Racine, un théâtre tragique à l’intérêt éternel

vendredi 30 octobre 2020.
 

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A) Courte biographie de Racine

Jean Racine voit le jour le 22 décembre 1639 dans une famille de petits notables bourgeois de La Ferté-Milon (père greffier et grands-pères gérant le grenier à sel). Cependant, il perd rapidement ses parents ; sa mère décède en 1641 et son père en 1643. Ainsi, le voici orphelin à l’âge de trois ans. Jusqu’à l’âge de 20 ans, l’abbaye de Port Royal (et établissements liés) constitue son lieu d’étude, de vie, de relation humaine, d’apprentissage d’une vision du monde. Il y bénéficie d’un enseignement de grande qualité dispensé dans le cadre des Petites écoles. Il y côtoie les Solitaires, personnalités du jansénisme qui font de Port Royal un des « symboles de la contestation politique et religieuse face à l’absolutisme royal naissant et aux réformes théologiques et ecclésiologiques de l’Église tridentine » (Wikipedia).

Relevons deux aspects importants de cette période pour Racine :

- la crise révolutionnaire de la Fronde (1648 à 1653) dans laquelle les jansénistes sont impliqués. Après l’échec du mouvement, les Solitaires attirent à eux un certain nombre d’anciens frondeurs, dont leurs chefs de file, la duchesse de Longueville et le prince de Conti.

- le début de la répression royale systématique de l’abbaye qui conduira à sa fin.

Les spécialistes de Racine ont tous mis en exergue l’héritage religieux du jansénisme qui influencera sa vie et son théâtre.

B) Jean Racine dans son contexte historique

La France de la fin du 16ème et du 17ème siècles est déjà mûre, économiquement et culturellement, pour sortir de la royauté féodalo-cléricale, d’où l’accession au trône de Henri IV, la présence des armées françaises aux côtés des Protestants contre l’Espagne, l’Autriche et le Vatican, le développement de la bourgeoisie et de la noblesse de robe dans la première moitié du 17ème siècle.

Pour l’essentiel, les grands auteurs dits "classiques" du règne de Louis XIV représentent dans leurs vies et dans leurs écrits les valeurs de cette nouvelle élite sociale et culturelle.

Jean de La Fontaine, poète engagé et libre, poète du peuple

Molière : la comédie et le rire comme progrès humain

17 février 1673 Mort de Molière

Molière, Descartes et La Fontaine contre les dévots

Pierre Corneille : Politique et amour

L’oeuvre de Racine peut également être analysée dans ce cadre général mais avec plusieurs particularités dont :

- son imprégnation religieuse janséniste, expression possible de la couche sociale de la noblesse de robe au 17ème siècle

- son choix de traiter particulièrement la psychologie des personnages, spécificité correspondant à la nouvelle société en développement.

- le rôle particulier donné par la tradition culturelle française à la tragédie à savoir la formation morale-culturelle de l’élite sociale et le rayonnement de sa culture posée comme phare de civilisation

- l’importance du psychodrame hérité de l’humanisme français, d’autant plus important que les possibilités de révolution politique bourgeoise ayant échoué, l’évolution sociétale concrète, individuelle, devient primordiale.

- l’importance du thème de la nation, également présent chez Corneille, car dépassement de la féodalité par le pré-capitalisme et naissance d’Etats nations vont de pair.

Durant les premières années de son règne, Louis XIV poursuit l’alliance du trône et de la bourgeoisie, d’où son soutien à Molière contre les Dévots et contre la Compagnie du Saint-Sacrement de l’Autel. Cependant, la construction de l’Etat royal absolutiste avec ses intendants omniprésents s’oppose aux intérêts locaux de la noblesse de robe, particulièrement les officiers.

C) Racine, auteur classique

Racine est présenté par les ouvrages d’histoire littéraire et par les manuels scolaires comme un éminent représentant du classicisme français du 17ème siècle, mouvement culturel, esthétique et artistique dont l’apogée se situe au début du règne de Louis XIV. J’en suis d’accord, contrairement au cas de La Fontaine.

Plusieurs traits de son oeuvre présentent effectivement une facture classique :

- le choix de la tragédie, genre littéraire le plus caractéristique de ce classicisme

- son inspiration antique par l’héritage évident du théâtre aristotélicien et par les personnages mis en scène ( Bérénice à partir d’écrits de Suétone, Britannicus puisé dans les Annales de Tacite, Phèdre et Andromaque pris essentiellement dans Euripide...)

- son respect de la règle des trois unités : l’unité de lieu (un seul lieu physique), l’unité de temps (une journée), l’unité d’action (toute la pièce doit suivre une action, sans « sous-actions »).

- son respect de la « vraisemblance » et de la « bienséance » par une langue et une intrigue écartant toute vulgarité

Cependant, l’homme Jean Racine nous apparaît comme tiraillé entre :

- son statut de courtisan aplati, un des plus proches de Louis XIV, nommé historiographe du Roi grâce à l’appui de Madame de Montespan, rompu aux rituels de la Cour

- le maintien de ses amitiés et de ses convictions en dehors du cercle de la Cour, parmi les rares opposants, les Solitaires de Port Royal, d’anciens frondeurs non repentis comme Jean de La Fontaine.

D) Le dieu tragique de Racine

Le jansénisme, cohérence intellectuelle autour de laquelle s’articule l’oeuvre de Racine, peut être analysé comme l’expression possible de la vision du monde tragique portée par des intellectuels de la couche sociale de noblesse de robe au 17ème siècle. Cette pensée présente deux grandes qualités ; elle est dialectique et globalisante. Pascal en a bien résumé le fondement dans ses Pensées « Si l’homme s’étudiait le premier, il verrait combien il est incapable de passer outre. Comment se pourrait-il qu’une partie connût le tout ? Mais il aspirera peut-être à connaître au moins les parties avec lesquelles il a de la proportion. Mais les parties du monde ont toutes un tel rapport et un tel enchaînement l’une avec l’autre, que je crois impossible de connaître l’une sans l’autre et sans le tout […] Donc toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiatement et immédiatement, et toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes… »

Pourquoi ces rappels sur le jansénisme ? parce que son corpus idéologique a fortement influencé les tragédies de Racine. « Les tragédies de Racine, pour Goldmann, s’expliquent plus exhaustivement en les rapprochant du groupe social janséniste qu’en les éclairant des moments biographiques de l’auteur. » (Epistémologie et critique littéraire : De la théorie à l’analyse de Phèdre).

« ... Le Dieu de la tragédie, le Dieu de Pascal, de Racine et de Kant ... n’apporte à l’homme aucun secours extérieur, ... aucune garantie, ... c’est un Dieu qui exige et qui juge, un Dieu qui interdit la moindre concession, le moindre compromis ; un Dieu qui rappelle toujours à l’homme placé dans un monde où on ne peut vivre que dans l’à peu près et en renonçant à certaine exigence pour satisfaire d’autres, que la seule vie valable est celle de l’essence et de la totalité , ou, pour parler avec Pascal, celle d’une vérité et d’une justice absolues, n’ayant rien à faire avec les vérités et les justices relatives de l’existence humaine. » (Lucien Goldman, Le Dieu Caché p. 47)

« A cette tragédie de l’effacement du Dieu correspond - et c’est la seconde étape - une vision tragique de l’homme et du monde. Elle se caractérise par une quête effrénée de l’absolu qui conduit à un refus de tout compromis. Or dans la mesure où les circonstances réelles de la vie interdisent une telle intransigeance, l’homme tragique est conduit à adopter des stratégies de conciliation, de compromis, d’évitement du conflit entre l’existence de l’absolu et les contingences du siècle. Ce qui nous amène au fondement socio- historique qui est à l’origine de l’évolution idéologique du jansénisme et en conséquence de la vision tragique chez Racine. » (Epistémologie et critique littéraire : De la théorie à l’analyse de Phèdre)


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