Franz Mehring, patriarche de la social-démocratie et du communisme allemand

lundi 30 janvier 2017.
 

Des misérables qui s’intitulent social-démocrates ont assassiné Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg. Franz Mehring, lui, est emporté dans la tombe par une maladie dont l’issue fatale a naturellement été précipitée par la campagne de tortionnaires que Scheidemann et les siens ont entreprise contre la classe ouvrière allemande.

Franz Mehring était né en 1846. Il avait donc 73 ans et cependant jusqu’au dernier moment il conserva sa vaillance spirituelle et ses amis l’appelaient en plaisantant « le plus jeune des communistes allemands ».

Mehring était issu d’une famille de bourgeoisie fortunée et avait reçu une éducation purement bourgeoise. Les premières années de son activité il les passa au sein de la bourgeoisie ; pendant plusieurs années il combattit même activement la social-démocratie allemande de ce temps-là.

Vers 1880 une transformation radicale s’accomplit dans la philosophie de Franz Mehring. Mehring se range du côté de la classe ouvrière.

Et c’est très caractéristique pour Mehring : il se rapproche de la social-démocratie allemande précisément alors qu’elle subit de la part du gouvernement allemand et de la bourgeoisie la plus cruelle persécution. Précisément en ces années où étaient en vigueur les lois d’exception contre les socialistes, où toutes les recrues de hasard s’écartaient du socialisme, où les gens qualifiés « convenables » considéraient de leur devoir de calomnier la social-démocratie, où les intellectuels fuyaient le parti ouvrier comme la peste, — c’est précisément alors que Franz Mehring crut de son devoir de soutenir le parti ouvrier traqué, persécuté et calomnié par la malveillance bourgeoise.

Franz Mehring entre dans la social-démocratie allemande et au bout de quelques années, il y occupe déjà une des places les plus en vue à côté de Bebel, de Wilhelm Liebknecht et de Singer. Publiciste brillant, il devient la terreur de la presse bourgeoise. Ses coups sont toujours justes. Ses pamphlets contre Stöcker (1882) et contre le fameux Eugen Richter lui conquièrent de suite la première place dans le journalisme allemand. Chaque pamphlet politique de Franz Mehring devient un événement littéraire et souvent un événement politique. Chacun de ses articles frappe douloureusement l’adversaire. Chaque flèche littéraire de ce remarquable militant frappe l’adversaire précisément à l’endroit visé. Et Mehring était aussi un grand théoricien du marxisme. Nous trouvons en lui, unis, un brillant pamphlétaire et un incomparable journaliste politique. Mehring était considéré comme le premier journaliste de l’Allemagne, comme un historien et un théoricien remarquable, presque comme un savant. Dans le domaine des recherches historiques il nous a donné de brillants exemples d’interprétation matérialiste de l’histoire. Le remarquable travail de Mehring, Die Lessing-Legende (La Légende de Lessing) est indiscutablement un des chefs-d’œuvre de l’historiographie matérialiste et de la critique littéraire marxiste.

L’Histoire de la social-démocratie allemande de Mehring jouit surtout d’une grande réputation. Ce livre n’est pas impeccable. Par exemple l’appréciation par Mehring de la position de Lassalle, là où elle ne concordait cas avec celle de Marx a été maintes fois et tout à fait justement critiquée. Mehring ne voulait pas reconnaître combien avait raison Karl Marx dans sa lutte contre certains côtés de l’enseignement de Lassalle (questions de « patriotisme », etc.). Mais ce travail de Mehring est néanmoins une précieuse contribution à l’histoire du mouvement ouvrier international.

Vers 1890 au début de la lutte entre les révisionnistes, et les marxistes, Franz Mehring prit de suite, sans hésiter, position contre le révisionnisme avec Rosa Luxemburg, Kautsky et Parvus (Kautsky et Parvus en ce temps-là étaient encore socialistes), Franz Mehring entreprend une campagne littéraire contre les conciliateurs de cette époque, les révisionnistes. Et les coups que Mehring leur porta furent toujours fatals aux révisionnistes.

Franz Mehring rédige longtemps le journal des ouvriers de Leipzig, le Leipziger Volkszeitung. Ce sont les années où fleurit son activité littéraire.

Il élève le journal de Leipzig à une hauteur incomparable. Grâce à son travail, l’organe des ouvriers de Leipzig occupe la première place dans la presse socialiste du monde.

Ensuite Franz Mehring devient un des rédacteurs et le collaborateur le plus marquant du journal scientifique de la social-démocratie allemande die neue Zeit. Les articles de fond de Mehring signés dans ce journal non de sa signature mais d’un petit signe représentant une flèche furent toujours des exemples d’élégance littéraire et en même temps de maîtrise théorique.

En 1910 le principal rédacteur de die neue Zeit, Karl Kautsky commence à se tourner vers la droite. Kautsky tente de fonder un groupe moyen, le groupe du centre. Kautsky commence à équivoquer entre les partisans de Rosa Luxemburg et ceux des révisionnistes Bernstein, David et Cie. Pendant une courte période Franz Mehring occupe dans cette lutte une position neutre. Mais très promptement il se convainc que Kautsky abandonne la position du marxisme et livre honteusement l’enseignement du marxisme aux insultes de la valetaille bourgeoise qui s’intitule social-démocrate. Et Franz Mehring sans hésiter déclare la guerre à son collaborateur de longues années Karl Kautsky. La lutte devient peu à peu de plus en plus aiguë et Franz Mehring finit par rompre définitivement avec l’indécis Kautsky et ses amis.

Déjà avant la guerre les bolcheviks allemands forment un groupe de « gauche radicale » comme on l’appelait en Allemagne, les premiers théoriciens reconnus de ce groupe sont Franz Mehring, Clara Zetkin et Rosa Luxemburg. Bientôt Karl Liebknecht s’y joint comme l’un de ses chefs politiques.

Et la guerre impérialiste éclate.

Le 4 août 1914, la social-démocratie allemande vote les crédits militaires et se range décidément de cette façon aux côtés de la bourgeoisie. Karl Kautsky met en mouvement tout son appareil scientifique pour justifier malgré les données du marxisme l’odieuse trahison commise par Scheidemann et ses pareils. Karl Liebknecht seul vote contre le crédit militaire sauvant ainsi l’honneur de la classe ouvrière allemande. Franz Mehring n’hésite pas à se solidariser avec lui et déclare la guerre aux social-chauvinistes.

Au moment où la débauche du chauvinisme en Allemagne atteint ses extrêmes limites, quand toute la presse social-démocrate allemande rampe aux pieds de son monarque adoré Guillaume, quand tout le monde en Allemagne est ivre de chauvinisme, et quand au milieu de la classe ouvrière allemande on s’efforce d’allumer surtout la haine de l’Anglais, Franz Mehring avec Clara Zetkin et Rosa Luxemburg publient leur premier manifeste dans lequel ils expriment à l’adresse des ouvriers anglais et de toute l’internationale ouvrière leurs sentiments fraternels. Il faut se rappeler l’atmosphère de ce moment, saturée d’une haine générale, pour comprendre toute la signification de cette lettre. C’était la première hirondelle de la Troisième Internationale

Franz Mehring ne put venir lui-même à la conférence de Zimmerwald, mais il nous envoya une lettre d’amical encouragement. Et dans cette lettre il nous disait : « Ne combattez pas seulement les partisans de Scheidemann, démasquez jusqu’au bout les partisans du « centre » indécis, dirigé par l’incolore Kautsky ».

La clique de Guillaume mit Franz Mehring en prison. Malade, âgé de 70 ans, on l’y garda dans des conditions invraisemblablement dures. Mais, comme on sait, la clique de Guillaume ne se comportait pas toujours d’une façon aussi éhontée que celle de Scheidemann aujourd’hui. Franz Mehring est libéré et il se remet immédiatement au travail dans les rangs des bolcheviks allemands. Il écrit des feuilles illégales, il collabore au journal illégal Spartacus, il envoie à la presse internationaliste de Suisse des correspondances sur le mouvement ouvrier allemand, il correspond avec de nombreux jeunes camarades, les encourage et les pousse au combat.

Liebknecht et Rosa Luxemburg sont en prison, Clara Zetkin est malade ; pendant un temps toute la direction idéologique du groupe Spartacus repose sur les épaules du vieux Mehring. Et Mehring remplit brillamment sa tâche.

Dès les premiers effets de la révolution russe. Franz Mehring se range entièrement du côté des bolcheviks. Axelrod, Martov et d’autres mencheviks liés depuis de longues années avec tous les chefs de la social-démocratie allemande et notamment avec Franz Mehring, tentent, par des informations mensongères de suggérer à Mehring la pensée que les bolcheviks perdent la révolution russe. Mais il perçoit le mensonge menchevik et se range entièrement avec nous...

Nous nous rappelons la situation aussitôt après la paix de Brest-Litovsk. On nous disait que les ouvriers allemands verraient dans cette paix, de notre part, une trahison envers le prolétariat allemand. Il n’y avait pas de calomnie qu’on ne déversât sur nos têtes en ces jours inoubliablement pénibles et douloureux. Dans la presse allemande les gens de Scheidemann et ceux de Kautsky répétaient sans vergogne les racontars répandus en Russie par nos nombreux ennemis. A ce moment s’élève la protestation de Franz Mehring. Il intervient avec un article remarquable au sujet de la paix de Brest-Litovsk, prévoyant le moment quand cette paix d’étranglement imposée par les impérialistes allemands aux ouvriers russes perdant le sang à flots se retournera contre eux-mêmes.

Dès ce moment Franz Mehring ne cesse de nous envoyer, chaque fois que l’occasion s’en présente et que le lui permet sa santé chancelante article sur article, dans lesquels il se solidarise pleinement et sans réserve avec nous, communistes.

Quand commença la rébellion contre-révolutionnaire des Tchéco-Slovaques, quand les Socialistes-Révolutionnaires de droite et les mencheviks nous obligèrent à tirer l’épée et à recourir à la terreur rouge, la campagne de calomnies qui se poursuivait à l’étranger contre le bolchevisme fut encore intensifiée. Toute la bourgeoisie européenne et la presse des socialistes « conciliateurs » ne parlaient de nous qu’avec un cynisme invraisemblable et, pour ainsi dire, l’écume à la bouche.

A ce moment Franz Mehring, si vieux, se leva encore et déclara dans un de ses mémorables articles : « Oui, si les bolcheviks, dans leur lutte contre les ennemis de la révolution prolétarienne étaient encore dix fois plus impitoyables, la vérité historique resterait quand même avec eux ! » Et Mehring ajoute : « Si les bolcheviks restent au pouvoir, leurs exploits seront bénis par la classe ouvrière du monde entier, tandis que si la coalition réactionnaire réussit à les faire tomber, la classe ouvrière du monde entier sera pour des dizaines d’années rejetée en arrière ».

Quand le groupe Spartacus adopta le nom de Parti Communiste, Franz Mehring fut heureux comme un enfant. Il s’appelait communiste avec fierté et rêvait comme du plus grand honneur de consacrer, le reste de ses jours au travail au sein de ce parti.

Et voici maintenant que Franz Mehring n’est plus. Il est mort quelques jours après que ses amis personnels Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg ont été lâchement assassinés, il est mort au moment où la bataille pour le communisme entre, en Allemagne, dans sa phase décisive.

Bien des militants des anciennes générations au cours de ces dernières années nous ont tourné le dos. Et c’est avec un double sentiment que nous avons conduit à leur derniers demeure des hommes tels que Vaillant et Plekhanov. Nous leur étions reconnaissants pour l’énorme travail qu’ils ont accompli au temps où, allant à contre-courant, ils ouvraient un chemin au socialisme. Et nous déplorions la politique bourgeoise qu’ils ont poursuivie dans les dernières années de leur vie et par laquelle ils ont porté un si grand préjudice à la cause de la classe ouvrière.

Mais c’est avec un tout autre sentiment, que nous avons conduit à sa tombe le vieux Franz Mehring. Et nous avons respectueusement plié le genou devant la tombe du vieux et du glorieux lutteur.

Le lecteur n’a pas oublié ce jeune homme de 20 ans, ouvrier spartakiste, que l’on voulut, pendant la répression du mouvement révolutionnaire, obliger à crier devant le canon d’un revolver : « Vive Scheidemann ! » et qui, en mourant, cria : « Vive Karl Liebknecht ! » Telle est la jeunesse communiste en Allemagne. Cette figure de jeune homme restera toujours un exemple d’abnégation et de dévouement à la cause ouvrière.

Et nous verrons toujours à côté d’elle dans le Panthéon du communisme la silhouette courbée sous les années de l’inflexible communiste aux cheveux blancs, Mehring, qui jusqu’à la dernière heure de sa vie « ne connut qu’une pensée et qu’une passion. — mais ardente » : la lutte pour la victoire de la Commune universelle.


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