ETAT, EXERCICE ET CONQUÊTE DU POUVOIR (par Léon BLUM 1947)

lundi 17 novembre 2008.
 

Le problème de l’exercice du pouvoir [...], je crois bien pouvoir dire sans me flatter que c’est moi qui ai introduit cette formule dans le Parti socialiste. Je l’ai fait il y a environ vingt-cinq ans ; je l’ai fait en opposant la formule « exercice du pouvoir » à l’expression « conquête du pouvoir » [ ... ]. L’exercice du pouvoir se place avant la révolution. L’expression s’applique au cas où un Parti socialiste quelconque se trouve par le jeu normal des institutions démocratiques dans les mêmes conditions formelles où se trouverait à sa place tout autre parti détenteur du pouvoir légal. La Parti socialiste exerce alors le pouvoir légal conformément aux institutions qui le régissent dans le cadre [ ... ] Voilà ce qu’est l’exercice du pouvoir. La conquête du pouvoir, c’est tout autre chose : ce n’est pas un acte qui se place avant la phase révolutionnaire : c’est un acte révolutionnaire [... ] en ce sens que nous la considérons comme la condition préalable et indispensable de la transformation révolutionnaire du régime social. [ ... ]

[Si] Nous sommes installés au pouvoir dans le cadre de la société capitaliste, nous sommes tenus d’exercer la direction loyalement, non pas seulement par une règle de probité morale, mais parce que c’est, de toute évidence, notre intérêt collectif de Parti, l’intérêt des masses ouvrières dont nous sommes l’expression politique. Les communistes ont toujours déclaré qu’en tant que gérants de la société capitaliste par le jeu de la loi démocratique ils agiraient de la façon la plus conforme à l’intérêt collectif. On pourrait soutenir des tactiques plus subtiles qui consisteraient à s’introduire dans l’exercice du pouvoir pour trouver là plus aisément des postes qui permettraient d’aboutir plus facilement à la destruction finale du cadre capitaliste ; ... mais je ne veux prêter à personne des intentions contraires à celles qui sont énoncées. Nous avons donc à gérer honnêtement, loyalement, la société remise entre nos mains, c’est notre devoir de détenteurs du pouvoir. En même temps, nous sommes socialistes, et nos actes, quels qu’ils soient, tendent à la transformation sociale et par conséquent à l’aménagement et à l’amélioration qui mènent nécessairement la société capitaliste d’aujourd’hui vers le régime social de demain.

Dans la plupart des pays de l’Europe, l’Etat a cessé d’être l’expression pure et simple, l’expression exacte du capitalisme ; si par hypothèse il l’était resté, il est bien clair que l’exercice du pouvoir dans le cadre de la société capitaliste serait une contradiction insoutenable et intolérable [ ... ] C’est le capitalisme qui a créé la forme moderne de la démocratie, et les démocraties se dissocient et se détachent de plus en plus de ce capitalisme dont elles sont issues. C’est en cela que la contradiction qui résulte pour les socialistes de l’exercice du pouvoir ne se présente pas actuellement dans les mêmes conditions où elle se présentait dans des périodes antérieures du régime capitaliste [...] L’Etat moderne se détache progressivement du capitalisme et c’est pourquoi il est possible à des partis socialistes de le manier sans l’asservir et à plus forte raison sans s’asservir eux-mêmes au capitalisme. Ils prennent le pouvoir en en tirant un instrument de lutte contre le capitalisme, c’est-à-dire en usant de l’autorité de l’Etat pour créer des conditions favorables à l’avènement du socialisme.

(publié dans L’œuvre de Léon Blum. Naissance de la IV°République. La vie et la doctrine du Parti socialiste, 1945¬-1947 ; Paris, Albin Michel, 1958, pp. 428-436.)


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