Régionales et cantonales des 21 et 28 mars 2004 : vote sanction contre Chirac Raffarin Fillon. Qu’en fera la gauche ? (rapport d’avril 2004)

jeudi 28 janvier 2021.
 

Le 21 avril 2002, l’échec de Lionel Jospin laisse Chirac et Le Pen face à face pour le 2ème tour des présidentielles. Comme en 1993, quelques éditorialistes en profitent aussitôt pour sonner le glas de la gauche et du socialisme.

Heureusement, une immense mobilisation antifasciste des jeunes remet les pendules à l’heure. La France profonde n’est pas prête à jouer son avenir entre les salons du MEDEF et les commémorations pétainistes ; elle vient d’en administrer une première preuve lors de ces élections cantonales.

1) Remarques sur le bilan du premier tour

Le 21 mars 2004, l’extrême gauche recueille dans le scrutin des régionales 4,58% des suffrages, la gauche 40,31% (4% de plus qu’en 1998). La droite plafonne à 34,96% (UMP 16,65%, Bayrou 8,51%, UMP UDF 8,83%) et l’extrême droite à 16,61%.

Quels enseignements peuvent être tirés de ce scrutin ?

* Dans les raisons données par les électeurs à la sortie des urnes sur leur vote à gauche le refus de la "réforme des retraites" étalée de 1993 à 2003 arrive en bonne place.

* les Verts et le PCF obtiennent de bons scores lorsqu’ils se sont présentés au premier tour de façon autonome vis à vis du PS (10,68% pour Bocquet dans le Nord, 10,87% pour Gremetz en Picardie, plus de 10% pour les Verts en Rhône Alpes)

* Marie George Buffet avait été chahutée sur son objectif d’ouverture des listes PCF à d’autres forces et à des représentants du mouvement social. L’excellent score de sa liste en Ile de France (7,2%) lui donne raison.

* Le score des listes LCR LO est inférieur aux attentes de ces deux organisations qui perdent tous leurs sortants ; cependant l’extrême gauche paraît stabiliser un socle électoral minimum de 4 à 5%. Le discours médiatique de Besancenot répond aux aspirations d’une partie significative des milieux ouvriers et populaires ; il y gagne de la sympathie et des suffrages ; mais cela ne correspond pas à une stratégie politique d’organisation suffisamment ancrée dans ces aspirations (dont l’aspiration à battre la droite dans les élections), aussi l’électorat potentiel de Besancenot (dont rendent compte les sondages) est nettement supérieur à celui de la LCR ; c’est encore plus le cas pour Arlette Laguiller et Lutte Ouvrière.

* Le Front National stagne mais se maintient à un haut niveau. Nous ne devons surtout pas baisser la garde ; oui, une course de vitesse est engagée entre réponse populiste réactionnaire à la crise et alternative républicaine anticapitaliste.

2) Remarques sur le bilan du deuxième tour

Le scrutin du 2ème tour (28 mars 2004) amplifie le basculement électoral. La gauche récolte 50,11% des suffrages, la droite 37,07% et le Front National 12,78%. Retenons le propos de Bruno Dive dans Sud-Ouest : "Le scrutin à deux tours a pris... des allures de boîte à gifles : une claque au premier tour, une derrouillée au second".

La gauche conserve les huit Conseils régionaux où elle était majoritaire depuis 1998 (Nord Pas de Calais, Ile de France, Haute Normandie, Centre, Aquitaine, PACA, Limousin, Midi Pyrénées) et en prend douze à la droite (Languedoc Roussillon, Auvergne, Rhône Alpes, Franche Comté, Bourgogne, Lorraine, Champagne Ardennes, Picardie, Basse Normandie, Bretagne, Pays de Loire, Poitou Charentes).

Parmi les enseignements de ce second tour, notons :

* l’excellent report de toutes les voix à gauche malgré le choix du vote blanc défendu par Jean Pierre Chevènement et malgré le non désistement clair des listes LCR LO

* de toute évidence, une partie de l’électorat de gauche combatif et anticapitaliste peut voter hors PS au premier tour mais à condition de pouvoir se réunir face à la droite au second tour. En Midi Pyrénées, les Verts ont fait les frais d’un manque de cohérence de leur groupe sur ce point.

Lors des élections cantonales, le basculement à gauche est encore plus fort, donnant pour la première fois en France, la majorité des Conseils généraux à la gauche.

Le même vote sanction déferle également dans les départements d’outre-mer, à La Réunion, la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique.

3) Pourtant, tout n’est pas rose !

3a) De 2002 à 2004 puis 2007

Beaucoup de cadres socialistes, beaucoup de journaux ont analysé ce scrutin du 28 mars comme un retour à la gauche des "repentis du 21 avril". Croire que les problèmes posés par l’échec du 21 avril ont été balayés, réglés par la victoire du 28 mars relève de l’illusionnisme ou de la bêtise.

Le 21 avril 2002, Lionel Jospin a été affaibli par des candidatures irresponsables mais il a aussi payé le cancer du doute installé dans l’électorat de gauche depuis 1983 sur la capacité du Parti Socialiste à être vraiment utile face au capitalisme financier transnational, face à l’Europe libérale, face au démantèlement des acquis sociaux et républicains.

Ce constat mérite surtout d’être pris en compte pour préparer 2007. La gauche ne gagnera pas le couple présidentielles législatives sans lever au moins une partie de cette hypothèque quant à sa capacité à avancer un programme, faire vivre une politique différente de la droite, apte à répondre aux aspirations profondes de notre peuple et en particulier du salariat.

3b) "Montrer qu’une autre politique est possible

Pour guérir l’électorat de gauche du cancer du doute, il faudrait une thérapie forte et claire : utiliser les points d’appui institutionnels acquis par la gauche lors des élections pour pratiquer une politique alternative, au moins sur quelques dossiers significatifs.

Les récents propos de François Hollande vont dans ce sens : les nouvelles majorités régionales et départementales doivent "montrer qu’une autre politique est possible... Nous pouvons au niveau des régions réparer les désordres nationaux".

Dans son programme, le Parti socialiste s’est engagé par exemple à :

* conditionner les aides aux entreprises à des engagements en matière d’emploi et de formation

* signer des contrats de services publics afin de garantir leur présence sur le territoire

* créer des Etablissements fonciers publics pour le Logement

* tenir des forums annuels dans les régions comme les départements "de suivi et d’évaluation des engagements pris devant les électeurs".

Les nouvelles majorités se sont mises au travail et vont obtenir des succès notables dans le cadre de leurs responsabilités légales. Je n’en doute pas. Personnellement, toute victoire électorale de la gauche me touche tellement que je n’arrive pas à retenir des larmes. Même si cela va de soi, j’ajoute que j’observe avec une sympathie profonde le travail entrepris, par exemple en Midi Pyrénées.

Ceci dit, il est permis d’avoir des doutes sur la capacité de ces nouvelles majorités à "montrer qu’une autre politique est possible".

4) Que fera la gauche de sa victoire ?

Deux raisons justifient de se poser cette question :

Les élus socialistes sont fort divers quant à leur fond politique et à leurs capacités d’action mais, globalement, ils pensent plus leur parti comme un moyen de conquête du pouvoir que comme un outil pour la défense et la promotion des acquis sociaux et républicains ; ils pensent plus leur parti comme un outil électoral face à la droite que comme un moyen pour construire une alternative socialiste et républicaine au capitalisme. Aussi, ils ne cherchent pas à poser les vraies questions ; or, ces vraies questions se posent aujourd’hui à eux :

* Volonté du pouvoir et du MEDEF de continuer le démantèlement des services publics, par exemple pour EDF, la poste, l’Education nationale et la recherche, la SNCF.

* Risque de fermetures d’entreprises, même bénéficiaires, simplement parce que telle ou telle multinationale va décider de délocaliser

* refonte de l’aménagement du territoire, etc

Les conseils régionaux élus en mars 2004 sont-ils capables de mener "une autre politique" et donc de s’opposer à celle du gouvernement ?

4a) Quels blocages peuvent limiter la capacité des majorités de gauche à mener "une autre politique" ?

Cette question mériterait une réflexion approfondie. Je n’ai pas l’expérience suffisante pour cela ; je pointe donc seulement quelques pistes :

* Aucun cadre institutionnel n’est neutre. Le cadre régional par exemple a été mis en place par la gauche après 1981, non pour mener des politiques anticapitalistes mais pour "rapprocher les citoyens des lieux de décision" avec des budgets limités et sur des questions a priori peu conflictuelles vis à vis du pouvoir central.

* Les grands élus sont majoritairement ancrés dans une conception "républicaine électoraliste et gestionnaire" qui les rend peu capables de comprendre le rouleau compresseur capitaliste et libéral, peu capables de faire vivre un rapport démocratique aux citoyens, peu capables de prendre en compte et soutenir intelligemment des luttes ouvrières, peu capables surtout de préparer et assumer des affrontements même partiels et symboliques.

* certains élus ont trop évolué vers des positions social-libérales pour conduire une politique de gauche, ne serait-ce qu’autonome vis à vis du MEDEF.

* Depuis 1981, ni la gauche du PS, ni le PCF n’ont vraiment compensé ces lacunes. Quant à l’extrême gauche, elle restait trop dans le domaine de la dénonciation abstraite pour être soutenue sur un long terme et pour être vraiment utile au niveau national vis à vis des politiques menées.

4b) Mener une "autre politique" ou une "politique consensuelle" ne faisant pas de vague en attendant les prochaines élections en 2010 ? Cas des Pays de Loire

Dans le mois qui a suivi le 28 mars 2004, le quotidien Le Monde a publié une série d’articles sur les objectifs des différents présidents de région. Je constate par exemple la volonté de Jacques Auxiette (nouveau président du Conseil régional) dans les Pays de Loire de ne pas toucher à la question scolaire ("Nous respecterons la loi et les contrats"). D’ailleurs le président communiste de la commission Education dit la même chose "Ma conception de l’éducation est fondée sur la tolérance. Ce n’est pas moi qui rouvrirai la guerre scolaire". Aussi, le journaliste conclut que les relations entre la gauche et la droite sont devenues sereines. On en convient de part et d’autres "Sur les dossiers essentiels, nous sommes toujours parvenus à travailler ensemble". J’imagine sans mal, la politique que veut mener Jacques Auxiette (montrer qu’on sait gérer mieux que la droite, donner un "nouvel élan", repenser certains aspects de l’aménagement du territoire...).

Je crains fort qu’il y ait beaucoup de baratin là-dedans. Le journaliste du Monde note doctement "Les socialistes ont notamment pour objectif d’éviter l’étalement urbain destructeur de paysages et de la qualité de la vie" ; cependant, sur la principale lutte en cours (aéroport de Notre Dame des Landes) il n’est même pas question de reprendre la réflexion. Même type de baratin concernant la première priorité de la région, à savoir "la méthode de la démocratie territoriale" avec "notamment des assises départementales pour repenser les politiques d’aménagement du territoire" ; dans six ans, je serais étonné qu’un début de réelle mise en application soit acté. Même baratin concernant "le développement durable", "combattre l’échec scolaire, notamment par une meilleure coordination des systèmes de formation", "création d’emplois pour les jeunes"...

Dans ces mêmes Pays de Loire, Jacques Auxiette pointe une question centrale : sur sa région 1 200 000 emplois sont vulnérables en raison de la mondialisation libérale et des délocalisations. Mais son discours relève plus du baratin que de l’analyse et il ne fait aucune proposition précise. "Dans les entreprises, il y a deux aspects différents : celui de l’internationalisation qui est positif, car il s’agit de la recherche de marchés, et celui de la délocalisation, qui consiste à exporter des emplois. Cela crée une situation dont il faut que l’ensemble des acteurs économiques prenne la mesure."

4c) Baratin toujours.

Parmi les priorités annoncées par les nouveaux présidents de région certaines m’ont fait bondir tellement elles se situent à mille lieues de la réalité.

Ainsi, Philippe Duron (Basse Normandie) "La première urgence est de gérer les grands dossiers ouverts dont celui de l’anniversaire du 6 juin 1944. A plus long terme, il faut remettre à plat la politique économique de la région... Il nous faut très vite développer une politique d’accompagnement des entreprises en difficulté..." En matière d’aménagement du territoire, il se prononce pour une "recomposition des territoires autour des pays et des agglomérations". "Un point me tient beaucoup à coeur : le transfert des ports d’intérêt national aux régions".

En parcourant toute la série des articles du Monde, région par région, j’ai surtout l’impression qu’il n’y a aucune unité de projet de la part des présidents socialistes de conseil régionaux au profit d’une grande variété de déclarations d’intention, dont le lien à un projet socialiste manque souvent de clarté.

Ainsi, Jean-Jack Queyranne va organiser une "conférence sociale" des "organisations patronales et syndicats de salariés" pour "lancer des contrats de retour à l’emploi durable". Qu’est-ce que ce salmigondis ? un nouveau contrat de travail made in Rhône Alpes ? Le même Jean-Jack veut résoudre la crise nationale de la recherche par son action en Rhône Alpes "nous nous engageons auprès des chercheurs en doublant le nombre d’allocations de recherche pour les doctorants et en favorisant les états généraux de la recherche". Cela me paraît plus relever de la concurrence entre régions que d’une façon régionale de mener la bataille politique nationale sur la question face au gouvernement et au MEDEF.

4d) Mener une autre politique, cela veut-il dire être de meilleurs libéraux que la région d’à côté ou que la droite ?

Cette question peut paraître agressive.

Pourtant, elle se pose pour quiconque suit les subventions accordées par les conseils régionaux. Une situation de concurrence importante s’est installée entre régions.

Pourtant, elle se pose pour quiconque lit les déclarations de Georges Frêche, nouveau président du Conseil régional Languedoc Roussillon. Voici par exemple son propos au journaliste du Monde " Il faut encourager les patrons français mais aussi les chefs d’entreprise du Nord de l’Europe à s’installer ici. Et faire ce que font les chercheurs américains avec nos chercheurs : piller les universités allemandes, scandinaves, britanniques. On leur vantera les multiples avantages de notre région : espace, haute technologie, soleil, montagne, surf, ski, les filles qui sont belles... le secret, c’est l’entreprise... génératrice de richesses."

Premièrement, il me semble que "mener une autre politique que la droite" doit avoir un lien avec le projet socialiste. Deuxièmement, je crains fort que le baratin fréquemment développé dans la communication des Conseils régionaux ne serve pas à grand chose lorsqu’il faudra défendre des entreprises menacées de délocalisation.

4e Parti et Elus

La façon dont la gauche française sépare la conquête du pouvoir grâce au parti puis la pratique du pouvoir par les seuls élus :

* ne permet pas de maintenir la réflexion collective, le rapport de force collectif nécessaires.

* pousse beaucoup d’élus à un comportement consensuel une fois élus.

CONCLUSION

Que personne ne prenne ce petit article comme un acte de pessimisme !

En fait, je continue à croire que le monde connaît une phase de montée des luttes, de la combativité et de la conscience.

Chacun à sa place, même minime, est responsable de ce que cette période laissera de positif dans l’histoire. L’heure est à l’unité mais pas au consensus mou a priori.

Rapport oral présenté par Jacques Serieys en avril 2004 devant le groupe PRS Aveyron puis mis en ligne sur ce site en avril 2006


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