Coup d’état du 18 brumaire (9 et 10 novembre 1799)

jeudi 2 décembre 2021.
 

A) Le contexte

Le 9 thermidor 1794, Robespierre est éliminé.

8, 9, 10 thermidor Robespierre abattu, Révolution française terminée

La bourgeoisie prend les rênes du pouvoir politique, rétablissant la Bourse par exemple.

3 mars 1795 : Le rétablissement de la Bourse symbolise la contre-révolution initiée après le 9 thermidor

Craignant par dessus tout la mobilisation populaire et le jacobinisme, les nouveaux maîtres du pays mettent en place des institutions socialement élitistes (seulement 30000 personnes sont appelées à voter au niveau national) et politiquement faibles car elle craignent le retour d’une assemblée omniprésente comme la Convention et un exécutif fort comme le Comité de Salut public.

Ce nouveau régime appelé Directoire, du nom des cinq directeurs placés à la tête de l’Etat, va frapper les héritiers des jacobins mais aussi les royalistes :

- en limitant le droit de vote aux plus riches (essentiellement grands propriétaires terriens), en laissant renaître les réseaux légitimistes et cléricaux à l’intérieur du pays, en pourchassant les républicains combatifs, le Directoire laisse place à la renaissance d’un véritable courant royaliste sur Paris mais aussi dans de nombreuses régions et grandes villes de France.

- malgré plusieurs répressions, le mouvement néo-jacobin garde une popularité importante et des capacités de mobilisation. Il remporte deux élections législatives successives.

Le Directoire (1795 à 1799), république bourgeoise bousculée entre royalistes et jacobins

B) Causes et préparation du coup d’état

Dans un contexte de guerre difficile face aux armées royales étrangères et de crise économique, des personnalités essentiellement liées à la bourgeoisie misent alors sur un coup d’état militaire afin d’imposer un exécutif fort cassant définitivement les jacobins et le mouvement social. L’abbé Sieyès joue un rôle déterminant au sein de ces opposants de droite au régime. Après six ans de mobilisation populaire et de révolution, sa principale hantise est devenue la souveraineté populaire, y compris sous forme de démocratie représentative. Lors du débat sur la constitution de l’an 3, il a proposé la mise en place d’une sorte de Conseil constitutionnel (Jury constitutionnaire) pour surveiller les décisions de l’assemblée.

Ayant perdu sur ce point, ils vont maintenir leur désaccord avec les institutions d’où leur nom collectif de révisionnistes. La constitution interdisant sa remise en cause avant un délai de neuf ans, l’hypothèse d’un appui sur les forces armées pour brusquer la naissance d’un pouvoir fort s’impose.

Ils considèrent ce coup d’état comme d’autant plus nécessaire que les défaites militaires aux frontières, les difficultés économiques et la fragilité politique du régime laissent place à une période de remontée de l’audience politique des jacobins.

Le général Lazare Hoche apparaît comme adéquat pour ce rôle mais il décède au quartier général de l’armée de Sambre et Meuse le 19 septembre 1797 à Wetzlar (sur la rive droite du Rhin en Hesse).

En juin 1799, deux politiciens hors pair (Sieyès et Barras) réussissent un premier coup d’état, couvert formellement par la légalité. Ils éliminent les trois autres membres du Directoire par des manoeuvres parlementaires et en s’appuyant sur des mouvements de troupe organisés par le général Joubert.

Les néo-jacobins ne restent pas les bras croisés devant ces manoeuvres putschistes conservatrices. Ils fondent le 6 juillet 1799 un nouveau club, Réunion des Amis de la Liberté et de l’Égalité, qui siège dans la salle du Manège (où s’étaient successivement réunies la Constituante, la Législative et la Convention nationale).

Ce club du Manège compte :

- plusieurs anciens babouvistes, en particulier son président Jean-Baptiste Drouet mais aussi Félix Lepeletier, Pierre-Antoine Antonelle, Victor Bach

- d’anciens Montagnards, robespierristes et sans-culottes de 1793 comme Bouchotte et Prieur de la Marne Victor Bach

- des généraux comme Augereau, Jourdan et Marbot.

De juin à août 1799, les néo-jacobins pèsent sur les décisions parlementaires : annulation des congés militaires, colonnes mobiles et loi des otages pour calmer les ardeurs royalistes, emprunt forcé de 100 millions sur les riches payable immédiatement. Cette dernière décision pousse les "révisionnistes" à combattre plus frontalement ; ils obtiennent, en particulier, la fermeture du club du Manège. Aucun mouvement populaire n’ayant contribué à défendre celui-ci, ils estiment la situation idéale pour pousser leur projet putschiste.

Le général Barthélemy Joubert, bientôt commandant en chef de l’armée d’Italie, bénéficie alors de la faveur des milieux comploteurs mais il est tué lors de la bataille de Novi (15 août 1799).

Napoléon Bonaparte profite des décès de Hoche et Joubert pour devenir l’homme fort indispensable des comploteurs "révisionnistes", d’autant plus que sa popularité atteint un zénith à son retour de l’expédition d’Egypte.

Il débarque à Saint Raphaël le 22 octobre 1799 et bénéficie tout au long de son trajet vers Paris de l’enthousiasme populaire qui vénère malheureusement les chefs militaires lorsqu’une situation politico-sociale pourrit.

La droite parlementaire profite de l’affaiblissement des néojacobins et du mouvement en faveur de Bonaparte pour remettre définitivement en question les deux lois de l’été qui chagrinaient les privilégiés : loi des otages et emprunt forcé.

Tous les politiciens opposés au jacobinisme, à la souveraineté populaire effective, aux objectifs de liberté et d’égalité se rencontrent autour de l’abbé Sieyès chez de riches banquiers, les Récamier, dans leur maison de Clichy, d’où le nom de Clichystes donné à ses comploteurs conservateurs.

Bonaparte a l’intelligence de laisser agir Sieyès car son projet de nouveau régime lui convient : laisser élire les députés putatifs par un corps électoral censitaire de privilégiés et confier à un pouvoir exécutif fort le soin de choisir les députés effectifs parmi ces putatifs. Avec de telles institutions, il n’existe évidemment plus de souveraineté populaire et la république n’est plus qu’un mot paravent. Dans le même temps, Bonaparte s’assure du maximum de soutiens individuels dans l’armée, les parlementaires, le gouvernement, sa famille (Lucien est président du Conseil des Cinq-Cents)...

C) 18 brumaire : manoeuvres putschistes indécises

Il est préparé par une nouvelle offensive contre les Jacobins menée par Sieyès et Fouché (ministre de la Police).

Bonaparte, de son côté, songe à un coup d’Etat depuis 1797. Il s’assure du soutien de généraux amis (Murat, Sébastiani...). Il voit tous les généraux qui pourraient le gêner (Lefebvre, Moreau...). Il dicte ses conditions à Sieyès avant d’engager l’action. Il veut réaliser un putsch mais en le couvrant par le maximum de légalité grâce à l’appui d’une partie des responsables institutionnels en place (exactement comme le général De Gaulle en 1958).

Au matin du 18 brumaire, les députés partisans du coup d’Etat font valoir la nécessité d’un transfert du corps législatif à Saint Cloud afin de le neutraliser. Quel prétexte avancent-ils ? un complot ourdi par la gauche. Les députés du Conseil des anciens se réunissent ; ils n’ont pas le droit légal de voter le décret qui leur est proposé mais les conjurés s’en passent. Les députés de gauche protestent d’autant plus véhémentement qu’ils sont bien placés pour savoir qu’ils sont visés par un mensonge éhonté. Cependant, une majorité se laisse convaincre et vote le décret organisant le transfert et donnant les pouvoirs nécessaires au mari de Joséphine pour "protéger l’Assemblée".

Bonaparte se rend lui-même aux Tuileries où il déclare aux députés « Citoyens représentants, la république périssait ; vous l’avez su et votre décret vient de la sauver. Malheur à ceux qui voudraient le trouble et le désordre ! Je les arrêterai, aidé du général Lefebvre, du général Berthier et de tous nos compagnons d’armes ».

Pour respecter la "légalité" constitutionnelle, le décret du corps législatif doit être signé par le président du Directoire en exercice. Pressé de toutes parts, il signe mais refuse de démissionner. Dans ces conditions, lui et le directeur Moulin sont consignés au Palais du Luxembourg et gardés par l’armée.

Pour respecter la légalité constitutionnelle le changement de régime doit être validé par l’ensemble du législatif convoqué (sauf la gauche) pour le lendemain à Saint Cloud, loin du peuple parisien. Durant toute la journée du 9 novembre et la nuit du 9 au 10, les conjurés ont réalisé un grand travail de communication en utilisant les grands mots habituels pour cacher les intérêts de la bourgeoisie : voix de la patrie, civisme, patriotisme...

D) Le vrai coup d’état du 10 novembre 1799 (19 brumaire)

Le 10 novembre en début d’après-midi, le corps législatif se réunit effectivement à Saint Cloud . Le plan des putschistes prévoit que les deux conseils doivent constater la démission des directeurs et mettre en place un gouvernement provisoire dont la composition est déjà prévue en secret.

Les discussions s’éternisent au Conseil des anciens, considéré comme le plus favorable. Bonaparte attend dans un salon proche. Croyant pouvoir brusquer lui-même les évènements, il se rend en armes, parmi les représentants de la nation et prend la parole. Il se trouve immédiatement mis en difficulté par les questions posées. Il s’en sort par une menace révélatrice de ses soutiens « Souvenez-vous que je marche accompagné du dieu de la guerre et de la fortune ».

Pendant ce temps, les députés néo-jacobins font monter le courant d’opposition au coup d’Etat au sein du conseil des Cinq cents. L’intervention du député Delbrel résume leur discours « Oui, de grands dangers menacent la république, mais ceux qui cherchent à la détruire sont ceux-là même qui, sous prétexte de la sauver, veulent renverser le gouvernement ».

Bonaparte décide de brusquer les évènements en pénétrant armé dans la salle avec des amis et en s’adressant directement aux députés. Certains crient "Hors la loi". D’autres se rapprochent de lui créant un attroupement hostile. Les cris de la gauche redoublent. Les députés l’apostrophent "A bas le tyran...". Le général peut difficilement prendre le risque d’une intervention militaire car le corps de grenadiers positionné dans la cour, chargé de la défense du corps législatif n’est pas sous ses ordres. Son frère Lucien, président de l’Assemblée, réussit alors un coup de maître en haranguant la garde du corps législatif en ces termes totalement mensongers contre les "chevaliers du poignard" (ancien nom de conjurés royalistes) : « Des factieux vendus à l’Angleterre ont osé se jeter sur leur général pour le percer sur leurs stylets. » L’ordre célèbre de Murat a pu également contribuer à engager les soldats à entrer dans la salle "Foutez-moi tous ces bougres dehors !"

Les soldats d’élite se précipitent contre les prétendus "représentants du poignard". Les députés sont jetés manu militari hors de leur salle de réunion, les plus favorables au coup d’Etat étant rameutés durant la nuit pour voter la démission des Directeurs et la nomination d’un triumvirat Bonaparte, Sieyès, Ducos comme gouvernement.

Les députés de gauche sont exclus du corps législatif. Les autres valident un nouveau projet de constitution qui va être soumis à plébiscite.

Jacques Serieys

21 mars 1804 Le Code civil des Français (dit Code Napoléon) est promulgué

Marx dans la Gazette rhénane début juillet 1842 :

« Le code Napoléon n’est pas sorti de l’Ancien Testament mais de l’école des idées de Voltaire, Rousseau, Condorcet, Mirabeau, Montesquieu et de la Révolution française. »

18-Brumaire : dans les coulisses d’un coup d’État

https://www.historia.fr/carte-blanc...

Il y a tout juste 220 ans, le 18 brumaire de l’an VIII (9 novembre 1799), le Directoire vacille. Le bouillant général Bonaparte tente le coup de force contre ce régime décrié. Objectif : rétablir la république - à moins que ce ne soit s’emparer du pouvoir...

D’abord, la journée facile : celle de l’octidi 18 brumaire. Ce matin-là, la gelée blanche a gagné jusqu’aux jardins de Paris. À son domicile de la rue Chantereine - rebaptisée en son honneur « rue des Victoires » -, vers Saint-Lazare, le général Bonaparte s’est levé tôt : rentré d’Égypte depuis moins d’un mois, il fomente avec son frère Lucien un coup de force contre la République des directeurs, qu’il estime dévoyée. En vertu de la Constitution de l’an III, ces derniers sont au nombre de cinq : deux très connus, l’ex-abbé Sieyès, plutôt favorable à Bonaparte, et l’inénarrable Paul Barras, mais aussi le Jacobin Louis Gohier, Jean-François Moulin, qui a commandé l’armée de Vendée, et le Conventionnel Roger Ducos, un Méridional, proche de Sieyès.

Le régime incarné par ces cinq hommes est à bout de souffle ; sujet aux plus grands désordres, pour ne pas dire aux abois sur tous les plans - à commencer par celui des finances -, il se trouve sans autorité, sans crédit, et qualifié par le peuple de « margoulis national »... Autant dire que l’édifice chancelle, et tous les contre-révolutionnaires, à l’intérieur comme à l’extérieur, songent sérieusement à l’abattre ! Précisons que ni les frères Bonaparte ni Sieyès, bien sûr, n’appartiennent à cette catégorie. C’est ici que la mise au point de Pierre Gaxotte n’est pas inutile : « S’il est une idée dont il faut nous défaire tout de suite, c’est que le 18-Brumaire a été, dans son principe, un attentat réactionnaire. Ce fut tout le contraire. Ce fut le suprême effort des meilleurs républicains, des plus désintéressés et des plus convaincus pour empêcher la France de retourner à la monarchie. »

Un plan en trois temps

Tout a vraiment commencé deux semaines plus tôt, dans le secret du bureau de Sieyès, au Luxembourg. Fin politique, ce directeur a fait remarquer au jeune général qu’un article de la Constitution permettait, le cas échéant, à la chambre haute - le Conseil des Anciens - de transporter l’ensemble du Parlement - le corps législatif - hors de Paris. La stratégie à suivre s’impose dès lors à Bonaparte : 1. envoyer les deux chambres à Saint-Cloud, loin de toute influence populaire ; 2. disloquer en même temps l’exécutif - en s’assurant de la démission de Sieyès et de Roger Ducos, en achetant celle de Barras, en intimidant ensuite, si nécessaire, Gohier et Moulin, son comparse ; 3. le Directoire ainsi démantelé, pousser la chambre basse - le Conseil des Cinq-Cents - à organiser un autre pouvoir exécutif, sous la houlette de Bonaparte.

Et pourquoi pas un consulat de trois membres ? Dont Sieyès, forcément...

C’est à l’exécution de ce plan que s’activent, le matin frisquet du 18 brumaire, rue des Victoires, Napoléon et Lucien Bonaparte. Trois hommes de grande influence - Talleyrand, Fouché, Cambacérès - se sont employés en coulisses à tout faciliter. Avant l’aube, des agents sont allés réveiller les sénateurs pour les convoquer, aux Tuileries, à une séance extraordinaire du Conseil des Anciens. Ces politiciens rassis, las du Directoire et de ses désordres, ne s’y feront guère prier pour exiler à Saint-Cloud, comme prévu, tous les parlementaires - eux compris ! Ni pour confier à Bonaparte « la sécurité » des deux chambres...

Un huissier, chargé d’informer de sa mission le nouvel ange gardien, se présente rue des Victoires, qu’il trouve pleine de militaires. Paraissant à son balcon, le jeune général lance à cette foule armée : « La République est en danger, nous allons la sauver ! » Entouré de ses plus brillants lieutenants à cheval - dont Murat, Lannes, Berthier -, Bonaparte prend le chemin des Tuileries. Son brillant cortège passe sous les fenêtres du financier Ouvrard, qui, sentant tourner le vent, met aussitôt à disposition des factieux les moyens de financer un coup d’État.

Aux Tuileries, Bonaparte ayant prêté serment, arrivent quatre des cinq directeurs - Barras n’a délégué qu’un factotum. Le distinguant dans l’assistance, Bonaparte traîne ce dernier par le bras devant ses grenadiers, pour l’invectiver d’importance : « Qu’avez-vous fait de cette France que je vous avais laissée si brillante ? Je vous ai laissé la paix, j’ai retrouvé la guerre ! Je vous ai laissé des victoires, j’ai retrouvé des revers ! Je vous ai laissé les millions d’Italie, j’ai retrouvé partout des lois spoliatrices et la misère ! » Le coupable suprême est ainsi désigné à la foule... Barras ne se le fait pas dire deux fois et, empochant l’argent d’Ouvrard, prend le chemin de sa retraite de Grosbois.

Quant à Sieyès et Ducos, ils annoncent à Gohier et Moulin qu’ils ont déjà remis leur démission. « Et la Constitution ? » hurle Gohier, ivre de rage. « Et nos serments ? Le général Bonaparte, qui d’ailleurs doit dîner avec moi... » Interruption de l’intéressé : « Aujourd’hui, je ne dîne pas. » Les deux récalcitrants sont virilement priés de regagner le Luxembourg, et assignés à résidence. Ainsi s’achèvera, sans coup férir, la facile journée du 18 brumaire.

Ensuite, la journée difficile : celle du lendemain, nonidi 19 brumaire. Difficile, et dangereuse ; car, dans l’hypothèse où les choses tourneraient mal, ce qui attend les conjurés n’est autre que le peloton d’exécution ! Le général Bonaparte, botté, petit chapeau, petit uniforme sur un cheval gris fer à tête blanche, rejoint au château de Saint-Cloud les parlementaires convoqués la veille. À son arrivée, mauvaise surprise : les salles de séance - Grand Salon pour les Anciens, orangerie pour les Cinq-Cents - ne sont pas prêtes.

« Voilà César ! Voyez Cromwell ! »

Sénateurs et députés vont donc battre le pavé dans leurs curieuses toges à la romaine, un uniforme assez ridicule dessiné par David... Les plus enragés des Jacobins s’en prennent déjà au candidat à la dictature : « Voilà César ! Voyez Cromwell ! » Bonaparte feint de ne pas les entendre... Vers 13 heures, les sénateurs regagnent enfin leurs bancs ; quant aux députés, ils attendront 15 heures ! Or on est en brumaire - notre novembre - et la nuit vient vite...

Les Cinq-Cents se montrent les plus durs à amadouer. Ils sont bien résolus à préserver le régime de toute dérive dictatoriale. C’est ici que le rôle de Lucien doit s’avérer décisif : car le frère de Napoléon - son complice, diraient les moins favorables - est aussi président de cette chambre basse ! Pour gagner du temps, il attrape au vol une proposition parmi d’autres et convainc ses pairs de prêter serment à la Constitution du Directoire - voilà qui « ne mange pas de pain » et devrait prendre au moins quatre heures.

Pendant ce temps, Napoléon s’adresse aux Anciens, flattant surtout leur vanité. Sauf que ces briscards se révèlent plus coriaces que prévu ; ils exigent du général qu’il précise les accusations portées contre Barras, contre Moulin ; ils le poussent dans ses retranchements, méprisent ses effets de manche, font si bien qu’à la fin il perd pied, se trouble, bredouille... Son fidèle secrétaire, Bourrienne, racontera plus tard sa surprise et sa consternation : « Il n’y avait pas la moindre suite dans tout ce qu’il balbutiait, il faut bien le dire, avec la plus inconcevable incohérence, Bonaparte n’étant point orateur. On peut bien supposer qu’il était plus accoutumé au bruit des batailles qu’à celui des discussions de tribune. » À la fin, dans un brouhaha de plus en plus hostile, Bonaparte en est réduit à appeler ses grenadiers à la rescousse. « Souvenez-vous, leur lance-t-il, que je marche accompagné du dieu de la Guerre et du dieu de la Fortune. » C’est, mot pour mot, la phrase qu’il avait servie naguère au diwan du Caire - mais avec moins de succès, cette fois ! Bourrienne, inquiet, finit par lui glisser à l’oreille : « Venez, général, vous ne savez plus ce que vous dites ! »

Sortie piteuse de l’apprenti dictateur, que les députés, de leur côté, ne vont pas tarder à décréter « hors la loi » - comme ils l’avaient fait de Robespierre, cinq ans et demi plus tôt...

Devant les Cinq-Cents, la prestation du candidat est plus calamiteuse encore ! Finalement extrait de la mêlée parlementaire, revenu dans la cour, Bonaparte saute en selle, sans grâce, peinant même à se tenir sur son cheval gris, trop nerveux. « Dans sa fièvre, raconte André Castelot, il égratigne les boutons qui couvrent ses joues. Il saigne, ce qui lui permet d’affirmer que les Cinq-Cents ont voulu l’assassiner. Les soldats semblent prêts à franchir le Rubicon, mais les grenadiers du corps législatif sont hésitants. Il est plus de cinq heures, le jour baisse, une froide brume de novembre noie le parc, le ciel est de plus en plus couvert, il faut en finir avant la nuit. » « Que la force les expulse ! »

D’autant plus qu’un billet, griffonné de la main de Lucien, informe son frère qu’il importe d’interrompre la séance dans les dix minutes, faute de voir tout échouer. Alors les baïonnettes vont accomplir ce que n’avait su faire la persuasion... « Que la force les expulse ! » clame, à présent fiévreux, le général en envoyant ses soldats contre les parlementaires. « Ces brigands ne sont plus les représentants du peuple, mais les représentants du poignard ! » Soit... Mais il faut toute la bienveillance des sicaires à l’égard de leur « héros d’Italie » pour faire basculer la situation. Dans la nuit qui s’installe, les députés s’enfuient, par les fenêtres de l’orangerie, à travers les pelouses de Saint-Cloud, abandonnant dans le brouillard naissant la défroque de leurs belles toges et de leurs manteaux brodés au goût de David...

Il faudra bien, du reste, récupérer quelques dizaines d’élus pour la parodie de vote entérinant le décret suivant : « Le corps législatif crée provisoirement une commission consulaire exécutive composée des citoyens Sieyès, Roger-Ducos, ex-directeurs, et de Bonaparte, général, qui porteront les noms de consuls de la République. » Le régime change mais, nominalement, la République est sauvée. Certains veulent la croire renforcée par le 18-Brumaire... Dans les faits, c’est surtout la Révolution qui s’achève, et le pouvoir sans partage de Napoléon Bonaparte qui vient d’être admis. Quoique d’extrême justesse.

De retour au Luxembourg, Sieyès, connu pour ses mots historiques, aura celui-ci : « Messieurs, nous avons un maître. » Pourtant, le « maître » en question n’a guère brillé - et en a conscience ; dans sa voiture, revenant de Saint-Cloud à la rue des Victoires, il ne desserre pas les dents. Puis, après avoir embrassé Joséphine, il tend son paletot à Bourrienne et lui demande sèchement : « J’ai fait des bêtises ? - Pas mal, général... » Grommellement de Bonaparte : « Ces bougres-là m’ont intimidé. Je n’ai pas l’expérience des assemblées. » Puis, après un silence : « Cela viendra. »

Conspiration au sommet de l’État

1. Talleyrand approche Napoléon en 1797, après la campagne d’Italie, alors qu’il est ministre des Relations extérieures du Directoire. Il retrouvera son portefeuille quelques jours après le 18-Brumaire. 2. Ex-député du tiers, l’abbé Sieyès rêve de renverser le Directoire, régime honni où il siège pourtant depuis mai 1799. Pour ce faire, il lui faut un sabre. 3. Lucien, frère de Napoléon, préside le Conseil des Cinq-Cents. Le jour J, il contre la fronde des parlementaires. 4. Pressenti pour remplir le rôle du « sabre », le général Moreau tergiverse et renonce. 5. Les conspirateurs peuvent enfin compter sur le silence de « la Pieuvre », le ministre de la Police, Joseph Fouché.

Stendhal : la plume de l’Aigle

« Au moment où le général Bonaparte accourut d’Égypte au secours de la patrie, le Directeur Barras, homme excellent pour un coup de main, vendait la France pour 12 millions à la famille exilée. Des lettres patentes avaient déjà été expédiées pour cet objet. Il y avait deux ans que Barras suivait ce projet. Sieyès l’avait appris pendant son ambassade à Berlin. [...] Napoléon avait trouvé à Paris son frère Lucien ; ils discutèrent ensemble les chances suivantes : il était évident que les Bourbons ou lui allaient monter sur le trône, ou bien il fallait reconstruire la République. Le projet de remettre les Bourbons était ridicule [...]. Refaire la République c’est-à-dire donner une Constitution qui pût se soutenir par elle-même, Napoléon ne se sentait pas les moyens de résoudre ce problème. Il trouvait les hommes à employer trop méprisables et trop vendus à leurs intérêts. Enfin, il ne voyait pas de place assurée pour lui-même, et, s’il se trouvait encore un traître pour vendre la France aux Bourbons ou à l’Angleterre, sa mort était la première mesure à prendre. Dans le doute, l’ambition l’emporta, comme il est naturel ; et, du côté de l’honneur, Napoléon se dit : "Je vaux mieux à la France que les Bourbons." [...]

 » Si jamais des circonstances quelconques pouvaient prescrire les droits éternels qu’a tout homme à la liberté la plus illimitée, le général Bonaparte pouvait dire à chaque Français : "Par moi, tu es encore français ; par moi, tu n’es pas soumis à un juge prussien, ou à un gouverneur piémontais ; par moi, tu n’es pas esclave de quelque maître irrité et qui a sa peur à venger. Souffre donc que je sois ton empereur." Telles étaient les principales pensées qui agitaient le général Bonaparte et son frère la veille du 18 brumaire ; le reste était relatif aux moyens d’exécution. » F. F.

Coup d’État du 18 Brumaire

Cet excellent article de l’encyclopédie en ligne Vikidia, complète bien notre texte.

https://fr.vikidia.org/wiki/Coup_d%...

Le coup d’État du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799) permet au général Napoléon Bonaparte et à ses soutiens politiques, financiers et militaires de renverser le Directoire (régime républicain mis en place en 1795 par la bourgeoisie française), qui n’arrive pas à faire face à ses nombreux ennemis intérieurs et extérieurs. Bonaparte et ses complices s’emparent alors du pouvoir et établissent le Consulat (régime dictatorial qui doit assurer la tranquillité économique et sociale de la bourgeoisie républicaine). De nombreux historiens considèrent que ce coup d’État met fin à la Révolution française de 1789. Sommaire

1) Les difficultés de la bourgeoisie républicaine en 1799

Les difficultés politiques

En 1799, la bourgeoisie française est consciente que le régime républicain qu’elle a mis en place en 1795, ne peut lui assurer une domination politique permanente. Les élections qui permettent le renouvellement annuel du tiers des députés au Conseil des Anciens et au Conseil des Cinq Cent sont l’occasion pour les opposants royalistes ou jacobins (républicains progressistes) de progresser. Les royalistes sont partisans d’annuler les conquêtes politiques et sociales de la Révolution, conquêtes dont la bourgeoise a été la grande bénéficiaire. Les jacobins, sensibles aux difficultés économiques et sociales des Français les plus humbles, veulent revenir aux mesures de Terreur, qui en 1793-1794, avaient soulagé les classes populaires. Mesures que la bourgeoisie, partisane de la liberté économique, a supprimées dès l’été 1794, après la chute de Robespierre.

Pour conserver le pouvoir la bourgeoisie républicaine doit annuler les résultats des élections et retirer leur mandat à certains députés nouvellement élus. Il y a donc des coups d’État successifs en septembre 1797 (contre les royalistes), en mai 1798 (contre les jacobins). Mais en juin 1799, ce sont les conseils, à majorité royaliste, qui démettent deux des cinq directeurs (chefs collectifs de l’État), en se débarrassant des plus républicains. Une telle instabilité politique est dangereuse pour la position politique des bourgeois. Or la révision de la Constitution, qui permettrait de supprimer le renouvellement fréquents des assemblées législatives, est une procédure complexe et surtout trop longue, puisqu’elle doit s’étaler sur neuf ans.

Les difficultés économiques

De plus la situation économique est désastreuse. La monnaie s’est effondrée. Le Mandat territorial, monnaie créée en mars 1796, connaît une dévaluation de fait plus rapide que l’assignat (monnaie créée en 1789). Or pour leurs affaires les financiers et les producteurs (industriels et gros paysans) ont besoin d’une monnaie stable. À leurs yeux, seul un pouvoir politique fort peut rétablir la confiance nécessaire dans la monnaie. Ils sont prêts à soutenir et même à financer la « mise sur orbite » d’un tel pouvoir, quitte à fermer les yeux sur sa légalité et les attaques contre les libertés politiques.

Les difficultés militaires

La situation de la France est précaire. Il y a une forte agitation des royalistes. Ceux-ci s’emparent de Toulouse au début août, du Mans et de Nantes en octobre. Même si les républicains parviennent à y reprendre le pouvoir, l’alerte est chaude. Face à l’Europe royaliste, la situation est plus contrastée. Les Russes ont battu (et tué) le général Joubert à Novi en août, et les Français doivent évacuer l’Italie. Les Anglais ont débarqué un corps expéditionnaire en Hollande fin août, mais les Français s’y rétablissent fin octobre. En Suisse, les Français sont victorieux des troupes russes qui se retirent. En Égypte, l’armée française sous les ordres de Bonaparte est en difficulté face aux soldats turcs et est en fait prisonnière faute de moyens de retour coulés par la flotte anglaise. Pour faire face le gouvernement a dû recourir à des mesures énergiques qui alarment la bourgeoisie : la conscription devient obligatoire, les riches doivent payer un emprunt forcé, la « loi des otages » permet d’emprisonner et de déporter les familles des émigrés.

Pour faire face à tous ces dangers, la bourgeoisie, refusant l’exemple de la Terreur de 1793-1794, se décide donc au coup d’État militaire.

Le déroulement du coup d’État

La préparation méthodique du coup d’État

Les acteurs du coup d’État commencent leurs manœuvres dès mai 1799. La majorité modérée des Conseils élit deux directeurs1 modérés (Sieyès et Gohier). Puis elle obtient la démission de deux directeurs républicains affirmés, qui sont remplacés par des personnages effacés (Roger Ducos et le général Moulin). Des ministres acquis au coup d’État sont nommés (le général Bernadotte, Jean-Jacques Régis de Cambacérès, Joseph Fouché). Le gouvernement attaque les moyens d’expression des républicains jacobins. Lucien Bonaparte, frère cadet de Napoléon, devient président du Conseil des Cinq-Cents. Le financement est assuré par une association de fournisseurs des armées. Reste à trouver l’appui militaire. Le général Joubert qui avait accepté est tué à la bataille de Novi en août ; le général Moreau, est pressenti mais refuse. Il suggère le nom de Napoléon Bonaparte. Ce dernier qui a abandonné son armée en grande difficulté en Égypte, accepte d’être le sabre.

Le coup d’État

Le 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799), sur la rumeur infondée d’un complot jacobin contre les Conseils, le conseil des Anciens décide son transfert et celui du conseil des Cinq Cent au château de Saint-Cloud près de Paris. La protection des conseils est confiée aux soldats du général Napoléon Bonaparte. Sieyes et Ducos obtiennent, moyennant finances, la démission du Directeur Paul Barras et font arrêter leurs collègues Gohier et Moulin.

Le 19 brumaire, à Saint-Cloud les séances des conseils sont agitées. Des députés mettent en doute la réalité du complot jacobin. Au conseil des Cinq cent Napoléon Bonaparte, qui est intervenu maladroitement, est conspué et est menacé de mise hors la loi, ce qui équivaut à une condamnation à mort. Lucien Bonaparte, président du conseil, sauve la situation des conjurés. Il fait entrer, dans la salle des séances, les soldats qui, baïonnette au canon, chassent les députés. Le Consulat remplace le Directoire

Le soir-même quelques députés dévoués nomment une commission consulaire exécutive composée de Napoléon Bonaparte, Emmanuel-Joseph Sieyès et Ducos. Les trois consuls ont pour mission de réviser la Constitution de l’an III en collaboration avec cinquante députés. Le Directoire disparu est remplacé par le Consulat.

Le 24 brumaire le journal Le Moniteur, qui fait fonction de journal officiel, peut écrire : " La France veut quelque chose de grand et de durable (...) Elle veut que ses représentants soient des conservateurs paisibles et non des novateurs turbulents. Elle veut enfin recueillir le fruit de dix ans de sacrifices". Tout le programme de la période qui s’ouvre.


Signatures: 0
Répondre à cet article

Forum

Date Nom Message