Moi, fils d’immigrée politique et arrière-petit-fils d’immigrés économiques

mardi 25 septembre 2018.
 

Article original : http://robertmascarell.overblog.com...

Le développement qui suit traite du rapport du peuple français aux travailleurs immigrés. Sujet délicat s’il en est, où il est facile de perdre son âme. Afin de dissiper tout malentendu quant à l’interprétation qui pourrait être faite de mes propos, j’ai choisi de le traiter à partir de l’histoire de mes familles maternelle et paternelle.

Ce faisant, je réagis à la polémique plus ou moins malveillante née de la déclaration de Jean-Luc Mélenchon devant le Parlement européen, le 5 juillet dernier, dans laquelle il aborde la question des travailleurs immigrés (http://www.slate.fr/story/120961/me...). Mais, ménageant le suspens, pour l’instant, je ne qualifie pas cette déclaration.

Comme toutes et tous, je suis le produit de la rencontre d’un homme, mon père, et d’une femme, ma mère. Mon père était né en 1920, en France, de parents nés tous deux dans le même village, en Espagne, province de Valencia, arrivés en Algérie, à la fin du 19ème siècle, alors qu’ils étaient enfants. Leurs parents, mes arrière-grands-parents, nés eux aussi dans le même village que leurs enfants, ont dû quitter l’Espagne pour l’Algérie, poussés par la misère. Ma mère, elle, était née en Espagne, dans les Pyrénées catalanes, en 1922. Élevée dans une famille républicaine, son frère aîné était militaire dans l’armée républicaine, son autre frère combattait les franquistes dans un groupe anarchiste. Mon oncle militaire a fait de longues années de prison sous Franco. L’anarchiste s’est réfugié en France. En 1939, ma mère a dû fuir les exactions de Franco, en toute hâte. Voilà comment elle est arrivée en France. C’était également une réfugiée politique.

Théoriquement, je suis un pur espagnol, mais je ne me considère pas comme tel, parce que je pratique fort mal la langue espagnole. Culturellement, je me sens donc purement français, sans renier mes origines. Très vite, dans mon for intérieur, j’ai fait la distinction entre la qualité de réfugiée politique de ma mère, prestigieuse à mes yeux, et la famille de mon père partie d’Espagne sans lutter. Bien sûr, je n’en ai jamais fait part à mon père ni à ses frères et sœurs, nés en Algérie, pour les quatre premiers ou en France pour les six suivants, dont mon père. Ils n’en pouvaient mais.

Ce débat intime, je l’ai depuis que j’ai une conscience politique. Elle a commencé à vraiment poindre dès mes 16 ans, en 1958. J’ai donc toujours fait une distinction entre les immigrés réfugiés politiques et ceux venus en France pour fuir la misère. L’accueil des premiers est une obligation morale qui ne souffre aucune discussion. L’accueil des seconds n’emporte pas les mêmes obligations.

Le militant politique et syndical que je suis depuis l’âge de 21 ans considère qu’avant de quitter son pays pour des raisons économiques, les victimes de ces politiques doivent lutter contre les responsables de ces politiques. Trop souvent ce n’est pas le cas. Pire, beaucoup arrivent en France avec la volonté de reproduire ici leur état de soumission à l’ordre établi. Ces pauvres gens constituent donc une manne pour ceux qui les emploient, utilisés directement pour peser défavorablement sur les salaires et les conditions de travail des salariés français.

Là, est le nœud gordien que certains, le Front national, veulent trancher brutalement. Que d’autres, les humanistes, les gens de la gauche dans laquelle je me reconnais, veulent traiter humainement. Dans tous les cas, problème il y a. Personne ne pourra l’esquiver, sauf à risquer que les solutions brutales du Front national ne s’imposent aux yeux du peuple français.

Ce problème ne date pas d’aujourd’hui, mais il va s’aggravant. Il remonte au moins aux années 60, années de plein boum économique, où il s’agissait de réparer les dégâts occasionnés à notre pays par les nazis allemands et leurs complices français, et de le reconstruire. Des travailleurs immigrés ont été massivement importés par les patrons, avec l’aval des gouvernements. Évidemment, cela a fini par peser sur la situation intérieure. Au point, qu’en mars 1980, lors d’un meeting à la Porte de Pantin, Georges Marchais, alors secrétaire général du PCF, s’est fendu d’une tonitruante déclaration, dans laquelle il disait : « Il faut stopper l’immigration officielle et clandestine. Il est inadmissible de laisser entrer de nouveaux travailleurs immigrés en France, alors que notre pays compte près de 2,5 millions de chômeurs français et immigrés. » (https://www.youtube.com/watch?v=LG2...)

A l’époque, nous furent nombreux à avoir été très choqués par ces propos, qui empruntaient beaucoup à la phraséologie du Front national. Notre indignation nous a rangés, ipso facto, dans les rangs des anticommunistes primaires pour la direction du PCF. Heureusement, le 6 juin 1981, soit quinze mois après, Georges Marchais a écrit une lettre au recteur de la mosquée de Paris, d’une haute teneur morale et intellectuelle. Il y reprend pourtant les termes qu’il avait prononcés en mars 1980, mais en les contextualisant et en les assortissant de considérations philosophiques, politiques et économiques, permettant de relativiser sa déclaration-choc de mars 1980. (http://uncoupdevent.blogspot.fr/201... )

Mon honnêteté intellectuelle me pousse à admettre qu’en mars 1980, j’ai probablement été victime des médias aussi anticommunistes qu’ils le sont aujourd’hui. Je suppose que lors de ce meeting, Georges Marchais avait contextualisé et livré des considérations philosophiques à ses propos tonitruants qui, seuls, ont été repris par les médias. Des millions de Français ont été, comme moi, victimes des médias. À l’époque, il est vrai, j’ai été emporté par l’anticommunisme qui effectivement m’habitait. J’avais quitté le PCF deux ans auparavant, dans des conditions peu amènes. J’étais donc encore traumatisé par cette rupture. Quant à la lettre au recteur de la mosquée de Paris, je n’en ai appris l’existence que bien des années après. Il n’en reste pas moins que je plaide coupable d’avoir manqué de vigilance.

La situation décrite par Georges Marchais, en juin 1981, est pire aujourd’hui. En 35 ans, le système capitaliste, de plus en plus mondialisé, a accéléré son processus de désagrégation. Il entend la faire payer à tous les travailleurs. En premier lieu, aux plus fragiles d’entre eux : ceux poussés à devoir quitter leur pays pour essayer de survivre ailleurs, dans les pires conditions de la précarité. Le but suprême du capitalisme étant que tous les travailleurs, individualisés à l’extrême, deviennent des concurrents entre eux, de manière à entraîner vers le bas leur salaire et leurs droits sociaux.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’intervention de Mélenchon, le 5 juillet dernier, devant le Parlement européen.

Cela dit, je comprends qu’on puisse être choqué par ses propos, notamment par le passage où, dénonçant le système imposé par le ministre allemand Wolfgang Schäuble, il paraît faire sienne l’idée que les travailleurs détachés volent le pain des travailleurs des pays accueillants. Cette phrase est pour le moins maladroite. Toutefois, il suffit d’écouter la totalité de sa courte intervention pour comprendre que JLM décrit toute l’inhumanité du système capitaliste.

Je ne fais donc pas le procès à JLM d’avoir une telle pensée. Mais c’est vrai que je trouverais bienvenu qu’il la précise mieux. Saura-t-il avoir cette humilité ? Je l’espère. Cette phrase ne lui ressemble pas du tout.

Pour l’heure, je mets cette phrase sur le compte de la maladresse. Un peu comme celle qui a été commise par le syndicat Infocom CGT, sur l’affiche donnant l’impression que les CRS sont responsables des violences policières, plutôt que de mettre en accusation ceux qui leur donnent les ordres, à savoir le 1er Ministre et le ministre de l’intérieur.

Je verrais bien une mise au point de JLM, de la même qualité que celle faite par Marchais en juin 1981.

Cette mise au point, je viens d’en prendre connaissance à l’instant. Je la publie intégralement en codicille. Néanmoins, je la commente ici.

JLM précise qu’il ne retire rien de sa déclaration du 5 juillet, il y ajoute des guillemets autour des mots « volent son pain », signifiant par là que ces mots ne sont pas de lui, mais qu’ils font partie du langage des racistes. Il les reprend pour la clarté et la force de l’idée qu’il veut faire comprendre. Malheureusement, comme il le dit, les guillemets ne se voient pas à l’oral. Voilà, c’est fait.

Cette mise au point me va. Mais Mélenchon se trompe en limitant ses contempteurs aux seuls médias. Malheureusement, ceux qui devraient faire front avec lui contre ses contempteurs, participent eux aussi à la curée. Ils croient même y voir une aubaine pour le faire tomber du haut degré d’estime que lui témoigne le peuple de gauche et qu’eux ont perdu. Honte à eux ! Je renvoie ceux-là au plus beau discours qu’il m’ait été donné d’entendre sur la fraternité entre les peuples. C’est celui que Mélenchon a prononcé le 14 avril 2012, sur la plage du Prado à Marseille (https://www.youtube.com/watch?v=T8G...).

Il n’est pas exclu que ce magnifique discours lui ait fait perdre des voix. Tant pis !

Reste que, au bout du bout, il faudra bien que notre gauche se positionne très concrètement sur les problèmes posés par l’arrivée inéluctable et en grande quantité de nouveaux travailleurs immigrés. Dénoncer la responsabilité réelle des pays riches de l’hémisphère nord dans cette situation ne sera pas suffisant. Dire même que, si nous parvenions au pouvoir, nous lancerions aussitôt des programmes d’aides aux pays d’où partent ces travailleurs ne sera pas davantage suffisant. Avant que ces programmes ne produisent leurs effets, il y aura une période de transition plus ou moins longue, pendant laquelle les départs continueront.

Alors quoi ? Je ne vois pas comment nous pourrions éviter de mettre en place des mesures restrictives à nos frontières pour contenir le flot. Sauf à prendre le risque de graves déséquilibres et donc de graves tensions entre les travailleurs autochtones et ceux venant d’ailleurs.

C’est là que la distinction entre réfugiés politiques et immigration économique va prendre tout son sens. Ou alors, les idéaux les plus nobles ne constitueront en aucun cas une digue efficace pour contenir la vague des immigrés qui déjà se profile à l’horizon. Et l’extrême-droite apparaîtra comme la seule, par sa radicalité, à être capable d’y faire face. Peu importe que cela ne soit pas vrai. Sa propension à la démagogie est capable d’emporter les convictions.

Robert Mascarell le 14 juillet 2016


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