8 au 22 novembre 1918 QUAND LE DRAPEAU ROUGE FLOTTAIT SUR LA CATHÉDRALE DE STRASBOURG

dimanche 16 décembre 2018.
 

En novembre 1918, après l’offensive de l’armée française renforcée par l’arrivée des troupes américaines, la débâcle allemande devenait inéluctable. Pour sauver l’honneur du Reich, les amiraux de la marine allemande, ancrée dans les ports de Kiel et de Wilhelmshafen, décidèrent d’engager un dernier combat, perdu d’avance, contre les navires anglais.

Mais les marins ne voulurent pas mourir pour rien ; le 3 novembre ils se révoltèrent et le drapeau rouge flotta bientôt sur tous les navires. La contagion révolutionnaire se répandit rapidement à Hambourg, Brême, Cologne, Munich et Berlin, ce qui contribua à la chute de l’Empire et à l’instauration de la première République en Allemagne. Les marins de Kiel, en grande partie alsaciens, revinrent alors au pays animés d’un fort sentiment révolutionnaire.

Entre le 8 et le 22 novembre, jour de l’arrivée des troupes françaises à Strasbourg, des conseils de soldats et d’ouvriers furent constitués par les marins dans les principales villes d’Alsace...

https://communismeouvrier.wordpress...

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A) Drapeau rouge sur Strasbourg (Brigitte Blang)

L’heure des commémorations ayant sonné partout en Europe, il est temps ici de sortir de l’oubli un chapitre de ce mois de novembre 1918, largement occulté : cette semaine où le drapeau rouge flotta sur la cathédrale de Strasbourg.

L’Allemagne est vaincue. Mais quelques officiers y croient encore et décident d’engager les dernières forces de la Kriegsmarine (la marine impériale) dans une espèce de course désespérée. Les marins de la Baltique se rebellent, les mutineries se propagent, les syndicats d’ouvriers se déclarent solidaires, des soviets se créent qui vont vite contrôler les plus grandes villes du Reich.

Plusieurs milliers sont des Mosellans et des Alsaciens, enrôlés dans l’armée allemande, et qui rejoignent les insurgés. Ils « rentrent au pays », bien décidés à achever cette guerre et à restaurer la République. Ce sera chose faite le 10 novembre, avec la proclamation de la République d’Alsace. Et le 13 au matin, le drapeau rouge est hissé au sommet de la cathédrale de Strasbourg.

Les décisions prises par les soviets sont emblématiques d’une révolution populaire : liberté de la presse et du courrier, droit de manifestation, amélioration des salaires et des conditions de travail, abrogation de la censure, libération des prisonniers d’opinion. Les cheminots déclenchent une grève qui fait tache d’huile. On retire aux officiers leurs insignes. On distribue de la nourriture à la population.

Révolution éphémère pourtant. La peur du rouge l’emporte. Et le maire Jacques Peirotes, social-démocrate bon teint -qui avait pourtant siégé au conseil de soldats et d’ouvriers !-, en appelle aux troupes françaises pour « libérer » sa ville de la terreur soviétique qui y couve. Leur avancée devait les mener à Strasbourg le 25 novembre. Ils arriveront le 22. Puisque « la domination des rouges menaçait de prendre un tour tragique ». Tragique certainement. Pour une classe possédante prospère pendant la domination allemande, et qui craignait donc de tout perdre.

Un commandement militaire remplace les soviets. Il s’empresse de déclarer invalides toutes les mesures sociales promulguées au cours des 10 jours précédents. Et, bien sûr, de décrocher le drapeau rouge qui flottait au-dessus de la flèche.

Le passant qui promène ses pas dans la ville traverse inévitablement la Rue du 22 novembre. Le 22 novembre 1918, date à laquelle Strasbourg fut « libérée » des rouges par l’armée du général Gouraud. Vous avez bien dit libérée ?

B) Note de Jean-Noël Delamarre pour son film

Un documentaire écrit et réalisé par Jean-Noël Delamarre

Sur une idée originale de Philippe Joyeux

Un documentaire de 53 minutes (accès libre retiré à présent).

http://www.lalanterne.fr/images/fil...

« Quand on m’a dit qu’il y avait eu en novembre 1918 un drapeau rouge tout en haut de la flèche de la cathédrale, j’ai pas voulu y croire ! » nous raconte Didier Daeninckx . « Plus tard on m’a montré un film en 16mm noir et blanc tourné à l’époque et j’ai compris ce que ça pouvait avoir d’iconoclaste. On n’est pas dans l’injure mais dans quelque chose d’extrêmement violent et je crois qu’aujourd’hui encore, c’est une image qui n’a pas été admise et digérée. Le fait, non pas qu’il y ait eu un soviet à Strasbourg, mais que d’un seul coup, ce soit sur la cathédrale qu’on ait mis le drapeau rouge. »

En effet, qui aurait pu imaginer que, par un jour gris de novembre, dans le vent diabolique qui tourne autour de la cathédrale de Strasbourg comme pour en interdire l’accès, un « alpiniste » grimperait au sommet de la flèche, à 142 mètres du sol, et y accrocherait un drapeau… rouge en plus ?

Qui aurait pu imaginer que ce drapeau ne serait plus celui de l’Empire prussien ?

Qui aurait pu imaginer que ce drapeau ne serait pas encore celui de la République française ?

Qui aurait pu imaginer que ce drapeau serait celui de l’Internationale Socialiste, et que ce foulard rouge au cou d’une des plus haute cathédrales d’Europe, flotterait le temps d’une révolution ?

Ce sont ces quelques jours révolutionnaires en Alsace, et surtout au coeur de Strasbourg, que nous voulons relater dans ce documentaire. Nous irons tout d’abord à Kiel pour aller ensuite rejoindre Berlin, puis nous suivrons le parcours des marins revenus en Alsace pour y apporter la révolution, leur volonté d’organiser des conseils de soldats et d’ouvriers (appelés aussi « soviet ») à Colmar, Mulhouse, Haguenau, Strasbourg… Puis nous verrons comment l’opposition des alsaciens socialistes français a su détourner cette vague révolutionnaire pour activer l’arrivée de l’armée française, délivrant ainsi l’Alsace du joug allemand qu’il soit impérialiste ou bolchevique.

Il faut comprendre qu’après l’annexion de l’Alsace-Lorraine après la défaite de 1871, les Alsaciens (même chose pour les Mosellans) sont devenus des citoyens Allemands et devaient se conformer aux lois allemandes, dont l’obligation de faire le service militaire sous l’uniforme allemand. En 1914, 250 000 Alsaciens-Lorrains seront enrôlés dans l’armée allemande dont 15 à 16 000 envoyés dans la marine pour leur qualité de technicien mais surtout pour les éloigner d’un contact avec les « français de l’intérieur ». Ce sont ces marins qui se révolteront contre la hiérarchie militaire méprisante et qui porteront cette révolte jusqu’en Alsace.

Cette période « est bien la fin de la première guerre mondiale par la signature de l’Armistice et le retour de l’Alsace à la France. Mais ce n’est pas seulement ça. C’est beaucoup plus compliqué. Ce sont aussi les derniers jours du IIe Reich, son effondrement politique et militaire, la mutinerie des marins de Kiel en Allemagne qui s’organisent en conseils et dont le mouvement s’étend en quelques jours à toute l’armée, à toutes les usines du pays. L’Alsace fait encore partie de l’Allemagne et se couvre aussi de conseils de soldats et de conseils ouvriers. » (Jean-Claude Richez)

La « République des soviets » de Strasbourg, aussi brève que fût son existence, reste un feu d’artifice trouble, pleins de lueurs et d’ombres. Nous voudrions la faire revivre l’espace de quelques minutes, le temps bien court de notre documentaire.

C) 11 novembre 1918 : le drapeau rouge flotte sur Strasbourg et l’Alsace proclame la République des soviets...

Source : http://cgt.dl.free.fr/histoire/11-1...

L’Allemagne impériale a perdu la guerre, mais quelques généraux ultras, dont Ludendorff veulent tenter un baroud d’honneur en prenant appui sur la puissante flotte de guerre. La troupe refuse. A Kiel, sur la Baltique, les marins se mutinent et se constituent en Soviet. Les syndicats ouvriers les rejoignent, et des détachements d’insurgés, drapeaux rouges en tête, se rendent dans les villes voisines pour gagner les habitants à leur cause. Une quinzaine de milliers d’Alsaciens et de Lorrains sont alors incorporés dans la Kriegsmarine, et nombre d’entre eux participent à ces événements. Certains décident de soulever leurs deux provinces natales soumises à une véritable disette, et qui sont agitées de forts mouvements de mécontentement...

Les marins révolutionnaires alsaciens se forment en Conseil de soldats de Strasbourg, et exigent du gouverneur Von Rohden la libération des détenus, la liberté de presse et d’expression, la levée de la censure sur le courrier, le droit de manifester. Les prisons ouvrent leurs portes, les Conseils se rendent maîtres des bâtiments publics et toutes les marques d’autorité comme les insignes, les grades sont supprimées. La ville se hérisse de drapeaux rouges dont l’un va même flotter sur la flèche de la cathédrale !

Toutes les forces sociales tentent de s’assurer le contrôle du mouvement en se fondant dans le Conseil des ouvriers et soldats présidé par le secrétaire du syndicat des ouvriers brasseurs, Rebholz qui annonce l’abdication de Guillaume II, à Berlin, et proclame l’avénement d’un pouvoir populaire. Les murs de la ville se couvrent d’affiches "Nous n’avons rien de commun avec les États capitalistes, notre mot d’ordre est : ni Allemands ni Français ni neutres. Le drapeau rouge a triomphé". Une trentaine de commissions organisent la vie quotidienne : transports, finances, ravitaillement, démobilisation, justice... Des grèves radicales éclatent, comme celle des cheminots. Le dirigeant social-démocrate strasbourgeois Jacques Peirotes fait appel au Grand Quartier Général français et demande aux généraux de "hâter leur entrée à Strasbourg, la domination des rouges menaçant de prendre une fin tragique". L’entrée dans la ville était prévue pour le 25, mais son appel est entendu. Les troupes marchent sans relâche et pénètrent dans les faubourgs le 22 novembre 1918. Le Conseil des ouvriers et soldats déclare qu’il "a rempli sa mission, même si, compte tenu des circonstances, il n’a pu réaliser son idéal politique". Il décide de remettre l’autorité militaire entre les mains du commandement français. Le général Gouraud fera savoir qu’il ne reconnaît ni le Soviet des ouvriers et soldats, ni aucune des mesures qu’il a édictées. Le 22 novembre, le premier acte symbolique de l’armée française sera d’occuper le Palais de justice où siégeait le "Soviet de Strasbourg". La troupe s’empare des usines, les décrets sociaux sont annulés, les salaires ramenés à leur niveau de septembre 1918, les "agitateurs" sont expulsés. On choisit les sous-préfets parmi les officiers, des commissions de contrôle de la population, présidées par un officier du 2e Bureau sont mises en place.

Il en sera de même dans toutes les villes des deux provinces perdues en 1870. Car le Soviet de Strasbourg n’a pas été une création unique : le premier Conseil a vu le jour à Haguenau, le 9 novembre suivi dans la soirée par Mulhouse. A Saverne les soldats se mutinent, comme à Sélestat. A Colmar le Conseil siège à la mairie, et le futur Feldmaréchal Rommel viendra s’y plaindre des vexations dont sont victime ses officiers ! Partout sur le front des Vosges on fraternise, on manifeste, drapeaux rouges en tête. En Lorraine, les nombreux immigrés italiens se joignent au mouvement. A Metz, le Conseil siège à l’hôtel de ville sur lequel flotte un drapeau turc dont on a passé le croissant au minium... Des Conseils prennent les usines en charge, on occupe les mines, comme à Knutange. A Algrange, Hagondange, Rombas, les grèves éclatent. A Thionville c’est un acteur, Seelow, qui dirige le conseil, un aumônier militaire à Sarrebourg, un pasteur à Neuf-Brisach...

Un jour que j’évoquais cette épopée et le nom de cette ville de garnison, Neuf- Brisach, mon ami Rémy Fisch, délégué mineur des potasses d’Alsace, m’a interrompu.

- Neuf-Brisach ! Maintenant, je comprends mieux ce que me racontait mon père... Il nous disait des choses bizarres, lors des banquets familiaux, mais tout le monde se moquait de lui... Il parlait des soviets et chantait une chanson, "Hop là", en faisant valser les chapeaux, les casquettes...

Je l’ai suivi à Soultz, sur laquelle veille la masse imposante des collines du Vieil Armand et il m’a traduit les paroles de Joseph Fisch qui, toute sa vie, ne s’est exprimé qu’en alsacien et en allemand :

- Quand j’ai été mobilisé, en 1917, je travaillais aux fortifications du Vieil Armand. Le 9 novembre 1918, on nous a rassemblés pour nous envoyer sur le front de l’Est. On a fait étape à Neuf-Brisach. Là, il y avait un rassemblement de six-mille soldats. La première chose que j’ai vue, c’est un officier supérieur allemand dégradé devant tout le monde, obligé de rendre son épée et ses distinctions. L’atmosphère était surchauffée. La foule entonnait des chansons populaires pleines de joie. Certains chantaient des airs révolutionnaires. La manifestation parcourait la ville et dès qu’on rencontrait un gradé, on l’arrêtait et on disait : "Hop là, donne tes galons, sinon tu prends une claque". Après, ce qu’on a eu en tête les copains et moi, c’était de ficher le camp le plus vite possible, et rentrer chez nous, à Soultz. Quand on est arrivé, le 10, on est tombé sur un défilé qui venait de la gare, musique en tête. La population de Soultz portait en triomphe Richard Heisch. C’était un responsable socialiste internationaliste, libéré de prison sous la pression du Conseil de Colmar. Heisch était tenancier de bistrot. Il a pénétré dans son troquet et, hop là, il a sauté sur une table et harangué les soldats allemands pour les appeler à partir, pour la paix entre les peuples. J’avais dix-huit ans, je n’oublierai jamais ces journées-là.

Je crois aujourd’hui que si la plaque de rue strasbourgeoise signale le jour mais reste silencieuse sur l’année, c’est pour faire oublier la force de ce qui se disait là, au coeur d’une l’Europe meurtrie.


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