La crise financière actuelle : erreurs d’ « aventurier-banquiers » ou logique du capitalisme financier ? (texte de février 2008)

mardi 16 octobre 2018.
 

Comme à l’accoutumée la plupart des commentateurs limitent leurs analyses à la partie émergée de l’iceberg. Il est vrai qu’au départ la crise financière est due à des prêts risqués, trop risqués, de la part des banques américaines. Mais la mondialisation financière et ses merveilleuses techniques financières (les innovations et titrisations) ont répandu ces dettes pourries sur la planète entière... C’est ainsi que de crise financière localisée aux USA, nous sommes passés à une crise bancaire touchant une bonne partie de la planète : une des plus grandes banques américaines, Merryl Linch, vient d’annoncer une perte de 100 Milliards de dollars, sa valeur en bourse et celle de City Group, autre grande banque, vient de fondre de 50%. UBS le géant suisse est sauvé de la faillite grâce à un fonds en provenance de Singapour pour un montant de 6 Milliards d’euros ...désormais les banques hésitent à prêter et l’argent se fait plus rare ...c’est ainsi que nous risquons de passer à une crise tout court !!

Quelles sont les causes fondamentales de cette crise ?

S’arrêter à la mise en cause des « subprimes » serait ne considérer que l’arbre qui cache la forêt ! La réalité est surtout qu’il y avait trop d’argent sur les marchés financiers !!! On peut écrire « avait » car en système capitaliste le propre des crises est justement de faire le nettoyage. Comme toujours en capitalisme, la crise de surproduction se solde par des faillites, fermetures d’entreprises, chômage, ...bref par de la destruction de richesse ! La crise joue un rôle de régulation, de remise des compteurs à zéro... jusqu’à la prochaine fois !! En l’occurrence il est bon de souligner qu’il n’aura pas fallu attendre longtemps depuis la dernière crise puisque celle-ci a éclaté en 2001 aux Etats-Unis. C’est donc à peine 6 ans plus tard qu’une nouvelle crise survient, ce qui démontre la très grande instabilité économique du monde dans lequel nous vivons.

Il n’a pas fallu attendre non plus l’éclatement de la crise pour que chacun sache que la situation était intenable et que la quantité de capitaux en circulation menacait de faire éclater une nouvelle bulle. C’est en mars 2007 que le mensuel L’expansion titrait déjà « attention, il y a trop d’argent dans le monde ». Il n’est pas inutile de citer ce qu’écrivait alors les journalistes de ce magazine : « Au total, la masse monétaire mondiale a doublé entre 2000 et 2006, progressant trois fois plus vite que la production. Résultat, en six ans, 2 165 milliards de dollars de trop se seraient accumulés dans la machine économique globale (...) « Tout cet argent en quête de rendement entraîne le gonflement d’une multitude de bulles financières. Plus ça dure, plus la probabilité d’une crise grave augmente », prévient L. Berrebi, chef économiste de Groupama Asset Management »

C’est ce trop plein d’argent, de capitaux qui a entraîné de la part de leurs possesseurs un besoin de le placer à tout prix et surtout à tout risque !! Alors certes, si il est vrai que des banquiers imprudents ont pris des risques qui ont fini par faire exploser la crise, une autre question vient immédiatement à l’esprit, surtout à un moment où en France le gouvernement Sarkozy tente de nous convaincre que les caisses sont vides : pour quelle raison y avait-il trop d’argent ? On peut partir des US pour répondre.

La politique monétaire américaine en cause

La croissance y a en effet reposé essentiellement sur la spéculation immobilière et la consommation des ménages, elles mêmes alimentées par une expansion massive crédit. De très bas taux d’intérêt y ont été pratiqué pour éviter la récession économique suite au dernier krash boursier de 2001 !!

Ainsi le recours au crédit aux USA a atteint des proportions absolument colossales. En mars 2005, la dette totale de l’administration, des entreprises, du secteur financier et des ménages américains s’élevait à 40 000 milliards de dollars ! L’endettement des ménages s’élève à 10 300 milliards de dollars, soit, en moyenne, 103% des revenus annuels des ménages. Le crédit a donc permis à l’économie capitaliste d’échapper temporairement à ses contradictions. Par le biais du crédit le capitalisme a en effet augmenté de manière artificielle la demande, reportant ainsi pendant un temps la crise de surproduction.

Et ce temps est fini, le temps de la crise s’est sans doute ouvert ... Aux USA des millions de familles sont surendettées et déjà plus de 5 millions le sont en Grande Bretagne, une telle situation fait peser un risque de contraction brutale de la demande intérieure (déjà -0.4% en décembre aux USA) et dès lors une récession dont on ne voit pas pourquoi elle ne toucherait que les USA ...

Toutefois si la politique de la Banque fédérale américaine peut-être vue comme un élément d’explication, l’abondance de capitaux est aussi le résultat de la logique du capitalisme financier lui-même !

« Une hausse tendancielle de la part du profit »

En juillet 2007, la Banque des Règlements Interantionaux faisait ce constat : « la part des profits est inhabituellement élevée » et indiquait qu’il n’y avait « pas de précédent dans les 45 dernières années ! » Plus récemment A. Greenspan a fait le même cosntat : « la part des salaires ds la valeur ajoutée est historiquement basse à l’inverse d’une productivité qui ne cesse de s’améliorer » (...) « ce découplage entre faibles progressions salariales et profits historiques des entreprises fait craindre (...) une montée du ressentiment (...) contre le capitalisme et le marché » (A Greenspan, financial times, septembre 2007)

L’économiste Michel Husson fait de cette « hausse tendancielle de la part du profit » la caractéristique principale du capitalisme mondialisé.

Comment en est-on arrivé là ?

La crise des années 70 a mis en valeur, au-delà du choc pétrolier, un problème de maintien du profit. Les classes dirigeantes ont alors décidé l’abandon des politiques « keynésiennes » et choisi l’orientation libérale : privatisation, hausse des tx d’intérêt , mondialisation et libre circulation sans oublier l’outil classique mais essentiel le chômage. Ces différents éléments, auxquels tous les gouvenements se sont convertis, y compris en France avec le « tournant de 1982-83 » ont eu comme effet de modifier les rapports de force sociaux. Le patronat a pris appui sur ce phénomène pour modifier profondément les règles de formation des salaires. D’une norme salariale où le salaire augmentait comme la productivité, de telle sorte que la part salariale demeurait à peu près constante, on est passé à une situat où le salaire croît à un rythme inférieur à la productivité. Ceci signifie que les gains de productivité ne reviennent plus aux salariés dont le pouvoir d’achat est désormais plus ou moins bloqué, mais aux profits. C’est ainsi que ce changement des rapports de forces a ouvert la voie à la baisse de la part salariale.

Appliqué à la France et pour vaoir une idée d’ordre de grandeurs que cela représente, on peut dire que certes nous sommes dans un contexte de croissance « molle », elle n’est que d’environ 2% par an. Mais 2% par an cela représente en France, 36 Milliards de richesse produite en plus chaque année !! Où va-t-elle ? Pas au salaire !!

Quel rapport avec la crise financière ?

Cette plus-value qui augmente plus vite que le revenu national n’est pas plus investie qu’avant (le taux d’investissement reste stable) et donc la question qu’il faut se poser est que devient cette contrepartie de la baisse de la part salariale ? Plusieurs réponses doivent être faites.

Tout d’abord on a assisté à une utilisation « financière » tout azimut de la part des entreprises elle-mêmes et des fonds de placement qui gèrent une partie de l’épargne mondiale : fusions, OPA, rachat d’action par l’entreprise elle-même !!... 2007 a vu dans le monde pour 4500 Milliards $ d’opération, soit 24% d’augmentation par rapport à 2006 qui était déjà vue comme une année record ! Une telle activité alimente et entretien la bulle financière et donc l’abondance de capitaux.

Un autre élément réside dans le fait que les profits dégagés non réinvestis sont distribués à une mince couche de possédants et de pseudo-salariés à la recherche de placements qui pourront à nouveau la faire fructifier. En 2006, les 5 000 plus grosses capitalisations boursières de la planète ont accumulé 1 734 milliards de dollars de profits, soit 800 milliards de plus qu’en 2002.

Dans les deux cas, on a une énorme surabondance de liquidités et de capitaux financier qui revendiquent des rendements toujours plus extravagants et qui les obtiennent !!! Alors que les bénéfices des entreprises ont augmenté ces dernières années de 7 à 8% l’an en moyenne, les dividendes eux ont augmenté de plus de 23% !!! La finance a réussi à capter la majeure partie des gains de productivité au détriment des salaires dont la part a reculé. La distibution de dividendes a d’ailleurs permis à certains de voir leur pouvoir d’achat consiudérablement augmenter ! Il suffit de constater l’explosion de vente des produits de luxe, bateaux, 4x4 de luxe, consommation ostentatoire dont Sarkozy est si friand...

Au total, la mondialisation financière a ainsi durci les lois de la concurrence en fluidifiant les déplacements du capital et a contribué à peser sur les salaires et les rapports de forces sociaux ; chômage, menace de délocalisation, ...bref une évolution possible par l’augmentation du taux d’exploitation du travail !!! Cette augmentation a permis de dégager des sommes énormes qui ont alimenté la machine à spéculer jusqu’à la crise actuelle... La nature de classe des phénomènes à l’oeuvre saute alors aux yeux : l’argent que les possédants jouent dans ce gigantesque casino, c’est celui qui a été extorqué aux salariés du monde entier. Mais ce sont aussi ces derniers qui vont payer les pots cassés : pour éponger les pertes, les possédants vont vouloir assainir l’économie sur leur dos en freinant la croissance, en augmentant les taux d’intérêt, et en prenant prétexte des perturbations actuelles de l’économie mondiale pour baisser encore les salaires du plus grand nombre.

Alain Dontaine


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