision plus humaniste mais essentiellement moralisante de l’histoire, ne donnant pas une priorité à l’ analyse du contexte, des causes et des conséquences.

La prise en compte de la façon dont des humains eux-mêmes ont vécu l’histoire est évidemment un élément central dans le croisement des sources pour approcher au mieux la connaissance d’une époque. Mais cela ne doit pas aller jusqu’à déshistoriciser l’histoire.

La description des sacrifices par une exposition chaque automne dans chaque préfecture, par un grand film chaque année ( La chambre des officiers, Joyeux Noël...) ne remplace pas une question :

- Pourquoi ? Quelles sont les causes de telles boucheries ?

1d) Dégager les vraies causes

Pourquoi chercher les responsabilités de la guerre dans le seul dédale des relations diplomatiques durant le mois de juillet 1914 alors que, par exemple, le deux affiches de la mobilisation française ( placardées sur les murs de l’ensemble des communes de France le 1er août 1914) celle de la mobilisation générale des hommes et celle de la réquisition des chevaux, juments, ânes et mulets avaient été imprimées en 1904, dix ans auparavant, ménageant juste un blanc pour l’inscription de la date fatidique.

2) Comment expliquer une guerre aussi inhumaine, aussi générale ?

2a) La nature humaine ?

" Le fait est que les hommes dans leur grande majorité sont prêts à considérer, du moins en certaines circonstances, que le recours aux armes est une démarche légitime. Ce peut être le désir d’enrichir sa communauté et d’exalter son amour-propre... Ces considérations nous rappellent que la guerre est dans la nature humaine" (Robin Prior et Trevor Wilson ; Atlas des guerres ; La Première Guerre mondiale). Je comprends qu’un professeur d’Académie militaire fasse de la guerre une essence de la nature humaine. Mais, est-ce qu’en 1914 "les hommes dans leur grande majorité" ont fait délibérément le choix de la guerre ? Ayant beaucoup vécu enfant dans le monde des anciens combattants de 14, je suis en accord avec le récit de mon père ( Le chant des rivières) : " Le 1er août 1914, jour d’une grande foire à Entraygues, le tocsin sonna à trois heures de l’après-midi. Dès les premiers sons de cloche tout le monde comprit. Madame Marc passait en ce moment sur le trottoir où ma mère tenait une mercerie. Cette pauvre femme tomba évanouie. Pressentiment...? Peut-être. Son mari ne revint jamais... Cinq minutes après, le champ de foire était vide. Le silence, plus un bruit dans les cabarets... A la campagne, surpris à l’époque des grands travaux, les gens restaient comme assommés. Ce n’est que dans les casernes..."

2b) L’engrenage des alliances ?

Ce fait-là, souvent mis en avant dans les manuels scolaires, ne constitue pas vraiment une cause. Depuis 1880, chaque "Etat" :

- avait choisi une alliance en fonction de ses intérêts ;

- avait maintenu ou pas cette alliance fonction de ses intérêts ( la diplomatie anglaise est essentiellement dirigée contre la France dans les années 1890 avant de s’allier à elle)

- a fait jouer ou pas ses alliances en 1914, fonction de ses intérêts ( l’Italie, alliée de l’Allemagne et de l’Autriche Hongrie jusqu’en 1914 n’entre pas en guerre avec elles puis s’allie à la France et à la Grande Bretagne).

De plus, même si ces alliances ont joué un rôle, reste à expliquer le pourquoi de celles-ci. De plus, des personnalités, des gouvernements ont concrètement pesé en faveur de la guerre et de l’engrenage des alliances. Ainsi, le 20 mai 1914, le chef d’état-major général allemand Moltke demande à la Wilhemstrasse de faire des préparatifs politico-militaires en vue d’une guerre préventive contre la Russie et la France. Ainsi, l’état-major autrichien voulait la guerre. Ainsi, à mon avis, le Royaume-Uni attendait la bonne occasion pour affaiblir l’Allemagne. Ainsi, le président de la République française Raymond Poincaré a largement pesé en faveur de la guerre au moment décisif fin juillet ; or, il s’agit d’une grande personnalité de la droite et du capitalisme français du 20ème siècle.

Je vais revenir dans ma 3ème partie sur le fait que la construction des alliances depuis 1877 s’explique par les intérêts capitalistes contradictoires des grandes puissances.

c) Un hasard malencontreux ?

Quiconque parcourt les ouvrages spécialisés récents peut constater la vogue d’une méthode importée des Etats Unis pour qui l’histoire et même ses conflits majeurs naissent essentiellement de la conjonction accidentelle d’évènements fortuits. A.J.P. Taylor en est l’exemple type lorsqu’il explique la Guerre de 14-18 comme l’aboutissement d’une succession de facteurs secondaires : hasards, incidents, manoeuvres diplomatiques manquées, déclaration de guerre visant plus à intimider qu’à provoquer le conflit, plans de mobilisation soumis aux horaires de chemin de fer" pris pour une attaque en règle... De telles "explications" nécessitent d’empiler des centaines de pages de faits décousus pour ne donner, en fin de compte, aucune cohérence causale.

La méthode "américaine" non causaliste, pèse parmi les historiens français des 20 dernières années :

- "Plus un évènement est lourd de conséquences, moins il est possible de le penser du point de vue de ses causes" ( François Furet)

- " La question des causes de la guerre de 1914 est d’une extrême complexité et, dans une large mesure, il reste une part de mystère dans la manière dont les puissances européennes se sont laissées glisser vers la catastrophe" ( Stéphane Audouin et Annette Becker dans " La Grande guerre" chez Gallimard).

d) L’attentat de Sarajevo

Le type d’"explications" ci-dessus domine aujourd’hui dans les manuels scolaires ; aussi, l’assassinat à Sarajevo de l’archiduc héritier d’Autriche a bon dos alors que la Triple-Alliance autour de Berlin date de 1882 et la Triple-Entente (France, Royaume-Uni, Russie de 1907). Comme si un évènement mineur pouvait déclencher une guerre mondiale sans raisons plus profondes. D’ailleurs, plusieurs personnalités politiques autrichiennes avaient expliqué dès 1919 comment cet assassinat avait été un prétexte.

e) Le choix de la guerre par des régimes autocratiques confrontés aux mouvements sociaux et démocratiques

Ce choix d’une "bonne guerre" pour rassembler la "nation" autour de son "sauveur" ne fait pas de doute pour de nombreuses personnalités proches du pouvoir, à Vienne et à Moscou en particulier. La Russie par exemple est secouée en juin et juillet 1914 par des grèves générales massives, y compris dans la capitale Saint Petersbourg.

f) Comprendre le contexte socio-historique pour mieux cerner les causes de la guerre

Quelles sont les caractéristiques principales de la période 1900-1914 ?

- phase de développement économique très rapide alors que les institutions politiques, certaines encore empreintes de vestiges du mode de production féodal, ne s’adaptent pas aussi vite.

- phase de formation de nations. Les classes sociales favorisées détournent le mécontentement des couches populaires par l’exaspération du nationalisme. Dans ce processus apparaissent les courants militaristes préfascistes en Allemagne, Italie, France, Autriche... dont l’audience est réelle dans les milieux militaires par exemple.

- expansion impérialiste des nations capitalistes fondée sur la conquête coloniale de territoires, sur un rapport de force militaire, commercial et financier permanent pour gagner marchés et matières premières. " De nouvelles causes de conflit surgissent à chaque instant. Il s’élève des problèmes insolubles autant qu’il passe de jours ; une solution ici fait une crise ailleurs ; on ne dénoue qu’en nouant, comme dans la ficelle embrouillée" (Alain en 1913).

Ces grandes caractéristiques donnent-elles une grille de compréhension des causes profondes de la guerre ? A mon avis, oui.

2g) Les besoins en profits du capitalisme financier

Sur le fond, je considère que la marche à la guerre comme les grandes étapes de la guerre (intervention militaire de nouveaux pays...) s’expliquent par plusieurs causes dont l’une est décisive : les profits du capitalisme financier qui s’appuient nécessairement sur un rapport de force économico-militaire pour récupérer les intérêts de dettes généralement illégitimes. Comme le résumait un grand banquier américain le 25 mars 1917 pour la revue Les Annales « Plus encore que le Kaiser, ce sont les banques de Berlin qui ont voulu la guerre ! »

3) Le choc des impérialismes

En choisissant pour titre de cet article « Causes de la première guerre mondiale : capitalisme... », je place la concurrence capitaliste en première cause de la guerre. Je n’invente rien. Mon enfance s’est forgée parmi des personnes (en particulier mon grand père maternel et ma grand-mère paternelle) tellement marquées par les tragédies de 1914 1918 qu’elles avaient ensuite passé leur vie à réfléchir aux causes de cette guerre et avaient conclu très tôt qu’il s’agissait d’abord d’une concurrence capitaliste poussée jusqu’à la guerre mondiale.

3a) La menace de guerre européenne plane depuis 1877

Depuis 1868, l’Europe connaît à nouveau une période de haute combativité. Malgré l’écrasement sanguinaire de la Commune de Paris, des mouvements continuent à se développer, par exemple dans les Balkans. La Bosnie-Herzégovine s’insurge contre l’empire ottoman en 1875 puis surtout le peuple bulgare en mai 1876. La répression militaire ottomane est tellement dure qu’elle soulève l’indignation de l’opinion publique européenne et provoque une guerre dans laquelle la Russie, la Serbie, le Monténégro, la Roumanie et les volontaires bulgares écrasent les Turcs. Le problème, c’est que ni l’empire d’Autriche-Hongrie ni le Royaume-Uni ne peuvent accepter une hégémonie russe sur les Balkans. Sans entrer dans les détails des deux traités de San Stefano et de Berlin (1878), notons seulement les contradictions irréductibles entre les intérêts des grandes puissances générant la mise en place de compromis boiteux qui annoncent les guerres balkaniques de 1912 et 1913

3b) De la Sainte Alliance réactionnaire de 1877 aux conflits inter-impérialistes de la fin du 19ème siècle

Les traités de San Stefano (3 mars 1878) puis de Berlin (13 juillet 1878) peuvent se tenir puis acter des compromis parce que la préoccupation majeure des empires consiste à casser sinon contenir les poussées démocratiques et sociales. Par la suite, l’exacerbation des concurrences économiques empêche la tenue de congrès du même type et provoque la mise en place d’un système d’alliances militaires annonçant le cataclysme. L’empire de Russie, allié de l’empire d’Allemagne et de l’empire d’Autriche Hongrie depuis 1878 rompt avec eux en 1893 en raison de sa rivalité irréductible avec l’Autriche Hongrie dans les Balkans ; pour peser face aux deux grands Etats d’Europe centrale, le tsar se rapproche de la France, attire ses capitaux, passe des accords militaires.

En 1903, pour conserver son hégémonie sur la Serbie, l’Autriche-Hongrie décrète un embargo économique sur ce pays obligé ainsi de nouer des liens bien plus forts avec la Russie puis la France.

La France et le Royaume-Uni apparaissent comme des ennemis irréconciliables, sans cesse au bord d’une guerre, en raison de leurs intérêts divergents dans la conquête coloniale (incident de Fachoda en 1898). Pourtant, la bourgeoisie britannique prend conscience du fait que ses principaux concurrents économiques sur tous les continents sont allemands. Aussi, Londres se rapproche de la France (litiges coloniaux solutionnés en 1904) puis de la Russie (contentieux concernant la Perse et l’Afghanistan réglés en 1907).

Dans le même temps, la France détache l’Italie de l’alliance allemande par des accords commerciaux préparant l’accord militaire secret qui prévoit la non-intervention de Rome contre Paris si Berlin attaque la France. La configuration des alliances de 1914 et les raisons d’un grand conflit européen sont déjà tracées plusieurs années plus tôt fonction des intérêts économiques des uns et des autres (intérêts que nous avons seulement esquissés ici).

3c) Capitalisme national et risque de guerre

Les dirigeants socialistes ont tous insisté sur la responsabilité des antagonismes impérialistes dans l’engrenage qui va mener au déclenchement de la guerre " Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée l’orage" (Jean Jaurès). Ils ont tous lutté pour prévenir des conséquences catastrophiques d’un tel conflit général « L’Europe entière suivra le tambour et seize à dix-huit millions d’hommes dans leur plus bel âge, la fleur des différentes nations, sortiront équipés des meilleurs instruments d’assassinat... Soit, vous prenez le parti d’en rire. Et bien, vous verrez le résultat : après la guerre, nous serons confrontés à une faillite massive, à la misère générale, au chômage universel et à une grande famine » (August Bebel au Reichtag, 9 novembre 1911)

En 1968, mon manuel d’histoire des classes terminales (dont l’auteur Carbonell se positionnait politiquement à droite) commençait par les raisons économiques le chapitre sur "les causes et responsabilités" : "Dans un monde où les jeunes nations industrielles, Etats Unis, Allemagne, Japon, se multiplient et où il ne reste guère de possibilités pour l’expansion coloniale, de sourdes luttes économiques opposent les grandes puissances au début du 20ème siècle. La lutte pour la conquête des marchés se transpose sur le plan politique. Ainsi, l’Allemagne chasse l’Angleterre du marché balkanique et de celui du Moyen Orient où l’or noir commence à couler..."

En novembre 2014, un bon ouvrage du "centenaire" (1914-1918, la grande guerre des classes), développe le même point de vue « Les grandes puissances industrielles, les grandes banques et les grandes entreprises voulaient de nouvelles colonies – ou des semi-colonies sur lesquelles elles auraient exercé un contrôle indirect pour leurs matières premières, leur main-d’œuvre bon marché et leurs possibilités d’investissement... »

La "Belle époque" est marquée par un développement extrêmement rapide de l’économie capitaliste qui envahit peu à peu toutes les terres de la planète par la colonisation.

3d) Mondialisation capitaliste et risque de guerre

Une caractéristique du capitalisme apparaît dès le début du 20ème siècle : sa tendance à la concentration et à la mondialisation ne laisse pas de place à un équilibre des nations. La concurrence constitue leur principal rapport. Chaque pays (et son patronat) cherche à être plus puissant militairement, plus compétitif économiquement que les autres, plus apte à maîtriser les sources d’énergie et matières premières.

En 1914, la puissance navale est vécue par tous les pays comme un instrument décisif de domination, comme l’étalon du rapport de forces. La classe capitaliste britannique se vit depuis deux siècles comme maîtresse du monde grâce à sa flotte utilisant à présent l’énergie charbonnière. Or, l’Allemagne poursuit un plan d’investissement très ambitieux pour la concurrencer, passant de la 5ème flotte mondiale à la deuxième ; mieux, elle commence à utiliser le pétrole pour propulser ses navires. En s’alliant à l’empire ottoman de Turquie, Berlin lance la ligne de chemin de fer vers Mossoul, coeur de grandes réserves pétrolières. Le Koweit étant sous protectorat britannique depuis 1899, le choc approche en Mésopotamie. De 1914 à 1918, Londres poursuit une campagne militaire soutenue pour dominer les zones pétrolières ; à la fin de la guerre, toute la Mésopotamie et ses richesses passent sous domination britannique (Clémenceau réserve un quart de la production pétrolière irakienne pour les compagnies françaises).

3e) Mondialisation capitaliste et mondialisation du risque de guerre

Qui peut nier l’entrée en guerre du Japon seulement pour conquérir les possessions allemandes en Asie, particulièrement pour disposer de têtes de pont vers le marché et les territoires chinois ? Ainsi, Tokyo exige de Berlin dès le 15 août 1914 l’évacuation de ses navires de guerre présents dans les ports de Chine ; dès le 8 novembre, l’armée japonaise s’empare de Qingdao.

Qui peut comprendre l’attitude des Etats-Unis de 1914 à 1918 autrement que par un calcul capitaliste très matérialiste bien résumé par un grand banquier américain le 25 mars 1917 pour la revue Les Annales ? « Je pourrais vous confier que lorsqu’un peuple est sur le point de se sentir trop riche, une guerre est nécessaire pour l’arracher à la tentation du bonheur. Mais les idées abstraites ne sont pas mon fait. Je ne connais que les chiffres. J’ignore La Fayette. J’ignore si l’Allemagne attaqua la première. De l’histoire je ne retiens que la statistique. Je sais une chose, c’est que la Grande Guerre a quintuplé le chiffre de nos affaires, décuplé nos bénéfices et tout ce trafic magnifique nous l’avons opéré avec les Alliés. Nous nous sommes enrichis en vous procurant du coton, de la laine, de la viande, de l’acier, des obus, du blé, du cuir, des souliers, des mitrailleuses, des chevaux, des automobiles, des produits chimiques. Nos actions d’aciéries, telles que la Bethleem, ont monté en six mois de 600 pour cent. Nos poudreries, telles que l’usine Dupont, distribuent des dividendes de 110 pour cent. Le moindre de nos débardeurs ne travaille pas à moins d’un salaire de 35 francs par jour. C’est vous qui soldez. Tout ce qu’on pouvait vous vendre, nous vous l’avons vendu. Vous nous avez payés partie en or. Notre stock or dépasse aujourd’hui le stock or de tous les Alliés réunis. Mais vous nous avez payés aussi avec du papier. Or vos traites ne vaudront que ce que vaudra votre victoire. Il faut que vous soyez victorieux à tout prix pour faire face à vos engagements.

« Je vois plus loin encore. Il vous faudra reconstruire tout ce qui fut détruit. Cet argent que nous avons gagné sur vous, nous vous le prêterons pour relever vos villes, pour rebâtir vos fabriques, pour créer à nouveau votre existence économique. Un beau champ s’offre là pour nos placements futurs. Mais ce champ ne sera profitable que si vous triomphez avant l’épuisement complet. Voilà pourquoi nous voulons votre victoire rapide. L’Union vous aidera. Nous sommes derrière Wilson. Les rois eux-mêmes sont nos esclaves. Nous voulons la guerre ne serait-ce que pour protéger la flotte marchande anglaise dont la moitié du capital est yankee. Nous vous aiderons plus encore que vous ne pensez. Nous enverrons des volontaires, nous voterons le service militaire obligatoire, nous augmenterons encore notre production en obus, en canons, nous prendrons part s’il le faut, à la lutte continentale. Tous nos citoyens marcheront. L’Union n’est-elle pas déjà une gigantesque armée civile, exercée, assouplie, soumise de longue date à la rigoureuse discipline du trust. De cette armée nous sommes les chefs. Vous comprenez maintenant pourquoi la guerre est inévitable ? Les luttes entre peuples ? Mais c’est le seul moyen que nous avons de régler de trop lourdes différences en banque ! La Grande Guerre ? Guerre des tarifs, la nécessité d’un traité douanier avantageux, l’espoir d’une expansion économique nouvelle ! Plus encore que le Kaiser, ce sont les banques de Berlin qui ont voulu la guerre ! »

Le Royaume-Uni possède d’immenses colonies (Inde, Afrique de l’Est...), de puissants dominions ( Canada, Nouvelle Zélande, Australie, Afrique du Sud) et de nombreux points commerciaux ( Singapour, Gibraltar, Canal de Suez, Hong Kong...). La City préfèrerait éviter une guerre (par exemple en laissant l’Allemagne phagocyter la Belgique et accaparer son riche Congo) mais les lieux de concurrence économique et politique se multiplient face à Berlin en Asie comme au Proche-Orient, dans les Balkans comme en Afrique, surtout la marine de guerre du kaiser menace de supplanter celle de Londres... L’alliance de la Turquie avec l’Allemagne menace à la fois la domination britannique sur la majorité du monde musulman mais aussi l’approvisionnement en pétrole.

L’Allemagne s’est constituée en nation de façon récente ; ses colonies sont moindres ( Cameroun, Namibie, Tanzanie, Togo, îles du Pacifique) ; aussi, elle tente de s’imposer dans des zones considérées comme réservées par d’autres impérialismes (par exemple l’Afrique du Nord pour la France). Son capitalisme agressif réussit sans cesse à gagner de nouvelles parts de marché sur les cinq continents. Le développement de sa puissance industrielle, financière, commerciale, militaire devient de plus en plus contradictoire avec les intérêts de la France, de la Grande Bretagne et de la Russie (Balkans). Même les Etats Unis sont en opposition avec l’Allemagne dans leur "pré carré" d’Amérique du Sud. L’entrée en guerre contre elle de plusieurs pays s’explique par la concurrence économique et politique ; ainsi le Japon s’allie à la France et au Royaume-Uni pour accaparer la part chinoise de l’Allemagne.

L’Empire colonial français s’étend principalement sur une grande partie de l’Afrique.

Le romancier Stefan Zweig, né en 1881, a bien décrit le contexte économique et social de l’époque :

"L’essor avait peut-être été trop rapide. Les Etats, les villes avaient acquis trop vite leur puissance et le sentiment de leur force incite toujours les hommes comme les Etats à en user ou en abuser. La France regorgeait de richesses. Mais elle voulait davantage encore, elle voulait encore une colonie bien qu’elle n’eût pas assez d’hommes, et de loin pour peupler les anciennes. Pour le Maroc, on faillit en venir à la guerre. L’Italie voulait la Cyrénaïque, l’Autriche annexait la Bosnie. La Serbie et la Bulgarie se lançaient contre la Turquie...

La volonté de consolidation intérieure commençait partout, en même temps, comme s’il s’agissait d’une infection bacillaire à se transformer en désir d’expansion. Les industriels français, qui gagnaient gros, menaient une campagne de haine contre les Allemands qui s’engraissaient de leur côté parce que les uns et les autres voulaient livrer plus de canons... Les compagnies de navigation hambourgeoises, avec leurs dividendes formidables, travaillaient contre celles de Southampton, les paysans hongrois contre les Serbes, les grands trusts les uns contre les autres ; la conjoncture les avait tous rendu enragés de gagner toujours plus dans leur concurrence sauvage".

4) Le choc des nations et des nationalismes

"Chaque peuple paraît à travers les rues de l’Europe avec sa torche et maintenant voilà l’incendie". (Jean Jaurès, discours de Vaise, 25 juillet 1914)

La création des nations est un phénomène récent en 1914. Il est évidemment le produit du développement des économies nationales et de l’aspiration des peuples à la constitution d’identités politiques dans lesquelles ils puissent améliorer leur sort.

La Russie, l’Autriche Hongrie et l’Etat ottoman sont des empires multiethniques sinon multinationaux avec une classe politique dirigeante présentant encore des aspects féodaux en 1914.

L’Allemagne a mené trois guerres successives avant de créer son empire en 1871. Comme dans les trois pays ci-dessus, le poids politique de l’armée et de l’orgueilleuse noblesse est très important. L’influence de courants nationalistes préfascistes ne doit pas être négligé. Voici par exemple une citation d’Ernst Hasse, président de la Ligue pangermaniste en 1905 : " L’égoisme sain de la race nous commande de planter nos poteaux frontières dans le territoire étranger, comme nous l’avons fait à Metz, plutôt... Ces terres coloniales de l’avenir se composent ... des vastes territoires occupés par les Polonais, les Tchèques, les Magyars, les Slovaques, les Slovènes, les Ladins, les Rhétiens, les Wallons, les Lituaniens, les Estoniens et les Finlandais. Tant que les territoires de ces petits peuples, mal faits pour créer des Etats nationaux, n’auront pas été répartis entre les grands Etats de l’Europe centrale, l’Europe ne pourra jamais avoir, n’aura jamais la paix. Cette répartition coûtera naturellement de dures guerres".

La Serbie, indépendante depuis 1878, a mené ensuite guerre sur guerre pour s’agrandir ; elle va jouer un rôle clef en 1914. L’étude de ce pays est intéressante car on suit très bien les objectifs de la bourgeoisie serbe, dans la constitution d’un marché spécifique, d’un Etat indépendant, d’une vision mythique et mystificatrice de "la" nation historique serbe.

Le royaume d’Italie se fonde en 1861. Une vision mythique et mystificatrice de la nation italienne a-t-elle été développée comme en Serbie ? Bien sûr. Voici par exemple un texte de Mazzini, extrait de République et royauté en Italie :

" L’indépendance, c’est à dire la destruction des obstacles intérieurs et extérieurs qui s’opposent à la constitution de la vie nationale, doit donc s’obtenir non seulement pour le peuple, mais par le peuple. La guerre par tous, la victoire pour tous...

" Créer : créer un peuple ! Il est temps, ô jeunes gens, de comprendre combien est grande, religieuse et sainte l’oeuvre que Dieu vous confie. Elle ne saurait s’accomplir... que par l’exemple vivant donné aux multitudes d’une vertu austère, par les sueurs de l’âme et les sacrifices du sang... par l’audace de la foi, par cet enthousiasme solennel, indomptable, inaltérable qui remplit le coeur de l’homme lorsqu’il ne reconnaît pour maître que Dieu..., pour unique but l’avenir de l’Italie".

La France développe aussi le sentiment national de 1870 à 1914 sur des mythes historiques ( Vercingétorix, Clovis, Jeanne d’Arc...) et des références souvent "spirituelles", xénophobes (pour la droite). Tel est le cas par exemple lors de la célèbre conférence d’Ernest Renan le 11 mars 1882 : "La nation comme l’individu, est l’aboutissement d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont fait ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j’entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale..." Entre cette conception de la nation et la conception allemande fondée sur le sang, il n’y a pas grande différence.

Pour terminer ce rapide tour d’horizon des nations et des nationalismes avant 1914, voici ce qu’écrivait l’historien suédois Harold Hjarne dans le journal Svenska Dagblade le 31 décembre 1899 : « En ces dernières heures du siècle, je voudrais méditer sur l’une des forces qui ont été à la fois les plus créatrices et les plus dissolvantes ... le nationalisme... Certes, les tendances nationales ont aussi servi la culture... Mais ces avantages pèsent moins lourds que les inconvénients qui en ont résulté et qui ont fait du nationalisme le facteur politique dominant. La haine de tout ce qui est étranger... transforme rapidement le sentiment national en un instinct qui échappe au contrôle de la raison... Le nationalisme, en se combinant avec d’autres forces, nous conduit irrésistiblement vers de nouvelles catastrophes. »

5) Antagonismes et buts de guerre des belligérants

Le capitalisme des années 1848 à 1914 passe essentiellement par le cadre politique des nations. Celles-ci promeuvent toutes une idéologie nationale censée unifier la population autour d’une même histoire mythifiée dans laquelle les grands conquérants du pays jouent un rôle central. Ce contexte psychologique explique la façon dont les peuples ont pu "tenir" si longtemps durant une guerre aussi horrible.

Le rôle des antagonismes entre nations européennes dans le déclenchement de la guerre est évident, antagonismes économico-financiers mais aussi géo-politiques. " Si l’orage surgit tout à coup, en juillet 1914, c’est que... les crises s’y succèdent depuis le début du siècle, de plus en plus violentes et rapprochées : dans les Balkans, les Russes ne veulent pas laisser les Autrichiens accéder à la Méditerranée en débouchant sur Salonique. Allemands et Autrichiens ne veulent pas davantage que les Russes pèsent sur les Détroits en dépeçant l’Empire turc malade. Les Anglais voient d’un mauvais oeil les Allemands prendre pied en Turquie..."

C’est sans doute en pointant les buts de guerre des nations belligérantes que l’on comprend le mieux les antagonismes entre les impérialismes européens en 1914. Rappelons que plusieurs tentatives de médiation ont été faites, en particulier en 1916, et qu’elles ont achoppé sur ces antagonismes.

La France a communiqué ses objectifs à son allié russe : récupération de l’Alsace-Lorraine, annexion de la Sarre allemande ( mines de charbon, sidérurgie) convoitée par les maîtres des forges, création d’un Etat tampon sur la rive gauche du Rhin pour soustraire la Ruhr industrielle au capitalisme allemand. De plus, la France convoite des colonies allemandes et attise depuis longtemps les revendications identitaires des "nationalités" de l’Empire austro-hongrois ; ce dernier choix implique un soutien indéfectible de la France au nationalisme serbe.

L’Allemagne a annexé l’Alsace et la Lorraine en 1871, source d’une guerre à venir contre la France (comme l’a bien analysé Marx immédiatement). Elle veut vassaliser la Belgique et mettre la main sur son Congo.

La Grande Bretagne pousse à l’éclatement de l’Empire ottoman en soutenant le nationalisme arabe et le sionisme. Pour se protéger, les Turcs s’allient à l’Autriche et à l’Allemagne.

Dans les Balkans, Serbie et Bulgarie sont en guerre en 1913, la première soutenue par la France, la Russie et la Grande Bretagne, la seconde par l’Autriche et l’Allemagne.

Même sur les océans, l’antagonisme est réel. La Grande Bretagne vit dans le mythe exalté de l’île indomptable protégée par une marine maîtresse du monde. Le développement rapide de la flotte et du commerce allemands l’inquiètent. Aussi, lorsque le président américain Wilson demande à Londres ses buts de guerre, le désarmement de la marine de guerre allemande constitue un objectif primordial.

On pourrait faire le même type de remarque sur l’antagonisme des belligérants en ce qui concerne le Détroit des Dardanelles, le Caucase ou l’or d’Afrique du Sud.

En février 1917, la victoire paraît se dessiner en faveur de la France et de ses alliés. Aristide Briand (chef du gouvernement) déclare que seuls les pays combattants et vainqueurs auront leur place à la table des négociations pour le nouveau partage du monde. Les Etats-Unis pressent leurs préparatifs et entrent rapidement en guerre (avril 1917).

On croit mourir pour la patrie ; on meurt pour des industriels (Anatole France)

Dans sa thèse de doctorat, Félix Kreissler résume bien la question « S’il est vrai que l’empereur allemand, sous l’influence des généraux, des banquiers et des industriels qui voulaient conquérir de nouveaux marchés porte une responsabilité particulièrement grave, s’il est vrai que l’attitude arrogante de l’Autriche-Hongrie dans l’affaire de l’ultimatum à la Serbie a accéléré la déflagration, on ne peut en aucun cas dire que ces puissances centrales supportèrent à elles seules la responsabilité de la guerre... »

6) La responsabilité des différents Etats dans le déclenchement de la guerre : exemple de l’Autriche-Hongrie

Dans tout travail historique, il faut éviter une démarche déterministe du type "ça ne pouvait se passer que comme ça".

Ainsi, l’étude du cycle long de 1870 à 1914 fait apparaître la responsabilité essentielle des trois grands impérialismes européens (Royaume-Uni, Allemagne, France) dans la création d’un contexte favorable à l’éclatement d’une grande guerre.

Par contre, l’étude des responsabilités immédiates dans le déclenchement de la guerre en juillet 1914 donne un rôle plus important aux "Empires" qu’aux puissances capitalistes modernes. Ecrire cela n’invalide pas les analyses précédentes mais les affine ; des pouvoirs politiques "impériaux" comme l’Autriche-Hongrie, la Russie et la Turquie étaient dépassés et menacés par les conséquences du développement capitaliste et par les revendications démocratiques ainsi générées.

28 juin 1914 : Assassinat de l’archiduc d’Autriche à Sarajevo et responsabilités immédiates dans le déclenchement de la guerre

Les Etats-Unis, déjà principale puissance capitaliste mondiale, ont essayé en 1914 d’éviter la guerre puis en 1916 de l’arrêter. Des historiens se sont penchés dans le détail sur le courrier et les démarches diplomatiques des heures ayant précédé la guerre ; ils en ont conclu que la Grande Bretagne avait essayé d’éviter l’engrenage guerrier. La preuve la plus évidente en est l’état d’impréparation militaire de ce pays : au début de la guerre, elle n’a de réserves ni en soldats, ni en uniformes, munitions, fusils, artillerie... Ces deux pays ne s’étaient pas préparés à une telle guerre ; c’est là une évidence.

Parmi les grandes puissances, l’Autriche Hongrie, moins impérialiste et plus marquée par l’héritage féodal, porte une lourde responsabilité. Pour des historiens comme Keith Wilson et Samuel Williamson, le gouvernement et l’état-major austro-hongrois "ont voulu la guerre, ont cherché le soutien allemand et ont su l’exploiter... Le comte Berchtold, ministre des affaires étrangères, a été le principal acteur de la crise de juillet 1914, en a fixé le rythme et a empêché toute solution diplomatique". En Autriche Hongrie comme dans tous les pays, la caste noble pèse lourd dans la folie guerrière ; le chef d’état-major Conrad Von Hoetzendorf s’en tient durant cette période critique à un mot d’ordre sans nuance : "la guerre, la guerre, la guerre".

Le 30 juin 1914, le comte Berchtold rencontre l’empereur et Conrad Von Hoetzendorf ; tous trois s’entendent pour utiliser l’assassinat de l’archiduc comme prétexte afin d’"éliminer la Serbie comme puissance politique" et rétablir ainsi la puissance austro-hongroise sur la scène européenne.

La Commission d’enquête autrichienne sur l’attentat de Sarajevo conclut le 13 juillet ne pas pouvoir prouver l’implication du gouvernement serbe. Pourtant le 19, le Conseil impérial envoie un ultimatum inacceptable à la Serbie. La Serbie faisant preuve de bonne volonté, de nouveaux prétextes sont inventés. Le 28 juillet, l’empereur François Joseph déclare la guerre à la Serbie, adressant à Berchtold cette déclaration cornélienne " Si la monarchie doit périr, elle doit au moins périr dignement".

En 1919, le comte Von Werburg, diplomate proche de Berchtold en 1914, livrait cette analyse :" C’est nous qui avons commencé la guerre, pas les Allemands et encore moins l’Entente ( France, Russie, Grande Bretagne) ; cela, je le sais".

Un excellent livre de Léon Schirmann paru en 2003 aux Editions italiques montre que le gouvernement russe a eu globalement la même attitude "va-t-en guerre". Les castes nobles et féodalo-bourgeoises d’Autriche Hongrie, Russie, Turquie... Prusse, France... constatent chaque jour un peu plus que leur monde s’effondre ébranlé par le nouveau pouvoir de l’argent, par les revendications démocratiques, par les luttes sociales, par les minorités culturelles et nationales... La guerre leur paraît l’ultime solution pour éviter l’inéluctable disparition de leur pouvoir. C’est sans doute le vieux Von Moltke qui a le mieux résumé cette exaspération " La guerre et qu’on en finisse".

Pour conclure

L’analyse des causes de la guerre touche à trois sujets que j’ai préféré ne pas aborder ici :

- La faiblesse du mouvement ouvrier et socialiste pour conjurer la catastrophe

- le poids des courants nationalistes préfascistes et traditionalistes dans la presse, l’armée, les corps de l’Etat.

- le rôle social et les ressorts psychologiques du militarisme.

- en analysant la seule logique impérialiste guerrière du Reich allemand Friedrich Engels avait assez bien prévu ses conséquences dès 1887 « Et finalement, aucune autre guerre sera possible pour l’Allemagne prussienne qu’une guerre mondiale, et ce sera une guerre mondiale d’une étendue et d’une violence sans précédent. Entre huit ou dix millions de soldats iront s’étrangler entre eux, et ils vont ravager l’Europe comme jamais ne l’a fait une nuée de sauterelles. Les dévastations de la guerre de Trente Ans seront concentré dans trois ou quatre ans, et se répandront sur tout le continent ; la famine, des épidémies, un retour à l’état sauvage général du militaire comme des masses populaires causé par la détresse aiguë ; un désarroi sans issue du fonctionnement artificiel de notre commerce, industrie et crédit, finissant par une banqueroute générale ; un effondrement des vieux états et de leur raison d’état, de la façon à ce que des douzaines de couronnes vont rouler sur les pavés, et on ne trouvera personne à les ramasser ; l’impossibilité de prévoir comment tout ça finira, et qui sera le vainqueur de cette lutte ; seul un résultat est absolument certain : l’épuisement général et la création des conditions pour la victoire finale de la classe ouvrière. »

Jacques Serieys

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Bibliographie :

- Eté 1914 Mensonges et désinformation de Léon Schirmann aux Editions italiques

- Collections de l’histoire n° 21

- Memo Le site de l’histoire


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