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La gauche française a été l’expression politique dans la réalité historique de l’aspiration à plus de partage des richesses, de liberté, de justice, de protection sociale, d’humanité, de citoyenneté, de prise en compte de l’intérêt public, de bonheur, d’universalisme. L’univers mental des militants de gauche s’ancre dans les combats passés, les objectifs présents et futurs pour l’émancipation individuelle et collective (santé, éducation, culture...)
Qu’est ce que la gauche en France ?
La droite a regroupé des courants politiques conservateurs comme le fascisme, le royalisme, les intégrismes religieux, le nationalisme, les traditions autoritaires (bonapartisme en France au 19ème siècle, orbanisme en Hongrie au 21ème siècle...). Aujourd’hui, elle est surtout l’outil politique des dominants (grand patrons, spéculateurs...) et porte leur conception du monde (libéralisme capitaliste).
La division droite gauche évolue avec la société. Une partie des élus de gauche passe à chaque génération du côté de l’ordre établi, trouvant toujours des raisons "modernes" à faire valoir.
L’opposition entre d’une part des forces populaires et progressistes (la gauche depuis 200 ans), d’autre part des forces profiteuses et réactionnaires (la droite depuis 200 ans) constitue une donnée de l’histoire.
Aussi, la répartition géographique momentanée, des députés français le 28 août 1789, pour décompter les voix, entre une gauche et une droite est devenue au 21ème siècle une réalité politique centrale sur les cinq continents.
Les grandes périodes d’ancrage historique de la gauche en France
Non, la gauche n’est pas morte. Ni en 1940, ni en 1958, ni en 2002
A chaque défaite de la gauche, on se croirait au cinéma avec sur l’écran une vieille dame indisposée et de nombreux personnages attendant et espérant sa mort.
La mort de la gauche serait une victoire extraordinaire pour les champions du libéralisme comme pour les fils spirituels du cléricalisme, des ligues nationalistes, du pétainisme et du gaullisme.
Ce serait une victoire historique pour le grand capital français qui n’a jamais pu stabiliser et faire perdurer un grand parti conservateur à son service tant cette maudite gauche pesait culturellement et institutionnellement dans le pays ; le grand capital n’a jamais pu non plus aspirer la gauche de façon durable dans une simple gestion du système.
Ce serait une victoire symbolique pour les libéraux européens inquiets depuis la naissance en Allemagne d’un courant politique apte à peser dans les rapports de force du continent sous ce seul nom maudit pour eux : Parti de La Gauche. Il en irait de même pour le capitalisme financier transnational.
1) Les présidentielles de 2002, exemple de message brouillé de la gauche
Lionel Jospin avait très mal débuté sa campagne en la signant d’entrée sous le slogan « Mon programme n’est pas socialiste » puis en la continuant sur le thème des limites de l’Etat et de la politique vis à vis des "entreprises" et des "marchés". Il avait cru l’emporter sur une communication soft de valorisation de sa personne et de son bilan. Arlette Laguiller répétait qu’elle refusait de se compter au sein de « la gauche » et donc de prévoir un désistement pour le second tour ; elle expliquait même ne pas voir de différence entre la gauche de Jospin et la droite de Chirac. Jean Pierre Chevènement construisait son pôle républicain « ni de droite, ni de gauche », prenant à rebrousse-poil toute la tradition républicaine progressiste et ouvrière française, s’affichant même avec des élus villiéristes, prototypes de l’identité de droite. Quant à une partie importante du mouvement écologiste, elle a rêvé, à son profit, d’un remplacement du clivage droite gauche par celui entre productivistes et écologistes ; aussi importantes que soient les questions d’environnement elles ne peuvent ainsi rayer d’un trait de plume une identité de gauche ancrée dans la réalité historique ( partisans d’une république démocratique, laîque et sociale) et sociologique (salariés d’un côté et capitalistes de l’autre, pauvres d’un côté et riches de l’autre). On pouvait ainsi entendre des propos contradictoires portés par des « radicaux » reprochant à la gauche de ne pas être assez « ouvrière » dans son programme et sa base sociale mais aussi d’être restée trop marquée par son histoire ouvrière pour se dégager du productivisme.
Une fois l’élection passée, Jacques Juillard se chargeait dans le Nouvel Observateur de faire l’autopsie, de théoriser les raisons de la mort du clivage droite gauche :
« Les conflits qui opposaient les deux « camps » portaient sur trois sujets :
la question institutionnelle (république ou monarchie puis exécutif fort de type présidentiel contre régime parlementaire)
la question religieuse ( notamment à travers la querelle de l’école)
la question sociale, c’est-à-dire le débat sur le système économique.
« Or, ces trois questions ont été plus ou moins liquidées :
en choisissant la Constitution de 1958, 80% des Français se sont prononcés pour un exécutif fort.
malgré quelques soubresauts, la question scolaire a été globalement réglée par la loi Debré qui prévoit des subventions aux écoles privées agrées
l’effondrement du communisme a pacifié la question sociale ».
Jacques Juillard se trompe. La démocratisation des institutions, la laïcité et la question sociale (voir luttes sur les retraites, le CPE...) restent au coeur des préoccupations d’une majorité de citoyens.
2) Le début de campagne pour les présidentielles 2007
Ce début de campagne ne fait qu’accentuer les vices de celle de 2002 : personnalisation du débat, utilisation de sondages comme repères de validité des messages, bien-pensance consensuelle médiatique... Nous retrouvons aussi une forte capacité des candidats à brouiller le repère droite gauche.
Nicolas Sarkozy s’attaque aux « patrons voyous », valorise la France du travail, dénonce la fracture sociale alors que Jean Marie Bockel , socialiste connu soutenant Ségolène Royal dénonce le projet du PS « vestige d’un socialisme rigide », s’en prend « au fétichisme du rassemblement de la gauche ». Pire, il signe avec un député UDF et un sénateur UMP un appel à l’unité de la droite et de la gauche comme en Allemagne (« au cours de l’histoire de la France, il est souvent arrivé que les hommes et les femmes de bonne volonté mettent en commun leurs énergies... Les derniers exemples remontent à 1946 et 1958 »).
Ségolène Royal et son équipe surfent admirablement sur cette situation. Au vu de leur campagne de ce printemps, ils considèrent finissants d’une part le clivage droite gauche, d’autre part le lien social entre les partis (de gauche et de droite) et leur électorat. Aussi, la candidate socialiste s’adresse aux citoyens de gauche, non par le discours émancipateur et identitaire ( socialement et culturellement) de gauche mais en fonction des outils anglo-saxons de communication politique comme la triangulation (mettre en avant des thèmes auxquels sont sensibles les électeurs adverses) ou la "politique de la vie" (référence fréquente aux faits quotidiens et aux valeurs familiales traditionnelles). Il s’agit d’un discours d’après clivage droite gauche visant surtout la construction d’un rapport essentiellement personnel à l’électorat.
Ce type de campagne laisse une place considérable à gauche du Parti socialiste pour une force ou front anti-libéral autour d’un(e) candidat(e). La LCR choisit ce moment pour relancer ses commentaires sur les ambiguïtés de l’identité de « gauche » (avec des guillemets systématiques). Laguiller redit à peu près la même chose que ce qui pouvait se dire en 1938. Une bonne partie du courant mouvementiste (syndical et associatif) s’est construite en opposition à une logique unitaire de gauche. Quant au Parti Communiste, je doute fort de sa capacité à servir d’ossature à un front unitaire ; beaucoup de ses cadres sont trop habitués à l’auto-proclamation comme "seul parti ouvrier" ...
3) Le clivage droite gauche est-il donc moribond ?
Plusieurs raisons expliquent un certain brouillage du repère droite gauche :
- La droite et ses multiples relais idéologiques ont toujours tout fait pour nier, moquer, "dépasser" ce clivage historique gênant pour eux qui descendent des royalistes, des intégristes religieux, des nationalistes colonialistes et des pétainistes. De plus, le nombre de Français se reconnaissant comme "Français de droite" ne dépasse pas 28% (droite et extrême droite confondue).
- Le milieu ouvrier et populaire, souvent écrasé sous le rouleau compresseur libéral ( licenciements, précarité, conditions de travail, prix excessifs du logement et du crédit...), n’a pas trouvé dans la gauche au pouvoir un soutien, une protection suffisante. De 1981 à 1991, ce milieu est resté majoritairement ancré à gauche. Le vote significatif pour l’extrême droite dans des quartiers urbains montrait une détresse profonde. En 1993, le milieu ouvrier et populaire s’est largement abstenu. De 1994 à 1997, il est prudemment et progressivement revenu vers un vote de gauche. De 1997 à 2002, le balancier est à nouveau parti vers l’abstention ou pire la dénonciation "Tous pareils", le refus de se situer à droite ou à gauche.
- En 2001 2002, 41% des ouvriers, 38% des employés, 40% des 25/34 ans, 38% des 18/24 ans, 37% des salariés du privé, 37% des femmes au foyer déclarent ne pas s’occuper de politique, ne pas voter, refuser de se situer sur un axe droite droite gauche. Un autre type d’enquête SOFRES a photographié autrement l’explosion du camp social de la gauche de 1983 à 2002 : le sentiment d’appartenance de classe. Il s’est effondré à gauche de 69 % en 81 à 63% en 91 puis 58% en 2002 ; par contre, il a progressé spectaculairement à droite de 53% en 91 à 62% en 2002. Dans une telle situation où en grande partie la base sociale naturelle de la gauche ne reconnaît plus sa représentation institutionnelle, celle-ci ne peut gagner électoralement. D’ailleurs ces enquêtes d’opinion ont été confirmées par les résultats des municipales de 2001 puis présidentielles et législatives de 2002.
- Pour toutes les enquêtes d’opinion, un autre fait contribue à l’atténuation du clivage droite gauche depuis 25 ans : le glissement insensible mais régulier d’une partie significative de l’électorat de droite vers les positions historiques de la gauche. En 1991, 67% des électeurs de droite réclamaient le rétablissement de la peine de mort, en 2002 ils ne sont plus que 52%. En 1991, 62% s’affirmaient contre l’intégration des immigrés ; ce pourcentage est tombé à 41% en 2002. La même évolution se constate en ce qui concerne le travail des femmes, sujet sur lequel l’électorat de droite est resté longtemps très réticent ; en 2002, son attitude trés majoritairement positive (78%) est identique à celle de l’électorat de gauche.
- Une dernière explication de l’atténuation du clivage gauche droite mérite qu’on s’y attarde. D’après la SOFRES, 69% des Français ne se sentent pas bien représentés par un parti politique ou leurs leaders. 84% estiment que notre pays connaît une "crise du politique", une "crise de la représentation par les élus". Le nombre de citoyens jugeant que les hommes politiques ne se préoccupent pas ou très peu d’eux est passé de 42% en 1977 à 59% en 1997. A la question de la SOFRES "En règle générale, les élus et les dirigeants politiques français sont-ils plutôt honnêtes ou plutôt corrompus ?" 38% répondaient plutôt corrompus en 1977 et 59% n 1997.
4) Le maintien très fort du clivage droite gauche
Le clivage droite gauche a connu bien des aléas depuis 200 ans dans ses formes et dans son acuité. Depuis 20 ans le plus surprenant, c’est son maintien malgré toutes les raisons qui poussaient à son atténuation.
Les essais de dépassement "moderniste", par delà la droite et la gauche ont explosé lors des élections malgré la popularité des candidats. Les exemples de Jean Jacques Servan Schreiber ou Bernard Kouchner l’attestent. Un institut de sondage a demandé en 2007 à un panel de Français comment ils se situaient sur un axe droite gauche ; 95 pour cent s’y sont positionnés.
A quoi correspond ce classement à droite et à gauche ? Plusieurs études ont montré le rôle de l’appartenance sociale, des traditions politiques locales et familiales, des expériences générationnelles, de la religion... Il serait trop long de détailler cela ici. Notons seulement les divergences idéologiques révélées par toutes les études, y compris les plus récentes.
Du point de vue des grands débats politiques, Colette Ysmal, directrice du CEVIPOF, constatait de grosses divergences entre droite et gauche sur quatre points :
- pour un rôle actif de l’Etat : 93% dans l’électorat communiste, 59% socialiste, 45% écologiste contre 40% UDF, 34% RPR
- acquis sociaux garantis par l’Etat : 89% de l’électorat communiste, 66% socialiste, 57% écologiste, contre 42% UDF, 34% RPR
- ouverture culturelle et sociétale : 56% communiste, 59% socialiste, 60% écologiste contre 43% UDF, 36% RPR
- attitude plus ou moins xénophobe : 48% communiste, 48% socialiste, 61% écologiste contre 68% UDF, 80% RPR, 98% Front national
Les divergences entre droite et gauche sont également très nettes quant au sens positif ou négatif de mots comme laïcité, grève, syndicat, nationalisation, militarisme, nationalisme, colonialisme...
Un autre point de clivage concerne la façon d’appréhender la question de la sécurité : attitude "tout sécuritaire" à droite ( 85% dénoncent les juges comme trop indulgents vis à vis des petits délinquants) ; lien entre résolution des difficultés sociales et sécurité à gauche. Ce désaccord se cristallise par exemple sur la question de la police de proximité.
Depuis 1981, une évolution significative concerne le pourcentage de citoyens se réclamant du "centre" car il a sans cesse diminué : 14% en 1981, 13 en 1991, 10 en 1996, 9 en 2002.
Le principal point de clivage entre électeurs de gauche et électeurs de droite, c’est celui du libéralisme économique soutenu par 74% des sympathisants de droite alors que ceux de gauche se pronocent plus en faveur d’un rôle de l’Etat auprés des entreprises. S’il était besoin d’arguments pour ne pas abandonner notre ancrage identitaire "à gauche", ce point de clivage seul serait un argument suffisant.
5) Conclusion
Nous ne sous-estimons pas du tout les ambiguïtés, erreurs ou trahisons de la gauche à tel ou tel moment dans tel ou tel pays. Parmi les partis cités dans l’actualité de cet été, plusieurs directions de partis membres de l’Internationale socialiste sont totalement passées du côté des multinationales et de l’impérialisme américain, comme les partis travaillistes de Grande Bretagne et d’Israel, Action démocratique au Vénézuéla.... Ce n’est pas mieux du côté des ex partis communistes avec par exemple, l’alliance gouvernementale récente de l’ex PC slovaque devenu "social-démocrate" avec l’extrême droite.
Mais ce n’est pas une raison pour ne plus nous réclamer de l’identité que ce nom symbolise dans de nombreux peuples et qui explique sa pérennité. Nous ne gagnerions rien à dévaloriser ce mot de gauche ancré dans les masses comme synonyme des épopées révolutionnaires et progrès sociaux, comme drapeau collectif cousu de nos valeurs et propositions programmatiques. Si demain les milieux populaires et progressistes ne faisaient plus référence à la gauche, est-il certain que cela clarifierait la conscience politique ?
Dans les pays où n’existe pas ce clivage droite gauche comme aux Etats-Unis, la conscience politique en est-elle améliorée ? Que non ! Casser la référence des milieux ouvriers et populaires à la gauche, ce serait aussi détruire une grande partie des fondations sur lesquelles, par exemple, la construction d’une force anti-libérale serait possible. De plus, je considère que l’Union de la gauche de 1973 à 1983 était globalement un Front unique ouvrier ; le "front de classe" dont une partie des dirigeants se réclamaient ne change rien à cette caractérisation. Ce qui manquait à l’Union de la gauche, c’était plus une aile gauche unitaire, de masse et anticapitaliste conséquente qu’autre chose.
Nous choisissons donc de nous réclamer de la gauche, de contribuer à l’unir, la mobiliser, la faire vaincre tout en disputant son avenir à ceux et celles qui la mènerait dans le mur.
L’extrême gauche l’a bien compris en présentant des listes électorales "Vraiment à gauche", "Cent pour cent à gauche". De même, les trotskystes italiens s’organisent dans un groupe nommé "Gauche critique".
Jacques Serieys, le 1er août 2006
Cet article est également mis en ligne à la rubrique "Gauche"
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