Finlande 30 avril 1918 Ouvriers et métayers massacrés par les Gardes blancs et soldats allemands (Tampere, Helsinki, Vyborg)

vendredi 10 mars 2017.
 

1) La Finlande de 1809 à 1917 : un grand-duché intégré à la Russie

De 1249 au début du 18ème siècle, les Finlandais sont assujettis par une aristocratie d’origine suédoise, parlant suédois (langue scandinave, indo-européenne) alors que le peuple (surtout des paysans) continue à parler le finnois (langue non indo-européenne appartenant à la famille ouralienne).

En 1809, la Finlande devient un grand-duché autonome au sein de l’empire tsariste russe. Pour conserver sa domination sociale, économique et culturelle, l’aristocratie et la bourgeoisie suédoise (de Finlande) prennent la tête d’un mouvement national finlandais revendiquant l’adoption du finnois comme langue officielle.

En 1905, le pouvoir absolutiste de Nicolas II se voit déstabilisé par des mouvements sociaux qui s’étalent de janvier à novembre avec une apogée lors de la grève des cheminots puis grève générale en octobre.

La lutte est particulièrement forte en Finlande où le Tsar accepte l’élection d’un Parlement au suffrage universel y compris par les femmes. Le grand duché de Finlande bénéficie dès lors d’une semi-indépendance avec sa propre constitution.

En fait, les élites russes et finlandaises comptent amuser le peuple par les élections mais sans rien changer de leur pouvoir économique et politique (l’exécutif reste en place). En 1907, les socialistes emportent les élections législatives ; cela ne fait qu’accentuer la terreur policière exercée contre toute force mettant en danger la puissance des grands propriétaires terriens et du patronat industriel.

Peu à peu, Nicolas II cède des revendications symboliques, en particulier nationales. En 1912, la Finlande participe sous ses propres couleurs aux Jeux Olympiques.

La répression tsariste du mouvement ouvrier et socialiste laisse la place à des divergences au sein de la classe privilégiées suédoise de Finlande entre :

- d’une part la bourgeoisie libérale attachée au type de système politique et social de la France et de la Grande Bretagne. Ces "moineaux" sont dirigés par Kaarlo Juho Stählberg.

- d’autre part l’aristocratie et la bourgeoisie plus conservatrices, tournées vers l’Allemagne dont le dirigeant se nomme Pehr Evind Svinhufvud af Qvalstad.

2) Vers une crise institutionnelle, sociale et révolutionnaire

L’année 1916 voit à nouveau le Parti social-démocrate obtenir une majorité absolue lors des élections législatives. C’est donc son dirigeant Oscar Tokoi qui négocie l’indépendance avec Kerenski, chef du gouvernement russe à majorité "socialiste" du printemps et de l’été 1917.

Les candidats du Parti social-démocrate finlandais ont bénéficié de la montée du mouvement de masse et ont surfé sur ses aspirations et ses revendications. Une fois élus, ils valident un objectif central de leur campagne législative : la journée de travail de 8 heures par jour. Ils ne veulent pas aller plus loin, ne se pressent pas pour en surveiller l’application, ne veulent en aucune manière changer l’ordre social existant, très inégalitaire en Finlande.

La déception populaire pousse alors à une radicalisation extra-parlementaire.

De plus, les négociations sur l’indépendance avec Kerenski n’ayant pas abouti, la droite retrouve une majorité au Parlement (Eduskunta). Sous la direction de PE Svinhufvud, dès son retour au pouvoir, sans se soucier de négociations, la droite proclame unilatéralement l’indépendance de la Finlande (6 décembre 1917).

Cette droite liée à la caste riche du pays, à l’Empire allemand et ses junkers, méprise les milieux populaires. Sa première décision d’importance est de recruter et organiser une armée de Gardes blancs (gardes de sécurité et civiques) pour préparer la guerre civile avec pour chef un boucher sanglant, le général Carl Gustaf Emil Mannerheim, qui ne parle même pas le finnois mais sait recruter les paysans aisés et diriger ses troupes pour balayer les militaires russes présents en Finlande.

3) Deux forces sociales se font face : les privilégiés (dont patronat, nobles, grands propriétaires terriens) d’un côté, le peuple de l’autre (principalement ouvriers et métayers)

L’effondrement institutionnel de la Russie tsariste entraîne en Finlande à partir de mars 1917 une évaporation du rôle habituel des forces de police.

Les milieux populaires d’un côté (dans leurs usines, quartiers, communes rurales), les riches de l’autre, créent leurs propres forces de sécurité, menant à l’émergence de deux corps militaires distincts et indépendants :

* d’un côté les Gardes Blancs (environ 40000).

* de l’autre, les Gardes Rouges recrutés par le parti social-démocrate (environ 30000).

Les milieux privilégiés constatent qu’ils ne pourront faire payer la crise (arrêt des commandes de guerre...) au peuple sans le casser militairement.

A ce moment-là, il est évident que la droite finlandaise au pouvoir prépare un coup de force contre le peuple mobilisé. Les provocations et répressions menées par les Gardes blancs laissent augurer d’un avenir bien sombre si les milieux populaires ne s’organisent pas pour se défendre.

4) Poussée ouvrière et populaire révolutionnaire. Que faire face au risque d’intervention massive des gardes blancs et de l’armée contre le mouvement populaire ?

Dans la deuxième moitié 1917, le milieu ouvrier finlandais connaît :

* une situation sociale très difficile ( licenciements, chômage, difficultés de ravitaillement, rapacité des propriétaires aux dépens des métayers pour compenser leurs pertes financières dans l’industrie...)

* une poussée révolutionnaire aussi forte qu’en Russie avec la mise en place de conseils ouvriers et de gardes rouges. En novembre, le Comité central révolutionnaire lance une grève particulièrement suivie, soutenue par les nombreux chômeurs, fermiers et paysans pauvres mais celle-ci n’aboutit pas politiquement car la direction du Parti socialiste ne veut pas sortir d’une "légalité parlementaire".

Que faire ? Assumer un affrontement social ?

Les bolcheviks au pouvoir à Petrograd, tout proche, pensent que la social-démocratie finlandaise doit se préparer et préparer le peuple à un affrontement : ou répression sanglante ou révolution. Cependant, d’une part ils ont leurs propres problèmes face aux Blancs et face aux armées impériales, d’autre part ils respectent totalement l’autonomie de réflexion et de décision de la gauche finlandaise.

Les dirigeants du mouvement ouvrier finlandais ne sont pas prêts à se battre et ne souhaitent pas prendre de responsabilité dans l’affrontement social prévisible. L’un deux, Kuusinen, qui va devenir l’un des grands chefs du Komintern (3ème Internationale), résume ainsi, après coup, leur état d’esprit :

« Ne désirant pas risquer nos conquêtes démocratiques, et espérant d’ailleurs franchir, grâce à d’habiles manoeuvres parlementaires, ce tournant de l’Histoire, nous décidâmes d’éluder la révolution ... Nous ne croyions pas à la révolution ; nous ne fondions sur elle aucune espérance, nous n’y aspirions pas. »

Que faire ? Une grève générale ?

Face aux licenciements, aux baisses de salaire, aux besoins de ravitaillement, le milieu ouvrier et populaire a besoin d’agir. La Centrale Syndicale Finlandaise fournit une réponse réformiste inutile typique, sur le terrain seulement "social" : Grève générale de 5 jours.

Dans le contexte finlandais du moment, cela ne fait qu’épuiser le mouvement social et radicaliser l’ensemble du patronat aux côtés de la droite en faveur d’une solution militaire expéditive.

Le 12 janvier 1918, les Gardes blancs (gardes de sécurité) reçoivent de la majorité parlementaire de droite le statut de force de l’ordre étatique.

5) Commence la torpparikapina (rébellion des métayers) dite aussi luokkasota (guerre des classes)

Désignée par les historiens finlandais sous des noms qui rendent compte de la réalité mais aussi de leur position personnelle, cette guerre civile va montrer, la première, le prix du sang que les bourgeoisies nationales et internationales sont prêtes à payer pour conserver leur pouvoir.

Jouissant de leur nouveau statut comme force de police, les Gardes blancs prennent l’initiative les premiers et mettent les gardes rouges devant l’alternative : être écrasés ou se défendre. Le premier choc éclate à Vyborg. Bientôt, l’affrontement atteint Helsinki où l’engagement populaire permet aux gardes rouges de l’emporter et de maîtriser cette grande ville.

Cependant, la social-démocratie attend toujours. Elle laisse les Gardes blancs désarmer les troupes russes stationnées dans le nord du pays.

Un gouvernement blanc naît rapidement à Vasa de ce rapport de force dans le Nord. De fortes troupes de "volontaires" suédois vient lui prêter main forte.

Les insurgés autour d’Helsinki créent un Conseil des commissaires du peuple sous la direction de Kullervo Manner comprenant des sociaux-démocrates de gauche.

Les bolcheviks abandonnent leurs possibilités d’intervention en Finlande.

Conformément à son programme de droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et conformément au souhait des socialistes du pays, le pouvoir bolchévique a reconnu l’indépendance de la Finlande le 4 janvier 1918.

Le 3 mars 1918, la jeune république russe envahie par les armées allemandes, accepte un traité de paix qui l’affaiblit territorialement, financièrement, militairement et ne lui permet pas d’intervention en Finlande, contrairement à ce que fait immédiatement l’Allemagne aux côtes des Blancs.

6) L’armée blanche finlandaise

Elle comprend :

- environ 1200 "volontaires" suédois dont un nombre important de cadres. Quatre-vingt-quatre de ces officiers volontaires ont joué un rôle important dès le début de la guerre civile.

- les jäger, volontaires finlandais combattant au sein des armées allemandes contre l’armée russe dans la Baltique sont présents au sein des Gardes blancs dès le début de la guerre civile (27 janvier 1918). Encadrés par des officiers issus de milieux aisés, les soldats proviennent de milieux plus populaires (30% d’ouvriers, 14% d paysans, 20% d’illétrés...) généralement natifs des provinces agraires les plus dominées par l’aristocratie (41 % en provenance d’Ostrobotnie, à 15 % d’Uusimaa et pour 12 % de Carélie). Cette troupe d’élite fournit des unités de choc, bien armées, bien dirigées, habituées aux combats ; elle apporte aussi à l’armée blanche de nombreux officiers et instructeurs pour les nouvelles unités.

- 2000 soldats finlandais ayant combattu dans l’armée russe durant la Première guerre mondiale (de 1914 au début 1918, la Finlande fait partie de l’empire du tsar) et ayant été fait prisonniers par l’armée allemande qui les libère en les intègrant immédiatement parmi les Blancs.

- les forces armées réactionnaires mises sur pied par la droite au pouvoir ainsi que par l’aristocratie et le patronat. Le baron Carl Gustav Emil Mannerheim, ancien officier de l’armée russe assume la direction des armées blanches.

- La droite majoritairement monarchiste et germanophile (elle va proposer la couronne finlandaise au kronprinz, fils du Kaiser, puis à Frédéric de Hesse) fait appel à l’armée allemande pour exterminer les Gardes rouges. Nous sommes en pleine première guerre mondiale et la révolution russe a libéré des unités allemandes.

En face, les Gardes rouges disposent d’un effectif extrêmement courageux mais fluctuant (entre 20000 et 90000 hommes), plus proches de milices d’autoorganisation locale que d’une armée nationale.

Notons aussi la meilleure direction politique des Blancs par rapport aux Rouges. Alors que la Russie bolchévique avait reconnu l’indépendance de la Finlande avant le début de la guerre civile et alors qu’elle n’intervient pas militairement, les armées blanches vont se présenter sans cesse comme une force de libération nationale finlandaise contre les Russes représentés

7) La terreur blanche : 100000 morts, 20% des travailleurs finlandais massacrés

12500 soldats allemands (en particulier la 12ème division de la Baltique) débarquent sur la côte finlandaise. Ils sont dirigés par un fasciste avant l’heure, le général comte Rüdiger von der Goltz qui a déjà exercé ses talents dans les pays baltes.

Gardes blancs et troupes allemandes marchent d’abord vers le centre industriel de Tampere. Les Gardes rouges et le milieu populaire de la ville se battent farouchement, défendant rue par rue, maison par maison. Cependant, face à des troupes de l’armée régulière allemande et à des gardes blancs, bien mieux armés, la ville est prise et connaît la première vague d’extermination. Sur 11000 gardes rouges, la moitié est fusillée immédiatement, le reste va être dirigé vers les camps de concentration où les conditions de vie préfigurent les camps nazis des années 1930 qui joueront un rôle décisif dans le génocide de la gauche allemande. Aussitôt après, l’armée de Von der Golz et les spadassins de Mannerheim marchent sur la capitale Helsinki qu’ils prennent le 13 avril.

Enfin, Vyborg tombe le 30 avril 1918.

L’ordre règne en Finlande. Les pelotons d’exécution continuent leur oeuvre contre les militants ouvriers et sociaux-démocrates. 80000 anciens gardes rouges sont enfermés dans les premiers camps de concentration installés en Europe ; 12000 y décèdent rapidement de famine et de maladie (typhus). Quiconque est soupçonné d’être russe (en particulier les soldats, indépendamment de leurs opinions) se voit massacré.

Constitués à la mi-mai 1918, des tribunaux d’exception jugent à la va-vite 67788 Rouges ; 90% sont condamnés à l’internement ; 555 à la mort.

Les dirigeants de la social-démocratie finlandaise vont-ils enfin agir ? Oui, 21 dirigeants lancent un appel, diffusé par l’armée allemande, demandant aux derniers groupes de gardes rouges qui continuent à se battre (en particulier des métayers en zone rurale) de cesser le combat et de se rendre.

Les Finlandais donnent plusieurs noms à ce conflit :

* kansalaissota ou sisällissota (guerre civile),

* luokkasota (guerre des classes),

* punakapina (rébellion rouge),

* torpparikapina (la rébellion des métayers),

* vallankumous (révolution),

* veljessota (la guerre entre les frères).

* vapaussota (guerre de la liberté),

D’avril à mai 1918, des dizaines de milliers de travailleurs, de métayers et parfois leurs familles ont été passés par les armes. Leur auto-organisation par usine, par quartier, par zone rurale, parfois par ville, même concernant une grande majorité des ouvriers et de la population, s’est vue balayée par des troupes bien mieux armées, dirigées nationalement par des chefs expérimentés et déterminés.

7) Les premiers camps de concentration en Europe datent de la Terreur blanche en Finlande

Article de Wikipedia

" En janvier 1918, après trois mois de combat, la révolution en Finlande est finalement écrasée par les « blancs » du général Carl Mannerheim, aidés par les 12 500 soldats de la division allemande du général Von der Goltz. La répression est brutale. Les prisonniers rouges sont abattus à la mitrailleuse dans des fossés... Selon le général blanc Dénikine, « La haine pour les bolcheviques russes s’étendit à tout ce qui portait un nom russe. La répression s’abattit sur toute la population russe, qui n’avait rien connu de semblable pendant les jours du communisme finlandais. ».

Une série de camps de concentration sont ouverts pour interner les « rouges » vaincus pendant la guerre civile. Début mai 1918, on en compte 64 comprenant 81 000 prisonniers (soit 6 % de la population adulte finlandaise), essentiellement répartis au sud du pays. La difficulté énorme que représente le maintien d’un système carcéral aussi massif dans une Finlande détruite par la guerre civile amène rapidement le gouvernement d’Helsinki à mettre en place des lois d’amnistie. Début juin 1918, les camps sont regroupés en 26 lieux de détention puis progressivement démantelés si bien qu’en décembre, il ne reste plus que 6 100 prisonniers, considérés comme les plus dangereux. Fin 1921, il ne restera plus que 900 emprisonnés politiques. Au total, on estime à 12 500 le nombre de prisonniers décédés dans les premiers camps de la guerre civile – avec plus de 25 % de pertes pour certains (comme celui de Tammisaari) – chiffre auquel il faut ajouter les 268 exécutions capitales prononcées après la répression de l’insurrection bolchevique.

Les armées blanches polonaises créées par le gouvernement français vont suivre cet exemple des camps de concentration pour exterminer les "rouges" dès août 1918 puis ce sera le cas des nazis.

Conclusion

Le bilan de cette expérience finlandaise va lourdement peser sur le mouvement communiste en URSS et au niveau international dans les années 1918 à 1924.

Aujourd’hui, bien des historiens baratinent et bavent sur ce qui s’est passé en URSS et dans le mouvement communiste à cette époque sans prendre en compte la détermination et la cruauté des opposants au nouveau gouvernement de la Russie.

Le temps viendra où la rigueur historique retrouvera ses droits par delà les stipendiés de la CIA et du grand patronat. Je ne serai plus là mais je n’en doute pas.

Jacques Serieys

Post scriptum :

J’ai surtout rédigé cet article à partir de notes personnelles (comprenant quelques faits) datant de 1971 pour un plan de rapport . Si un lecteur peut compléter ou donner des références bibliographiques (en plus du livre de Jean-Jacques Marie La guerre civile russe),

MERCI


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