Alfred Krupp : patron modèle ... d’après Jacques Marseille

jeudi 5 octobre 2017.
 

Jacques Marseille, historien, économiste, "expert" souvent présent sur les radios et télés, est connu pour sa défense des idées libérales et des politiques de droite.

" Le libéralisme est et reste un combat pour la tolérance et la liberté" écrit-il.

Question : Quel patron présente-t-il comme modèle de cette économie libérale portant la tolérance et la liberté ?

Réponse : Alfred Krupp, patron de la société du même nom jusqu’à son décès en 1887.

- dans Mille ans d’économie 1800-1896 Les contradictions du siècle de fer

http://lexpansion.lexpress.fr/econo...

- L’Industrialisation de l’Europe occidentale (1880-1970), sous la direction de Jacques Marseille

- dans la célèbre revue L’Histoire sous le titre "Alfred Krupp, patron modèle" (dossier La révolution industrielle sous la responsabilité de Jacques Marseille).

Or, Alfred Krupp n’est ni tolérant, ni démocrate. Il représente plutôt comme patron un modèle de despotisme d’usine et comme citoyen un modèle parfait de réactionnaire.

1) Alfred Krupp et ses salariés : un modèle de despotisme d’usine

La réussite de l’entreprise Krupp est vantée sur tous les tons dans cet éloge, mais toutes les louanges s’adressent au patron.

Quant aux salariés Krupp, il en est question dans une seule phrase " 700 ouvriers en 1855, 1800 en 1860, 8100 en 1865, 45000 en 1887, 70000 en 1912".

Or, le rapport du patron Krupp à ses salariés illustre parfaitement le concept de despotisme d’usine : les politiciens du système capitaliste se gargarisent des droits de l’homme et du citoyen mais font des salariés les sujets des chefs d’entreprise.

Alfred Krupp impose une discipline de fer à ses salariés, par exemple une heure de perte de salaire pour 5 minutes de retard.

Alfred Krupp impose une discipline policière avec une prime versée à chaque cadre ayant dénoncé un autre salarié. Son cousin Adalbert Ascherfeld, tyrannise les salariés en tant que directeur d’usine et se fait une réputation d’"extrême sévérité". Les contremaîtres notent en 1878 comment chaque ouvrier a voté (pourtant le scrutin est secret).

Alfred Krupp s’entoure d’une hiérarchie autoritaire dévouée à un maître unique : lui. Il exige par écrit "une confiance absolue".

Alfred Krupp bâtit un mode de rémunération lui permettant de tenir ses salariés aussi bien qu’un seigneur au Moyen Age par le système des primes aux ouvriers méritants seulement versées lors du départ en retraite.

Alfred Krupp impose son adulation obligatoire par ses salariés demandant à ses cadres de licencier quiconque exprimerait un doute sur la perfection de la direction.

Alfred Krupp n’a jamais pu supporter l’idée d’un salarié gréviste. Ainsi, en 1870, il ordonne à ses directeurs de ne jamais employer un ouvrier parmi ceux ayant fait grève dans une usine ne faisant pas partie du groupe Krupp. Ainsi, en 1872, il écrit individuellement à quelques grévistes Krupp de démissionner "au plus tôt" car "il entend rester maître chez lui". Ainsi, en juin 1872, il casse la grève des mineurs en achetant son charbon en Sarre...

Dans son ouvrage sur "La dynastie des Krupp", Peter Batty a raison d’écrire : "Cette idée patriarcale du seigneur roi en son domaine, transférée sur le plan industriel, amenait des employeurs tels que Krupp à se considérer comme des monarques absolus dans leurs usines et le syndicalisme passait à leurs yeux pour une infraction au droit de propriété."

Alfred Krupp n’a jamais accepté l’idée d’un socialiste parmi ses salariés. Ses chefs de service sont chargés de flairer le moindre sympathisant socialiste et de le licencier immédiatement "sans donner d’autre motif que celui-ci : il n’y a plus de travail pour vous."

2) Alfred Krupp, modèle de patron pour une société libérale modèle ?

Il est déjà surprenant que Jacques Marseille fasse d’Alfred Krupp le "patron modèle". Cela donne une idée du type de rapport qui s’instaurerait entre patrons et salariés si la droite "libérale" continuait à imposer sa loi en Europe comme au niveau international.

Il est encore plus surprenant de vanter le type de société que Krupp bâtit autour de ses entreprises.

Après le titre "Alfred Krupp, patron modèle", le bandeau bien mis en valeur précise " l’usine et, tout autour, des écoles, des hôpitaux, des bibliothèques". La même admiration se retrouve jusqu’au dernier paragraphe "Avec son économat, son casino des employés, son casino des maîtres ouvriers, son école ménagère, ses quatre écoles industrielles, sa salle de lecture de plus de 60000 volumes, sa bibliothèque scientifique de 50000 volumes, sa clinique dentaire, son asile de vieillards où les ouvriers infirmes ou retraités peuvent terminer leurs jours près de leur femme..."

Tout cela est vrai. On pourrait même ajouter sans mentir des bains publics, des cantines, des boulodromes, une boulangerie, une fabrique de limonade, une boucherie, un cimetière, une église...

En fait, toutes ces constructions ne relèvent pas d’une philanthropie quelconque ; elles complètent la seigneurie Krupp et servent le pouvoir du seigneur.

Alfred Krupp s’occupe de la vie de ses salariés hors de l’usine parce qu’il considère ses salariés comme ses sujets du matin au soir, le jour et la nuit, en semaine comme le dimanche.

La "grande charte de la maison des Krupp" précise les uniformes que doivent porter les ouvriers durant les heures de travail mais aussi chez eux.

Alfred Krupp construit des logements ; cela lui permet de payer des "fonctionnaires de surveillance" dont la fonction est d’espionner les locataires.

Un salarié quittant son emploi chez Krupp avant la retraite (ce qui arrivait pour les récalcitrants) perd automatiquement tout ce qu’il versé à la caisse de maladies ou de retraite.

Un salarié Krupp ayant des dettes dans un magasin quelconque ou un débit de boisson subit un licenciement immédiat.

En fait, Alfred Krupp méprise le peuple et particulièrement les ouvriers. Il nie par exemple leur capacité à être citoyen. Ainsi, il fait afficher dans ses usines une note expliquant que " pour prendre des décisions dans le domaine de la haute politique il faut plus de loisirs et de connaissance des données que n’en peuvent avoir les ouvriers.

Pour lui, les travailleurs ne travaillent bien et ne sont utiles que sous la menace de la trique, sous la surveillance policière " peu importe ce que coûte cette surveillance, mais il faut que chaque ouvrier soit sans cesse sous les yeux d’hommes expérimentés et énergiques qui toucheront une prime chaque fois qu’ils pinceront quelqu’un en faute" (note à ses directeurs).

3) Alfred Krupp, patron modèle de la concurrence libre et non faussée ou pilier prussien du militarisme d’Etat ?

Le texte de cet article de L’Histoire présente la réussite d’Alfred Krupp comme étant due :

- d’une part à ses qualités individuelles de patron travailleur, énergique et compétent

- d’autre part au contexte de la seconde révolution industrielle " La société Krupp végète jusqu’à la fin des années 1840, au moment où la fièvre des chemins de fer et l’exploitation du charbon de la Ruhr multiplient les commandes".

Cette assertion me paraît fausse. Comme souvent dans le décollage d’une entreprise capitaliste, le rôle de l’Etat s’avère majeur. Avant 1826, le père d’Alfred a bénéficié des commandes d’état pour la Monnaie royale de Prusse.

De 1826 à 1855, la société Krupp passe de 7 salariés à 700. Quand ce décollage s’opère-t-il ? essentiellement à partir de la mise en place du Zollverein (Union douanière allemande) le 1er janvier 1934. En un an, la production de l’entreprise Krupp triple ; en deux ans, elle sextuple. Le développement de la société sur un marché national large et protégé, avec des commandes d’état, lui permet alors d’arracher des commandes en Russie, France, Italie, Hollande, Turquie, Suisse, Autriche (où va grandir une branche de production de couverts)... cela n’empêche pas Alfred de profiter de commandes d’état dans le secteur protégé et lucratif de la monnaie. Durant la crise économique du milieu des années 1840, l’Etat prussien augmente nettement les droits de douane protégeant ainsi Krupp de la concurrence des entreprises anglaises.

Oui, de 1855 à la mort d’Alfred (1887), l’entreprise connaît une progression fulgurante. Dans les causes de cette "réussite", il me paraît utile de noter :

- que la société Krupp produit son premier canon en acier fondu en 1847 et le commercialise à partir de 1859. Or, il s’agit ensuite d’une époque de développement des nationalités, des armements, des nationalismes et des colonialismes qui amèneront toutes les catastrophes humaines possibles. La fable de la gentille concurrence libre et non faussée fait long feu ; en effet, Krupp gagne sans cesse ses marchés en truquant la concurrence de différentes façons, en particulier par des liens directs avec les despotes.

- que l’amitié entre Alfred Krupp, Guillaume II (prince puis empereur) et Bismarck fait de la société Krupp une véritable entreprise d’état, bénéficiant d’un monopole sur la production des canons puis des navires blindés.

Guillaume s’affirme durant toute sa vie comme un nationaliste allemand passionné des affaires militaires ; il quitte, par exemple, le premier festival de Bayreuth pour assister à des manoeuvres militaires secondaires. Aussi, il protège sans cesse le monopole Krupp. Alfred le lui rend bien ; en 1862, Guillaume ne réussissant pas à obtenir du Parlement les crédits pour sa politique, Alfred lui propose 7 500 000 francs or (pour l’achat de canons Krupp, évidemment). Plusieurs fois, Alfred Krupp s’est appuyé directement sur Guillaume

Les liens entre Bismarck et Alfred Krupp sont connus. " Bismarck avait trois ans de moins qu’Alfred et, quoiqu’agissant dans des sphères différentes, le "chancelier de fer" et le "roi du canon" avaient bien des traits communs. Il serait plus exact de dire qu’ils se complétaient mutuellement. Puisqu’il considérait le canon comme le dernier argument des rois, Bismarck ne pouvait mener à bien sa politique d’expansion sans les fabriques d’armement Krupp. Alfred n’aurait jamais atteint une telle prééminence dans le domaine de l’armement sans Bismarck. A eux deux, ils représentent les piliers jumeaux du militarisme prussien."

4) L’individu Alfred Krupp et sa "famille" modèle

Ce texte "Alfred Krupp, patron modèle" est extrait du livre Famille et entreprise, y a-t-il un modèle rhénan ? Il commence par la phrase " C’était une riche famille d’Essen" et se termine par " l’idéal du patronat rhénan - une région structurée autour de la famille, et où battit pendant plusieurs décennies le pouls de l’Europe industrielle."

Or, ni la dynastie Krupp, ni Alfred Krupp lui-même ne me paraissent constituer des exemples édifiants de "famille".

Concernant Alfred Krupp je citerai encore l’excellent Peter Batty :

" En mai 1853, peu après son quarante-cinquième anniversaire, il épousa une jeune fille qui n’avait même pas la moitié de son âge : Bertha Eichhoff... Le 1er février 1854 naquit le fils et héritier d’Alfred et Bertha... connu sous le nom de Fritz.

" Bertha détestait Essen et son climat... Bientôt la Ruhr lui devint insupportable, elle voyagea d’une ville d’eaux à l’autre, fréquenta toutes les stations renommées dans le monde médical... Deux ans après son mariage, Alfred subit une crise de dépression nerveuse et passa quelques mois dans une station thermale à l’est de l’Allemagne.

" Alfred avait vécu trop longtemps et combattu trop durement pour acquérir le tact et la patience qu’il lui aurait fallu pour s’entendre avec une femme aussi jeune. Telle fut sans doute l’origine de ce naufrage conjugal. Méticuleux jusqu’à la manie, il essaya d’imposer le même souci du détail à son épouse. Dès le lendemain des noces, il édictait, par exemple, les lois selon lesquelles Bertha devait s’habiller " Les vêtements d’apparat ne sont pas faits pour le voyage ; il faut alors porter des habits de couleur neutre et peu salissants ; le taffetas par exemple ne convient pas car la poussière le souillerait et le brosser en public serait vulgaire... Manchettes et jabots de dentelle, tout ce qui sied au salon doit être abandonné quand on se déplace, de même que l’or et les bijoux ; il faut être vêtu avec une extrême simplicité et se contenter de porter en dessous du linge propre.

"Alfred n’avait qu’une passion : son travail quotidien à l’usine. Il lui subordonnait tout. Le reste n’était que secondaire à ses yeux... Vivre, c’était selon lui, mener une vie utile, c’est à dire ne pas gâcher la moindre part de son temps et de ses ressources. L’amour du pouvoir aussi était ancré en lui... La richesse le rendit encore plus tatillon, intolérant et tyrannique.

" Alfred avait toujours aimé l’équitation qu’il considérait comme son seul luxe... C’est ainsi qu’il commença à tisser le réseau de relations entre Essen et Berlin sans lequel l’ascension prodigieuse des Krupp n’eut pas été possible. Le prince régent Guillaume de Prusse prêtait une oreille attentive au tapage des patriotes prussiens ; Alfred appuyait sur la chanterelle du chauvinisme dans sa correspondance et ses conversations avec lui.

" (Vers 1860) la course aux armements commençait. Désormais un seul achat de canons déclenchait automatiquement des commandes de tous les pays avoisinants. L’axiome qui définit le mieux cette époque se trouve dans un discours prononcé par un certain prussien en 1862 " La solution des grands problèmes de notre temps ne réside pas dans des discours et des résolutions... c’est une question de sang et de fer." La formule "sang et fer" devint le slogan de l’ère nouvelle. Or, nul ne domina mieux cette ère que l’auteur de ce discours, Otto Von Bismarck...

" Comme Alfred, Bismarck semblait dur, tenace et intrépide mais était en réalité névrosé. Aussi hypocondriaques l’un que l’autre, ils furent soignés à la fin de leur vie par le même médecin. Tyrannique et sans scruples, comme Alfred, Bismarck n’hésitait pas à briser la route de quiconque lui barrait la route. Il ne respectait pas plus la vérité qu’Alfred, usait de toutes les ruses, feintes et tromperies pour arriver à ses fins. Ni l’un, ni l’autre n’était capable d’éprouver des sentiments chaleureux envers un être humain, ni femme, ni subordonné et tous deux se réfugiaient dans un monde suhumain : Bismarck les chiens et les arbres, Alfred les chevaux et les canons. Egalement opportunistes et misanthropes, tous deux finirent par tomber dans la mégalomanie."

Conclusion

Quiconque comprend l’intérêt de la société capitaliste Krupp dans le développement du nationalisme et de l’armement comprend aussi une cause importante de la Première Guerre Mondiale.

Quiconque comprend la conception du monde militariste et moyennageuse de Bismarck, Alfred Krupp (et bien d’autres en Russie, Autriche, Turquie, France, Grande-Bretagne, Serbie...) comprend une autre cause de la Première Guerre Mondiale.

Par contre, quiconque comme Jacques Marseille, fait d’Alfred Krupp un patron modèle du libéralisme ("combat pour la tolérance et la liberté") trompe complètement son lecteur.

Jacques Serieys


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