4 octobre 1948 Début de la grande grève des mineurs

mercredi 8 octobre 2014.
 

Au cours du siècle minier (1880-1980), la corporation minière a connu peu de grèves générales de plusieurs jours. Si l’on excepte la participation des mineurs aux luttes d’ensemble de 1936 et 1968, la grève survenue en 1906 après la catastrophe de Courrières et la lutte engagée en mai-juin 1941 face à l’occupant allemand, trois mouvements d’ampleur arrêtant l’extraction du charbon se sont produits en 1947, 1948 et 1963. Aujourd’hui, toutes les braises de la grève de 1948 ne sont pas encore éteintes (1). Retour critique sur une très grande lutte.

1) La grève des mineurs de 1948 (dossier CGT, Cahiers d’histoire sociale)

En janvier 1979, l’historien Jean Gacon évoquait les luttes d’après-guerre, et plus particulièrement les grèves des mineurs de 1948, dont la Fédération nationale des travailleurs du sous-sol (FNSS) venait, lors d’un colloque, de commémorer le trentième anniversaire (2). À cette occasion, il me confia combien Benoît Frachon (3) avait été attentif, lors de la grande grève générale des mineurs, en 1963, à ne pas oublier les enseignements tirés de celle de l’automne 1948.

Nous le savons bien, lors de la préparation d’un mouvement, les dirigeants syndicaux – consciemment ou inconsciemment – s’appuient souvent sur l’analyse des luttes précédentes afin d’éviter les erreurs et de conforter les points positifs. Quinze ans séparent la grève perdue de 1948 de celle réussie de 1963. Les responsables de la FNSS et de la CGT eurent donc le temps, même s’ils n’ont pas tout écrit ou tout dit, d’analyser les erreurs commises.

Dans son ouvrage Quand toute la mine se lève (4), Achille Blondeau rappelle les conseils judicieux du secrétaire général de la CGT, Benoît Frachon, qui incita notamment les mineurs à repousser la date de la grève pour qu’elle ne survienne pas en février, période de grands froids. Il voulait éviter que le gouvernement de Gaulle-Pompidou utilise le frimas pour stigmatiser les mineurs grévistes. Enfin, Benoît Frachon insista sur la nécessité que ce mouvement évite les provocations et les « durcissements » favorisant l’isolement des mineurs.

On observera d’autre part que la FNSS ne retint pas en 1963 le mot d’ordre, pourtant pertinent, du « Non à la fermeture des puits ! Non au plan Jeanneney ! ». En effet, depuis 1960, le ministre de l’Industrie, Jean-Marcel Jeanneney, avait établi un plan de fermeture des puits, choisissant « le tout pétrole » contre l’exploitation minière. Mobiliser les mineurs derrière un tel slogan était très difficile. En effet, malgré les alertes lancées dans Le Travailleur du sous-sol, l’organe de la FNSS, aucun mineur ne pouvait s’imaginer que sa mine fermât. En refusant de mettre au coeur de la grève la lutte contre le plan Jeanneney, la CGT désarmait une part de la campagne gouvernementale qui l’aurait, dans le cas inverse, accusé de lancer une grève politique.

Lors du colloque de 1978, Léon Delfosse, président d’honneur de la Fédération, et d’autres dirigeants ont pointé certaines des erreurs commises en 1948. L’historienne Rolande Trempé, dans son intervention, a complété cette analyse. Sans doute, aujourd’hui, trente ans après cette importante commémoration, pouvons-nous reprendre le dossier et approfondir son examen. Huit semaines de grève

La Vie Ouvrière, dans son numéro du 7 au 13 octobre 1948, rend compte de la première journée de grève (4 octobre). Achille Blondeau, dans sa biographie (5), se remémore ces heures fiévreuses, ces journées d’intenses activités, cette volonté farouche de la masse des mineurs de ne pas reculer, d’affronter les forces de l’ordre et l’armée, symboles de l’État-patron, volonté difficilement endiguée par la plupart des responsables, parfois encouragée par certains. Le 24 septembre, au niveau interprofessionnel, la CGT appelle à des arrêts de travail, des débrayages et surtout à des manifestations dans toutes les grandes villes de France à partir de 18 heures.

Cet appel prend en compte l’exaspération, le désir de lutter d’une partie du monde du travail, mais aussi les difficultés à mobiliser de manière massive. Pas de grève générale, ne serait-ce que d’une journée, pas de manifestations l’après-midi qui impliqueraient la participation à des grèves totales ou sectorielles. Le mot d’ordre de la CGT correspond à un compromis intelligent, tenant compte de la colère et du mécontentement fortement présents, mais aussi des limites d’une mobilisation difficile à élargir pleinement.

La corporation minière est, comme nous le verrons, la plus susceptible d’être mobilisée. Le 30 septembre, la FNSS organise une consultation à bulletins secrets dans tous les bassins et les puits. C’est une première ! Auparavant, les grèves se décidaient à main levée après l’intervention d’un délégué. Le résultat du scrutin est limpide : 218 616 voix pour la grève, 25 086 contre et 15 502 abstentions ou bulletins nuls. Le lundi 4 octobre, la grève est complète. La CFTC et FO s’y sont ralliées.

Le ministre de l’Industrie et du Commerce, Robert Lacoste, reçoit les responsables syndicaux, mais ne fait aucune proposition pour sortir du conflit. Très vite, une répression brutale terrorise bassins et pays miniers. Les CRS – puis l’armée – investissent puits et corons en Lorraine dès le 8 octobre. Bientôt, tous les bassins et le croissant houiller du Nord/Pas-de-Calais subissent le même sort. Du 25 au 29 octobre, dans le Nord, à Alès et à Saint-Étienne, l’armée dégage violemment les puits : un véritable terrorisme d’État. La presse rapportera des actes de violence rappelant des scènes connues durant l’occupation nazie.

De leur côté, les mineurs défendent pied à pied carreaux et fosses à Alès, à Béthune, le 20 octobre, et plus encore à Montceau-les-Mines, où se déroulent de véritables batailles durant lesquelles CRS et militaires n’ont pas toujours le dessus. Alors que tanks et chenillettes, militaires et gardes mobiles quadrillent les pays miniers, arrestations, jugements ultrarapides et emprisonnements se multiplient. La violence est inouïe. Trois mineurs trouveront la mort, deux autres décéderont plus tard. La FNSS croit pouvoir mettre en échec le gouvernement en durcissant la grève. Mais cette tactique va, de fait, favoriser la propagande du pouvoir qui cherche à isoler les mineurs. Ainsi, la FNSS décide, durant 24 heures, de ne plus assurer la sécurisation des puits en échange du retrait des forces de répression. N’importe quel responsable sait qu’une absence de surveillance durant une journée n’a aucune conséquence pour la sécurité !

Mais d’autres mesures avaient été envisagées par certains dirigeants de la FNSS. Dans sa biographie, Achille Blondeau raconte ainsi « l’affaire de Carbolux  » : « À Bruay-en-Artois se trouvaient des fours à coke neufs, sans doute les plus modernes d’Europe. Depuis le début de la grève, ils fonctionnaient au ralenti, chargés au minimum, juste pour qu’ils ne s’éteignent pas car, tout le monde le savait, arrêter un four à coke, c’était le condamner à mort. Un beau jour, alors que l’armée menaçait d’envahir le bassin Nord/Pas-de-Calais, Auguste Lecoeur réunit le Bureau de la Fédération régionale. Lecoeur était le plus puissant dirigeant des mineurs du Pasde- Calais. Membre de la direction nationale du PCF, il tenait en main l’importante Fédération communiste du Pas-de-Calais. Il était aussi président de la Fédération régionale CGT des mineurs. Il avait été maire de Lens de 1944 à 1947, membre du gouvernement, chargé de la nationalisation des mines et demeurait député. Son autorité était incontestable (6). Et c’est devant un auditoire stupéfait qu’Auguste Lecoeur annonça qu’il fallait faire cesser l’entretien des fours à coke de Bruay pour empêcher l’invasion du bassin. Il n’y eut pas de discussion.

L’autorité de Lecoeur était telle qu’on ne discutait pas ses directives, pour ne pas dire ses ordres. Ce fut le militant le plus populaire, le plus respecté, Nestor Calonne, qui fut chargé d’aller demander aux ouvriers d’appliquer cette décision. La réunion, organisée sur le tas (les fours à coke étaient occupés par les ouvriers) fut vite terminée. À peine Nestor eut-il parlé que des voix fusèrent : rien à faire, on continue d’entretenir les fours. Si on les fait mourir, qu’est-ce qu’on fera le jour où la grève sera terminée ? Heureusement que les ouvriers firent preuve de bon sens. »

Malgré ce « bon sens », Jules Moch, ministre de l’Intérieur, déchaîne une violente campagne de presse accusant la CGT de noyer chantiers et galeries, de détruire les installations minières. En même temps, d’énormes pressions sont exercées sur des mineurs immigrés ou venus des colonies afin de les forcer à reprendre le travail. Ainsi, le 2 novembre, ayant subi de multiples pressions, des mineurs reprennent le travail. À partir du 11, la reprise s’amplifie et le secrétaire de la FNSS, Victorin Duguet, est amené à suspendre la grève le 30 novembre.

Dès le mois de septembre, le gouvernement, les journaux socialistes et de droite lancent de violentes campagnes anti-communistes et anti-cégétistes. Ils accusent les mineurs d’être les hommes de main du Kominform, organisation communiste internationale créée en 1947.

Jules Moch intervient d’une voix tragique à la radio dans l’émission « Les Français parlent aux Français ». Une telle mise en scène vise à traumatiser les esprits, déjà enclins à l’anti-communisme.

La presse, les témoignages de l’époque, et en particulier la biographie d’Achille Blondeau, rappellent les brutalités peu communes des forces de l’ordre, auxquelles répond la corporation minière, retrouvant comme par instinct des anciennes formes de résistance. La riposte des mineurs à la présence des chars, des chenillettes, des CRS et de l’armée est d’autant plus prompte et forte que bon nombre de « Gueules noires » a participé à la lutte armée dans les rangs des Francs-tireurs et partisans (FTP) pendant la Résistance.

Soulignons enfin le poids de la solidarité. Durant tout le conflit, de multiples débrayages ou grèves partielles viennent, de toute la France, prouver que les mineurs ne sont pas isolés. D’URSS, de Roumanie, de Tchécoslovaquie, de Pologne, d’Italie, d’Allemagne occidentale, de Belgique, du Royaume-Uni et des États-Unis parviennent fonds et motions de soutien. Trois cents millions de francs sont ainsi collectés. Cette aide fait l’objet de polémiques. Moch y voit « la main de Moscou ». Il accuse aussi le Syndicat des mineurs du Nord/Pas-de-Calais de fabriquer de la fausse monnaie car, à l’initiative d’Auguste Lecoeur, le syndicat a imprimé des bons distribués aux grévistes. Les mineurs payent avec ces bons les commerçants, et en particulier la Coopérative centrale du pays minier. La Coopérative et les commerçants échangent ensuite les bons contre de l’argent à la Maison syndicale de Lens (7).

D’autres formes de solidarité existent : plusieurs centaines d’enfants sont accueillies par des familles de Lille ou de la région parisienne ; Frédéric et Irène Joliot-Curie, les prix Nobel de 1935, la Reine mère de Belgique accueillent des fillettes ; d’importantes personnalités, comme l’Évêque de Metz, apportent leur soutien ; le Secours populaire multiplie ses efforts pour développer la solidarité. Malgré tout, le gouvernement ne cède pas. Il réussit même à isoler partiellement les mineurs.

Exaspération sociale et engagement

Comme le souligne Rolande Trempé(8), les grèves de l’automne 1948 sont la poursuite de celles d’octobre et novembre 1947. Comme en 1947, les mineurs sont fortement mobilisés. Ils sont même l’une des rares corporations à être massivement en grève. En 1947, les cheminots étaient les seuls à être entrés dans le mouvement  ; en 1948, le soutien actif d’autres corporations est encore moins ample. Les raisons de l’engagement des mineurs dans un tel mouvement sont multiples :

- les salaires n’ont pas été réévalués malgré l’augmentation des prix,

- la pénurie demeure alors que le marché noir perdure

- le retour à la mi-1948 du politicien de droite Paul Reynaud au ministère des Finances inquiète les travailleurs

- la vie est dure dans les corons et le nouveau calcul des salaires provoque récriminations et contestations

- dans les tailles les plus difficiles, les abatteurs gagnent moins que dans les chantiers où le travail est plus facile

- à la direction des puits, des ingénieurs ou des chefs porions, qui s’étaient compromis avec l’occupant, reprennent des responsabilités.

Les mineurs, mis à l’honneur de 1945 à 1947, ont vécu les mois qui précèdent la grève de 1948 comme une période d’humiliation, de vexation. Les décrets Lacoste de septembre 1948 vont mettre le feu aux poudres.

La circulaire du 13 septembre 1948, relative à la garantie du salaire, prévoit une baisse des rémunérations. Du jamais vu ! Même les compagnies minières d’avant la nationalisation n’avaient pas osé ! Le décret du 18 septembre mentionnait que la direction des Houillères reprendrait la gestion du risque accidents du travail et maladies professionnelles que le décret de 1946 instituant la sécurité sociale minière avait placé entre les mains des sociétés de secours minières. Ainsi, les conseils d’administration des Houillères sont-ils en grande partie vidés de leur contenu démocratique. Enfin, Lacoste souhaite une baisse de 10 % des effectifs du jour. La CGT, totalement hostile aux deux premières mesures, est cependant prête à négocier sur cette dernière car les effectifs du jour ont, en effet, été artificiellement grossis durant la guerre pour éviter à des jeunes le Service du travail obligatoire (STO).

La FNSS ne peut admettre ces mesures réactionnaires et anti-démocratiques sans réagir. Elle est l’une des fédérations les plus solides de la Confédération. Les mineurs tiennent une place essentielle dans la vie économique du pays, où le charbon demeure fondamentalement « le pain de l’industrie » et même « de la vie quotidienne ». Le mineur de fond jouit depuis longtemps d’un prestige considérable dans l’opinion publique : récits, ouvrages documentaires, films valorisent le courage, l’abnégation de ces hommes qui, des heures durant, travaillent dans des conditions terribles à plusieurs centaines de mètres de profondeur. L’engagement des Gueules noires face à l’occupant allemand et au régime de collaboration, le souvenir de la grève patriotique de mai-juin 1941 ont accru encore leur prestige. Sollicités pour participer pleinement au relèvement de la France, ils ont répondu massivement à « l’appel de Waziers » de Maurice Thorez (21 juillet 1945), comme le soulignent le PCF, la CGT et leurs publications respectives. Tous ces éléments font que les responsables de la corporation minière se sentent investis de responsabilités importantes, non seulement vis-à-vis des mineurs, mais de toute la classe ouvrière, voire de la nation entière. Pour beaucoup, en 1947-1948, les mineurs doivent être le fer de lance, l’avant-garde de la révolution à venir.

Combat politique ou conflit revendicatif ?

Lors du congrès de la FNSS de juin 1948, Auguste Lecoeur a déclaré : « Si on considère tout cela, alors on comprendra que ce qui est à l’ordre du jour, ce n’est pas une lutte pour gérer les institutions du capitalisme d’État, mais que c’est la lutte contre ce capitalisme d’État, à l’aide de ses propres institutions, pour les libertés, l’indépendance de notre pays, c’est-à-dire contre l’exploitation capitaliste, conditions pour atteindre les objectifs tracés par notre congrès » (9). Le propos est d’importance dans la mesure où Auguste Lecoeur est, à cette époque – on l’a dit –, le leader charismatique, le dirigeant communiste tout puissant dans le Pas-de-Calais.

L’affrontement contre les Charbonnages de France, et surtout contre le gouvernement, était donc annoncé par Auguste Lecoeur comme frontal. Le combat politique prenait le pas sur le conflit revendicatif. L’analyse de Lecoeur était-elle partagée par tous les autres dirigeants ? Sans doute pas.

Les divergences d’orientation entre Lecoeur et la direction du PCF étaient connues parmi les dirigeants depuis 1945. Dès le lendemain de la Libération, Auguste Lecoeur s’était opposé à la stratégie de la « bataille du charbon » développée par Maurice Thorez. Lors de son allocution de Waziers, celui-ci avait appelé les mineurs à « retrousser leurs manches » afin d’accroître la production de charbon, et ainsi assurer l’indépendance énergétique de la France. Yves Le Maner, dans la notice biographique qu’il a consacrée à Auguste Lecoeur (10), indique que celui-ci avait reçu deux blâmes du Bureau politique du PCF pour des articles parus dans le quotidien communiste du Nord/Pas-de- Calais, Liberté, et qui, à l’automne 1945, mettaient en cause le préfet gaulliste Closon et sa gestion des mines. Lors du comité central de novembre 1945, Auguste Lecoeur aurait été vertement tancé par Maurice Thorez.

Lors de la grève de 1947, les dirigeants de la FNSS n’avaient pas toujours été sur la même longueur d’onde. Henri Martel, semble-t-il, aurait souhaité un arrêt du conflit dès le début de novembre (11) et, en décembre 1947, à la fin de la grève des cheminots, le déraillement à Agny, près d’Arras, de l’express Paris-Lille(12) avait témoigné de divergences profondes. Ce dramatique accident était à l’époque demeuré inexpliqué, même si police et gouvernement avaient soupçonné des cheminots cégétistes.

Nous savons aujourd’hui que René Camphin, l’un des adjoints de Lecoeur, qui avait, en vain, sollicité des dirigeants cheminots CGT pour organiser le sabotage de la voie, fit appel à d’anciens FTP. Raymond Tournemaine, secrétaire de la Fédération des cheminots CGT, avait très vite su cela (13). Il n’était sans doute pas le seul à connaître ces méthodes dont il se méfiait.

Un contexte politique défavorable

Depuis mai 1947, date où les communistes furent chassés du gouvernement, la situation politique nationale et internationale a profondément changé. De Gaulle a créé un nouveau parti réactionnaire, le RPF et, pour la première fois depuis la Libération, la droite a pignon sur rue et une influence certaine, y compris dans quelques milieux populaires. Léon Blum, dirigeant de la SFIO, développe de son côté la nécessité de construire une troisième force située entre la droite et les communistes.

Cette force se veut atlantiste, favorable au gouvernement américain, anti-soviétique et anti-communiste (14). Nous ne sommes donc pas dans la période de l’Occupation où l’affrontement était clair contre le pouvoir vichyste.

Nous ne sommes pas non plus dans la trentaine de mois (septembre 1944-avril 1947) qui suivent la Libération et durant lesquels les communistes sont clairement partie prenante du pouvoir. Tous les dirigeants syndicalistes n’ont pas mesuré les conséquences de cette nouvelle situation ni pressenti qu’un affrontement global peut conduire au « solo funèbre de la classe ouvrière ».

L’aide américaine, connue sous le nom de « Plan Marshall », a été l’un des ferments de la division. La SFIO et la droite ont applaudi à son annonce, les communistes la refusent. En février, à Prague, la majorité du gouvernement avait condamné le Plan Marshall. Sociaux- démocrates et nationalistes tchèques sont brutalement écartés du gouvernement ; les communistes détiennent désormais les postes-clés. Une violente campagne se déchaîne en France, accusant les communistes de préparer « un coup de Prague ». Durant l’été et l’automne, ce déchaînement anti-communiste se poursuit.

Les formules de Lecoeur (ou d’autres dirigeants communistes) ne lui donnent-elles pas un semblant de réalité ? Enfin, les divisions politiques ont favorisé les clivages au sein de la CGT. Les partisans du Plan Marshall se sont organisés en tendance. Nous savons aujourd’hui que la CIA a aidé financièrement les pro-Américains qui créent, dès le début de 1948, Force ouvrière. Certes, la FNSS est l’une des fédérations les moins touchées par la scission, mais la formation de FO diminue l’influence de la CGT, sa capacité de mobilisation, ses potentialités de riposte. Le ministre de l’Intérieur, Jules Moch, soutenu par le gouvernement, est prêt à exploiter les contradictions de cette situation pour porter un coup majeur, voire fatal, à la CGT et au PCF.

Reprenons l’intervention de Rolande Trempé au colloque de 1978 : « J’ai lu simplement les Mémoires de Jules Moch(15). Il y raconte par le menu comment il a mis en place, au lendemain des grèves de 1947, tout un appareil répressif préparé en vue du prochain complot. Il épure les Compagnies républicaines de sécurité qui, dans certaines régions, comprenaient des résistants authentiques et des gens de gauche. La grève de 1947 et les événements de Marseille ont précisément donné l’occasion au ministre de l’Intérieur de dissoudre un certain nombre de compagnies de CRS, de les reconstituer sur les bases nouvelles. Cette base nouvelle, c’est évidemment la défense de l’ordre républicain dans l’esprit défini par Léon Blum, à savoir qu’il y avait deux ennemis : à droite et à gauche. Alors, ces Compagnies républicaines de sécurité sont donc […] reconstituées, remises en place, reconsidérées à partir de la fin décembre et pendant tout le début de 1948. Par ailleurs, Jules Moch dit dans ses Mémoires : « J’avais des indicateurs qui m’avaient donné la certitude que le Parti communiste allait contre-attaquer et qu’il allait déclencher un mouvement, un véritable complot pour mettre la République en péril et contraindre le gouvernement français à capituler, c’est-à-dire, pas simplement accorder des avantages aux mineurs, mais soit à faire rentrer à nouveau des ministres communistes dans le gouvernement ou même qui sait, si ça allait beaucoup plus loin, à refaire un véritable « coup de Prague ». Et (ce n’est pas moi qui l’invente) il dit : « Je savais (et c’est là que j’attire votre attention), je savais où le coup de force se déclencherait, c’est dans le secteur des mines, chez les mineurs. »(16)

S’agit-il d’une réécriture de l’histoire ? Certes pas ! L’intervention de Jules Moch à la Chambre, le 16 novembre, montre à quel point était violent et caricatural son anti-communisme. Ajoutons, en reprenant l’intervention de Rolande Trempé, que Jules Moch avait pris d’autres mesures concrètes : « Effectivement, provocation il y avait, puisque Jules Moch dit lui-même qu’en prévision de cette grève, il s’était préparé, les Igames avaient été créés. Les Igames, ce sont les super-préfets de région. » (17) Les Igames détenaient à la fois les pouvoirs civil et militaire. C’était une première ! Tout avait été donc préparé pour faciliter et organiser la répression. Moch avait pointé le lieu du combat et avait préparé le terrain pour le gouvernement et le patronat. Jules Moch, la FNSS, la CGT

Analysons l’attitude des trois protagonistes que sont Jules Moch, la FNSS et la CGT durant octobre et novembre 1948. Tout d’abord, le gouvernement provoque le conflit par les décrets Lacoste : il refuse toute négociation. Il engage une campagne anti-communiste virulente dont les points d’orgue sont : l’allocution radiodiffusée de Moch mi-octobre et son discours du 16 novembre. En même temps, il développe une répression d’une violence inouïe qui causera au moins cinq morts.

Le gouvernement ne fait aucune concession, cherche provocations et affrontements. Pour sa part, la FNSS, forte du vote massif pour la grève le 30 septembre, lance un mouvement qu’elle veut global, important et dur. Elle rompt avec la tradition d’assurer la sécurité au fond des puits. À la présence militaire et policière, elle répond par des actions qui rappellent l’engagement des mineurs face à l’occupant. Malgré un soutien réel, elle ne parvient pas à élargir le mouvement.

Enfin, la Confédération CGT ne s’engage pas dans un affrontement global. Nous avons évoqué le contenu de l’appel à la lutte du 24 septembre : appel au débrayage et à des manifestations en fin d’après-midi. Cet appel tient compte du mécontentement réel des travailleurs, des difficultés à les entraîner dans une lutte globale, du souci de ne pas les isoler lors d’un conflit au résultat incertain.

Durant octobre et novembre, les communiqués de la Confédération concernant la grève vont tous dans le même sens : refus d’encourager, voire de soutenir explicitement les décisions prises par la FNSS comme celles d’arrêter la sécurité ; refus de glorifier les affrontements, en particulier ceux de Montceau-les-Mines qui virent une centaine de gendarmes faits prisonniers par les mineurs ; refus de faire appel à la grève générale malgré l’invasion des puits par l’armée et l’assassinat de plusieurs mineurs. En revanche, la Confédération appelle à des débrayages partiels et à soutenir financièrement les grévistes. Il est donc clair que Benoît Frachon et la direction confédérale refusent l’affrontement global et évitent tout risque d’un mouvement social enfermé dans une lutte désespérée.

Un piège partiellement déjoué

Sans doute, Jules Moch aurait souhaité un conflit plus large. Il n’est pas parvenu à briser la CGT, ni même la FNSS. En cela, la provocation n’a pas totalement fonctionné. Néanmoins, quand Victorin Duguet, secrétaire de la FNSS, annonce, le 30 novembre 1948, la suspension du mouvement, les dirigeants fédéraux savent qu’ils ont subi un échec : les décrets Lacoste sont maintenus, les salaires ne sont pas réévalués, 2 950 mineurs, souvent délégués ou responsables syndicaux, sont emprisonnés ou sous le coup de poursuites. Beaucoup seront révoqués. Dans de nombreux puits et bassins, la CGT est fortement fragilisée. Il faut reconstruire en hâte de nouvelles directions syndicales et trouver de futurs délégués. De surcroît, les Charbonnages de France profitent de ce conflit pour transformer la loi électorale pour les délégués mineurs. Ces nouvelles dispositions permettent à des candidats CFTC ou FO de se voir proclamer élus d’un puits dans lequel ils ont obtenu moins de 25 %, voire moins de 15 % des suffrages. Cette situation va favoriser, dans certains bassins, l’éclosion et le développement relatif de FO.

Au-delà de la geste qui caractérise la lutte entre mineurs, gouvernement et Charbonnages de France, ces moments héroïques, ces aspects glorieux et aussi ces heures tragiques, le conflit de 1948 n’est pas, comme le pensent certains, la réactivation d’un comportement de classe mis en sommeil durant l’Occupation et l’aprèsguerre. De 1941 à 1947, les mineurs avaient lutté pour défendre leurs intérêts de classe, leurs conditions de vie et de travail. Ils avaient articulé cette lutte sur un combat national porteur d’émancipation. Durant cette période, et surtout de 1941 à 1944, ils avaient tout fait pour ne pas faciliter la répression de l’occupant et de Vichy.

En 1948, les mineurs défendent, certes, leurs conditions de vie et de travail, mais ils ne parviennent pas à faire que leur combat soit perçu comme une lutte profitable à toute la communauté nationale, alors que, sur certains aspects, elle l’était. Peut-on être sûr que les comportements et prises de position de chacun des principaux responsables de la FNSS (Auguste Lecoeur, Henri Martel, Victorin Duguet) s’inscrivent dans cette stratégie ? Bien que secrétaire général, Victorin Duguet n’avait pas toute l’autorité nécessaire. Henri Martel, qui jouissait d’une aura considérable, avait émis – nous l’avons vu – des réticences lors de la grève de 1947. Le comportement lucide et prudent de l’Union départementale CGT du Nord, dirigée par Marcel Tourbier et Martha Desrumeaux avec lesquels Martel avait de nombreux contacts, témoigne au moins de différences d’appréciation avec la Fédération régionale des mineurs.

Nous avons également vu qu’Auguste Lecoeur avait exprimé des prises de position qui détonnaient par rapport à celles prises par le PCF, voire la CGT.

Soixante ans après, l’histoire des grèves de 1948 nécessiterait une étude plus approfondie et plus fouillée que ces quelques lignes, dont l’ambition est aussi d’inviter tous les historiens, autodidactes ou professionnels, à contribuer à ce travail.

Pierre OUTTERYCK, professeur agrégé d’histoire

2) 7 octobre 1948 : Assassinat d’un mineur gréviste par les CRS. 63 ans plus tard, les mineurs condamnés attendent toujours le décret d’application de la loi d’amnistie

3) Une grève générale trahie (texte de la revue Quatrième Internationale janvier février 1949)

Huit semaines de lutte des mineurs français

par F. Moreau

Pendant huit semaines, les mineurs de France ont mené une grève qui constitue une des pages les plus héroïques de l’histoire du prolétariat de ce pays. Témoignage d’une combativité extraordinaire, d’une ténacité remarquable, en face d’un gouvernement déchaîné et de l’aide ouvertement apportée à ce gouvernement par les syndicats réformistes et chrétiens, cette lutte de près de 400.00 travailleurs, conduite par une direction stalinienne, qui exploita leur combativité mais les engagea dans une impasse, ne peut être bien comprise que dans le développement général de la lutte des classes en France.

C’est en France que se fait sentir à présent le plus vivement le déclin de l’Europe occidentale, sa mise à la portion congrue. Depuis les journées de 1934, qui ont mis fin à la période de démocratie classique, ce ne sont que grands soubresauts de l’extrême-droite à l’extrême-gauche, sans pouvoir parvenir à un équilibre ; le grand capital n’arrive pas aisément à construire un outil réactionnaire fasciste pour imposer son "Etat fort", tandis que le prolétariat reste enfermé par ses directions dans le cadre de la société capitaliste. En 1944-45, à la "libération", ce sont littéralement les staliniens qui ont remis debout l’Etat capitaliste et renvoyé les ouvriers qui avaient confiance dans "leurs" ministères aux usines pour y "produire"... de la plus-value. Au printemps 1947, les masses dont le standard de vie s’abaissait constamment ont commencé à se dégager du carcan stalinien. A partir d’avril, les grèves se multiplièrent. Le mouvement culmina vers les mois de novembre-décembre. Les staliniens qui, avec la création du Cominform, avaient entre-temps fait un tournant "à gauche", firent échouer ce mouvement en raison des mots d’ordre, des formes d’organisation et de la tactique, qu’ils mirent en avant (voir Quatrième Internationale, novembre-décembre, 1947). L’année 1948 s’ouvrit avec la scission syndicale de "Force Ouvrière", et avec une offensive du gouvernement et des patrons contre les conditions de vie et de travail des ouvriers. Mais l’échec de 1947 n’avait pas profondément entamé les forces du prolétariat et les difficultés de plus en plus grandes de la vie quotidienne, la montée des prix, stimulèrent la résistance des travailleurs. D’abord de petits mouvements, sans unité apparente ; puis une résistance plus massive. Le recours aux CRS par le gouvernement pour faire évacuer les grévistes de l’usine Bergougnan à Clermont-Ferrand souleva aussitôt cette ville et fut le point de départ d’une résistance des travailleurs se généralisant dans tout le pays.

La contre-offensive ouvrière mûrissait. Dès la fin de l’été, un grand mouvement des travailleurs pointait à l’horizon. L’échec de l’an dernier et la division syndicale étaient des facteurs objectifs rendant moins aisées la généralisation des luttes et leur culmination en une bataille d’ensemble. Dans ces conditions, le rôle de la direction ouvrière devenait d’une importance exceptionnelle. Une direction révolutionnaire disposant d’une autorité sur une large partie de la classe ouvrière aurait, par une vaste campagne, popularisé devant tous les travailleurs les objectifs communs à toutes les catégories et la nécessité de se préparer à une lutte d’ensemble comme le seul moyen pour obtenir ces revendications. Une telle politique aurait d’une part éveillé l’attention des couches les plus retardataires, les aurait préparées pour le combat, et d’autre part, évité dans une certaine mesure des mouvements prématurés dans quelques industries. En tout cas, au moment où des mouvements auraient englobé un certain nombre d’industries importantes ou bien à la faveur d’événements donnés dans la lutte des classes, le mot d’ordre de la grève générale aurait trouvé logiquement sa place et un terrain favorable à sa réalisation. La contre-offensive ouvrière aurait pu alors se transformer en une grande offensive pour le pouvoir des ouvriers et des paysans.

Mais la direction qui, en France, avait et a encore le plus d’autorité sur la classe ouvrière et sur ses couches les plus décisives, la direction stalinienne, avait une tout autre perspective et une tout autre stratégie. Elle ne songeait pas à une lutte pour la conquête du pouvoir par les travailleurs, elle visait à exercer une pression sur la bourgeoisie pour lui faire accepter une certaine politique définie au Comité Central du PCF tenu à Gennevilliers en mai 1948, et dont le point le plus important est une nouvelle orientation de la politique extérieure du capitalisme français. Le mouvement des travailleurs allait être utilisé par cette direction en vue d’obtenir ce résultat. Le rythme propre du mouvement des masses fut négligé. Pour exercer une pression, il fallait aux dirigeants staliniens une série de mouvements séparés, se succédant ou se juxtaposant, mais jamais coordonnés par l’objectif du renversement du pouvoir bourgeois, d’où la tactique des "grèves tournantes". La direction stalinienne freinait ici, accélérait là. La pièce maîtresse dans ce combat de harcèlement de la bourgeoisie devait être la grève des mineurs. Comme toute tactique de harcèlement opposée à un ennemi qui se place sur le plan d’une lutte décisive (à la mesure de ses propres forces, bien entendu), elle devait aboutir à l’inverse du résultat cherché.

Les revendications et le déclenchement de la grève

L’autorité des staliniens chez les mineurs était particulièrement grande. Ils avaient, à la "libération", fait nationaliser les mines (les anciens actionnaires en tirent néanmoins un milliard et demi de dividendes par an) et ils avaient assuré aux mineurs toute une série d’avantages par rapport aux autres catégories de travailleurs (salaires, nourriture, etc.), car il fallait "produire". Thorez faisait de la démagogie sur son passé de mineur et allait aussi souvent que possible parler, en patois à l’occasion, aux mineurs pour qu’ils se dépensent sans compter pour produire, produire et produire encore plus de charbon. La production des mines de France s’est rapidement relevée, mais la productivité des mineurs, comme dans tous les pays, n’a pas atteint celle de 1938. Comme tous les travailleurs, les mineurs - malgré quelques avantages reçus au lendemain de la guerre par rapport aux autres catégories - ont des salaires insuffisants. Leurs plus importantes revendications étaient un minimum vital (fixé par les staliniens au chiffre dérisoire de 15.000 francs), la garantie du pouvoir d’achat et une augmentation des retraites. A cela venaient s’ajouter des revendications contre les décrets du ministre socialiste Lacoste qui remettaient aux mains de l’Etat-patron tout un système de sanctions portant atteinte au statut des mineurs, tel qu’il avait été établi après de nombreuses années de lutte.

Pour donner le caractère le plus strictement corporatif au mouvement, les staliniens mirent au premier plan les revendications contre les décrets Lacoste ; c’est seulement aux points 3 et 4 que venaient les revendications communes aux mineurs et à toute la classe ouvrière. Dans un référendum qui précéda le déclenchement du mouvement, une écrasante majorité des mineurs se prononça pour la grève. Les dirigeants réformistes et chrétiens eux-mêmes à ce moment-là n’osèrent pas s’opposer ouvertement à celle-ci ; ils se prononcèrent pour une grève de deux jours et laissèrent aux ouvriers appartenant à leurs syndicats la liberté d’agir à leur guise par la suite. Dès le démarrage de ce mouvement, qui engloba tous les mineurs de tous les bassins de France, la classe ouvrière comprit que cette lutte était sa propre lutte. Bien que lancée sans tenir compte des développements dans les autres industries, cette grève allait par son existence même et par ses péripéties hâter la maturation d’un mouvement d’ensemble de tous les travailleurs de France.

Les fusillades

Commencée le 4 octobre, la grève se poursuivit dans un calme apparent pendant une dizaine de jours. Mais les manoeuvres et les préparatifs gouvernementaux se poursuivaient dans l’ombre. Le gouvernement ayant fait entrer la troupe sur les territoires miniers, la Fédération des Mineurs décida de supprimer pendant 24 heures les services de sécurité. Le gouvernement prit prétexte de cette décision pour faire intervenir ses forces de répression afin de faire évacuer les puits occupés par les mineurs en grève. La Fédération des Mineurs se refusa alors à toute mesure de sécurité ; des chocs sanglants étaient prévisibles.

Les forces gouvernementales, les CRS ne pouvaient procéder à une large attaque ; le gouvernement concentra ses forces sur quelques points particuliers, négligeant au début le principal bassin, celui du Nord et du Pas-de-Calais, car il n’avait que des forces limitées, malgré tous ses efforts pour les utiliser au maximum. C’est dans la Loire et dans le Gard plus spécialement qu’il chercha à marquer des points. Une attaque ainsi concentrée sur quelques points commença par susciter une riposte vigoureuse des mineurs. Ceux-ci délogés des puits en chassaient à leur tour les CRS. De véritables épisodes de guerre civile se produisaient. On vit les mineurs rester maîtres du terrain, faire prisonniers des centaines de gardes, avec un colonel à leur tête ; les CRS en plusieurs endroits s’enfuyaient, abandonnant leur matériel (camions, etc.). Une arrestation dans le Pas-de-Calais entraînait l’occupation de la sous-préfecture de Béthune. Le Ministre de l’Intérieur, Jules Moch, grand stratège, avait échoué dans son entreprise visant à "assurer la sécurité" et la "liberté du travail" sans faire usage des armes, ainsi qu’il s’était vanté de le faire. Fidèle à la tradition sinon de Jaurès, du moins de Noske, il n’hésita pas à donner l’ordre de tirer. Les journaux et la radio répandirent quelques mensonges pour semer la panique, et le 19 octobre, les fusillades commencèrent. Des mineurs furent tués dans la Loire, dans le Gard ; les arrestations se multiplièrent, un régime de terreur fut instauré qui interdisait les réunions, qui terrorisait ceux qui sortaient de chez eux, la troupe occupait les points stratégiques importants. Le gouvernement donnait à son activité le caractère d’opérations militaires ; chaque jour un communiqué indiquait le nombre de kilomètres carrés de "territoire libéré".

Il faut à présent examiner séparément les conséquences des fusillades sur toute la classe ouvrière et celles qui en résultèrent par la suite chez les mineurs.

L’aspiration à la grève générale

L’assassinat de grévistes déchaîna la colère des travailleurs dans toute la France. L’idée de la grève générale qui faisait jusqu’alors peu à peu son chemin s’imposa très rapidement à de très larges couches de la classe ouvrière. Partant des usines, cette revendication s’éleva jusqu’aux sommets de l’appareil de la CGT. Les syndicats, les unions départementales, les fédérations recevaient des résolutions demandant la grève générale, et ce, quelques jours après la fin du 27e Congrès de la CGT où la direction avait fait repousser la proposition présentée par les délégués de la minorité révolutionnaire. Au Bureau Confédéral, Frachon lui-même dut recevoir des délégations d’usines insistant pour que la direction de la CGT prit la responsabilité de donner l’ordre de la grève générale. La direction stalinienne s’opposa obstinément à ce mot d’ordre. Elle recourut à toutes sortes d’explications. Aux uns, elle dit que c’était les gaullistes qui la voulaient. A d’autres que la classe ouvrière n’était pas mûre pour un tel mouvement. A d’autres aussi que les mineurs poursuivaient un mouvement corporatif, qu’ils n’avaient besoin, pour vaincre, que de la solidarité financière et matérielle. A certains, que les grèves économiques ne pouvaient culminer en une grève générale qui, étant politique, ne pouvait être lancée que sur un mot d’ordre politique, etc. Le document le plus expressif de cette hostilité fut la "lettre ouverte de B. Frachon aux ouvriers de chez Chenard et Walker" ; le secrétaire général de la CGT intervint de tout son poids au moment où, de partout, s’exprimait la volonté d’une lutte d’ensemble. Cette lettre n’était alors pas tant destinée à convaincre qu’à semer le désarroi dans les esprits des militants et ainsi à prévenir un débordement de la direction.

Tous les dirigeants staliniens ne trouvaient que des obstacles à la grève générale ; aujourd’hui encore, plusieurs semaines après la défaite des mineurs, ils sont encore contraints de chercher à répondre aux inquiétudes de leurs militants sur ce point. C’est ainsi que l’organe théorique du parti stalinien, les Cahiers du Communisme, reproduit dans son numéro de janvier 1949 un article de Thorez vieux de 20 ans sur la grève politique de masses.

Notre article n’a pas pour objet de discuter tous les arguments staliniens, mais de faire comprendre la place de la grève des mineurs dans la lutte du prolétariat français. A ceux qui peuvent se demander si la classe ouvrière était mûre pour une lutte générale, répondons simplement par ce tableau forcément incomplet des luttes ouvrières pendant cette période, tableau dressé à partir des informations de l’Humanité.

Tout cela, en une période où tous les dirigeants écoutés parlaient contre la grève générale. Tout cela, en une période où la politique stalinienne était que les ouvriers pouvaient arracher les revendications par des mouvements partiels. Aucun doute qu’une propagande qui aurait mis en avant la nécessité d’une lutte générale aurait rencontré un écho formidable et préparé un mouvement d’une ampleur extraordinaire.

Le déclin de la grève des mineurs

La grève générale fut ainsi évitée par les dirigeants staliniens et les mineurs poursuivirent leur grève aidés par la solidarité matérielle des travailleurs (collectes à chaque paye, évacuation et hébergement d’enfants de mineurs), mais dans des conditions où la guerre d’usure ne pouvait tourner qu’à leur désavantage.

Les versements, les souscriptions, l’aide matérielle, malgré toute la bonne volonté des travailleurs, se trouvaient limités par les possibilités limitées de ceux-ci. Une chose est de soutenir 5 ou 10.000 grévistes et leur famille ; une autre est de soutenir 400.000 grévistes et leur famille. A 1.000 francs par semaine, chiffre insuffisant, il eut fallu recueillir 400 millions par semaine ! Par contre, le gouvernement français recevait l’aide des Américains qui ne regardaient pas au prix du charbon.

Mais il n’y eut pas que les difficultés matérielles, la faim et le régime de terreur, pour amoindrir la capacité de résistance des mineurs. La tactique de la direction stalinienne vint se combiner à toutes ces difficultés.

Revenons à la question de la suppression des équipes de sécurité. La mesure décidée pour 24 heures fut, par le développement de la lutte, prolongée sans limite. Mais une telle tactique, extrêmement rare dans cette corporation, même au cours de grèves très prolongées, apparaissait visiblement disproportionnée aux objectifs de la lutte tels que les staliniens les présentaient. Dans une lutte décisive pour le pouvoir, où se joue tout le sort de la société, les mesures les plus extrêmes et les plus audacieuses sont justifiées et comprises par tous les travailleurs ; mais on ne peut concevoir une direction proposant des objectifs limités au cadre d’une corporation, refusant de recourir à une grève générale et appelant aux moyens de lutte les plus extrêmes. Le gouvernement et les réformistes de tout poil exploitèrent cette discordance entre les moyens et les buts. La propagande dénonçant les dirigeants staliniens comme ayant d’autres buts que les intérêts des mineurs se basait dans ce cas sur quelque chose de très réel ; aussi, en l’absence d’une organisation révolutionnaire susceptible d’être entendue avec assez d’autorité pour montrer une issue révolutionnaire, en présence de l’étranglement du mouvement pour la grève générale, un nombre grandissant de mineurs, dont les familles étaient affamées et qui ne voyaient pas d’issue au mouvement, reprenait le chemin des puits.

Ce n’était pas tout. La politique stalinienne favorisait d’une part le retour au travail des moins combatifs ; mais elle engendrait d’autre part chez les plus combatifs, chez eux qui continuaient la grève, des sentiments de colère et de désespoir qui se tournèrent à plusieurs reprises en actes terroristes contre ceux qui avaient repris le travail. La violence contre les jaunes est légitime, mais se livrer à des actes de violence (bris de carreau, coups, etc...) envers ceux qui, après plusieurs semaines de lutte, ont repris le travail parce qu’ils n’avaient plus la force de tenir et parce que la direction, pour des raisons qu’elle ne peut honnêtement donner, se refuse à poser la question de la cessation de la grève, ne peut enrayer le déclin d’un mouvement ; au contraire, cette tactique (si on peut employer ce mot) ne peut qu’aggraver la défaite en engendrant des sentiments de haine au sein des travailleurs.

Dans la dernière période de la grève, non seulement tous les petit bassins n’étaient plus en lutte, mais même dans le Nord et le Pas-de-Calais il n’y avait guère qu’un tiers des mineurs encore en grève. C’est le 29 novembre, au moment où une dé-sagrégation complète menaçait ce qui restait du mouvement, que la Fédération des Mineurs donna l’ordre de reprise du travail, vingt-quatre heures après avoir appelé à une lutte jusqu’au bout et sans même consulter ceux qui restaient en lutte.

Les suites de la défaite

Sur le plan de la corporation minière, ce fut une défaite très lourde. Près de deux mille mineurs ont été emprisonnés et condamnés, notamment presque tous les délégués à la sécurité qui constituent l’armature du mouvement syndical dans les mines. Le gouvernement s’est aussi livré à la plus odieuse des répressions contre les ouvriers immigrés qui avaient fait leur devoir de classe ; pour l’internationalisme des Moch et Cie, ils sont tout juste bons à produire et à se taire. Les dirigeants réformistes de "Force Ouvrière" et des syndicats chrétiens ne tireront pas grand profit de cette défaite des mineurs, en dépit ou à cause de l’aide scandaleuse que leur donne le gouvernement et du vote par l’Assemblée nationale d’un crédit de 50 millions en faveur de ceux qui ont subi des actes de violence des grévistes.

Il y a encore peu d’indices pour apprécier exactement l’état d’esprit chez les mineurs et la profondeur de leur défaite. Cependant, tout récemment, à Firminy, où un travailleur fut assassiné, il y eut une élection pour un délégué mineur, dans laquelle sur près d’un millier d’ouvriers, le candidat de la CGT bat très largement les candidats "Force Ouvrière" et du syndicat chrétien, mais dans laquelle aussi près de la moitié des mineurs s’est abstenue de participer au vote.

En ce qui concerne l’ensemble de la classe ouvrière de France, cette défaite a eu pour conséquence une nouvelle offensive contre les conditions de vie des travailleurs et, ce qui est très important, un nouvel affaiblissement du mouvement syndical. La reprise des cartes pour 1949 à la CGT a été très faible ; ni "Force Ouvrière", ni la CFTC (chrétiens) n’en ont d’ailleurs bénéficié ; en même temps commencent à pulluler les syndicats autonomes où règne la confusion la plus grande et où se sont camouflés des éléments gaullistes, avec la consigne de ne pas se dévoiler. On peut dire qu’il n’y a presque plus de syndicats de masse en France ; il y a plusieurs centrales rivales, qui sont plutôt les expressions de partis ou de courants politiques dans le domaine des revendications ouvrières. N’y adhèrent en général que les membres des partis et les sympathisants les plus proches.

La classe ouvrière française a encore des ressources de combativité très grandes ; des industries entières (la métallurgie et d’autres) n’ont pas été vaincues dans ce combat ; les besoins les plus élémentaires des travailleurs les pousseront vers de nouvelles batailles pour défendre leur standard de vie. La défensive actuelle tout à fait sporadique ne manquera pas de se développer, sans que rien ne permette pour l’instant d’en prévoir le rythme. Mais il est certain qu’une lutte d’ensemble sera beaucoup plus difficile à obtenir, que des corporations entières ou des usines soit ne bougeront plus, soit ne démarreront pas tant que le mouvement n’atteindra pas une ampleur énorme et que l’unité de front des travailleurs ne sera pas réalisée. Et ce front unique est d’autant plus nécessaire que la menace gaulliste s’est accentuée sur la base même de la défaite ouvrière.

Depuis la fin de la grève des mineurs, les dirigeants staliniens ont été plus prudents par la force même des choses ; sachant qu’ils ne rencontreraient que peu d’écho, ils se sont rabattus sur les plus petites revendications, non pas tant pour provoquer des mouvements immédiats que pour renforcer les syndicats de la CGT sur la base d’une agitation autour de ces revendications ; mais le plus grave est qu’ils ont conservé leur tactique des "grèves tournantes" qui, pour les besoins de la diplomatie du Kremlin, a mené la grève des mineurs à la défaite et qui risque de nuire à l’avenir successivement à toute une série d’industries.

L’activité du PCI

Avec des forces réduites, quasi inexistantes chez les mineurs, la section française de la IVème Internationale a porté l’essentiel de ses efforts sur l’agitation pour la grève générale et sur la nécessité pour les travailleurs, en face d’une direction défaillante, de créer eux-mêmes une nouvelle direction capable de préparer et de diriger le mouvement.

La politique du PCI a trouvé un écho parmi les travailleurs. La proposition d’envoi de délégations d’usines au Bureau Confédéral pour lui demander de donner l’ordre de grève générale fut souvent bien accueillie et même réalisée dans l’usine Chenard et Walker, par les dirigeants de la cellule du PCF et de la section syndicale, en l’absence de tout trotskyste organisé. Cette délégation qui y est allée avec pleine confiance dans les chefs de la CGT, a exprimé ce qui se pensait dans toute la métallurgie parisienne, comme en témoigne le compte-rendu d’une réunion de la Commission exécutive du syndicat des métaux de la région parisienne, publié par La Vérité. C’est cette action qui a forcé le secrétaire de la CGT, Benoit Frachon, le plus qualifié des dirigeants syndicaux de la bureaucratie stalinienne, à écrire sa "lettre ouverte aux ouvriers de chez Chenard et Walker", dans laquelle il a dû ouvertement se démasquer et montrer l’hostilité des dirigeants du PCF à la grève générale. Cette lettre a souvent été le point de départ de larges discussions parmi les travailleurs. Malgré la faiblesse des moyens de propagande du PCI, la direction du parti stalinien a cru nécessaire de rééditer une brochure ancienne contre les trotskystes, en y ajoutant une quarantaine de lignes pour dénoncer leur action en faveur de la grève générale. Immédiatement après la fin de la grève, dans le climat de la défaite, une offensive stalinienne s’est déclenchée en vue d’exclure les trotskystes de la CGT ou des postes qu’ils avaient dans les syndicats. Mais, les mesures bureaucratiques ne peuvent ni arrêter l’activité des trotskystes ni mettre fin à la profonde crise du parti stalinien. Le Parti Communiste Internationaliste est sorti renforcé de cette grande lutte du prolétariat français ; des travailleurs, en petit nombre certes, ont rejoint ses rangs ; son enracinement dans la classe ouvrière se poursuit ; sa campagne de front unique se développe. Ses militants ont, malgré les dangers qui menacent la classe ouvrière, une confiance accrue dans les possibilités de leur parti dans les batailles de demain.

Des mouvements de travailleurs en septembre-octobre 1948

En septembre (avant la grève des mineurs)

1er septembre - Débrayage et manifestation chez les métallos de Nantes, Saint-Nazaire, Montargis, Bagnolet. - Débrayage partiel à Dôle. Manifestations dans le 15e.

3 septembre - Grève de 2 heures à Marseille.

5 septembre - Débrayage et manifestation à Tulle.

7 septembre - Grève de 24 heures à Troyes. Débrayage et manifestation à Strasbourg. Débrayage dans le Rhône. Débrayage à Pont-de-l’Arche.

8 septembre - Débrayage à Aubusson.

9 septembre - Débrayage au Blanc-Mesnil. Grève de 24 heures à La Rochelle et dans la Somme.

10 septembre - Débrayage et manifestation à Boulogne, Saint-Ouen, Puteaux, Courbevoie, Clichy, Saint-Denis et Issy. Débrayage dans les Ardennes, la Haute-Garonne, le Cher et à Saint-Etienne.

11 septembre - Débrayage et grève dans plusieurs endroits : métallos, bâtiment, textile et papeteries, dans l’Ariège ; dans l’Aisne ; papeteries de Saint-Girons. Débrayage à Levallois.

12 septembre - Débrayage à Arras et à Boulogne.

14 septembre - Débrayage à Hagondange. Débrayage et manifestation à Gennevilliers, Asnières, Saint-Cloud. Grève d’une heure à Alès et à Nîmes. Grève générale dans le Doubs.

16 septembre - Débrayage et manifestation à Tarbes et en Charente.

17 septembre - Débrayage à Orléans et dans la Sarthe.

21 septembre - Débrayage dans le Haut-Rhin, à Lorient et à Grenoble (obsèques de l’ouvrier Voitrin, assassiné par les gaullistes).

25 septembre - Grève générale de 2 heures dans toute la France, à l’appel de toutes les centrales syndicales (CGT, "Force Ouvrière", CFTC, Cadres).

28 septembre - Débrayage au Havre.

A partir du 1er octobre :

1er octobre - Grève de 24 heures du personnel du gaz et de l’électricité dans toute la France.

5 octobre - grève des taxis à Paris et Bordeaux. Journée d’agitation des communaux (CGT et CFTC) dans toute la France. Début de la grève des chemins de fer du Nord-Est et des métallurgistes de Lorraine (qui durera jusqu’au 16).

8 octobre - Grève de 24 heures de toute la marine marchande.

11 octobre - Grève de 24 heures dans la Moselle. Grève de 48 heures des métallurgistes de Moselle.

13 octobre - Grève de 24 heures de tous les ports de France.

15 octobre - Grève de 24 heures des métallurgistes de Bordeaux. Grève du textile à Troyes, Sedan, Vendôme.

20 octobre - Grève de 24 heures des cheminots de la région méditerranéenne. Grève générale dans le Tarn.

21 octobre - Grève de 48 heures des cheminots du Mans, d’Alençon et de Château-du-Loir.

22 octobre - Grève de 24 heures des cheminots de Toulouse, de Nîmes, d’Alès, d’Avignon, de Sète et du Teil. Refus des dockers de Calais et de Boulogne de décharger du charbon. Débrayage de solidarité dans toute la métallurgie parisienne.

25 octobre - Grève de 24 heures dans la Loire. Débrayage à Lyon, Marseille, Limoges, Saint-Julien, etc... Nombreuses grèves dans tout le pays.

26 octobre - Débrayage à Marseille, Rouen, Dieppe, Montpellier, Béziers, Sète, Clermont-Ferrand, La Rochelle.

27 octobre - Débrayage à Marseille, La Bocca, Toulon, Brignolles, Périgueux.

28 octobre - Grève de 24 heures dans le Gard. Débrayage dans la Vienne, à Mantes, chez les métallos de Denain.

29 octobre - Débrayage à Boulogne-sur-Mer.

1er novembre - Grève des marins de Marseille.

3) Comment le PCF a trahi la grève des mineurs de 1948 (par Pouvoir Ouvrier)

Les mineurs ont subi une répression sanglante, organisée par le Ministre "socialiste" de l’Intérieur, Jules Moch.

Cependant, les directions du PCF et de la CGT portent en grande partie la responsabilité de la défaite de la grève. Ces organisations ont refusé d’étendre l’action aux autres secteurs de la classe ouvrière. Le gouvernement a envoyé troupes et CRS dans les régions minières pour écraser la grève et tuer des grévistes à un moment où le pays entier était secoué par une vague de grèves.

Mais la direction de la CGT refusa d’organiser la grève générale. Les mineurs furent battus et durent reprendre le travail après 56 jours de grève. Cela devait être la dernière grève des mineurs à l’échelle du pays avant 15 ans. C’était une importante défaite de la classe ouvrière toute entière.

L’article que nous publions ici montre le rôle traître de la direction de la CGT et les efforts qu’elle déploya pour freiner la grève et empêcher son extension vers d’autres travailleurs. Pourquoi a-t-elle agi ainsi ?

A l’époque, la CGT était dominée par l’appareil du PCF, dont l’objectif était de faire pression sur l’impérialisme français pour qu’il adopte une attitude "amicale" à l’égard de l’URSS. Cette politique fut imposée au PCF par la bureaucratie soviétique afin de contrecarrer la pression économique et militaire croissante de l’impérialisme nord-américain.

Le PCF avait déjà montré qu’il était disposé à servir d’intermédiaire entre la bourgeoisie et la bureaucratie du Kremlin en limitant et en cassant des luttes ouvrières. En 1944, à l’heure de la défaite de l’impérialisme allemand et de la fin de l’occupation, le PCF avait dit que les combattants dans la résistance devaient déposer les armes et adopter le mot d’ordre de "Un seul gouvernement, une seule armée, une armée républicaine et une seule police" !

Face au projet bonapartiste de de Gaulle, cette politique a fait courir d’énormes dangers à la classe ouvrière française. Comme l’article l’indique, la menace que représentait de Gaulle était bien réelle, bien que la bourgeoisie française ne fasse appel au Général qu’en 1958.

De 1945 à avril 1947, le PCF participa au gouvernement aux côtés du Parti socialiste (SFIO) et du MRP (Mouvement Républicain Populaire), parti bourgeois. Pendant toute cette période, où des dirigeants du PCF occupaient les ministères de l’Economie nationale, de la Production industrielle et du Travail, la politique du PCF était d’arrêter les grèves afin de préserver son alliance avec la bourgeoisie. C’est l’époque de "la grève, c’est l’arme des trusts", de "gagner la bataille de la production".

Thorez s’en prend aux ouvriers et les exhorte à "retrousser les manches". Il dénonce l’absentéisme et les grèves dans les bassins houillers. Tout est bon pour pousser à la production et à la reconstruction de l’économie... capitaliste !

En avril 1947 une énorme vague de grèves se déclenche pour les salaires. Parti de Renault-Billancourt où la grève fut lancée par des militants trotskystes, (nommés "Gaullistes-trotskystes-anarchistes" par le PCF !), le mouvement se développe à tel point que les staliniens ne peuvent plus le condamner.

La bourgeoisie y trouve prétexte pour exclure les ministres PCF du gouvernement le 5 mai, chose devenue inévitable depuis le lancement de la "guerre froide". Le 12 mars, Truman, Président des Etats-Unis, avait proclamé sa doctrine de "résistance à la subversion" et les ministres staliniens furent exclus systématiquement des gouvernements italien, belge et français. Pourtant, Thorez avait tout fait pour donner des gages de sa loyauté à la bourgeoisie. Désolé, il doit déclarer à Vincent Auriol qui lui demande un dernier effort que : "Je ne peux plus rien. J’ai fait tout ce que j’ai pu, je suis maintenant au bout de mon rouleau."

Libérée de sa participation contraignante au gouvernement, la direction du PCF doit maintenant pouvoir se servir de la combativité ouvrière pour redorer son blason et pour faire pression sur la bourgeoisie.

Pour ce faire, elle s’appuie sur ses militants ouvriers, notamment dans les bassins houillers, pour lancer des actions, mais à condition qu’elles restent maîtrisées par l’appareil de la CGT et isolées les unes des autres. Les besoins diplomatiques de la bureaucratie stalinienne en URSS dictent ce cours "gauche" et la création d’une organisation stalinienne internationale, le Kominform, en est une expression.

L’été 1948 voit la confirmation de la rupture entre celle-ci et l’impérialisme "démocratique" à la suite de l’accord des trois Occidentaux sur l’Allemagne, de l’échec des dernières conversations à Quatre et du blocus de Berlin-Ouest. Cependant, comme cet article l’explique, ce tournant "gauche" ne contredit aucunement le rôle traître qu’a joué le PCF lors de la grève des mineurs.

Cette période a également connu le développement de divisions au sein du mouvement ouvrier français qui persistent aujourd’hui. Après la "libération" de la France par l’impérialisme allié, il n’y eut qu’une seule Confédération ouvrière, la CGT. Créée à partir de la fusion des bureaucraties syndicales social-démocrate et stalinienne, c’est rapidement cette dernière qui l’emporte au sein de la Confédération. En 1946, elle contrôle déjà plus de 80% des unions régionales.

A la suite des grèves de 1947, la CGT fut affaiblie par deux scissions importantes. Dans l’enseignement, la FEN est créée au début de 1948. Mais, scission beaucoup plus nuisible au mouvement ouvrier, Force Ouvrière est constituée en avril 48 avec le soutien de l’impérialisme US.

Ces scissions ont participé à l’affaiblissement du mouvement ouvrier. Cela est clairement démontré dans l’article lorsqu’il discute de l’effet probable de la défaite de la grève et de l’impact de la scission sur les travailleurs. La CGT en a particulièrement souffert. Le nombre d’adhérents, bien que gonflé par l’appareil, est tombé de près de six millions en 1946 à trois millions en 1950.

C’est donc de cette période que provient le faible taux de syndicalisation qui persiste aujourd’hui. L’article soulève la question de savoir si on peut vraiment parler d’un mouvement syndical de masse après la grève des mineurs.

Mais aujourd’hui la situation est bien pire, avec 10% à 15% seulement de travailleurs syndiqués. Cependant, comme dans les années 40, les dirigeants syndicaux sont toujours capables de diriger et de trahir des grèves, en l’absence d’une alternative révolutionnaire. Aujourd’hui, comme hier, il s’agit de développer une politique permettant de faire face aux bureaucraties syndicales réformistes.

Disons en guise de conclusion que cet article fournit un exemple saisissant de l’importance des revendications transitoires dans la lutte des classes : c’est à dire de la nécessité d’avancer des revendications et des formes d’organisation qui permettent à la classe ouvrière de dépasser son niveau actuel de conscience pour faire face à la question du pouvoir. La grève générale est une arme vitale dans l’arsenal révolutionnaire, comme l’indique cet article. Face à la répression, les travailleurs devaient avoir recours à la grève générale pour faire échec au blocage des salaires et à la violence du gouvernement.

Ce mot d’ordre, ajouté au nécessaire contrôle de la grève par la base, était au coeur de la politique de la section française de la Quatrième Internationale, le Parti communiste internationaliste. Son intervention prouve que, quelle que soit la dégénérescence ultérieure de la QI, ses militants étaient toujours capables en 1948 de se servir de la méthode de Lénine et Trotsky dans des luttes d’envergure. Pour nous, c’est cela l’héritage révolutionnaire dont nous nous réclamons, c’est cela la méthode que nous cherchons à appliquer dans la lutte des classes d’aujourd’hui.


Signatures: 0
Répondre à cet article

Forum

Date Nom Message