Octave Mirbeau : Journal d’une femme de chambre

jeudi 30 novembre 2017.
 

Dans le numéro du 20 octobre 1891 de L’Echo de Paris, débute la parution du feuilleton intitulé Le Journal d’une femme de chambre. La narratrice, Célestine R., vient d’entrer au service d’un couple de bourgeois dans la campagne euroise après avoir exercé plusieurs années à Paris. Elle fait le récit de sa vie éreintante au service de ses maîtres successifs, dans un style très libre où la moquerie le dispute à la rage contre l’injustice et la médiocrité du quotidien.

Quoiqu’il écrira plus tard n’être que le modeste éditeur de l’œuvre, c’est bien un homme qui tient la plume, Octave Mirbeau. Cet auteur issu de la petite bourgeoisie normande, est entré en littérature par des œuvres de commandes et des articles dans la presse bonapartiste et antisémite. Depuis quelques années il a renié ces écrits et entreprend désormais de servir la justice sociale, ainsi que ses propres choix esthétiques.

En donnant la parole à une domestique, le satiriste Mirbeau donne à voir l’envers du décor de la classe capitaliste triomphante : l’hypocrisie, les tares et les vices privés derrière les vertus publiques. Le thème n’est pas nouveau, le procédé non plus. Mais la particulière énergie de la narratrice, qui mêle éloquence littéraire et verve du parler populaire, dans un style rythmé d’exclamations, d’apartés et de retours en arrière, en fait une œuvre à part.

Une œuvre crue : le désir, la sexualité de Célestine, mais aussi celle de ses employeurs, est évoquée frontalement. Virulente aussi : les maîtres y sont malmenés, et ils ne sont pas les seuls. Quelques années après la fin du feuilleton en 1892, Mirbeau remanie son ouvrage en y glissant des piques à l’adresse des antidreyfusards et de la société réactionnaire, chargeant le clergé et les faux dévots. Il porte également un regard cruel et désabusé sur les autres gens de maison, dont pourtant les souffrances ne sont pas éludées. Il n’est d’ailleurs pas exempt d’ironie, voire d’une certaine condescendance, à l’égard de Célestine. L’ouvrage n’en demeure pas moins un manifeste incisif, expressif contre l’asservissement social et intellectuel que représente la condition ancillaire.

Ton féroce, impudicité, confusion des genres, charge contre les puissants, tout ceci explique que la version remaniée du roman prépubliée dans La Revue blanche et parue en volume en 1900 soit attaquée par la critique bienséante. Mais, comme l’écrivait Célestine : « Ce n’est pas de ma faute si les âmes, dont on arrache les voiles et qu’on montre à nu, exhalent une si forte odeur de pourriture. »

Thibaut L.


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