Entreprises, entrepreneuriat et bourrage de crâne des élèves

dimanche 8 décembre 2019.
 

Mettre en avant l’intérêt des entreprises pour cacher les profits monstrueux des rentiers et grands patrons ne date pas du quinquennat de François Hollande.

Durant des siècles, les enfants crédules écoutaient bouche bée des contes qui commençaient par "Il était une fois une princesse" et se terminaient par "Ils eurent beaucoup d’enfants". Ces contes ne s’embarrassaient pas de la vérité, changeant la citrouille en carrosse, les souris en chevaux et les lézards en cochers.

Pénétrez aujourd’hui dans une librairie ou une bibliothèque. Dans quel rayon trouve-t-on un tel mépris de la réalité sans la beauté du texte et sans la magie du merveilleux ? Dans le rayon Entreprises Economie.

Plus de prince charmant mais "Il était une fois des entreprises". Quant à la conclusion, elle est encore plus systématique que dans les contes "Et ils eurent beaucoup d’argent". Entreprenez cette démarche ; ouvrez par exemple le livre "L’entreprise enfin expliquée aux ados et aux autres" publié en 2008 par les éditions Nathan.

Introduction de l’ouvrage : "Aujourd’hui le collège et le lycée commencent enfin à te parler des entreprises : des stages de découverte sont organisés en troisième ; des professionnels viennent parfois dans ta classe pour présenter leur métier. Mais ce n’est qu’un début !... Nous réfléchirons ensemble aux défis que le monde des affaires doit encore surmonter pour participer plus efficacement à la justice et au progrès".

Cette référence à la justice et au progrès sent déjà la propagande à plein nez. La suite va le confirmer en suivant la journée scolaire imaginaire d’un lycéen.

Chapitre 1) Des entreprises partout La journée du lycéen

Cette partie met en scène un lycéen imaginaire durant un "mardi ordinaire, une journée de lycée avec une interro de math et deux heures de sport. Envie de sortir de la routine ? nous allons observer quelques-unes des entreprises qui jalonnent ton chemin quotidien."

1a) "Tu avales ton petit déjeûner"

"Tu vides rapidement un petit flacon de boisson lactée. C’est un des produits de DANONE, UN GRAND GROUPE AGROALIMENTAIRE.

" Depuis plus de dix ans, ce groupe a placé le thème de la santé au coeur de sa recherche et de sa communication. Il ne suffit plus d’inventer des aliments sains et nourrissants. Les nouveaux produits doivent améliorer visiblement la santé des consommateurs, par exemple en solidifiant leurs os, en diminuant leur taux de cholestérol, en favorisant leur croissance ou en raffermissant leur peau. Danone accorde tellement d’importance à ce thème qu’il y consacre un site internet : danoneetvous.fr."

1b) "12h20 Tu déjeunes à la cantine"

" Plusieurs sociétés prennent en charge des activités indispensables au bon fonctionnement de ton lycée. La cantine, par exemple, est gérée par SODEXO, UN GRAND GROUPE DE RESTAURATION ET DE SERVICE. Celui-ci exploite plus de 28000 restaurants dans le monde...

1c) "16h15 Les cours viennent de se terminer".

Tu rejoins tes amis au Craquant, un magasin de snacks et de friandises très prisé par des lycéens du quartier... Le Craquant offre une grande variété de bonbons mais aussi des hamburgers, des frites, des pizzas et des glaces, et toutes sortes de boissons non alcoolisées.

1d) "Sur le chemin du retour, tu tombes en arrêt devant la vitrine du magasin QUICKSILVER"

"Créée en 1969 par deux surfeurs australiens, cette marque de vêtements et d’accessoires de plein air a conquis des millions d’ados dans le monde entier... Le mode de distribution, appelé "franchise" est intéressant... Le McDonalds où tu te retrouves parfois avec tes amis est lui aussi une franchise"

1e) Conclusion "L’entreprise est le plus souvent synonyme de progrès"

" Lorsque les entreprises disparaissent d’une civilisation, ce n’est pas bon signe. On a vu cette situation dans des pays en guerre ou des régimes totalitaires... Au Cambodge, durant la dictature des Khmers rouges, l’entreprise n’avait plus droit de cité...

" En tant qu’employés ou entrepreneurs, nous trouvons dans l’entrepirse l’un de nos principaux champs d’expression. Nous y investissons une grande part de notre temps, de notre énergie et de notre créativité. Nous y développons nos compétences et y affirmons notre personnalité."

Chapitre 2) Des entreprises et des hommes

" Une entreprise c’est d’abord des hommes et des femmes... Il existe un trait commun qui donne un sens à toutes ces vies professionnelles : cette volonté d’agir et d’améliorer les choses que certains appellent L’ESPRIT D’ENTREPRISE... LE COURAGE, LA DEBROUILLARDISE, LA PASSION DE CREER ET LA SOIF DE LIBERTE sont l’essence de l’esprit d’entreprise."

La vie de plusieurs créateurs d’entreprise est ensuite développée. Notons qu’il s’agit fréquemment d’anciens élèves en difficulté scolaire. Le livre donne l’impression de mépriser l’Education nationale au point d’en placer une couche à chaque chapitre. "En France, en 2002, près de la moitié des créateurs d’entreprise n’avaient pas le bac." (Cette statistique n’a aucun sens, mélangeant le grand patron et le petit fabriquant de bougies à son compte)

* "Didier, fondateur d’une société de conseil (200 salariés)... fait partie de ces élèves qui bavardent au fond de la classe pendant les cours de math, puis jettent un coup d’oeil distrait au tableau et trouvent immédiatement la solution au problème."

* " Après le collège, on a déconseillé à Yann (jardinier paysagiste) de poursuivre des études générales."

* Même Pierre Bellon, fondateur de SODEXO "n’est pas vraiment un élève modèle et il lui faut deux tentatives pour décrocher le bac et trois pour réussir le concours d’entrée à HEC." Remarque : quand papa dirige déjà une grande entreprise dans la restauration (cargos et paquebots en partance pour l’Algérie et la Tunisie) on s’en sort toujours ou presque dans la société capitaliste.

Quel homme que l’entrepreneur !!! "Capable d’exercer plusieurs métiers en fonction des besoins et des circonstances... il sait diriger... :"

* 14% de cadres, "notion de responsabilité d’équipe et de pouvoir hiérarchique". Dans une armée on parlerait "d’officiers".

* des employés et ouvriers, pour qui l’entreprise est un univers "d’exécution"

3) Remarques complémentaires : les mots d’une idéologie

Dans le livre qui nous sert d’exemple (L’entreprise enfin expliquée aux ados), plusieurs expressions méritent d’être relevées tant elles font système comme :

* "Cash is king" (la caisse est reine) qui illustre le tableau des flux de trésorerie

* "Tout part du client" (tout un chapitre)

* "esprit maison" (entreprise Michelin)

* "les forces du management à l’américaine : importance de la communication, sens du client, discipline des coûts" (par coûts entendez salaires)

Le bilan d’entreprise distingue l’actif et le passif, les salariés faisant partie de ce "passif". Le capital et le bénéfice sont caractérisés de "capitaux propres" alors que les salaire font partie des "dettes".

Notons le vocabulaire des entreprises souvent emprunté à celui du militarisme "grand élan de conquête" (Michelin), "les équipes marketing peuvent bâtir leur plan d’attaque", "le vrai chef est à la fois manager et leader"...

Autre fait significatif, les hommes modèles présentés comme exemple d’"un bon chef" :

* les héros proposés aux jeunes se nomment Lakshmi et Adytia Mittal, les prédateurs de la sidérurgie européenne et exploiteurs des salariés hindoux. Caractérisé de "prince de l’acier", Aditya bénéficie d’une biographie qui rappelle celle des saints au Moyen Age "relation exemplaire entre père et fils", "sens du travail exceptionnel", journées de travail de 16 heures avec du thé et des sandwichs", "tenacité", "calme et direct". Et que veut-il faire plus tard ? "S’investir dans l’humanitaire".

* Carlos Ghosn "grandit à l’école rigoureuse des pères jésuites", "s’illustre à Renault par un plan très ambitieux de réduction des coûts" (par coûts comprenez salaires), aujourd’hui "l’un des dirigeants les plus respectés du monde des affaires".

Conclusion

Le choix des entreprises présentées comme des exemples illustre malheureusement une vision du monde très éloignée d’un point de vue républicain progressiste :

* Acadomia (entreprise de soutien scolaire)

* Meetic (site de rencontres par internet)

Exemples "des entreprises qui innovent pour préserver la planète" : Ciments Lafarge, Veolia, Philips, Sanofi...

A ce niveau, ce n’est plus de la pédagogie mais de la propagande.


Signatures: 0
Répondre à cet article

Forum

Date Nom Message