« Silence, des ouvriers meurent » : autour du traitement médiatique des accidents du travail

mardi 8 juin 2021.
 

Dans le champ mental journalistique standard l’ouvriers n’existe pas et… sa mort non plus !

Le silence médiatique sur les accidents du travail n’est pas nouveau mais un travail concret critique pour le dénoncer et rarissime. C’est tout le mérite du site Acrimed, site de référence est incontournable sur la critique des médias, de faire ce travail.

Décidément, ce site sans équivalent mérite bien d’être soutenu !

Silence, des ouvriers meurent » : autour du traitement médiatique des accidents du travail

par Matthieu Lépine, Pauline Perrenot, mardi 2 février 2021

Source : Acrimed https://www.acrimed.org/Silence-des...

Sur le compte Twitter « Accident du travail : silence des ouvriers meurent », Matthieu Lépine, professeur d’histoire-géographie en collège, s’attèle à un recensement des accidents du travail. Réalisé essentiellement à partir de la presse locale, il s’accompagne souvent d’interpellations de la ministre du Travail : Muriel Pénicaud de mai 2017 à juillet 2020, et Élisabeth Borne depuis. Parallèlement, Matthieu Lépine publie sur le blog « Une histoire populaire » des portraits de victimes, des bilans statistiques et ponctuellement, des analyses complémentaires. Enquête, recoupement, spécialisation, mise en perspective : des méthodes qui ne sont pas sans rappeler celles du (bon) journalisme, que revendique d’ailleurs en partie l’auteur contre les défaillances des médias traditionnels. C’est qu’à l’origine de ce travail résonne un cri de colère : « Face à l’indifférence des médias, soyons notre propre média ». Nous avons voulu en savoir plus.

** Acrimed : Votre recensement s’appuie essentiellement sur des articles de presse, plus précisément issus de la presse quotidienne régionale (PQR). Est-ce à dire que ce traitement est satisfaisant ?

Matthieu Lépine : Inévitablement, j’ai besoin que des journalistes aient fait un minimum de travail pour pouvoir faire mon recensement. Ce qui me permet aussi de constater que le traitement journalistique n’est absolument pas satisfaisant. D’abord, parce que la plupart du temps, les articles sur lesquels je m’appuie sont des brèves, dans lesquelles on a très peu d’informations sur les circonstances de l’accident, et tout aussi peu sur la victime… Il n’y a jamais de suivi sur le fond. Je pense par exemple à des accidents de bûcheronnage : on peut lire dans la presse qu’un bûcheron est décédé dans un bois écrasé par un arbre, sauf qu’en l’état, ça ne nous permet pas de savoir si c’est un accident du travail ou non. Et on en vient à un problème essentiel : le terme « accident du travail » n’est quasiment jamais employé dans ces articles, comme si le mot était tabou. Or, il existe bien une définition, qu’il suffirait d’utiliser : à partir du moment où un accident survient par le fait ou à l’occasion du travail, c’est un accident du travail. Mais comme le mot n’est jamais employé, il y a une espèce de flou qui s’installe. Et quand je contacte des journalistes pour avoir des éclaircissements, savoir si le travailleur bûcheronnait dans un cadre privé ou professionnel, ils ne sont pas capables de me répondre. On me dit « je me renseigne », mais le renseignement n’arrive pas.

Donc c’est vrai que des articles existent, et rien que pour ça, ils sont importants, mais ils ne permettent pas du tout de rendre compte de la réalité de ce problème. En définitive, les grands médias considèrent qu’un accident du travail, c’est un fait divers. Et on le sait, les faits divers ne sont pas censés faire la Une régulièrement… Il faudrait pourtant pouvoir le considérer comme un fait social, dans la mesure où ça arrive tous les jours, partout en France, dans tous les corps de métier : selon les chiffres « officiels » dont on dispose, on parle de plus de 650 000 victimes par an, ça mériterait quand même qu’on s’y intéresse un peu plus que ça.

Dans la PQR, c’est d’ailleurs souvent « rubriqué » dans les faits divers…

Tout le temps. Toujours. La catégorie en général, c’est « fait divers – justice ». Régulièrement, on va connaître le nom du chef des urgences, le nom de la personne qui dirigeait la caserne de pompiers et qui est intervenue ce jour-là ; par contre, de la victime, on ne connaîtra ni l’âge, ni parfois même sa profession exacte ! « Un homme est mort », et voilà.

Donc peu d’enquête, peu de reportage. Ce genre d’angle et de traitement superficiel pose la question des sources des journalistes : savez-vous auprès de qui ils obtiennent leurs informations ?

La plupart du temps, c’est la police, les pompiers, et les urgences. Tel que ça m’est présenté, et pour avoir eu beaucoup de journalistes au téléphone, la routine de travail en fin de journée consiste à faire la tournée des commissariats, des casernes ou des urgences par téléphone, et voir ce qui en ressort. C’est aussi pour ça que c’est souvent très peu détaillé : l’information arrive par ce canal, est reproduite, et s’arrête aussitôt. On leur rapporte qu’un homme est grièvement blessé et en urgence absolue, ça va faire l’objet d’une brève, mais on ne saura jamais si la personne va mieux, si elle est décédée, etc. C’est le strict minimum : des articles de fond sur les d’accord les milliers pendant le cassoulet sorti du sortir la de la cave la valise à roulettes la pour ordinateur pour la soirée mais au moins je sache que je ne t’en parlais. Mais ici Loire rouge. Manon prenait pas la voiture peu importe peu importe en commence Accidents du travail, il y en a très rarement.

Que dire de la couverture des médias nationaux ? Observez-vous des différences avec la PQR ?

Si la PQR y revient tous les jours, dans les médias nationaux, c’est beaucoup moins régulier. À quel moment s’y intéressent-ils ? Lorsque ça va toucher une grande entreprise : Eiffage, Bouygues, etc. Et encore… Le 22 décembre, il y a eu un accident mortel sur le chantier de la future ligne 16 du métro parisien – et une semaine plus tôt, sur un autre chantier de la même ligne, un ouvrier a été grièvement blessé après une chute. Dans un premier temps, il n’y a eu aucune information dans la presse. J’ai posté la nouvelle sur Twitter de mon côté, et dans les heures qui ont suivi, un certain nombre de médias se sont empressés de décrocher leur téléphone pour savoir si l’information était vraie… et elle l’était. Il y a eu à ce moment-là une couverture plus large, parce que c’était Eiffage et « le Grand Paris ».

Mais le silence initial pose à nouveau la question des sources des journalistes. Dans certains départements comme la Seine-Saint-Denis, où de grosses entreprises ont des chantiers un peu partout, je constate que les accidents du travail ne sont pas ou peu médiatisés. Pour reprendre l’exemple du chantier de la ligne 16, on a l’impression que les sources traditionnelles (pompiers, police, urgences) se brident.

Est-ce qu’ils ne veulent pas donner l’information aux journalistes ou est-ce que ce sont les journalistes qui ne font pas leur travail ?

J’aurais plutôt tendance à dire que ce sont les sources habituelles qui ne donnent pas l’information. Et les entreprises encore moins : Grand Paris Express [1] a fini par faire un communiqué, Eiffage a répondu au Parisien, mais après que l’information a déjà circulé sur Twitter. Pourquoi les journalistes n’ont-ils pas eu l’information avant ? Il y a aussi sans doute une omerta chez ces grandes entreprises, qui ne se bousculent pas pour diffuser l’information. Et ce n’est pas basculer dans une quelconque théorie du complot que de le dire.

Plus généralement, on peut dire qu’en dehors de ce type d’accident, et même si Le Monde a pu dernièrement faire trois ou quatre pages de dossier, aucun journal national ne se distingue vraiment sur ce sujet, aucun n’en fait une thématique centrale accompagnée d’un travail régulier. La couverture va être au contraire très rare et très ponctuelle. Un dernier exemple : quand l’Assurance Maladie diffuse son rapport annuel, les journalistes s’en font l’écho, avec le même article un peu partout… En particulier si l’AFP prend les devants : les autres médias se contenteront alors d’un simple copié-collé. C’est un petit rituel qui permet de se donner bonne conscience, de se dire qu’on en a au moins parlé une fois et qu’on a fait son travail correctement ! Mais ce n’est pas assez. Évidemment, il y a pléthore de sujets, et les journalistes ne peuvent pas parler de celui-ci tout le temps… mais encore une fois, au moins 650 000 victimes reconnues, 600 morts, voire bien au-delà des 1 000 morts si l’on ajoute les suicides liés au travail, les maladies professionnelles, etc. : je ne trouve pas que ce soit un petit sujet, ni qu’il mérite d’être traité une fois par an. Beaucoup de gens me disent qu’ils ne pensaient pas qu’il y avait autant de morts. Ce n’est pas qu’ils sont idiots, c’est qu’ils ne sont pas (ou mal) informés.

C’est différent dans la presse spécialisée et dans les médias alternatifs indépendants : Bastamag, par exemple, s’y intéresse très souvent ; de son côté, Le Média a décidé de faire régulièrement un « focus » sur une victime d’accident du travail, etc. Dernièrement, L’Humanité a publié un dossier sur Amazon et le recours au travail intérimaire, qui pèse près de 60% dans les entrepôts. Dans cette enquête, il est ressorti qu’il y avait plus de 1 000 accidents par an chez Amazon France Logistique, c’est-à-dire plus de trois par jour ! Là encore, l’information n’a pas beaucoup circulé. Ouest France ou d’autres ont pu reprendre les données de L’Humanité, mais on a parfois l’impression que si on ne fait pas le travail à leur place, les grands médias n’iront pas chercher eux-mêmes l’information. ** Commentaire HD :

Article très intéressant qui illustre un problème plus général : pour les grands médias, les créateurs de richesses par leur travail n’existent quasiment pas.

Voir notre article : Invisibilisation de l’activité productive des travailleurs dans les entreprises par les médias http://www.gauchemip.org/spip.php?a...

Voir aussi : accident du travail en France Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/Accid...

Hervé Debonrivage


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