17 février 1943 Lettre antinazie des Eglises protestantes et catholique de Hollande

samedi 18 février 2017.
 

A ma connaissance, cette lettre des Eglises est unique. Dans un pays où le fascisme a bénéficié d’une audience de masse évidente depuis 1930, par exemple dans les milieux cléricaux et paysans catholiques, où il compte une centaine de milliers de membres en 1943, cet acte de refus surprend très agréablement. A une époque où le sort de la Seconde guerre mondiale n’est pas encore scellé, elle fait preuve d’un grand courage.

Dans une Europe où les religieux chrétiens s’engagent largement au sein de la constellation fasciste depuis 20 ans (Allemagne, Italie, Autriche, Espagne, Portugal, Russie, Croatie, Slovaquie, Hongrie...), elle prend fermement position contre le nazisme, particulièrement contre les violences faites aux Juifs et contre les camps de concentration.

La lettre pastorale des évêques qui l’accompagne est encore plus étonnante :

- d’une part parce qu’elle émane de l’Eglise catholique généralement assez imbriquée dans la mouvance fasciste large

- d’autre part parce qu’elle lance clairement un appel à la résistance, au refus d’obéir aux ordres inhumains, quelles qu’en soient les conséquences

Les Pays-Bas peuvent également s’honorer de la seule grève générale organisée face aux violences perpétrées contre les juifs.

25 et 26 février 1941 Grève générale d’Amsterdam contre la persécution des Juifs

2) Lettre des Eglises au Commissaire du Royaume

« Les Eglises protestantes et l’Eglise catholique romaine des Pays Bas se sentent obligés de s’adresser encore cette fois-ci à vous, Monsieur le Commissaire du royaume avec gravité. Elles se sont plusieurs fois adressées à vous pour protester vivement contre l’accroissement des injustices qui accablent le peuple des Pays-Bas et dont les Eglises se sentent elles aussi profondément atteintes.

Comme elles vous l’ont déjà déclaré, elles doivent, en vertu de leur mission reçue du Christ, faire entendre leur voix, même lorsque c’est dans la vie publique que sont violés les principes de l’évangile. Elles veulent parler en particulier des principes qui constituent les fondements de notre vie sociale chrétienne : la justice, la charité et la liberté de conscience.

Elles doivent proclamer que ceux qui détiennent le pouvoir sont, eux aussi soumis à la loi divine et qu’ils doivent s’abstenir d’actes condamnés par cette loi. Les Eglises seraient coupables si elles hésitaient à signaler aux détenteurs du pouvoir les péchés qu’ils commettent dans l’exercice de celui-ci et si elles négligeaient de les avertir du jugement de Dieu qui les attend.

Les Eglises ont déjà attiré l’attention sur :

- l’absence croissante de justice ;

- la persécution à mort de citoyens juifs ;

- l’imposition du travail obligatoire comme institution d’éducation national-socialiste ;

- les atteintes à la liberté de l’enseignement chrétien ;

- la mise à mort d’otages ;

- l’emprisonnement et la détention de nombreux citoyens, notamment d’ecclésiastiques, dans des conditions telles qu’un nombre effrayant d’entre eux ont déjà dû faire le sacrifice de leur vie dans les camps de concentration.

A cela est venu s’ajouter maintenant qu’on pourchasse comme des esclaves, qu’on saisit et qu’on déporte des milliers de jeunes gens.

Tous ces actes violent de plus en plus les droits de Dieu. Les Eglises prêchent contre la haine et la soif de vengeance dans le coeur de notre peuple et élèvent la voix contre les manifestations de ces sentiments. Personne ne peut, suivant la parole divine, être son propre juge. Mais elles ont tout autant mission cette autre parole de Dieu "Vous obéirez à Dieu plutôt qu’aux hommes."

Cette parole vaut comme principe directif dans tous les conflits de conscience, dans ceux aussi que provoquent les mesures qui viennent d’être prises.

En vertu du droit divin, personne ne peut accorder la moindre collaboration à des actes injustes ; car par là on se rend complice de cette injustice.

Monsieur le Commissaire du Royaume, c’est par obéissance à Dieu que les Eglises vous adressent cette parole ; elles prient le Seigneur de vous guider dans ses voies afin que vous répariez le droit si gravement lésé par vous dans l’exercice du pouvoir. »

3) Conclusion de la lettre pastorale des évêques catholiques accompagnant le document ci-dessus

Nos bien chers frères,

Au milieu de toutes les injustices qui se commettent et des souffrances qu’on endure, notre compassion va plus particulièrement aux jeunes gens emmenés de force du foyer paternel, ainsi qu’aux juifs et à nos coreligionnaires catholiques venus du judaïsme, exposés à de si grandes souffrances. Nous nous sentons en outre profondément blessés par le fait que, pour l’exécution des mesures prises contre ces deux groupes de personnes, on exige la collaboration de nos propres concitoyens, notamment d’autorités, de fonctionnaires, de directeurs d’établissements.

Nos bien chers frères, nous savons quelles crises de conscience en ont résulté pour les personnes qui s’y trouvent impliquées. Afin de dissiper tout doute et toute incertitude à ce sujet, nous déclarons formellement que la collaboration ici est interdite en conscience. Et si le refus de coopération exigeait de vous des sacrifices, montrez-vous forts et persévérants, dans la conviction que vous faites votre devoir devant Dieu et devant les hommes.

Nos bien chers frères, nous ne disposons d’aucun moyen de contrainte. Nous nous engageons d’autant plus à recourir au moyen qui, en fin de compte, ne trompe jamais, à la prière suppliante, afin que Dieu ait bientôt pitié de nous et du monde.


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