Pourquoi ai-je demandé que l’on change le nom du Collège Vincent d’Indy (clérical antisémite réputé) ?

vendredi 1er avril 2016.
 

Le nom d’un Collège (ou de tout autre établissement scolaire) doit être traité avec une attention particulière. Là sont les bases fondatrices de la société que nous construisons. Car, si l’on devait, exercice curieux je l’admets, tout résumer en une chose, je dirais qu’être de gauche, c’est défendre et promouvoir l’école républicaine. Après, vient le reste… tout le reste.

Alors, comment tolérer le paradoxe d’un établissement portant le nom de quelqu’un qui fut durant sa vie un adversaire acharné des valeurs de la République ? Notre ville n’étant pas un musée figé à jamais, aucun nom n’y est immuable. Gare aux anachronismes, me rétorquera-t-on ! Oui, je sais. Un mot, par exemple écrit au XVIIIe siècle, n’a parfois plus le même sens au XXIe siècle. Je sais tout cela. Je sais aussi que graver des mots et des noms dans la pierre et nommer une Ecole, c’est transmettre une mémoire aux plus jeunes. Reste donc à savoir laquelle ?

C’est donc par ce raisonnement, que j’ai pris l’initiative, fortement aidé dans mes recherches pour mon complice Pierre-Yves Legras secrétaire du Comité PG 12e et historien méticuleux, de proposer lors du dernier Conseil d’arrondissement du 12e, puis lors du Conseil de Paris de mai, que s’engage une réflexion pour changer le nom du Collège Vincent d’Indy, situé dans mon arrondissement. Dans les deux assemblées, mon vœu a été adopté à l’unanimité. Au passage, je précise qu’il n’est pas question d’apporter la moindre critique à la qualité de l’enseignement dispensé dans cet établissement. C’est même tout l’inverse. Pour les connaître, je sais que les enseignants et l’administration y effectuent un travail remarquable, et que, pour l’essentiel, ils partagent ma démarche.

Alors, qui était Vincent d’Indy ?

Il fut d’abord un musicien qui vécut de 1851 à 1931. Son œuvre musicale, ayant une réelle audience au début du vingtième siècle, est aujourd’hui assez confidentielle. Certains lecteurs s’indigneront de ces lignes en m’affirmant que sa « symphonie cévenole » est une œuvre majeure. Peut-être. Mais, convenons tous que l’œuvre de d’Indy est à présent, à tort ou à raison, tombée dans l’oubli. Et qu’importe de toute façon. Là n’est pas la motivation de changer de nom.

Car, durant sa longue vie Vincent d’Indy ne fut pas que musicien. Il eut aussi un engagement politique public et il utilisa son « art » pour exalter ses idées. Ceux qui ont étudié d’Indy admettent tous que l’on ne peut raisonnablement détacher son œuvre des opinions de son auteur.

Issu d’une famille de militaires aristocratiques et monarchistes, d’Indy était un nationaliste et un catholique ardent. Lors de l’affaire Dreyfus qui éclate en 1895, il prend immédiatement la défense de l’Armée française et ne supporte pas ceux qui défendent le capitaine injustement condamné. Son engagement politique, c’est d’abord au sein de la Ligue de la Patrie Française (LPF) qu’il va l’exprimer. Cette LPF est née le 25 octobre 1898, à l’initiative d’intellectuels et d’artistes qui veulent démontrer que le dreyfusisme ne règne pas sans partage dans les milieux universitaires. C’est d’abord en quelque sorte « une contre Ligue des Droits de l’Homme ». A son initiative, on retrouve Maurice Barrès, un des grands penseurs de l’extrême droite, ou le dramaturge Jules Lemaître qui en sera son Président. Coïncidence ? Lemaître aussi à une rue dans le 12e jouxtant l’avenue Vincent d’Indy.

Très vite, la LPF va rencontrer un réel succès. 22 académiciens y adhèrent, des universitaires, de nombreux artistes dont Caran d’Ache, Auguste Renoir, Edgar Degas, Maurice Pujo…et Vincent d’Indy. Ce dernier fera même partie du cercle restreint des 28 membres du Comité de Direction de la LPF, la seule direction nationale qui sera désignée. A sa fondation, cette Ligue revendique 80 000 adhérents et en atteindra même près de 400 000 (selon l’historien Jean-Pierre Rioux, dans son ouvrage Nationalisme et Conservatisme, auquel j’emprunte largement pour ses lignes). Jean Jaurès tempête dans de nombreux articles contre ces ralliements et dit de ces hommes « dont c’est le métier de penser, donnent eux-mêmes l’exemple et le signal de l’abdication de la pensée (…) la pensée se sera elle-même prostituée à la force. » (in La Petite République, 1899)

Défendant un nationalisme réactionnaire, fermement antidreyfusard, le programme de la LPF sera néanmoins d’une grande confusion idéologique. Un peu attrape tout, et certains la nomment en raillant « la Ligue de la chèvre et du chou ». On y retrouve certes de nombreux antisémites fervents, y compris au sein de sa direction, mais la LPF n’est pas l’organisation la plus en pointe et la plus vindicative sur ce terrain à la différence de la Ligue Antisémitique. Mais, son Président, Jules Lemaître, dénonce parfois lors de certains discours : « la République (...) vous savez ce qu’elle est aujourd’hui : l’affreuse Marianne juive, la mégère mafflue, repue cynique, aux doigts crochus, au visage de bassesse et aux yeux de ruse » (Nancy, le 1er décembre 1901). Toutefois, après des succès électoraux où elle joue un rôle central, notamment à Paris en 1900 où les nationalistes obtiennent la majorité, cette LPF, minée par ses contradictions et des scandales financiers, s’éteindra vers 1905. Beaucoup de ses initiateurs continueront leur besogne dans d’autres organisations d’extrême droite, notamment l’Action française.

Vincent d’Indy, lui, restera un nationaliste réactionnaire et un antisémite, et c’est dans sa discipline qu’il continuera de l’exprimer. L’antisémitisme est chez lui une constante. Dans son travail « artistique » il l’affirme dès qu’il le peut, plusieurs fois, à l’occasion de biographies de musiciens. Il rédige notamment un ouvrage sur Richard Wagner, qu’il admire, dans lequel il affirme : « La race hébraïque, (…) n’a jamais et en aucun temps été créatrice en art. Qu’on ne croie pas que je viens me livrer ici à des attaques systématiques contre la race israélite. Je reconnais sincèrement que le juif possède un don merveilleux d’assimilateur qui lui permet de produire de surprenantes imitations, mais les qualités d’invention, qui, seules peuvent faire progresser l’art, lui font totalement défaut. Voilà la cause de la vertigineuse décadence qui se produisit dans notre musique française dès que la race israélite y fit son apparition… ». Il tiendra des propos similaires sur Félix Mendelssohn, ou dans de nombreux autres ouvrages (cf. le vœu ci-après).

Cet antisémitisme obsessionnel, il l’exprimera encore en 1920, dans une de ses principales œuvres musicales, qu’il mit des années à écrire. C’est La légende de Saint-Christophe, un opéra fleuve (de près de cinq heures !) qu’il qualifie lui-même de « grand drame anti juif ». Durant ce « spectacle », le juif est caricaturé sous les traits du « Roi de l’or », cupide et cynique, qui achète tout, et dont les didascalies indiquent qu’il a « les cheveux crépus et le nez busqué ». Les francs-maçons aussi sont attaqués, montrés comme les « faux penseurs » sources de tous les maux. Puis les laïques, les socialistes, les anarchistes…Bref, on y retrouve un concentré de tous les clichés de l’extrême droite contemporaine.

A cela, il convient d’ajouter une xénophobie assez grossière. Interrogé en 1912, à propos des musiciens italiens, il déclare devant une commission parlementaire : « Sans cesse plus nombreux, les compositeurs italiens envahissent nos théâtres, et l’on dirait que leurs efforts se portent de préférence sur nos scènes subventionnées. Etant donné qu’ils réussissent, il importe au plus haut point d’y résister. Cette invasion est d’autant plus dangereuse qu’elle a pour effet de propager en France une musique essentiellement inférieure. Cette musique, à proprement parler, n’est pas faite et ne peut que développer le mauvais goût du public. Les Italiens ignorent l’art de composer. (…) Rien chez eux n’est équilibré, ni ordonné. Tout est livré au hasard de l’improvisation. De telles productions sont grossières et fort éloignées des nôtres. »

Voilà qui était Vincent d’Indy. Voilà pourquoi, à ma demande, le Conseil de Paris, à l’unanimité, a décidé de mettre en œuvre une concertation, en accord avec le Conseil d’administration de l’établissement, pour trouver une nouvelle dénomination au Collège qui a longtemps porté son nom. Reste maintenant à en trouver un nouveau, plus conforme aux valeurs que nous voulons promouvoir. Nous prendrons le temps nécessaire pour cela.


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