Dix ans de Marine Le Pen à la tête du RN : la grande arnaque de la « dédiabolisation »

jeudi 28 janvier 2021.
 

Le Rassemblement national a beaucoup communiqué sur les dix ans de présidence de Marine Le Pen, le week-end dernier. À son bilan, selon beaucoup de médias, la « dédiabolisation » du parti. Retour sur une escroquerie réussie.

20 janvier 2021 Par Lucie Delaporte

Sur une musique d’épopée appuyée par des synthétiseurs en surchauffe, les images de « la présidente » défilent, racontant les étapes d’une conquête du pouvoir dont l’horizon reste une victoire en 2022. Dans un clip qui fleure déjà bon la campagne électorale, le Rassemblement national a bruyamment fêté le week-end dernier, 16 et 17 janvier, les dix ans de Marine Le Pen à la tête du parti. Le RN y égrène – façon succes story – les grandes étapes de cette décennie : de sa troisième place à l’élection présidentielle de 2012 à son accession au second tour en 2017 avec 11 millions de voix… De l’année 2013 où le FN devient la « première force d’opposition » à 2018, où il arrive en tête des élections européennes.

Dans les nombreux articles parus ces derniers jours qui dressent le bilan de la décennie de Marine Le Pen à la tête du parti d’extrême droite un mot s’impose : « dédiabolisation ». « Marine Le Pen, dix ans à la tête d’un parti dédiabolisé », titre Le Figaro, quand Le Parisien explique que « la fille de Jean-Marie Le Pen a réussi à dédiaboliser largement le parti ».

En arrivant à la tête du parti en 2011, Marine Le Pen a effectivement mis en scène sa volonté de « normaliser » le parti et commencé à imposer le terme de « dédiabolisation ».

Un terme de communication politique très bien analysé par le politologue Alexandre Dézé, dans un ouvrage remontant à 2015, Les Faux-semblants du Front national (Presses de Sciences Po), où il s’étonne, déjà, de la généralisation de son emploi dans les médias « depuis que Marine Le Pen en a fait l’étendard lexical de sa stratégie de conquête du pouvoir ».

Il rappelle que cet élément de « contre-offensive théorique » forgé par le parti est fondé sur l’idée que celui-ci aurait, au préalable, été « diabolisé ». « En faire usage n’est donc pas neutre et revient non seulement à donner crédit au discours frontiste sur la diabolisation, mais également à faire oublier que le FN est aussi l’agent de sa propre diabolisation », note le politologue. S’il est qualifié d’extrémiste et de xénophobe, c’est peut-être parce qu’il l’est.

Par ailleurs, la quête de respectabilité n’est pas le propre de l’action de Marine Le Pen. C’est bien plutôt, depuis l’origine, l’histoire du Front national comme le rappelle ce chercheur : « La création de l’organisation frontiste en 1972 procède de l’adoption même de cette stratégie – même si le terme n’existe pas encore. Le FN fut en effet fondé par les responsables du mouvement nationaliste-révolutionnaire Ordre nouveau dans le but de se constituer une façade politique légaliste et de participer aux élections législatives de 1973. »

À l’époque, déjà, le cahier des charges est clair : pour sortir l’extrême droite de son état groupusculaire et faire vivre un parti politique, il faut impérativement présenter une vitrine présentable. « Les opérations nécessaires à cette création partisane ont forgé un répertoire qui sera largement réutilisé par la suite (modération programmatique, euphémisation discursive, changement de logotype, exploitation du capital de légitimité de personnes-ressources, etc.) Plus largement, le développement électoral du parti s’est toujours doublé d’un travail de normalisation de l’entreprise frontiste destiné à attirer de nouveaux soutiens », relève Alexandre Dézé.

Marine Le Pen n’a fait que poursuivre cette stratégie avec peu ou prou les mêmes recettes : recrutement de cadres passant bien dans les médias – Florian Philippot en a été l’exemple parfait pendant des années – prise de distance, officiellement, avec les groupes extrémistes, polissage du discours où le racisme et la xénophobie sont largement euphémisés.

Marine Le Pen impose l’expression « priorité nationale » plutôt que « préférence nationale », trop ouvertement discriminante ; elle se met à parsemer ses discours de référence à « la République » et « la laïcité », où son électorat à travers de multiples clins d’œil, comprend très bien qu’elle vise les musulmans plutôt que les catholiques traditionalistes ou les monarchistes qui continuent à graviter autour du parti.

Sur le front sociétal, confortée par des études d’opinion qui lui indiquent qu’elle ne prend pas grand risque, elle finit par renoncer au rétablissement de la peine de mort – remplacée par une perpétuité effective – tout comme à l’interdiction de l’IVG. Son discours sur l’homosexualité se veut aussi plus apaisé, même si elle continue à expliquer en 2017 qu’elle souhaite abroger la loi Taubira sur le mariage pour tous.

Au-delà de ce toilettage, y a-t-il eu le moindre aggiornamento idéologique ? Pas le moins du monde, et Marine Le Pen ne s’en cache pas en fait. Elle ne cesse de dire que sur les piliers du discours frontiste, l’immigration et l’insécurité, elle n’a jamais varié mais qu’elle est, bien plutôt, enfin entendue par la classe politique et les médias.

En dix ans de présidence de Marine Le Pen, le logiciel est resté le même : le mal principal de la France reste la « submersion migratoire » et « l’insécurité » qu’elle engendre, comme elle le redit en ces termes ici. La « dédiabolisation » vendue par Marine Le Pen est donc un ripolinage de façade à destination des médias, le règne du double discours permanent.

Lorsqu’elle crée, en mars 2012, le Rassemblement Bleu Marine pour accueillir « des personnalités d’ouverture » venues notamment de la droite traditionnelle ou des chevènementistes rebutés par l’étiquette FN, la structure sert aussi, plus discrètement, à abriter les éléments les moins « raccords » avec sa stratégie affichée de normalisation. Toute la galaxie des identitaires y trouve sa place. Le monarchiste Elie Hatem, dont l’Action française finira par se séparer tant sa proximité avec des antisémites notoires devenait gênante, est par exemple investi par le mouvement aux municipales de 2014.

Comme l’a aussi documenté Mediapart (lire ici ou ici les articles de Marine Turchi), au moment même où Marine Le Pen entonne le refrain de la « dédiabolisation », et travaille à rendre présentable son organigramme, sa garde rapprochée reste composée d’anciens du GUD (Groupe Union Défense), l’organisation étudiante d’extrême droite connue pour ses actions violentes. Frédéric Chatillon, ancien chef du GUD, qui dirige la société de communication Riwal, est l’un de ses conseillers officieux et l’un des prestataires de la campagne présidentielle de 2012. Philippe Péninque, ancien responsable du GUD, qui a confondé avec Alain Soral Égalité et Réconciliation, est aussi un influent conseiller de l’ombre. Axel Loustau, qui avait rendu en 1992 un hommage appuyé à l’ancien Waffen SS Léon Degrelle, fait aussi partie du premier cercle de la présidente. Trésorier du micro-parti de Marine Le Pen, Axel Loustau, qui s’est montré en photo faisant le salut nazi à sa fête d’anniversaire (il a alors expliqué qu’il saluait des proches), devient conseiller régional d’Île-de-France en 2015.

Dix ans de « dédiabolisation », vraiment ? Si le phénomène de normalisation n’a en interne que bien peu de consistance, la véritable évolution décrite aujourd’hui dans tant de médias est peut-être avant tout la leur. C’est bien celle, année après année, de l’incroyable banalisation des thèmes et des thèses de l’extrême droite dans l’espace politique et médiatique. Dix ans d’invitations de plus en plus aimables, dix ans de couverture de plus en plus people et totalement dépolitisée de la famille Le Pen, des photos de vacances de Marion Maréchal aux images du mariage religieux du patriarche Jean-Marie. Dix ans de conquêtes sémantiques pour dénier jusqu’à l’usage du terme « extrême droite » pour qualifier le parti, dix à accepter que le parti sélectionne les journalistes pour ses événements…

À cet égard, et plus peut-être qu’elle ne pouvait l’espérer, le succès de Marine Le Pen est éclatant. « La diabolisation de notre mouvement s’est arrêtée, se réjouissait-elle le week-end dernier dans les colonnes du Figaro. On trouve encore quelques outrances dans la bouche de concurrents politiques, mais plus dans la population française. Ni même dans les médias. »


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