PARTI ET MASSES : Rosa Luxemburg contre Lénine

mercredi 1er août 2018.
 

Rosa Luxemburg est un des rares personnages de l’histoire communiste a faire l’unanimité. On loue la femme, l’intellectuelle, la militante héroïque, voire même -puisque les moeurs le permettent désormais- l’amante passionnée transcendant son handicap et un physique peu avenant (1). Cette affection est d’autant plus ostentatoire que l’hommage reste désespérément platonique. Les organisations se réclamant du communisme considèrent en effet de manière assez unanime que Luxemburg a eu tort sur l’ensemble des points l’ opposant au reste du mouvement (analyse de l’impérialisme, question nationale, démocratie socialiste...). Il y a donc un touchant unanimisme entre "marxistes-léninistes" et "trotskystes" pour parler de "Rosa" en l’appelant par son prénom (ce qui témoigne d’ailleurs d’un je-ne-sais-quoi de condescendance machiste) sans tenir aucun compte de son apport théorique. Le cas le plus évident est naturellement la question du parti, point sur lequel Luxemburg s’est démarquée de manière aussi nette que polémique d’un "léninisme" dont la plupart des courants révolutionnaires se réclament encore aujourd’hui peu ou prou.

La publication des oeuvres majeures du marxisme étant due pour l’essentiel aux courants politiques organisés, certains textes de Luxemburg ont donc été les victimes d’un véritable black-out éditorial. C’est ainsi que ni les Oeuvres en deux volumes chez Maspéro (2) ni l’anthologie présentée par Gilbert Badia aux Editions sociales (3) ne contiennent d’extraits du texte essentiel qu’est "Questions d’organisation de la social-démocratie russe", publié en 1904 dans l’Iskra et dans Neue Zeit. . Les éditions Belfont l’ont réédité en 1970 en annexe à "Nos tâches politiques" de Léon Trotsky (autre texte maudit, pour les mêmes raisons). A part cela, seuls les "luxemburgistes" l’ ont publié régulièrement, une première fois en 1934 avec une préface de Lucien Laurat, puis en 1946 et en 1972 aux éditions Spartacus, fondées par René Lefeuvre (4).

Dans son introduction aux Textes de Rosa Luxemburg Gilbert Badia dit à propos de l’opposition entre Lénine et elle sur le parti que "cette problématique n’est devenue importante, voire centrale, qu’après la mort de Rosa Luxemburg". C’est tout à fait exact et de leur vivant, les deux révolutionnaires faisaient partie du même courant : celui de la gauche internationaliste qui avait refusé les glissements réformistes puis la grande trahison chauvine de la social-démocratie face à la première guerre mondiale. Est-ce pour autant qu’il ne faille pas se poser de question et ré-éxaminer les arguments d’hier avec l’oeil d’aujourd’hui ? D’autant que nous avons le triste privilège de connaître la fin de l’histoire : la restauration générale du capitalisme dans tous les pays qui s’en étaient affranchis, comme ultime conclusion d’une dégénérescence annoncée du mouvement communiste.

La polémique contre Lénine

L’affrontement entre Luxemburg et Lénine survient en 1904, après le deuxième congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR). Remportant la majorité, Lénine a fait adopter ses thèses sur l’organisation du parti, exposées dans son célèbre texte "un pas en avant, deux pas en arrière" (5). Rosa Luxemburg le commente de manière très sévère dans ses "Questions d’organisation de la social-démocratie Russe". Elle rappelle que "le mouvement socialiste est dans l’histoire des sociétés fondées sur l’antagonisme de classe, le premier qui compte, dans toutes ses phases et dans toute sa marche, sur l’organisation et sur l’action directe et autonome de la masse". Or, elle reproche au leader bolchevik de ne pas tirer jusqu’au bout les conclusions du changement de période. "Pour Lénine, la différence entre le socialisme démocratique et le blanquisme se réduit au fait qu’il y a un prolétariat organisé et pénétré d’une conscience de classe à la place d’une poignée de conjurés. Il oublie que cela implique une révision complète des idées sur l’organisation et par conséquent une conception tout à fait différente de l’idée du centralisme ainsi que des rapports réciproques entre l’organisation et la lutte". Selon Luxemburg, les particularités du mode d’organisation blanquiste s’expliquaient dans la mesure où il n’avait pas de lien avec les luttes sociales quotidiennes. "Radicalement différente sont les conditions de l’activité de la social-démocratie. Elle surgit historiquement de la lutte de classe élémentaire. Elle se meut dans cette contradiction dialectique que ce n’est qu’au cours de la lutte que l’armée du prolétariat se recrute et qu’elle prend conscience des buts de cette lutte". Luxemburg s’oppose radicalement à la définition de Lénine selon laquelle le social-démocrate révolutionnaire serait un "jacobin (6) lié à l’organisation du prolétariat qui a pris connaissance de ses intérêts de classe". Pour elle, "la social-démocratie n’est pas liée à l’organisation de la classe ouvrière, elle est le mouvement propre de la classe ouvrière". Le centralisme de l’organisation social-démocrate, que Luxemburg considère comme tout à fait nécessaire, se distingue par conséquent totalement du centralisme conspiratif blanquiste avec Lénine ne rompt pas nettement : "c’est un "auto-centralisme" de la couche dirigeante du prolétariat". A ses yeux, la question de la démocratie la plus large dans le mouvement de masse mais également au sein de l’organisation socialiste est quelque chose de tout à fait fondamental. En effet, comme le note Lucien Laurat, "cette organisation doit être susceptible de développer au maximum la conscience socialiste des travailleurs et leur permettre de s’instruire par l’expérience de leurs luttes" (7). Dans la même logique, Luxemburg remarque également le caractère pour le moins douteux de l’apologie que fait Lénine de la discipline inculquée aux ouvriers par l’usine. Elle rappele en effet que cette discipline "est inculquée au prolétariat non seulement par l’usine mais par la caserne et par le bureaucratisme actuel, bref par tout le mécanisme de l’état bourgeois centralisé". Et de conclure que ce type de discipline n’a rien à voir avec celui que requiert une organisation ayant pour but la libération humaine. "Que peut avoir de commun la docilité bien réglée d’une classe opprimée et le soulèvement organisé d’une classe luttant pour son émancipation intégrale ?". Dans ces conditions, Luxemburg se méfie très nettement du penchant ouvriériste de Lénine qui voit dans les intellectuels un des éléments potentiellement opportunistes au sein du parti. Pour elle, en obéissant à une logique exclusivement organisationnelle, il ne répond pas sur le fond aux risques de dérives politiques. Et de conclure que "les erreurs commises par un mouvement ouvrier vraiment révolutionnaire sont historiquement infiniment plus fécondes et plus précieuses que l’infaillibilité du meilleur ’Comité Central’."

La tentation syncrétique

Lénine n’a pas laissé passer l’attaque de Luxemburg sans réagir et a répliqué aussitôt, en cherchant avant tout à démontrer que les critiques seraient de mauvaise foi (8). Mais il n’échappe pas lui même à l’utilisation d’arguments spécieux. Luxemburg s’était indignée du fait que les directions locales du parti soient nommées et non élues : Lénine rétorque que cette décision n’est pas de son fait mais résulte d’un amendement proposé lors du congrès par la commission ad-hoc. Soit. Mais si l’on comprend bien, le parti a donc été au delà des conceptions attribuées à Lénine par Luxemburg, ce qui n’est pas sans poser problème ! Pour le reste, Lénine démontre que Luxemburg a commis des erreurs factuelles, confondant des passages, et qu’elle a déformé certaines de ses remarques, les allusions à l’usine ou au jacobinisme reprenant des qualificatifs avancés par les mencheviks au cours de la discussion. Il s’agirait donc finalement d’un faux-débat.

Faut-il donc suivre Lénine et relativiser les divergences ? Certains auteurs, de tradition "léniniste" mais bien conscients des problèmes posés par les conceptions organisationnelles de celui-ci on tenté pour une part de minimiser la portée des désaccords et pour l’autre de proposer "d’intégrer de façon critique l’expérience et les conceptions "luxemburgistes" à celles de Lénine" (9). Rien n’est moins simple, car les divergences organisationnelles sont toujours l’expression la plus immédiate de divergences politiques, touchant ici à des sujets essentiels comme la relation entre l’avant-garde et les masses, le parti et la classe, la stratégie, etc.

Luxemburg partage certes le souci de Lénine de prémunir l’organisation social-démocrate contre un opportunisme dont les ravage se faisaient déjà sentir. Mais pour elle ce n’est certainement pas en isolant le parti de la classe ni en multipliant les mesures d’ordre statutaire qu’on y parviendra, au contraire. Elle note qu’il "est douteux qu’un statut, quel qu’il soit, puisse prétendre d’avance à l’infaillibilité : il faut qu’il subisse d’abord l’épreuve du feu". Et de ce point de vue, force est de constater que les résultats des bolcheviks n’ont guère été brillants. En effet, ils n’eurent pas à attendre un an avant de se trouver confrontés à une crise révolutionnaire à laquelle ils n’étaient pas préparés. Qu’arriva t-il alors ? "Les bolcheviks de fer, les hommes des comités, s’avérèrent incapables de comprendre le potentiel révolutionnaire du mouvement ouvrier de masse dirigé par le Pope Gapone (10). Ils ne se reconnurent pas dans la lutte ouvrière pour des revendications économiques immédiates et dans le développement des syndicats. Ils affichèrent leur scepticisme à l’égard des comités démocratiques "hors parti" (les soviets) créés par les ouvriers" (9). Il faudra toute l’énergie de Lénine pour redresser progressivement la barre et parvenir finalement à construire l’organisation capable d’affronter les événements de 1917 et d’obtenir la victoire.

Certains auteurs voient dans ce spectaculaire redressement des bolcheviques le signe que les inquiétudes de Rosa Luxemburg, même si elles étaient fondées, n’avaient plus de raison d’être. Selon eux, elle craignait à juste titre que le parti ne dégénère en secte et se trouve incapable de faire face à la situation, ce qui n’aurait pas été le cas puisque Lénine avait été capable de faire évoluer positivement les militants qui passèrent à côté de la révolution de 1905. Les critiques contenues dans "Questions d’organisation de la Social-démocratie Russe" seraient en quelque sorte devenues caduques, ou tout juste applicables aux plus sectaires des groupes révolutionnaires de notre fin de siècle. Les choses ne sont pourtant pas si simples. "J’ai peur du léninisme sans Lénine", disait le communiste français Alfred Rosmer. Et effectivement chacun a pu mesurer les dégâts causés par la théorie politique et organisationnelle ossifiée contenue dans les (trop) célèbres "principes du léninisme" de Joseph Staline (11). Il est absolument certain que sur la plupart des questions, Lénine s’est montré capable d’effectuer des rectifications spectaculaires, de "tordre le bâton" aussi fort que nécessaire, montrant une aptitude à corriger ses propres erreurs. Mais on ne peut pas ne pas s’interroger sur le possible rapport entre la dégénérescence du parti et de la révolution et les conceptions qui ont présidé à sa formation. Même si l’on prend en compte l’analyse de la dégénérescence de l’Etat prolétarien comme produit de la guerre civile, de l’isolement de la Russie et du recul de la révolution mondiale ; même si l’on considère le stalinisme comme l’antithèse du léninisme et comme un phénomène contre-révolutionnaire de type thermidorien, on explique pas tout. Et en particulier on explique très mal comment les choses ont pu évoluer au sein de ce parti, pour qu’il en vienne à exterminer la quasi-totalité de ses cadres fondateurs. On explique très mal comment les esprits les plus clairvoyants ont pu garder si longtemps le silence et les oppositions être marginalisées puis détruites sans heurt majeur. Enfin, on ne peut pas faire comme si les points essentiels de la critique de Luxemburg en 1904 ne se recoupaient pas assez largement avec celle qu’elle fit en 1918, alors qu’elle mettait en garde les bolcheviques contre des erreurs majeures dans le domaine de la démocratie socialiste et du rapport avec les masses.

Une divergence de fond sur les rapports entre parti et classe

Léniniste affiché, Le Blanc doit quand même reconnaître que les deux révolutionnaires ont des idées "exactement contraires" sur les relations entre le parti et la classe ouvrière. Pour Lénine, "il n’est pas permis en effet de confondre le Parti, avant-garde de la classe ouvrière, avec toute la classe". Pour Luxemburg, le Parti est l’expression de la classe ouvrière. Ce faisant, elle rejoint les idées fondamentales exprimées par Marx et Engels dans le Manifeste communiste, quand ils disent que les communistes ne forment pas un parti distinct des autres partis ouvriers. Il est vrai que le Manifeste n’est pas exempt de fluctuations et d’incertitudes sur la question de l’organisation de l’avant-garde. Relisons ce qui est exposé dans le paragraphe intitulé "Prolétaires et communistes" : "Les communistes ne forment pas un parti distinct des autres partis ouvriers. Ils n’ont point d’intérêts qui divergent des intérêts de l’ensemble du prolétariat. Ils n’établissent pas de principes particuliers (12) sur lesquels ils voudraient modeler le mouvement prolétarien. Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points. D’une part dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat. D’autre part, dans les différentes phases de développement que traverse la lutte entre prolétariat et bourgeoisie, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité". Il y a dans ce passage une évidente contradiction qui, indépendamment de la valeur des arguments exprimés, laisse la question des modes d’organisation des communistes dans l’incertitude la plus totale. Sont-ils un "parti", oui ou non ? Marx et Engels ne répondent pas, ou plutôt répondent deux choses différentes à quelques lignes d’intervalle. Si on s’intéresse à l’histoire de leur pratique politique, on constate d’ailleurs qu’elle a connu un mouvement de balancier. La Ligue des Justes et le Bureau international communiste de correspondance, fondés en 1847 étaient des organisations de type blanquiste, des sociétés secrètes. Mais, comme le note M. Moissonnier, La Ligue des Justes était marquée par la conception du "parti conscience" qui faisait de l’organisation "le lieu de fusion de la théorie et de l’action, l’accent étant mis sur la diffusion de la théorie et l’éducation" (13). Plus tard, dans le cours du développement de l’AIT (Association internationale des travailleurs), la conception du "parti-organisation, structure disciplinée capable de prendre l’offensive sur le terrain politique" allait peu à peu se substituer à la première. En forçant un peu le trait, on pourrait donc dire qu’il y a dans le mouvement communiste deux traditions qui ont suivi des cheminements parallèles. Celle du "parti-organisation" a trouvé son expression la plus achevée dans le Parti communiste de Russie du vivant de Lénine. Celle du "parti conscience" a été marginalisée par les conséquences de la victoire bolchevique de 1917. C’est elle qui inspire Rosa Luxemburg et c’est elle qui imprégne le Manifeste de Marx et Engels quand ceux-ci définissent les communistes comme la "fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui entraîne toutes les autres".

Rosa Luxemburg social-démocrate ?

Pour Norman Geras, "en refusant l’élitisme, Luxemburg et Trotsky rejetaient en réalité la nécessité d’un parti d’avant-garde du prolétariat, lui préférant un modèle d’organisation social-démocrate (dans le sens actuel et non pas originel de ce terme)" (14). Cette thèse, bien que formulée par un intellectuel éminent, est malheureusement aussi répandue que dogmatique. Elle s’appuie sur l’affirmation péremptoire selon laquelle sans mode d’organisation bolchevique, "les situations révolutionnaires, qui se reproduisent périodiquement, ne peuvent se transformer en révolutions victorieuses" et démontre une incompréhension certaine des idées de Luxemburg comme du Trotsky d’avant 1917. Paul Le Blanc se heurte au même problème et tente de le résoudre en présentant les idées de Luxemburg sur le rôle de l’avant-garde comme étant contradictoires avec sa conception du parti. Comme Norman Geras il n’arrive pas à sortir du schéma "léniniste" sur la nécessité d’une séparation quasi physique de l’avant-garde et des masses, de la tendance communiste et du parti ouvrier. On ne manque pourtant pas d’exemples historiques qui montrent comment une tendance révolutionnaire peut être à la fois nettement démarquée de l’opportunisme sur les plans politique et organisationnel, tout en étant pas physiquement démarquée comme parti du reste du mouvement ouvrier. Pour n’en prendre qu’un seul, on pourrait citer le cas des syndicalistes-révolutionnaires français du début du siècle. Ils étaient rappelons-le non seulement peu susceptibles d’être traités de "sociaux-démocrates" au sens actuel, mais très hostiles aux diverses sectes et tendances socialistes de l’époque. Ces militants, qui agissaient au sein de la CGT (qu’ils avaient fondé) ne formaient pourtant pas un "parti opposé aux autres partis ouvriers", pour reprendre l’expression de Marx. Pourtant, quand la direction de la CGT (y compris nombre d’anarcho-syndicalistes à la Jouhaux) capitula devant le chauvinisme en 1914, ils furent les premiers et longtemps les seuls à défendre des positions internationalistes. Ce combat, ils le menèrent en rassemblant une petite avant-garde autour du journal La Vie Ouvrière mais en continuant à agir au sein de la confédération CGT. Dans certains cas, Lénine lui-même - dont le pragmatisme n’est plus à démontrer - s’est montré d’ailleurs un partisan farouche du militantisme communiste non seulement au sein de syndicats qu’ils ne contrôlaient pas mais de partis ouvriers de masse voués aux gémonies pour leur traîtrise, leur social-chauvinisme en 1914, etc. Ainsi, dans sa célèbre brochure de 1920 "la maladie infantile du communisme (le ’gauchisme’)" (15) il préconise l’entrée des communistes britanniques dans le Parti travailliste.

En ce qui concerne Rosa Luxemburg, elle était partisane d’un parti résolument large dans son recrutement et démocratique dans son fonctionnement. Elle était également partisane, comme la plupart des socialistes de son époque, d’un parti unitaire qui soit le représentant du prolétariat en tant que classe. Mais cette conception n’impliquait nullement qu’elle soit hostile à la notion d’avant-garde ni qu’elle nie son rôle, bien au contraire. En cela, elle rejoint tout à fait la logique de Marx et Engels quand ils expriment la nécessité du parti de classe et définissent le rôle particulier des communistes en son sein, en tant qu’éléments ayant une "intelligence claire des conditions, de la marche et des résultats généraux du mouvement prolétarien".

Pour Luxemburg, si le parti est le produit des avancées et des reculs de la lutte des classes, l’avant-garde se cristallise en son sein même par l’accumulation d’expériences militantes. De cet fait, "Il ne peut pas y avoir de cloison étanche entre le noyau prolétarien conscient, qui forme les cadres solides du parti, et les couches ambiantes du prolétariat, déjà entraînées dans la lutte de classe et chez lesquelles la conscience de classe s’accroît chaque jour davantage".

La conception de Rosa Luxemburg contredit implicitement deux des idées fondamentales exprimées par Lénine dans son célèbre ouvrage "Que faire ?". Il y affirme d’une part que "par ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu’à la conscience trade-unioniste" (16). D’autre part, il reprend à son compte la thèse de Karl Kautsky selon laquelle la conscience socialiste serait "un élément importé du dehors dans la lutte de classe du prolétariat". Si l’on suit le raisonnement jusqu’au bout, non seulement on donne le premier rôle aux intellectuels bourgeois - certes déclassés - qui ont été capables de formuler une critique systématique du capitalisme et une doctrine politique alternative mais il convient effectivement de préserver le parti contre tout ce qui peut porter atteinte à sa cohérence politique et organisationnelle (17). Ce dernier se retrouve donc en permanence dans une posture messianique, ses rapports à la classe ouvrière variant entre l’isolement volontaire et la tentation manipulatrice. Qui n’a pas constaté ce comportement en observant une des multiples sectes qui pullulent aujourd’hui encore aux franges du mouvement ouvrier ?

Pour Rosa Luxemburg, comme pour tous ceux qui ont tenté d’explorer des voies différentes de celles balisées par l’orthodoxie "léniniste" (18) les choses se présentent de manière absolument différente : le Parti est le produit de la lutte de classe du prolétariat et le socialisme est l’expression idéologique la plus élevée de cette lutte (19). Par conséquent, l’accent est mis avant tout sur la question de l’éducation des membres du parti et plus généralement des masses populaires. Finalement, Luxemburg approche le coeur de la divergence quand elle croit discerner dans le centralisme bolchevique "les symptômes de ce même subjectivisme (20) qui a déjà joué plus d’un tour à la pensée socialiste en Russie".

La deuxième voie, une possibilité qui reste à concrétiser

Il n’est pas exact d’affirmer comme Paul Le Blanc que "la perspective organisationnelle proposée par R. Luxemburg a le défaut de n’offrir aucune alternative claire à l’orientation de Lénine". Si elles n’ont jamais été consignées sous la forme d’une doctrine, ni résumées en quelques "principes" (et c’est fort heureux), les idées de Luxemburg sur l’organisation et le rôle du parti sont tout à fait précises. Par contre, les circonstances ont fait que Rosa Luxemburg a eu à lutter pour elles au sein d’organisations dont elle déterminait pas la totalité de la politique ou dans lesquelles elle était politiquement minoritaire. Pendant l’essentiel de sa vie politique, elle a milité au sein de la SKIPL de Pologne et du Parti social-démocrate allemand. La première de ces organisations était très fortement centralisée et présentait par certains aspects quelques uns des travers sectaires dénoncés chez les bolcheviques. La période d’activité de Luxemburg au sein du Parti social-démocrate la voit développer une critique de plus en plus radicale (et clairvoyante) des travers opportunistes de celle-ci. Mais il s’agit d’une critique interne, Luxemburg et ses amis étant de plus en plus isolés alors qu’éclate la première guerre mondiale et que leur opposition devient plus nette. Bien que Luxemburg ait joué un rôle essentiel dans la fondation de la Ligue spartacus puis du Parti communiste allemand, ces formations étaient marquées par une forte sensibilité gauchiste et aventuriste qui n’était pas la sienne. Ainsi, lorsqu’éclate l’insurrection de Berlin en janvier 1919, Rosa Luxemburg n’approuve pas cette initiative qu’elle juge prématurée. Néanmoins elle reste sur place, en compagnie de Karl Liebknecht. Comme le rappelle Gilbert Badia, "l’un comme l’autre auraient jugé déshonorant d’abandonner le prolétariat vaincu alors qu’ils avaient été à ses côtés au moment de la lutte". Comme on le sait, ils y laisseront la vie. Au delà de l’héroïsme de leur attitude, Luxemburg et Liebknecht ont aussi dit, dans leur façon de mourir, quelque chose sur leur conception du parti comme organisme vivant qui avance en tirant avec les masses les bilans de leurs luttes.

"L’avance universelle du prolétariat jusqu’à sa victoire est un processus, dont la particularité consiste en ce qu’ici pour la première fois dans l’histoire les masses populaires imposent elles-mêmes et contre toutes les classes dominantes leur volonté, qui, elle, doit être fondée dans l’au-delà de la société présente, en dépassant celle-ci. Cette volonté, les masses ne peuvent pourtant la former d’autre part, que dans la lutte quotidienne avec l’ordre existant, donc seulement dans son cadre. La fusion de la grande masse populaire avec le but qui va au delà de tout l’ordre existant, de la lutte quotidienne avec le renversement révolutionnaire, voilà la contradiction dialectique du mouvement social-démocrate qui doit avancer conséquemment entre les deux écueils : l’abandon du caractère de masse et la renonciation au but final, entre la rechute dans la secte et la culbute dans le mouvement de réforme bourgeois".

Quatre vingt quatorze ans après que Rosa Luxemburg ait écrit ces lignes, elles ont malheureusement gardé toute leur actualité. Malheureusement, car pendant toutes ces années, le mouvement prolétarien s’est en réalité jeté tour à tour contre les écueils dont elle aurait voulu le protéger. Il est vrai que sa parole a été peu écoutée, et sans doute pas entendue. De fait, la victoire bolchevique de 1917 puis l’emprise de la IIIème Internationale sur le mouvement ouvrier ont semblé apporter la démonstration éclatante de la supériorité d’un léninisme vite érigé en modèle universel. Puis sont venues les désillusions et les défaites. Ceux qui sont incapables de comprendre les erreurs du passé sont condamnés à les répéter, dit la maxime. Pour les autres, il est encore temps de reprendre à la base un certain nombre de débats. La pensée de Rosa Luxemburg leur sera d’un grand secours.

Raymond Debord 1996

(1) C’est par exemple l’angle choisi par la cinéaste allemande Margarette Von Trotta dans son film "Rosa Luxemburg"

(2) Oeuvres en deux volumes, introductions de Claudie Weill et Irène Petit (éditions Maspéro, Paris 1969)

(3) Textes de Rosa Luxemburg (éditions Sociales, collection Essentiel, Paris 1982)

(4) Rosa Luxemburg : "Questions d’organisation de la social-démocratie russe", texte rebaptisé "Centralisme et démocratie", publié en annexe à Réforme ou révolution ? (éditions Spartacus, 1972). Toutes les citations de Rosa Luxemburg du présent article proviennent de ce texte.

(5) Oeuvres, tome 7 (Editions du Progrès, Moscou)

(6) Le Club des Jacobins constitua l’aile gauche de la révolution française. Il fut en particulier l’âme de la dictature révolutionnaire de 1793 sous Robespierre.

(7) "Marxisme, réformisme et léninisme", in : Rosa Luxemburg "Réforme ou révolution ? " (éditions Spartacus, Paris, 1972).

(8) "Réponse à Rosa Luxemburg", in L. Trotsky, Nos tâches politiques, pp. 227-237.

(9) Paul Le Blanc, "Lénine et Rosa Luxemburg sur l’organisation révolutionnaire" (le débat de 1904 et ses suites), in : Marxisme et parti 1903-1917, Cahiers d’étude et de recherche n°14, 1990. Membre américain de la IVème Internationale (fraction Bensaïd) Paul Le Blanc est l’auteur de Lénin and the revolutionnary party, ouvrage de référence malheureusement inédit en français

(10) La révolution de 1905 démarra quand l’armée tira sur des milliers de manifestants pacifiques emmenés par un prêtre, le Pope Gapone, venus remettre une pétition au Tsar.

(11) On sera en droit de leur préférer le Lénine de Lukàcs (éditions EDI) dont la première publication eut lieu en 1924, en hommage au grand homme qui venait de mourir.

(12) "relevant d’un esprit de secte", précise l’édition anglaise de 1888

(13) Dictionnaire critique du Marxisme, p. 845 (PUF)

(14) "Lénine, Trotsky et le Parti" in : Marxisme et parti 1903-1917, Cahiers d’étude et de recherche n°14, 1990. Norman Geras est un universitaire britannique membre du comité de rédaction de la New Left Review.

(15) éditions de Pékin, 1976

(16) Que faire ? (éditions Sociales, éditions du Progrès, Moscou 1979)

(17) Les formulations contenues dans "Que faire ?" et dans "Un pas en avant, deux pas en arrière" témoignent d’une certaine ambivalence dans l’appréciation portée par Lénine sur les intellectuels. D’un côté, il valorise leur rôle, de l’autre il se méfie d’eux. Mais peut-être l’un explique t-il l’autre.

(18) les syndicalistes-révolutionnaires, les maoïstes dits "spontex", les courants révolutionnaires latino-américains proches de la théologie de la libération, les disciples de Max Schachtman, voire quelques organisations issues du trotskysme comme le Socialist Party britannique ou la tendance Socialist Appeal du Parti travailliste.

(19) Louis Althusser a développé une approche similaire dans son texte longtemps resté inédit "Marx dans ses limites", en particulier dans le chapitre intitulé "la théorie marxiste n’est pas extérieure, mais intérieure au mouvement ouvrier" in : Ecrits philosophiques et politiques tome 1 (Stock/IMEC, Paris 1994).

(20) Allusion à la doctrine de la "méthode subjective" chère aux théoriciens socialistes-révolutionnaires Lavrov et Mikhaïlovsky.


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