GESTION PARTICIPATIVE DE L’EAU : une forme de démocratie participative réelle (Maélys Renaut Brissier)

vendredi 3 novembre 2017.
 

En cette journée mondiale de l’eau, nous remettons en page une cet article de Maélys Renaut qui touche à plusieurs thèmes d’actualité : services publics, environnement, démocratie participative.

Au début des années 90, la plupart des pays d’Afrique et d’Amérique du Sud ont privatisé, décentralisé à tout va et se sont notamment désengagés de la gestion de l’eau. Les compagnies nationales d’eau ont donc disparu, laissant derrière elles un réseau de distribution souvent inégalitaire et pourvoyeur d’une eau rare et de piètre qualité. Dépourvues de moyens financiers et faisant face à un vide juridique déroutant, les communes ou ce qui pouvaient s’apparenter à une administration locale, ont dû, du jour au lendemain, répondre aux besoins des usagers, domestiques et agricoles. De nombreux paramètres ont participé à rendre inextricable la résolution de ce problème :

- les conflits d’intérêt locaux et la corruption des administrateurs.

- les conflits d’échelle régionale ou nationale en matière d’appropriation des ressources en eau.

- la tendance générale d’assèchement des nappes phréatiques et des rivières (liée notamment à la déforestation, l’érosion et la surexploitation).

L’eau constituant non seulement un facteur de survie pour les populations mais aussi un facteur important de développement économique (agriculture, production d’électricité, tourisme), la gestion de l’eau est devenue un des enjeux principaux des politiques de développement et de coopération menées par les pays du Nord et la Banque Mondiale. Avoir réalisé ce point est en soi un progrès sans précédent mais l’écueil est, comme bien souvent, de vouloir exporter des modèles de gestion typiquement occidentaux, soit le modèle français en ce qui concerne la gestion de l’eau.

Le modèle de délégation de service public dit à la française est aujourd’hui un système qui concerne 76% des communes françaises. Mais là où le bat blesse c’est que la gestion de l’approvisionnement en eau potable et de l’assainissement de ces communes a été déléguée à la Lyonnaise des Eaux ou à la Générale des Eaux (fraîchement renommée Véolia Eau) ou, dans une moindre mesure, à la SAUR. Appartenant toutes trois à de grandes multinationales (respectivement Suez, Véolia et Bouygues), ces entreprises sont certes efficaces en terme de rendements et de qualité de l’eau mais le manque de transparence dans leur gestion est flagrant et scandaleux.

Réalisant chaque année des bénéfices records, qu’aucun citoyen français ne peut contester faute d’informations, imaginez la manne financière qu’ont représenté les pays en voie de développement pour ces entreprises ! Profitant souvent des restes de sentiments coloniaux et d’une influence française encore palpable, la Lyonnaise et la Générale ont partout créé des filiales, qui, avec la complicité des gouvernements, ont souvent emporté le monopole de la distribution d’eau potable. Mais la politique de rentabilité de ces filiales s’est concentrée sur les zones urbaines, abandonnant complètement à leur sort les zones rurales, pourtant les plus demandeuses car déjà en retard et faisant face aux besoins grandissants de l’agriculture. Fidèles à l’image de « l’homme blanc qui sait et qui fait bien », les filiales de nos multinationales ont construit des réseaux que les habitants ne peuvent ni ne savent réparer, n’importe où et donc au mépris de toute croyance culturelle liée à l’eau et à la terre et enfin en éludant toute implication sociologique comme celle liée au rôle de la femme dans la distribution de l’eau. A ce scandale s’est évidemment ajouté, pour chaque pays concerné, un scandale financier dont il est encore aujourd’hui difficile de connaître les tenants et les aboutissants.

L’exemple de l’Argentine résume à lui seul toutes ces catastrophiques dérives permises par une absence totale de régulation de la part des Etats. Aguas Argentinas, filiale de la Lyonnaise des Eaux, remporte en 1993 (très facilement) la concession visant à gérer l’assainissement et l’adduction d’eau pour 13 millions d’argentins . Le contrat, pourtant déjà peu contraignant pour l’entreprise, ne sera jamais respecté. 80% des engagements ne seront pas tenus, l’indispensable station de traitement de Berazategui ne sera pas construite, provoquant un déséquilibre hydrique et une contamination des nappes sans précédent. De multiples inondations provoquées chaque année par le développement anarchique du réseau émailleront également le mandat d’Aguas Argentinas. Le gouvernement argentin de Nestor Kirchner met fin à ce désastre en mars 2005 et re-nationalise la gestion de l’eau...

Et quand ce ne sont pas les Etats qui mettent ces entreprises dehors ce sont elles-mêmes qui partent, faute de résultats financiers satisfaisants, laissant derrière elles des populations désemparées et en colère.

C’est en constatant les dérives du système occidental que les habitants de certaines régions ont décidé de se réapproprier la gestion de « leur » eau, dans un processus plus démocratique, répondant aux particularités et aux besoins locaux. Nommée gestion participative, ce nouveau mode de gestion implique tous les acteurs concernés par l’eau et prend les décisions en concertation. Ce mode de prise de décision diffère totalement des consultations démagogiques organisées par les entreprises privées qui ne visent souvent qu’à donner une légitimité populaire de bon aloi à des décisions souvent déjà prises et appliquées.

La gestion participative a souvent pour structure une coopérative ou un comité de gestion. Ces structures ont en charge la gestion, les investissements et les équipements liés aux services de l’eau (eau potable et assainissement) sur un territoire clairement identifié. Les structures bénéficient d’une organisation institutionnelle claire et solide où la place des usagers, dont les représentants sont élus, est prépondérante tandis que les services ingénierie et commercial se plient aux attentes locales. Une utopie ? Non lorsqu’une telle structure naît uniquement d’une volonté populaire et non d’une ingérence occidentale.

La présence des usagers, et en particulier des femmes, aux postes de décideurs permet de réaliser des projets qui répondent exactement aux attentes locales et génère la mise en place de tarifs plus équitables. L’idéal pour ces structures est d’atteindre une totale indépendance financière et de créer des emplois, ce qui donne à la coopérative une place encore plus prépondérante dans la société. Ce mode de gestion sous entend d’être libéré des conflits armés et de la corruption massive des gouvernements centraux mais de nombreux exemples de réussite (notamment en Amérique du Sud et en Bolivie en particulier) encouragent à croire en cette voie.

La place des ONG et des associations de coopération est délicate à définir à l’intérieur de ces structures, multiples et tellement jeunes. Chaque coopérative ou comité de gestion est différent (on peut donc parler non pas d’une mais de plusieurs gestions participatives) et la place des occidentaux doit seulement être celle de conseillers, de « personnes ressources », si tant est qu’ils aient su se détacher de leur propre modèle, en matière technique notamment. Les occidentaux sont évidemment appelés à disparaître de toutes structures liées à la gestion participative de l’eau.

La gestion participative de l’eau est aujourd’hui une réponse populaire et démocratique à tous les abus commis par les entreprises privées, notamment françaises, même si nous ne sousestimons pas la nécessité d’une planification démocratique plus large que les gestions locales. La réappropriation des ressources et de leur exploitation s’oppose à la libéralisation sauvage et à la course aux profits qui n’ont pas épargné les droits humains fondamentaux tels que l’accès à l’eau.

par Maélys RENAUT-BRISSIER


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