La Révolution française et l’émancipation par l’éducation : Talleyrand, Condorcet, Danton, Lepeletier et Robespierre

mardi 26 septembre 2017.
 

De 1789 à 1794, la Révolution française a développé une activité méritoire et efficace pour améliorer l’éducation. Comme sur bien d’autres sujets, c’est la Convention montagnarde (1793 et 1794) qui a donné une cohérence et une concrétisation aux idées avancées çà et là auparavant.

Je vais essayer :

- dans une première partie A de pointer nationalement et dans un exemple local, ces progrès.

- dans une seconde partie B de présenter le contexte des grands rapports et lois dans chaque assemblée de la Révolution

- dans les parties C, D, E, F je mettrai à disposition du lecteur les grands textes de la période révolutionnaire.

Le Plan d’éducation nationale rédigé Michel Lepeletier de Saint Fargeau, défendu par Robespierre à la Convention le 29 juillet 1793 puis appliqué dans le pays qui constitue l’apogée de cette pensée politique en matière éducative de la Révolution française. Notre lecteur le trouvera ci-dessous en 4ème partie ; il est résumé par l’affirmation :

" Nous devons fonder une éducation vraiment nationale, vraiment républicaine, également & efficacement commune à tous, la seule capable de régénérer l’espèce humaine, soit pour les dons physiques, soit pour le caractère moral ; en un mot, cette loi est l’établissement de l’institution publique."

25 juillet 1793 l’école gratuite et obligatoire pour tous les enfants

- 10 septembre 1789 Rapport sur l’instruction publique
- 20 et 21 avril 1792 Rapport sur l’organisation générale de l’instruction publique
- 29 juillet 1793 Plan d’éducation nationale de la Convention montagnarde
- 13 août 1793 La Convention décrète l’éducation obligatoire, publique et gratuite de 5 à 12 ans

Les conservateurs, souvent mystiques en matière religieuse, se sont toujours moqué des idées généreuses portées par la Révolution française, considérées par eux comme abstraites. Quelle erreur ! Tous les textes de cette époque respirent le besoin d’éducation de toutes et tous comme instrument de la citoyenneté, de la liberté, de l’égalité, du progrès humain. Et des textes, il y en eut des centaines.

Voici quatre textes de la Révolution, sur l’émancipation par l’éducation datant de

- 1789 Rapport sur l’instruction publique à l’Assemblée nationale (Talleyrand)

- 1792 Rapport sur l’organisation générale de l’instruction publique à l’Assemblée nationale CONDORCET

- 1793 Plan d’éducation nationale rédigé par Michel Lepeletier de Saint Fargeau, arrangé et défendu par Robespierre à la Convention

- 1793 Intervention de Danton dans le débat sur l’éducation

A) Action éducative de la Révolution française : bilan général

A1) Un bilan local

Né dans le bourg d’Entraygues sur Truyère qui bénéficiait d’une école communale au moins depuis le 14ème siècle, j’ai compris très tôt qu’en matière scolaire la période 1789 à 1794 constituait la date positive centrale localement sur deux millénaires.

Dès 1789, cette école élémentaire communale s’installe dans les locaux de l’ancien hôpital accaparé sur la fin du 17ème siècle par la confrérie des religieuses Ursulines. Elle bénéficie d’un directeur de grande qualité nommé Liabastres et du souci collectif du club local des Jacobins. Sa réussite est telle qu’en quelques années les effectifs justifient la création d’un collège.

La Convention montagnarde adressera à l’unanimité ses félicitations à cet établissement pour son activité pédagogique et sa contribution au succès des objectifs de la Révolution.

Le 4 brumaire An VI (25 octobre 1797), le rapport de l’Administration centrale de l’Aveyron au Ministère établit le lien entre force politique du républicanisme et développement de l’enseignement ; il fait d’Entraygues le meilleur exemple du département « Nous avons remarqué que, dans les villes où la République est la plus aimée, les élèves ont été les plus nombreux ; telles sont les villes d’Entraygues, Mur de Barrez, Saint Antonin, Millau, Villefranche. »

A2) Eléments pour un bilan national

La Révolution française pose les fondements d’un Etat républicain prenant en charge des responsabilités d’intérêt général comme l’éducation et l’action sociale.

Des études entreprises par plusieurs historiens sur cette politique scolaire, je retiens en particulier :

- la laïcisation de l’enseignement secondaire

- la responsabilité de l’enseignement élémentaire donnée à chaque administration communale et de l’enseignement secondaire aux administrations départementales.

- le rôle éminent donné à l’éducation pour permettre l’éclosion de véritables citoyens. Harten, historien allemand spécialiste du sujet, parle d’une "eschatologie pédagogique".

- l’importance du matériel pédagogique et sa qualité

- une réflexion pédagogique approfondie dont les textes et débats de l’Assemblée ne donnent qu’une idée générale.

- l’encouragement apporté à la littérature enfantine

- la naissance d’un enseignement supérieur professionnel de qualité (Ecole polytechnique, écoles de santé, Conservatoire National des Arts et Métiers...)

- la constitution d’une première génération d’instituteurs militants, souvent jeunes, qui jouent un rôle local important dans les clubs révolutionnaires.

B) Constituante, Législative, Convention et Instruction publique

Rapports et lois se succèdent devant les députés durant toute la Révolution française.

B1) Durant la Constituante, quatre étapes importantes peuvent être dégagées :

- Le 22 décembre 1789 « Les administrations des départements seront chargées... de l’éducation publique et de l’enseignement politique et moral. »

- Le 22 mars 1791, elle astreint chaque enseignant à l’obligation d’un serment civique « Nul individu ne sera appelé à exercer et nul professeur ne pourra continuer aucune fonction ou remplir aucune place dans les établissements appartenant à l’instruction publique dans le royaume qu’auparavant il n’ait prêté le serment civique et, s’il est ecclésiastique, le serment des fonctionnaires publics ecclésiastiques. »

- La constitution de l’An 1 ( 3 septembre 1791) stipule que « Il sera créé et organisé une Instruction publique commune à tous les citoyens, gratuite à l’égard des parties d’enseignement indispensables à tous les hommes, et dont les établissements seront distribués graduellement dans un rapport combiné avec la division du royaume » (communes, districts et départements sont en cours de création).

- le Rapport sur l’instruction publique fait par Talleyrand, au nom du Comité de Constitution, à l’Assemblée nationale ( séances des 10, 11 et 19 septembre 1791). Nous y revenons ci-dessous dans la partie C.

B2 La Législative

14 octobre 1791 : Mise en place d’un Comité d’instruction publique de 24 membres chargé d’élaborer les réformes scolaires. Cette instance se dote d’une "Commission restreinte" de cinq membres qui vont asurer l’essentiel du travail : Romme, Condorcet, Argobast, Lacépède, Pastoret.

20 et 21 avril 1792 : Condorcet présente devant les députés de l’Assemblée législative son rapport et son projet de décret sur l’organisation générale de l’instruction publique. (lire ci-dessous en partie D)

B3) La Convention

Il s’agit, en deux siècles, de l’Assemblée française qui a le plus travaillé sur les questions d’éducation malgré les urgences innombrables auxquelles elle devait faire face. Voici le point de vue de deux personnalités de l’époque, pourtant adversaires des Montagnards :

- > Antoine François Fourcroy ( rapport sur les écoles centrales, présenté au Conseil des Anciens le 25 messidor an IV) « Grâces éternelles soient rendues à cette étonnante Convention, qui, dans les orages perpétuels des révolutions, au milieu même du chaos révolutionnaire, entourée des débris et des décombres sous lesquels le vandalisme menaça tant de fois de l’ensevelir tout entière, n’a jamais désespéré de la chose publique, et a conçu le vaste projet d’élever sur les ruines des sciences et des arts une foule de monuments destinés à les faire renaître, à en répandre et à en féconder le germe, et à multiplier tout à coup les canaux de l’instruction sur la surface entière de la République ! »

- > Jean-Antoine Chaptal, chimiste, ministre de l’intérieur sous le Consulat et futur pair de France sous l’Empire puis la Restauration. Dans un rapport publié en brumaire an IX, il décrit en ces termes la grande assemblée révolutionnaire : « Au milieu des agitations, des haines, des passions auxquelles la Convention nationale fut en proie, on l’a vue néanmoins s’occuper constamment d’instruction publique. Les crises politiques qui ont marqué ses périodes d’une manière si effrayante ont lait successivement prédominer tous les partis ; et la postérité croira avec peine que la même assemblée qui paraissait avoir organisé la destruction en système, ait produit ces nombreuses lois salutaires auxquelles nous devons ou la conservation ou la création de presque tous nos établissements d’instruction publique. C’est, en un mot, osons le dire, la Convention nationale qui a posé, sans restriction, les bases de l’instruction telle qu’elle existe encore aujourd’hui. •

- 2 octobre 1792 : Mise en place d’un nouveau Comité de l’instruction publique (toujours 24 membres)

- 12 décembre 1792 : Après lecture par Chénier d’un projet extrait du plan Condorcet, validé à la majorité par le Comité, l’Assemblée adopte l’article 1 « Les écoles primaires formeront le premier degré de l’instruction. On y enseignera les connaissances rigoureusement nécessaires à tous les citoyens. Les personnes chargées de l’enseignement dans ces écoles s’appelleront INSTITUTEURS. »

Vu l’énormité du travail réalisé par la Convention nationale en matière scolaire, je renvoie notre lecteur à l’article que nous avons mis en ligne par ailleurs :

La Convention et l’instruction publique

C) Rapport sur l’instruction publique fait au nom du Comité de Constitution, à l’Assemblée nationale ( séances des 10, 11 et 19 septembre 1791)

Rapporteur : TALLEYRAND, député à l’Assemblée nationale, ancien évêque d’Autun

Une mission qui découle directement de la Déclaration des droits

Les pouvoirs publics sont organisés : la liberté, l’égalité existent sous la garde toute puissante des Lois ; la propriété a retrouvé ses véritables bases ; et pourtant la Constitution pourrait sembler incomplète, si l’on n’y attachait enfin, comme partie conservatrice et vivifiante, L’INSTRUCTION PUBLIQUE, que sans doute on aurait le droit d’appeler un pouvoir, puisqu’elle embrasse un ordre de fonctions distinctes qui doivent agir sans relâche sur le perfectionnement du Corps Politique et sur la propriété générale. [...]

Même sous l’ancien ordre des choses, on ne pouvait arrêter sa pensée sur la barbarie de nos institutions, sans être effrayé de cette privation totale de lumières, qui s’étendait sur la grande majorité des hommes [...]

Les hommes sont déclarés libres ; mais ne sait-on pas que l’instruction agrandit sans cesse la sphère de la liberté civile, et, seule, peut maintenir la liberté politique contre toutes les espèces de despotisme ? Ne sait-on pas que, même sous la Constitution la plus libre, l’homme ignorant est à la merci du Charlatan, et beaucoup trop dépendant de l’homme instruit [...] Les hommes sont reconnus égaux : et pourtant combien cette égalité de droits serait peu sentie, serait peu réelle, au milieu de tant d’inégalités de fait, si l’instruction ne faisait sans cesse effort pour rétablir le niveau et pour affaiblir du moins les funestes disparités qu’elle ne peut détruire ! [...]

L’instruction en général a pour but de perfectionner l’homme dans tous les âges, et de faire servir sans cesse à l’avantage de chacun et au profit de l’association entière des lumières, l’expérience, et jusqu’aux erreurs des générations précédentes. Un des caractères les plus frappants dans l’homme est la perfectibilité [...] L’instruction : un bien commun, universel, pour tous quelque soit le sexe et l’âge L’instruction réclame les principes suivants : Elle doit exister pour tous : car puisqu’elle est un des résultats, aussi bien qu’un des avantages de l’association, on doit conclure qu’elle est un bien commun des associés : nul ne peut donc en être légitimement exclu ; et celui-là, qui a le moins de propriétés privées, semble même avoir un droit de plus pour participer à cette propriété commune. [...]

L’instruction, quant à son objet, doit être universelle : car c’est alors qu’elle est véritablement un bien commun, dans lequel chacun peut s’approprier la part qui lui convient. [...] De là il résulte que, dans une société bien organisée, quoique personne ne puisse parvenir à tout savoir, il faut néanmoins qu’il soit possible de tout apprendre.

L’instruction doit exister pour l’un et l’autre sexe ; cela est trop évident : car, puisqu’elle est un bien commun, sur quel principe l’un des deux pourrait-il en être déshérité par la Société protectrice des droits de tous ? Enfin elle doit exister pour tous les âges. C’est un préjugé de l’habitude de ne voir toujours en elle que l’instruction de la jeunesse.

L’instruction doit conserver et perfectionner ceux qu’elle a déjà formés [...] L’instruction publique est aussi une éducation politique L’instruction, considérée dans ses rapports avec l’avantage de la Société, exige, comme principe fondamental, qu’il soit enseigné à tous les hommes :

- à connaître la Constitution. Il faut donc que la Déclaration des droits et des principes constitutionnels compose à l’avenir un nouveau catéchisme pour l’enfance [...]

- à défendre la Constitution. Il faut donc que partout la jeunesse se forme, dans cet esprit, aux exercices militaires [...].

- à perfectionner la Constitution. En faisant serment de la défendre, nous n’avons pu renoncer, ni pour nos descendants, ni pour nous-mêmes, au droit et à l’espoir de l’améliorer.

Il importait donc que toutes les branches de l’art social pussent être cultivées dans la nouvelle instruction [...]

Un accès à l’école encore fortement hiérarchisé socialement Près des Assemblées primaires qui sont les unités du Corps politique, les premiers éléments nationaux, se place naturellement la première école, l’école élémentaire. [...]

Au sortir de la première instruction, qui est la portion commune du patrimoine que la société répartit à tous, le grand nombre, entraîné par la loi du besoin, doit prendre sa direction vers un état promptement productif ; que ceux qui sont appelés par la nature à des professions mécaniques s’empresseront (sauf quelques exceptions) à retourner dans la maison paternelle, ou à se former dans des ateliers ; et ce serait une véritable folie, une sorte de bienfaisance cruelle, de vouloir faire parcourir à tous les divers degrés d’une instruction inutile et par conséquent nuisible au plus grand nombre. [...]

Il doit exister une instruction gratuite : le principe est incontestable, mais jusqu’à quel point doit-elle être gratuite ? [...] Toute espèce d’instruction doit-elle être accordée gratuitement à chaque individu ? Non. La seule que la société doive avec la plus entière gratuité est celle qui est essentiellement commune à tous, parce qu’elle est nécessaire à tous.

D) Rapport de Condorcet sur l’organisation générale de l’instruction publique fait au nom du Comité d’instruction publique, à l’Assemblée nationale (séances des 20 et 21 avril 1792)

Le plan Condorcet pour l’instruction publique (par Jean Jaurès)

Rapporteur : CONDORCET, député à l’Assemblée nationale

L’instruction nationale pour passer de l’égalité de droit à l’égalité de fait

Messieurs, offrir à tous les individus de l’ espèce humaine les moyens de pourvoir à leurs besoins, d’ assurer leur bien-être, de connaître et d’ exercer leurs droits, d’ entendre et de remplir leurs devoirs ; assurer à chacun d’ eux la facilité de perfectionner son industrie, de se rendre capable des fonctions sociales auxquelles il a droit d’ être appelé, de développer toute l’ étendue des talents qu’ il a reçus de la nature, et par là établir entre les citoyens une égalité de fait, et rendre réelle l’ égalité politique reconnue par la loi : tel doit être le premier but d’ une instruction nationale ; et, sous ce point de vue, elle est pour la puissance publique un devoir de justice. [...]

L’éducation politique et l’émancipation du citoyen à tous les âges

On enseigne, dans les écoles primaires, ce qui est nécessaire à chaque individu pour se conduire lui-même, et jouir de la plénitude de ses droits. Cette instruction suffira même à ceux qui profiteront des leçons destinées aux hommes pour les rendre capables des fonctions publiques les plus simples, auxquelles il est bon que tout citoyen puisse être appelé, comme celles de juré, d’ officier municipal. Toute collection de maisons renfermant quatre cents habitants, aura une école et un maître. [...]

Chaque dimanche, l’ instituteur ouvrira une conférence publique, à laquelle assisteront les citoyens de tous les âges : nous avons dans cette institution un moyen de donner aux jeunes gens celles des connaissances nécessaires qui n’ ont pu cependant faire partie de leur première éducation. On y développera les principes et les règles de la morale avec plus d’ étendue, ainsi que cette partie des lois nationales dont l’ ignorance empêcherait un citoyen de connaître ses droits et de les exercer. Ainsi, dans ces écoles les vérités premières de la science sociale précéderont leurs applications. [...]

Tant qu’ il y aura des hommes qui n’obéiront pas à leur raison seule, qui recevront leurs opinions d’ une opinion étrangère, [...] le genre humain restera partagé en deux classes : celle des hommes qui raisonnent et celle des hommes qui croient, celle des maîtres et celle des esclaves. En continuant ainsi l’ instruction pendant toute la durée de la vie, on empêchera les connaissances acquises dans les écoles de s’effacer trop promptement de la mémoire ; on entretiendra dans les esprits une activité utile ; on instruira le peuple des lois nouvelles, des observations d’ agriculture, des méthodes économiques qu’ il lui importe de ne pas ignorer.

On pourra lui montrer enfin l’ art de s’ instruire par soi-même, comme à chercher des mots dans un dictionnaire, à se servir de la table d’ un livre, à suivre sur une carte, sur un plan, sur un dessin, des narrations ou des descriptions, des notes ou des extraits. [...] L’ouverture de l’enseignement secondaire au plus grand nombre

Les écoles secondaires sont destinées aux enfants dont les familles peuvent se passer plus longtemps de leur travail, et consacrer à leur éducation un plus grand nombre d’ années, ou même quelques avances. Chaque district, et, de plus, chaque ville de quatre mille habitants, aura une de ces écoles secondaires. [...] Ce degré d’ instruction peut encore, à quelques égards, être envisagé comme universel ou plutôt comme nécessaire pour établir, dans l’ enseignement universel, une égalité plus absolue. Les cultivateurs, à la vérité, en sont réellement exclus lorsqu’ ils ne se trouvent pas assez riches pour déplacer leurs enfants ; mais ceux des campagnes, destinés à des métiers, doivent naturellement achever leur apprentissage dans les villes voisines, et ils recevront, dans les écoles secondaires, du moins la portion de connaissances qui leur sera le plus nécessaire. [...]

L’indépendance des écoles face aux églises et l’exclusion de tout enseignement religieux La première condition de toute instruction étant de n’ enseigner que des vérités, les établissements que la puissance publique y consacre doivent être aussi indépendants qu’ il est possible de toute autorité politique ; et comme, néanmoins, cette indépendance ne peut être absolue, il résulte du même principe, qu’ il faut ne les rendre dépendants que de l’ assemblée des représentants du peuple, parce que, de tous les pouvoirs, il est le moins corruptible, le plus éloigné d’ être entraîné par des intérêts particuliers, le plus soumis à l’ influence de l’ opinion générale des hommes éclairés, et surtout parce qu’ étant celui de qui émanent essentiellement tous les changements, il est dès lors le moins ennemi du progrès des lumières, le moins opposé aux améliorations que ce progrès doit amener. [...]

La constitution, en reconnaissant le droit qu’ a chaque individu de choisir son culte, en établissant une entière égalité entre tous les habitants de la France, ne permet point d’ admettre, dans l’instruction publique, un enseignement qui, en repoussant les enfants d’ une partie des citoyens, détruirait l’ égalité des avantages sociaux, et donnerait à des dogmes particuliers un avantage contraire à la liberté des opinions.

Il était donc rigoureusement nécessaire de séparer de la morale les principes de toute religion particulière, et de n’ admettre dans l’instruction publique l’enseignement d’ aucun culte religieux. Chacun d’ eux doit être enseigné dans les temples par ses propres ministres. Les parents, quelle que soit leur opinion sur la nécessité de telle ou telle religion, pourront alors sans répugnance envoyer leurs enfants dans les établissements nationaux ; et la puissance publique n’ aura point usurpé sur les droits de la conscience, sous prétexte de l’ éclairer et de la conduire. [...]

L’extension de la gratuité

Dans ses quatre degrés d’ instruction, l’enseignement sera totalement gratuit. L’ acte constitutionnel le prononce pour le premier degré ; et le second, qui peut aussi être regardé comme général, ne pourrait cesser d’être gratuit sans établir une inégalité favorable à la classe la plus riche, qui paye les contributions à proportion de ses facultés, et ne payerait l’enseignement qu’ à raison du nombre d’ enfants qu’ elle fournirait aux écoles secondaires.

Quant aux autres degrés, il importe à la prospérité publique de donner aux enfants des classes pauvres, qui sont les plus nombreuses, la possibilité de développer leurs talents. [...]

E) Plan d’éducation nationale rédigé par Michel Lepeletier de Saint Fargeau, arrangé et défendu par Robespierre à la Convention 29 juillet 1793

Contexte historique

En juillet et août 1793, à un moment critique pour la révolution (après Neerwinden, le soulèvement de la Vendée et la prise de Saumur, les insurrections de Lyon, de Normandie, de Gironde, l’assassinat de Marat...), quel sujet occupe longuement les Conventionnels ? l’éducation obligatoire, gratuite, nationale et commune pour tous les nfants de 5 à 12 ans dans les Maisons de l’égalité : Plan Sieyès Daunou... travaux de la Commission des six... intervention de Félix Lepeletier aux Jacobins le 19 juillet... rapport de Robespierre devant la Convention. Durant plusieurs séances, alors que l’ennemi réactionnaire étrangle la république, un débat magnifique se développe. Voici des extraits de l’intervention introductive de Robespierre

De l’instruction publique à l’éducation nationale

Ce qui a été dit jusqu’ici ne remplit pas l’idée que je me suis formée d’un plan complet d’éducation. J’ai osé concevoir une plus vaste pensée ; & considérant à quel point l’espèce humaine est dégradée par le vice de notre ancien système social, je me suis convaincu de la nécessité d’opérer une entière régénération &, si je peux m’exprimer ainsi, de créer un nouveau peuple.

Former des hommes, propager les connaissances humaines ; telles sont les deux parties du problème que nous avons à résoudre. La première constitue l’éducation ; la seconde, l’instruction. Quant à l’une, le comité s’en est occupé & il vous a présenté des vues utiles. Pour l’autre, il l’a entièrement négligée. En un mot, son plan d’instruction publique me paraît fort satisfaisant ; mais il n’a point traité l’éducation.

Tout le système du comité porte sur cette base, l’établissement de quatre degrés d’enseignement, savoir : les écoles primaires, les écoles secondaires, les instituts, les lycées. [...] Mais avant les trois degrés supérieurs, qui ne peuvent devenir utile qu’à un petit nombre d’hommes, je cherche une instruction générale pour tous, convenable aux besoins de tous, qui est la dette de la République envers tous ; en un mot, une éducation vraiment & universellement nationale ; & j’avoue que le premier degré que le comité vous propose, sous le nom d’école primaires, me semble bien éloigné de présenter tous ces avantages.

D’abord je remarque avec peine que jusqu’à 6 ans l’enfant échappe à la vigilance du législateur & que cette portion importante de la vie reste abandonnée aux préjugés subsistants & à la merci des vieilles erreurs. A 6 ans, la loi commence à exercer son influence : mais cette influence n’est que partielle, momentanée ; & par la nature même des choses elle ne peut agir que sur le moindre nombre des individus qui composent la nation.

La plus grave inégalité va s’établir à raison des diverses facultés des parents : & ici les personnes aisées, c’est-à-dire le plus petit nombre, ont tout l’avantage. Quiconque peut se passer du travail de son enfant pour le nourrir a la facilité de le tenir aux écoles tous les jours & plusieurs heures chaque jour. Mais quant à la classe indigente, comment fera-telle  ? Cet enfant pauvre, vous lui offrez bien l’instruction ; mais avant, il lui faut du pain. Son père laborieux s’en prive d’un morceau pour le lui donner ; mais il faut que l’enfant gagne l’autre. Son temps est enchaîné au travail, car au travail est enchaînée la subsistance.

Après avoir passé aux champs une journée pénible, voulez-vous que, pour repos, il s’en aille à l’école, éloignée peut-être d’une demi-lieue de son domicile ? Vainement vous établiriez une loi coercitive contre le père ; celui-ci ne saurait se passer journellement du travail d’un enfant qui, à 8, 9 & 10 ans, gagne déjà quelque chose. Un petit nombre d’heures par semaine, voilà tout ce qu’il peut sacrifier. Ainsi, l’établissement des écoles, telles qu’on les propose, ne sera, à proprement parler, bien profitable qu’au petit nombre de citoyens [...]

Nous devons fonder une éducation vraiment nationale, vraiment républicaine, également & efficacement commune à tous, la seule capable de régénérer l’espèce humaine, soit pour les dons physiques, soit pour le caractère moral ; en un mot, cette loi est l’établissement de l’institution publique. Consacrons-en le salutaire principe ; mais sachons y apporter les modifications que l’état actuel des esprits & l’intérêt industriel de la République peuvent rendre nécessaire. [...]

L’invention des programmes

J’ai adopté un moyen que je crois très efficace, pour donner à nos établissements d’institution publique la perfection dont ils sont susceptibles. C’est de publier des programmes. Dans mon projet de décret je vous en présente l’aperçu. Il m’a semblé facile de diviser les différents éléments dont l’ensemble complète notre cours d’éducation. les uns concernent la formation de l’être physique ; les autres ont rapport à la formation de l’être moral. Sur chacun de ces programmes, les citoyens seront invités à travailler & à concourir. [...]

Extraits du Projet de Décret sur l’Education Nationale présenté par le citoyen Robespierre

Art. I. Tous les enfants seront élevés aux dépens de la République, depuis l’âge de cinq ans jusqu’à douze pour les garçons, & depuis cinq ans jusqu’à onze pour les filles.

II. L’éducation nationale sera égale pour tous ; tous recevront même nourriture, mêmes vêtements, même instruction, mêmes soins.

III. L’éducation nationale étant la dette de la République envers tous, tous les enfants ont droit de la recevoir, & les parents ne pourront se soustraire à l’obligation de les faire jouir de ses avantages. [...]

F) Discours de Danton le 11 août 1793 pour soutenir de tout son poids cette loi unificatrice

Citoyens, après la gloire de donner la liberté à la France, après celle de vaincre ses ennemis, il n’en est pas de plus grande que de préparer aux générations futures une éducation digne de la liberté ; tel fut le but que Pelletier se proposa. Il partit de ce principe que tout ce qui est bon à la société doit être adopté par ceux qui ont pris part au contrat social. Or, s’il est bon d’éclairer les hommes, notre collègue, assassiné par la tyrannie, mérita bien de l’Humanité.

Mais que doit faire le législateur ? Il doit concilier ce qui convient aux principes et ce qui convient aux circonstances. On a dit, contre le plan, que l’amour paternel s’oppose à son exécution : sans doute il faut respecter la nature même dans ses écarts. Mais si nous ne décrétons pas l’éducation impérative, nous ne devons pas priver les enfants pauvres de l’éducation.

La plus grande objection est celle de la finance ; mais j’ai déjà dit qu’il n’y a point de dépense réelle là où est le bon emploi pour l’intérêt public, et j’ajoute ce principe, que l’enfant du peuple sera élevé aux dépens du superflu des hommes à fortunes scandaleuses. C’est à vous, républicains célèbres, que j’en appelle ; mettez ici tout le feu de votre imagination, mettez-y toute l’énergie de votre caractère : c’est le peuple qu’il faut doter de l’éducation nationale. Quand vous semez dans le vaste champ de la République, vous ne devez pas compter le prix de cette semence. Après le pain, l’éducation est le premier besoin du peuple.

Je demande qu’on pose ici la question : sera-t-il formé aux dépens de la nation des établissements où chaque citoyen aura la faculté d’envoyer ses enfants pour l’instruction publique ?...... C’est aux moines, cette espèce misérable, c’est au siècle de Louis XIV, où les hommes étaient grands par leurs connaissances, que nous devons le siècle de la vraie philosophie, c’est-à-dire de la raison mise à la portée du peuple ; c’est aux jésuites, qui se sont perdus par leur ambition politique, que nous devons ces élans sublimes qui font naître l’admiration. La République était dans les esprits vingt ans au moins avant sa proclamation. Corneille faisait des épîtres dédicatoires à Montauron, mais Corneille avait fait le Cid, Cinna ; Corneille avait parlé en Romain, et celui qui avait dit : “ Pour être plus qu’un roi, tu te crois quelque chose, ” était un vrai républicain.

Allons donc à l’instruction commune ; tout se rétrécit dans l’éducation domestique, tout s’agrandit dans l’éducation commune. On a fait une objection en présentant le tableau des affections paternelles ; et moi aussi je suis père, et plus que les aristocrates qui s’opposent à l’éducation commune, car ils ne sont pas sûrs de leur paternité. Eh bien ! quand je considère ma personne relativement au bien général, je me sens élevé ; mon fils ne m’appartient pas, il est à la République ; c’est à elle à lui dicter ses devoirs pour qu’il la serve bien.

On a dit qu’il répugnerait aux cœurs des cultivateurs de faire le sacrifice de leurs enfants. Eh bien ! ne les contraignez pas, laissez-leur-en la faculté seulement. Qu’il y ait des classes où il n’enverra ses enfants que le dimanche seulement, s’il le veut. Il faut que les institutions forment les mœurs. Si vous attendiez pour l’État une régénération absolue, vous n’auriez jamais d’instruction. Il est nécessaire que chaque homme puisse développer les moyens moraux qu’il a reçus de la nature. Vous devez avoir pour cela des maisons communes, facultatives, et ne point vous arrêter à toutes les considérations secondaires. Le riche payera, et il ne perdra rien s’il veut profiter de l’instruction pour son fils. Je demande que, sauf les modifications nécessaires, vous décrétiez qu’il y aura des établissements nationaux où les enfants seront instruits, nourris et logés gratuitement, et des classes où les citoyens qui voudront garder leurs enfants chez eux, pourront les envoyer s’instruire.

5) Décret voté par la Convention nationale le 13 août 1793

http://www.samuelhuet.com/paid/43-m...

http://books.google.fr/books?id=bwd...

http://www.le-temps-des-instituteur...

http://www.persee.fr/doc/hedu_0221-...


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