26 et 27 décembre 1999 : Tempête sur la France. Quelles leçons ?

samedi 28 décembre 2019.
 

A l’heure où François Fillon et ses semblables tirent à boulets rouges sur les services publics il est utile de rappeler leurs capacités de réaction rapide et efficace en comparaison par exemple avec l’ouragan Katrina aux USA.

29 août 2005 : L’ouragan Katrina ravage la Louisiane et satisfait Milton Friedman, idéologue libéral

1) Une chaîne de solidarité au quotidien

La tempête du millénaire a plongé nombre de foyers de la Haute-Vienne, 
de la Creuse et de la Corrèze dans l’obscurité durant plus de trois semaines. Mais les premiers effrois passés, les habitants se sont aussitôt mobilisés et soutenus les uns les autres, ravivant une flamme solidaire vitale.

Dès 18 heures, ce lundi 27 décembre 1999, les vents ont soufflé jusqu’à 170 kilomètres l’heure dans certaines parties de la région Limousin, ravageant sur leur passage des pans entiers de forêts, détruisant des maisons, mettant à terre de milliers d’arbres déracinés et de lignes électriques. Mais le pire est à venir, le lendemain, quand aux premières lueurs du jour, les habitants des différentes villes, communes, villages ou hameaux, déjà atterrés et choqués par la violence des rafales durant la nuit, découvrent au petit jour, dans un froid glacial, telle une vision apocalyptique, l’ampleur des dégâts. Devant eux, des paysages décimés, des voitures abandonnées sur les routes coupées du monde, des morceaux de toitures au sol. Chez eux, pour plus de 80 % de la population, le noir total, sans électricité ni eau potable. Le début d’un cauchemar qui, pour une majorité des villages, va durer plus de trois semaines.

Beaucoup de communes coupées du monde

Pourtant dès les premières rafales, une vie nocturne fourmille de toutes parts, avec une solidarité qui s’organise spontanément, puis au quotidien. Beaucoup de communes sont en effet coupées du monde. Les naufragés des routes sont nombreux. Il faut les mettre en sécurité. Bûcherons d’un jour, agriculteurs, équipes d’EDF, villageois, renforts…, tous mettent la main à la pâte, les tronçonneuses travaillant jour et nuit. Au final, l’ensemble du réseau routier régional était à nouveau praticable au bout de trois ou quatre jours. Seules restaient à dégager les petites routes, notamment dans le sud du département de la Creuse. Mais le gros point noir était l’électricité, privant les foyers de lumière et de chauffage pendant de longues semaines. Les habitants se rendent alors service réciproquement, ceux qui ont une cheminée à bois accueillent les autres, on rend visite aux personnes isolées. Les mairies se transforment en cellules de crise. Les maires s’affairent à récupérer des groupes électrogènes pour alimenter les villages, brancher les congélateurs. Ils sont à la recherche de bougies, de piles et autres produits de première nécessité…

À Faux-la-Montagne, dans la Creuse, la boulangerie au feu de bois approvisionne en pain sur des kilomètres à la ronde. Le centre des pompiers, pourvu d’un groupe électrogène, devient le pôle vivant du bourg. « Les habitants venaient prendre leur douche, recharger leur matériel ou tout simplement s’imprégner de chaleur humaine », raconte Damien Morel, pompier volontaire, alors âgé de seize ans. « Surtout, ils nous alertaient sur des situations d’urgence car nous n’avions plus de radio, ni de téléphone pour communiquer avec l’extérieur. C’est donc grâce à eux que nous intervenions chez l’habitant, notamment au niveau de la protection des biens, notre travail principal, deux ou trois jours après la tempête  : bâchage des toitures pour protéger les foyers de nouvelles intempéries, dégagement des routes pour visiter les villages alentour, voir de quoi il retournait et ramener un semblant de vie normale. »

Quant aux facteurs qui rendent déjà naturellement service à leurs clients en leur faisant des petites courses, ils ont montré une fois encore leur dévouement auprès des personnes dans le besoin. Grâce à leur célèbre camionnette jaune tout terrain, durant la tempête et après, ils étaient parfois les seuls à rallier une maison à une autre, ravitaillant à domicile, outre le courrier, bougies, piles, pain… et réconfort. « Une vocation plus qu’un métier » pour Serge, le facteur qui a sillonné le plateau de Millevaches contre vents et marées, il y a dix ans. Il se dit d’ailleurs « bien inquiet de l’avenir de ce service public qu’est La Poste en général, et du facteur en particulier, souvent seul lien social pour nombre de personnes isolées. Pour beaucoup, ce sera un drame de ne plus voir entrer chez eux le seul rayon de soleil de leur journée… »

Eva Sala

2) Tempête. Dix ans après, la France tire encore les leçons

Réseau électrique consolidé, reboisement raisonné… Les pouvoirs publics prennent désormais mieux en compte les aléas climatiques.

Dimanche 26 décembre 1999. En ce lendemain de Noël, la France se réveille avec la gueule de bois. La tempête Lothar vient de balayer le nord de la France. D’abord, les côtes bretonnes, la Normandie et l’Île-de-France, pour gagner ensuite la Lorraine et l’Alsace, puis le reste de l’Europe. Elle sera suivie le lendemain par une autre tempête, baptisée Martin, qui touchera cette fois le sud de la Loire. Toits, pylônes électriques, arbres… Tout plie ou se couche sous les rafales de vent qui atteindront les 198 kilomètres-heure à l’île d’Oléron et 173 kilomètres-heure en région parisienne. Du jamais-vu. Au total, 92 personnes auront perdu la vie. Trois millions de foyers se retrouveront privés d’électricité pendant plusieurs jours et quelque 150 000 hectares de forêt seront détruits à plus de 50 %.

Dix ans plus tard, cette double tempête, dont le coût total a été estimé à 14,2 milliards d’euros, a poussé les acteurs publics et privés à mieux prendre en compte les aléas climatiques. 
Le Réseau de transport d’électricité (RTE), notamment, entend consacrer, d’ici à 2017, 2,4 milliards d’euros à la sécurisation de son réseau. Les trois quarts des pylônes « anti-cascades », qui permettent de limiter le risque d’effondrement et de réduire la durée de remise en état, ont d’ores et déjà installés sur les lignes à haute tension. De même, RTE a quasi achevé les travaux d’élargissement des tranchées forestières, qui concernent 8 000 kilomètres de lignes électriques.

Le rétablissement sera plus long pour le secteur sylvicole. « Il nous faudra soixante ans pour retrouver le paysage d’avant 1999 », assure Jean-Pierre Renaud, directeur de l’ONF en Lorraine. Les cours du bois, eux, n’ont toujours pas retrouvé leur niveau d’avant 1999. Seul point positif, l’écologie. « Notre stratégie a été de moins reboiser, explique Jean-Pierre Renaud. Les forêts sont moins denses, plus jeunes, elles résistent mieux aux maladies et fixent mieux le carbone. »

Lionel Decottignies

3) Le public 
dans la tempête

Les 26 et 27 décembre 1999 restent dans tous les esprits. Avec des moyennes de 170 kilomètres-heure, les rafales des deux tempêtes qui ont balayé chaque moitié du pays à un jour d’intervalle ont semé la désolation  : forêts dévastées, toitures emportées par dizaines de milliers, voitures écrasées, pylônes électriques emportés comme fétus de paille… Il faudra des semaines pour commencer à retrouver un semblant de vie normale, 
tout en conservant l’angoisse du souvenir, de ce que l’on a perdu et de ce que les assurances rembourseront ou non. Durant tout ce temps, des milliers d’agents des services et entreprises publiques et autres pompiers volontaires ne compteront pas les heures, qui pour remettre l’électricité, qui pour bâcher un toit détruit ou pour, singulièrement 
en zones rurales, apporter en plus de la lettre, du pain 
et de la chaleur humaine.

Avec la solidarité qui a pu se manifester alors, comme cela arrive en temps de grandes épreuves dans notre pays, s’il y a un bilan à tirer, dix ans plus tard, 
c’est bien l’utilité sociale unanimement appréciée 
alors du secteur public et des hommes et femmes qui 
le constituent. Des investissements massifs ont certes été réalisés, en particulier par RTE, pour consolider son réseau de pylônes à haute et très haute tension. Mais globalement, d’hier à aujourd’hui, quelle régression  ! La nouvelle tempête qui a traversé 
le Sud-Ouest, le 24 janvier dernier, a donné la mesure des premiers effets des trains de privatisations entamées depuis le retour de la droite en 2002 et de l’accession au pouvoir de Nicolas Sarkozy. Si l’on ne peut rien contre la vitesse des vents, en revanche les moyens à engager en termes de prévention, de secours et de réparation des dégâts relèvent entièrement de l’action humaine et, au premier chef, de choix politiques. Lorsque, pour des raisons de profit et d’économie, l’on pousse à la filialisation d’activités ou au recours massif à la sous-traitance, comme dans le secteur de l’énergie, on sacrifie les savoir-faire, les capacités à réagir en cas 
de crise et du traitement inégal imposé aux territoires.

Lors d’un déplacement en Alsace, en mai dernier, le chef de l’État avait consacré son discours à la filière bois à l’heure du développement durable. Peut-on prôner cela et, dans le même temps, devancer les diktats néolibéraux européens en livrant le rail au privé, fret comme transport de personnes, qui poussent à l’abandon de territoires et favorisent le tout-camion ? Alors que la France possède le premier massif forestier d’Europe, elle est déficitaire de 6 milliards d’euros dans ses échanges en la matière. Il y a donc de quoi faire. 
Là encore, le dogme de la « concurrence libre 
et non faussée » régnait en maître avec un appel 
à la concentration des scieries pour se mettre à l’échelle européenne et à la mise en place d’un « marché financier » (sic) pour « valoriser le stockage du carbone dans 
les produits en bois ». Pendant ce temps, l’Office 
national des forêts est étranglé financièrement, 
ses revenus étant indexés sur des cours du bois 
qui n’ont jamais retrouvé leurs niveaux d’avant 1999. 
Pis, la restructuration en cours sacrifie là encore
les savoir-faire de terrain, liquide les emplois 
au nom de la RGPP, désorganise le service public
et a déjà conduit, selon les syndicats, à quatorze suicides ces quatre dernières années. On peut pleurer 
à Copenhague. On peut aussi agir ici même. 
Question de choix.


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