16 août 1792 Marat s’adresse à la Commune de Paris

samedi 17 août 2019.
 

Marat ne fut pas délégué au Conseil général de la Commune de Paris ; mais il était en relations continues avec la Commune ; il en fut, en ces journées ardentes, l’inspirateur et le journaliste. Lui, si sombre d’habitude et si défiant, il éclate de joie et d’orgueil dans ses numéros du 15 et du 16 août, et il trace le programme d’action de la Commune en homme sûr d’être écouté :

« Ô vous, s’écrie-t-il, dignes commissaires des sections de Paris, vrais représentants du peuple, gardez-vous des pièges que vous tendent ses infidèles députés, gardez-vous de leurs séductions ; c’est à votre civisme éclairé et courageux que la capitale doit en partie le succès de ses habitants, et que la patrie devra son triomphe. Restez en place pour notre repos, pour votre gloire, pour le salut de l’empire. Ne quittez le timon de l’autorité publique remis en vos mains qu’après que la Convention nationale nous aura débarrassés du despote et de sa race indigne ; après qu’elle aura réformé les vices monstrueux de la Constitution, source éternelle d’anarchie et de désastres ; après qu’elle aura assuré la liberté publique sur des bases inébranlables. »

Et le lendemain 16 août :

« Grâce soit rendue à l’esprit de délire du Conseil des Tuileries, à la lâcheté des gardes nationaux contre-révolutionnaires et de l’état-major des Suisses, à l’ineptie et à la platitude de Louis Capet, à la conversion des gendarmes, à la témérité du peuple, à la valeur des fédérés, et des gardes parisiens sans-culottes ; la victoire a couronné la cause de la justice ; elle a atterré le despote et ses suppôts, consterné la majorité pourrie du Sénat, arrêté le cours de ses machinations audacieuses, donné de la consistance aux députés patriotes de la Commune, affermi leur autorité, renversé celle du département, des tribunaux et des juges de paix prostitués à la Cour, anéanti l’état-major contre-révolutionnaire, épouvanté les ennemis de la Révolution, rendu la liberté aux bons citoyens et donné au peuple le moyen de signaler son pouvoir en faisant tomber sous le glaive de la justice les machinateurs. Mais les fruits de cette éclatante victoire seraient bientôt perdus si les députés patriotes de la Commune ne restaient en place et s’ils ne déployaient pas toute leur énergie jusqu’à ce que la liberté soit cimentée ».

« Louis Capet est en otage avec sa famille ; ne permettre à aucune de ses créatures de l’approcher et le garder à vue est le vrai moyen de couper les fils de toutes les trames des contre-révolutionnaires.

« Mettre à prix par un décret les têtes des Capets Fugitifs, traîtres et rebelles ; six millions sur chacune serait le vrai moyen de s’assurer de ces conspirateurs, de faire déserter les régiments ennemis avec armes et bagages, d’épargner la dilapidation des biens nationaux et d’éviter l’effusion du sang des patriotes. Rien de plus efficace que cette mesure pour rendre à l’État la liberté, la paix et le bonheur ; il y a deux ans que je la propose, tout homme sensé doit en sentir la justesse ; et c’est pour cela même que l’Assemblée l’a constamment repoussée. Le moment est venu de la faire enfin décréter. Sollicitez-la à grands cris, amis de la patrie, et soyez sûrs que ce ne sera pas sans succès ; car aujourd’hui vos représentants vont quand on les pousse. Une autre mesure non moins urgente est de décréter l’ouverture des arsenaux, pour armer sans délai tous les citoyens amis de la Révolution. C’est au ministre de la guerre à solliciter un décret à ce sujet ; nous verrons bientôt s’il est vraiment patriote ; car dans un mois il ne doit pas y avoir dans le royaume un seul garde national qui ne soit armé.

« C’est à la Commune à faire armer immédiatement tous les bons citoyens de la capitale, et à les faire exercer au maniement des armes, pour mettre Paris en état de défense contre les coups de désespoir des ennemis, s’ils étaient assez osés pour jouer de leur reste.

« C’est à elle aussi de hâter la formation du camp aux portes de Paris et de faire occuper au plus tôt toutes les hauteurs adjacentes, mesures que j’ai proposées il y a plus d’un an.

« C’est à elle encore à presser le jugement des traîtres détenus à l’Abbaye et à prévenir qu’on n’arrache au glaive de la justice l’état-major des gardes suisses, sous prétexte du danger de se brouiller avec les treize cantons, si on refusait de leur remettre ces prisonniers.

« C’est à elle à empêcher que le décret qui ordonne la vente des biens des émigrés ne soit dérisoire, en faisant vendre sans délai ceux qui se trouvent dans la capitale, le Palais Bourbon et tous les hôtels qu’ils ont à Paris ; en faisant rentrer le Luxembourg dans les mains de la nation, et en demandant à moitié du produit de ces biens pour être partagés entre les infortunés de la capitale, qui ont concouru à la prise du château des Tuileries, et à ramener la victoire à la patrie.

« C’est à tous les bons citoyens à inviter les troupes de ligne de réclamer le droit de nommer leurs officiers, qui vient d’être rendu à la gendarmerie nationale ; invitation que je leur renouvelle aujourd’hui.

« C’est à la Commune parisienne à porter le flambeau dans l’administration des subsistances, à pourvoir abondamment à celles de la capitale et à faire la guerre aux infâmes accapareurs.

« …La patrie vient d’être retirée de l’abîme par l’effusion du sang des ennemis de la Révolution, moyen que je n’ai cessé d’indiquer comme le seul efficace. Si le glaive de la justice frappe enfin les machinateurs et les prévaricateurs, on ne m’entendra plus parler d’exécutions populaires, cruelle ressource que la loi de la nécessité peut seule commander à un peuple réduit au désespoir, et que le sommeil volontaire des lois justifie toujours.

« Les commissaires de la Commune ont déjà mis en pratique plusieurs mesures que j’ai recommandées comme indispensables au triomphe de la liberté ; telles que la tenue en otage de la famille Capet, la suppression des papiers contre-révolutionnaires, la poursuite rigoureuse des ennemis publics ; la proscription des accapareurs des marchands d’argent ; et ils se sont signalés par plusieurs autres beaux traits de civisme. Ils marchent à merveille. S’ils continuent avec la même énergie jusqu’à ce que la constitution soit réformée par la Convention nationale, si les ministres se montrent tous patriotes et si le peuple les surveille avec sollicitude, je regarderai le salut public comme assuré, je dormirai sur les deux oreilles et je ne reprendrai la plume que pour travailler à la refonte de la Constitution. Et de fait, quelle autre tâche me resterait à remplir ? Je faisais la guerre aux mandataires infidèles du peuple, aux traîtres à la pairie, aux fonctionnaires prévaricateurs, aux machinateurs, aux fripons de tous les genres ; mais les scélérats se cachent pour ne plus se montrer, ou pour se montrer citoyens paisibles et soumis aux lois. C’est tout ce que je pouvais désirer.

« Et puis, ne viens-je pas de voir l’accomplissement de mes prédictions que l’événement n’avait pas encore justifiées ? J’ai prédit à Mottié qu’il serait la fable des nations et la bête noire du peuple quand mon flacon d’encre serait usé ; le voilà à sa fin.

« J’ai prédit à Bailly qu’il serait pendu : on vient d’en pendre le buste avec celui du sieur Moitié ; si on n’a pas trouvé l’original pour le mettre à la place du portrait, ce n’est pas ma faute ; il n’avait qu’à paraître en public, son affaire était faite.

« J’ai prédit il y a un an que la race des Capets serait détrônée : la voilà bien près d’en descendre. »

... « Au reste, tremblons de nous endormir, soyons sûrs que les contre-révolutionnaires se rassemblent. Craignons que Mottié ne ramène son armée contre nous ; craignons que tous les régiments allemands et suisses royalistes ne nous viennent bloquer. Déjà les hauteurs adjacentes devraient être occupées par la garde parisienne. Déjà les municipalités du royaume devraient avoir reçu l’ordre d’expédier des courriers sur tous les mouvements de troupes qui pourraient s’approcher de la capitale. Déjà tous les corps administratifs prostitués à la Cour auraient dû être destitués. Déjà les six ministres devraient être aux fers. Déjà les membres contre-révolutionnaires de l’Assemblée, les Lameth, Dumas, Vaublanc, Pastoret, Dubayet, devraient être arrêtés. Espérons que nos commissaires parisiens ne s’endormiront pas. »


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