Exposition « Courbet », au Grand Palais à Paris : La révolution du vrai

dimanche 4 novembre 2007.
 

L’exposition « Courbet », au Grand Palais à Paris, offre un très bel éclairage sur son œuvre, de la querelle du réalisme à l’expérience de la Commune. Magnifique.

Courbet rappelle que le mot « réalisme » lui fut imposé, et qu’une étiquette ne donne jamais « une idée juste des choses ». Il précise : « J’ai voulu puiser dans l’entière connaissance de la tradition le sentiment raisonné et indépendant de ma propre individualité. Savoir pour pouvoir [...]. Être à même de traduire les mœurs, les idées, l’aspect de mon époque, selon mon appréciation, en un mot, faire de l’art vivant, tel est mon but. » Le réalisme de Courbet ne copie pas la nature, il la recompose et le « vrai » du peintre vient de son regard. Courbet choisit, dans le réel, les fragments nécessaires à la traduction de son projet par une vision synthétique qui soigne aussi les détails. Courbet révolutionna la peinture par un choix et un traitement du sujet affirmant le vrai et une nouvelle conception de l’histoire.

Historique

Mais qu’est donc cet enterrement qui rassemble une foule de gens ordinaires ? L’enterrement de la République ou, comme l’a dit Courbet à Anvers, en 1861, celui du romantisme ? Un enterrement à Ornans (1850), toile large de plus de six mètres, scandalisa. On y voit de simples gens, dans une composition de grand format, dimension réservée par tradition aux scènes du passé, aux guerres, aux dieux, aux héros et aux régnants. Dans cette toile immense, un deuil, obscur mais digne, est célébré par ces gens vêtus de noir, et leur prêtre, sous un ciel sombre où le crucifix porté sans faste ne s’élève pas au centre du tableau ni au premier plan, occupé par un chien. Un enterrement à Ornans - l’article indéfini du titre dit tout - et L’Atelier du peintre (1855), près de six mètres, sont des manifestes où Courbet représente le peuple et ses contemporains (Proudhon, Champfleury, Baudelaire...), dans des toiles d’ambition historique par la taille.

La critique reprocha à Courbet d’être trivial, vulgaire, grossier, notamment dans Les Paysans de Flagey et Les Demoiselles de village, sans parler des Casseurs de Pierre (toile disparue). Comment ? En plus de la ruralité, familière au franc-comtois Courbet, celui-ci ose montrer des ouvriers au travail ! Et la morve et la bave du racisme de classe de se déverser sur le peintre, dans les écrits les plus rétrogrades (Dumas Fils, Barbey d’Aurevilly, etc.). Sa toile anticléricale, Retour de la conférence, et Vénus et Psyché sont détruites, mais on retrouve, en 2005, une superbe Femme nue couchée. Si, dans ses autoportraits, Courbet se cherche encore, sous l’influence de Géricault ou de maîtres anciens (Titien), quel chemin parcouru avec Les Trois Jeunes Anglaises à la fenêtre (1865) ou Les Demoiselles des bords de la Seine (1857), qui ouvrent la voie à l’impressionnisme ! Quant aux Baigneuses et natures mortes, Cézanne suivra.

Courbet est passé maître dans tous les genres : ses paysages, par lesquels Cézanne voit enfin entrer le lyrisme dans la peinture ; ses magistrales scènes de chasse, où la neige donne solennité à l’action et à la mort ; ses nus, parmi les plus beaux de la peinture mondiale. Pour Courbet : « La peinture est un art essentiellement concret et ne peut consister qu’en la représentation de choses réelles et existantes. » Et L’Origine du monde, avec sa vulve, ses plis à l’aine, ses poils pubiens, montre qu’un sexe est un sexe. Ce tableau, par son seul titre, envoie Dieu, la Vierge Marie et toute la mythologie sainte de la création, au diable ! Vérité crue d’un sexe féminin, dont le rouge des lèvres évoque que l’acte sexuel a pu précéder la pause. Et pourtant, c’est de l’art.

La Commune

Matérialiste, républicain, socialiste, Courbet sera communard. L’artiste, qui a refusé deux fois la Légion d’honneur, accepte de présider la commission des musées et d’être délégué aux Beaux-Arts après la proclamation de la République. Sous la Commune de Paris, Courbet préside la Fédération des artistes. Élu au conseil du 6e arrondissement, il en appelle aux artistes : « Paris ayant enfin conquis sa liberté d’action et son indépendance, j’invite les artistes à prendre eux-mêmes la direction des musées et des collections d’art qui, tout en étant la propriété de la Nation, sont surtout la leur au double point de vue de la vie intellectuelle et matérielle. » La Commune ordonne la destruction de la colonne Vendôme, symbole napoléonien, alors que Courbet propose de la déplacer aux Invalides. Après la Semaine sanglante, arrêté, condamné à six mois de prison et 500 francs d’amende, Courbet évoque la Commune et sa répression dans un carnet de dessins, en sept croquis : exécution, emprisonnement aux Grandes Écuries de Versailles, arrestation de fédérés...

Sa célébrité lui évite la déportation et la mort. La réaction s’acharne, l’enferme à Sainte-Pélagie, l’accuse d’avoir fait démolir la colonne Vendôme. Emprisonné, mais autorisé à peindre, Courbet, qui a toujours peint sur le motif, se met à la nature morte. En 1874, condamné à payer la reconstruction de la colonne Vendôme à raison de 10 000 francs par an sur 33 ans, ses biens sont saisis, ses toiles confisquées. Il s’exile en Suisse et refuse le retour en France avant une amnistie générale des communards. Courbet signe désormais son nom d’un rouge couleur sang. Il peint paysages, natures mortes et sculpte La Liberté. Ses natures mortes (pommes) expriment sensualité et amour de la vie. Sa série de truites mortes - où sa sœur voit avec raison des autoportraits - exprime toute la souffrance d’un martyr et de l’agonie. La Truite, in vinculis faciebat (« faite dans les liens », 1872), ouïes saignantes et gueule ouverte, est poignante. Courbet meurt en Suisse, un an avant la première échéance du remboursement de la colonne Vendôme.

Laura Laufer

• Exposition « Courbet », jusqu’au 28 janvier 2008, au Grand Palais, à Paris ; puis, du 13 juin au 28 septembre 2008, au musée Fabre de Montpellier. À lire : le catalogue « Gustave Courbet », rmn, 49 euros ; Gustave Courbet, Peut-on enseigner l’art ? et Lettre au ministre des Beaux-Arts (L’échoppe).


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