Victor Hugo parlementaire, intervient pour l’amnistie des Communards

vendredi 13 juillet 2018.
 

L’amnistie au sénat - séance du lundi 22 Mai 1876

M. LE PRÉSIDENT. – L’ordre du jour appelle la discussion de la proposition de M. Victor Hugo et de plusieurs de nos collègues, relativement à l’amnistie.

La parole est à M. Victor Hugo.

(M. Victor Hugo monte à la tribune. Profonde attention.)

... Messieurs, après ces funestes malentendus qu’on appelle crises sociales, après les déchirements et les luttes, après les guerres civiles, qui ont ceci pour châtiment, c’est que souvent le bon droit s’y donne tort, les sociétés humaines, douloureusement ébranlées, se rattachent aux vérités absolues et éprouvent un double besoin, le besoin d’espérer et le besoin d’oublier.

J’y insiste ; quand on sort d’un long orage, quand tout le monde a, plus ou moins, voulu le bien et fait le mal, quand un certain éclaircissement commence à pénétrer dans les profonds problèmes à résoudre, quand l’heure est revenue de se mettre au travail, ce qu’on demande de toutes parts, ce qu’on implore, ce qu’on veut, c’est l’apaisement ; et, messieurs, il n’y a qu’un apaisement, c’est l’oubli.

Messieurs, dans la langue politique, l’oubli s’appelle amnistie.

Je demande l’amnistie.

Je la demande pleine et entière. Sans conditions. Sans restrictions. Il n’y a d’amnistie que l’amnistie.

L’oubli seul pardonne.

L’amnistie ne se dose pas. Demander : Quelle quantité d’amnistie faut-il ? c’est comme si l’on demandait : Quelle quantité de guérison faut-il ? Nous répondons : il la faut toute.

Il faut fermer toute la plaie.

Il faut éteindre toute la haine.

Je le déclare, ce qui a été dit, depuis cinq jours, et ce qui a été voté(1), n’a modifié en rien ma conviction.

La question se représente entière devant vous, et vous avez le droit de l’examiner dans la plénitude de votre indépendance et de votre autorité.

Par quelle fatalité en est-on venu à ceci que la question qui devrait le plus nous rapprocher soit maintenant celle qui nous divise le plus ?

Messieurs, permettez-moi d’élaguer de cette discussion tout ce qui est arbitraire. Permettez-moi de chercher uniquement la vérité. Chaque parti a ses appréciations, qui sont loin d’être des démonstrations ; on est loyal des deux côtés ; mais il ne suffit pas d’opposer des allégations à des allégations. Quand d’un côté on dit : l’amnistie rassure, de l’autre on répond : l’amnistie inquiète ; à ceux qui disent : l’amnistie est une question française, on répond : l’amnistie n’est qu’une question parisienne ; à ceux qui disent : l’amnistie est demandée par les villes, on réplique : l’amnistie est repoussée par les campagnes. Qu’est-ce que tout cela ? Ce sont des assertions. Et je dis à mes contradicteurs : les nôtres valent les vôtres. Nos affirmations ne prouvent pas plus contre vos négations que vos négations ne prouvent contre nos affirmations. Laissons de côté les mots et voyons les choses. Allons au fait. L’amnistie est-elle juste ? Oui ou non.

Si elle est juste, elle est politique.

Là est toute la question.

Examinons.

Messieurs, aux époques de discorde, la justice est invoquée par tous les partis. Elle n’est d’aucun. Elle ne connaît qu’elle-même. Elle est divinement aveugle aux passions humaines. Elle est la gardienne de tout le monde et n’est la servante de personne. La justice ne se mêle point aux guerres civiles, mais elle ne les ignore pas, et elle y intervient. Et savez-vous à quel moment elle y arrive ?

Après.

Elle laisse faire les tribunaux d’exception, et, quand ils ont fini, elle commence.

Alors elle change de nom et elle s’appelle la clémence.

La clémence n’est autre chose que la justice, plus juste. La justice ne voit que la faute, la clémence voit le coupable. A la justice, la faute apparaît dans une sorte d’isolement inexorable ; à la clémence, le coupable apparaît entouré d’innocents ; il a un père, une mère, une femme, des enfants, qui sont condamnés avec lui et qui subissent sa peine. Lui, il a le bagne ou l’exil ; eux, ils ont la misère. Ont-ils mérité le châtiment ? Non. L’endurent-ils ? Oui. Alors la clémence trouve la justice injuste. Elle s’interpose et elle fait grâce. La grâce, c’est la rectification sublime que fait à la justice d’en bas la justice d’en haut. (Mouvement.)

Messieurs, la clémence a raison.

Elle a raison dans l’ordre civil et social, et elle a plus raison encore dans l’ordre politique. Là, devant cette calamité, la guerre entre citoyens, la clémence n’est pas seulement utile, elle est nécessaire ; là, se sentant en présence d’une immense conscience troublée qui est la conscience publique, la clémence dépasse le pardon, et, je viens de le dire, elle va jusqu’à l’oubli. Messieurs, la guerre civile est une sorte de faute universelle. Qui a commencé ? Tout le monde et personne. De là cette nécessité : l’amnistie. Mot profond qui constate à la fois la défaillance de tous et la magnanimité de tous. Ce que l’amnistie a d’admirable et d’efficace, c’est qu’on y retrouve la solidarité humaine. C’est plus qu’un acte de souveraineté, c’est un acte de fraternité. C’est le démenti à la discorde. L’amnistie est la suprême extinction des colères, elle est la fin des guerres civiles. Pourquoi ? Parce qu’elle contient une sorte de pardon réciproque.

Je demande l’amnistie.

Je la demande dans un but de réconciliation.

Ici les objections se dressent devant moi ; ces objections sont presque des accusations. On me dit : Votre amnistie est immorale et inhumaine. Vous sapez l’ordre social. Vous vous faites l’apologiste des incendiaires et des assassins ! Vous plaidez pour des attentats ! Vous venez au secours des malfaiteurs !

Je m’arrête. Je m’interroge.

Messieurs, depuis cinq ans, je remplis, dans la mesure de mes forces, un douloureux devoir que, du reste, d’autres, meilleurs que moi, remplissent mieux que moi. Je rends de temps en temps, et le plus fréquemment que je puis, de respectueuses visites à la misère. Oui, depuis cinq ans, j’ai souvent monté de tristes escaliers ; je suis entré dans des logis où il n’y a pas d’air l’été, où il n’y a pas de feu l’hiver, où il n’y a pas de pain ni l’hiver ni l’été. J’ai vu, en 1872, une mère dont l’enfant, un enfant de deux ans, était mort d’un rétrécissement d’intestins causé par le manque d’aliments. J’ai vu des chambres pleines de fièvre et de douleur ; j’ai vu se joindre des mains suppliantes ; j’ai vu se tordre des bras désespérés ; j’ai entendu des râles et des gémissements, là des vieillards, là des femmes, là des enfants ; j’ai vu des souffrances, des désolations, des indigences sans nom, tous les haillons du dénûment, toutes les pâleurs de la famine, et, quand j’ai demandé la cause de toute cette misère, on m’a répondu : c’est que l’homme est absent ! L’homme, c’est le point d’appui, c’est le travailleur, c’est le centre vivant et fort, c’est le pilier de la famille. L’homme n’y est pas, c’est pourquoi la misère y est. Alors j’ai dit : Il faudrait que l’homme revînt. Et parce que je dis cela, j’entends des cris de malédiction. Et, ce qui est pire, des paroles d’ironie. Cela m’étonne, je l’avoue. Je me demande ce qu’ils ont fait, ces êtres accablés, ces vieillards, ces enfants, ces femmes ; ces veuves dont le mari n’est pas mort, ces orphelins dont le père est vivant ! Je me demande s’il est juste de punir tous ces groupes douloureux pour des fautes qu’ils n’ont pas commises. Je demande qu’on leur rende le père. Je suis stupéfait d’éveiller tant de colère parce que j’ai compassion de tant de détresse, parce que je n’aime pas voir les infirmes grelotter de faim et de froid, parce que je m’agenouille devant les vieilles mères inconsolables, et parce que je voudrais réchauffer les pieds nus des petits enfants ! Je ne puis m’expliquer comment il est possible qu’en défendant les familles j’ébranle la société, et comment il se fait que, parce que je plaide pour l’innocence, je sois l’avocat du crime !

Quoi ! parce que, voyant des infortunes inouïes et imméritées, de lamentables pauvretés, des mères et des épouses qui sanglotent, des vieillards qui n’ont même plus de grabats, des enfants qui n’ont même plus de berceaux, j’ai dit : me voilà ! que puis-je pour vous ? à quoi puis-je vous être bon ? et parce que les mères m’ont dit : rendez-nous notre fils ! et parce que les femmes m’ont dit : rendez-nous notre mari ! et parce que j’ai répondu : j’essaierai ! j’ai mal fait ! j’ai eu tort !

Non ! vous ne le pensez pas ! je vous rends cette justice. Aucun de vous ne le pense ici !

Eh bien ! j’essaie en ce moment.

Messieurs, écoutez-moi avec patience, comme on écoute celui qui plaide ; c’est le droit sacré de défense que j’exerce devant vous ; et si, songeant à tant de détresses et à tant d’agonies qui m’ont confié leur cause, dans la conviction de ma compassion, il m’arrive de dépasser involontairement les limites que je veux m’imposer, souvenez-vous que je suis en ce moment le porte-parole de la clémence, et que, si la clémence est une imprudence, c’est une belle imprudence, et la seule permise à mon âge ; souvenez-vous qu’un excès de pitié, s’il pouvait y avoir excès dans la pitié, serait pardonnable chez celui qui a vécu beaucoup d’années, que celui qui a souffert a droit de protéger ceux qui souffrent, que c’est un vieillard qui vous sollicite pour des femmes et pour des enfants, et que c’est un proscrit qui vous parle pour des vaincus. (Vive émotion sur tous les bancs.)

Messieurs, un profond doute est toujours mêlé aux guerres civiles. J’en atteste qui ? le rapport officiel. Il avoue, page 2, que l’obscurité du mouvement (du 18 mars) permettait à chacun (je cite) d’entrevoir la réalisation de quelques idées, justes peut-être. C’est ce que nous avons toujours dit. Messieurs, la poursuite a été illimitée, l’amnistie ne doit pas être moindre. L’amnistie seule, l’amnistie totale, peut effacer ce procès fait à une foule, procès qui débute par trente-huit mille arrestations, dans lesquelles il y a huit cent cinquante femmes et six cent cinquante et un enfants de quinze ans, seize ans et sept ans.

Est-il un seul de vous, messieurs, qui puisse aujourd’hui passer sans un serrement de cœur dans de certains quartiers de Paris ; par exemple, près de ce sinistre soulèvement de pavés encore visible au coin de la rue Rochechouart et du boulevard ? Qu’y a-t-il sous ces pavés ? Il y a cette clameur confuse des victimes qui va quelquefois si loin dans l’avenir. Je m’arrête ; je me suis imposé des réserves, et je ne veux pas les franchir ; mais cette clameur fatale, il dépend de vous de l’éteindre.

Messieurs, depuis cinq ans l’histoire a les yeux fixés sur ce tragique sous-sol de Paris, et elle en entendra sortir des voix terribles tant que vous n’aurez pas fermé la bouche des morts et décrété l’oubli.

Après la justice, après la pitié, considérez la raison d’État. Songez qu’à cette heure les déportés et les expatriés se comptent par milliers, et qu’il y a de plus les innombrables fuites des innocents effrayés, énorme chiffre inconnu. Cette vaste absence affaiblit le travail national ; rendez les travailleurs aux ateliers ; on vous l’a dit éloquemment dans l’autre Chambre, rendez à nos industries parisiennes ces ouvriers qui sont des artistes ; faites revenir ceux qui nous manquent ; pardonnez et rassurez ; le conseil municipal n’évalue pas à moins de cent mille le nombre des disparus ; les sévérités qui frappent des populations réagissent sur la prospérité publique ; l’expulsion des Maures a commencé la ruine de l’Espagne et l’expulsion des Juifs l’a consommée ; la révocation de l’édit de Nantes a enrichi l’Angleterre et la Prusse aux dépens de la France. Ne recommencez pas ces irréparables fautes politiques.

Pour toutes les raisons, pour les raisons sociales, pour les raisons morales, pour les raisons politiques, votez l’amnistie. Votez-la virilement. Élevez-vous au-dessus des alarmes factices. Voyez comme la suppression de l’état de siége a été simple. La promulgation de l’amnistie ne le serait pas moins. (Très-bien ! à l’extrême gauche.) Faites grâce.

Je ne veux rien éluder. Ici se présente un côté grave de la question ; le pouvoir exécutif intervient et nous dit : Faire grâce, cela me regarde.

Entendons-nous.

Messieurs, il y a deux façons de faire grâce ; une petite et une grande. L’ancienne monarchie pratiquait la clémence de deux manières ; par lettres de grâce, ce qui effaçait la peine, et par lettres d’abolition, ce qui effaçait le délit. Le droit de grâce s’exerçait dans l’intérêt individuel, le droit d’abolition s’exerçait dans l’intérêt public. Aujourd’hui, de ces deux prérogatives de la royauté, le droit de grâce et le droit d’abolition, le droit de grâce, qui est le droit limité, est réservé au pouvoir exécutif, le droit d’abolition, qui est le droit illimité, vous appartient. Vous êtes en effet le pouvoir souverain ; et c’est à vous que revient le droit supérieur ; le droit d’abolition, c’est l’amnistie. Dans cette situation, le pouvoir exécutif vous offre de se substituer à vous ; la petite clémence remplacera la grande ; c’est l’ancien bon plaisir. C’est-à-dire que le pouvoir exécutif vous fait une proposition qui revient à ceci, une des deux commissions parlementaires vous a dit le mot dans toute son ingénuité : Abdiquez !

Ainsi, il y a un grand acte à faire, et vous ne le feriez pas ! Ainsi, le premier usage que vous feriez de votre souveraineté, ce serait l’abdication ! Ainsi, vous arrivez, vous sortez de la nation, vous avez en vous la majesté même du peuple, vous tenez de lui ce mandat auguste, éteindre les haines, fermer les plaies, calmer les cœurs, fonder la République sur la justice, fonder la paix sur la clémence ; et ce mandat, vous le déserteriez, et vous descendriez des hauteurs où la confiance publique vous a placés, et votre premier soin, ce serait de subordonner le pouvoir supérieur au pouvoir inférieur ; et, dans cette douloureuse question qui a besoin d’un vaste effort national, vous renonceriez, au nom de la nation, à la toute-puissance de la nation ! Quoi ! dans un moment où l’on attend tout de vous, vous vous annuleriez ! Quoi ! ce suprême droit d’abolition, vous ne l’exerceriez pas contre la guerre civile ! Quoi ! 1830 a eu son amnistie, la Convention a eu son amnistie, l’Assemblée constituante de 1789 a eu son amnistie, et, de même que Henri IV a amnistié la Ligue, Hoche a amnistié la Vendée ; et ces traditions vénérables, vous les démentiriez ! Et c’est par de la petitesse et de la peur que vous couronneriez toutes ces grandeurs de notre histoire ! Quoi ! laissant subsister tous les mouvements cuisants, toutes les rancunes, toutes les amertumes, vous substitueriez un expédient sans efficacité politique, un long et contestable travail de grâces partielles, la miséricorde assaisonnée de favoritisme, les hypocrisies tenues pour repentirs, une obscure révision de procès périlleuse pour le respect légal dû à la chose jugée, une série de bonnes actions quasi royales, plus ou moins petites, à cette chose immense et superbe, la patrie ouvrant ses bras à ses enfants, et disant : Revenez tous ! j’ai oublié !

Non ! non ! non ! n’abdiquez pas ! (Mouvement.)

Messieurs, ayez foi en vous-mêmes. L’intrépidité de la clémence est le plus beau spectacle qu’on puisse donner aux hommes. Mais ici la clémence n’est pas l’imprudence ; la clémence est la sagesse ; la clémence est la fin des colères et des haines ; la clémence est le désarmement de l’avenir. Messieurs, ce que vous devez à la France, ce que la France attend de vous, c’est l’avenir apaisé.

La pitié et la douceur sont de bons moyens de gouvernement. Placer au-dessus de la loi politique la loi morale, c’est l’unique moyen de subordonner toujours les révolutions à la civilisation. Dire aux hommes : Soyez bons, c’est leur dire : Soyez justes. Aux grandes épreuves doivent succéder les grands exemples. Une aggravation de catastrophes se rachète et se compense par une augmentation de justice et de sagesse. Profitons des calamités publiques pour ajouter une vérité à l’esprit humain, et quelle vérité plus haute que celle-ci : Pardonnez, c’est guérir !

Votez l’amnistie.

Enfin, songez à ceci :

Les amnisties ne s’éludent point. Si vous votez l’amnistie, la question est close ; si vous rejetez l’amnistie, la question commence.

Je voudrais m’arrêter ici, mais les objections s’opiniâtrent. Je les entends. Quoi ! tout amnistier ? Oui ! Quoi ! non-seulement les délits politiques, mais les délits ordinaires ? Je dis : Oui ! et l’on me réplique : Jamais !

Messieurs, ma réponse sera courte et ce sera mon dernier mot.

Je vais simplement mettre sous vos yeux une page d’histoire. Ensuite vous conclurez. (Mouvement. – Profond silence.)

Il y a vingt-cinq ans, un homme s’insurgeait contre une nation. Un jour de décembre, ou, pour mieux dire, une nuit, cet homme, chargé de défendre et de garder la République, la prenait au collet, la terrassait et la tuait, attentat qui est le plus grand forfait de l’histoire. (Très-bien ! à l’extrême gauche.) Autour de cet attentat, car tout crime a pour point d’appui d’autres crimes, cet homme et ses complices commettaient d’innombrables délits de droit commun. Laissez passer l’histoire ! Vol : vingt-cinq millions étaient empruntés de force à la Banque ; subornation de fonctionnaires : les commissaires de police, devenus des malfaiteurs, arrêtaient des représentants inviolables ; embauchage militaire, corruption de l’armée : les soldats gorgés d’or étaient poussés à la révolte contre le gouvernement régulier ; offense à la magistrature : les juges étaient chassés de leurs siéges par des caporaux ; destruction d’édifices : le palais de l’Assemblée était démoli ; l’hôtel Sallandrouze était canonné et mitraillé ; assassinat : Baudin était tué, Dussoubs était tué, un enfant de sept ans était tué rue Tiquetonne, le boulevard Montmartre était jonché de cadavres ; plus tard, car cet immense crime couvrit la France, Martin Bidauré était fusillé, fusillé deux fois, Charlet, Cirassa et Cuisinier étaient assassinés par la guillotine en place publique. Du reste, l’auteur de ces attentats était un récidiviste ; et, pour me borner aux délits de droit commun, il avait déjà tenté de commettre un meurtre ; il avait, à Boulogne, tiré un coup de pistolet à un officier de l’armée, le capitaine Col-Puygellier. Messieurs, le fait que je rappelle, le monstrueux fait de Décembre, ne fut pas seulement un forfait politique, il fut un crime de droit commun ; sous le regard de l’histoire, il se décompose ainsi : Vol à main armée, subornation, voies de fait aux magistrats, embauchages militaires, démolition d’édifices, assassinat. Et j’ajoute : contre qui fut commis ce crime ? Contre un peuple. Et au profit de qui ? Au profit d’une homme. (Très-bien ! très-bien ! à l’extrême gauche.)

Vingt ans après, une autre commotion, l’événement dont les suites vous occupent aujourd’hui, a ébranlé Paris.

Paris, après un sinistre assaut de cinq mois, avait cette fièvre redoutable que les hommes de guerre appellent la fièvre obsidionale. Paris, cet admirable Paris, sortait d’un long siége, stoïquement soutenu ; il avait souffert la faim, l’emprisonnement, car une ville assiégée est une ville en prison ; il avait subi la bataille de tous les jours, le bombardement, la mitraille, mais il avait sauvé, non la France, mais ce qui est plus encore peut-être, l’honneur de la France (Mouvement.) ; il était saignant et content. L’ennemi pouvait le faire saigner, des Français seuls pouvaient le blesser, on le blessa. On lui retira le titre de capitale de la France ; Paris ne fut plus la capitale… que du monde. Alors la première des villes voulut être au moins l’égale du dernier des hameaux, Paris voulut être une commune. (Rumeurs à droite.)

De là une colère ; de là un conflit. Ne croyez pas que je cherche ici à rien atténuer. Oui, - et je n’ai pas attendu à aujourd’hui pour le dire, entendez-vous bien ? – oui, l’assassinat des généraux Lecomte et Clément Thomas est un crime, comme l’assassinat de Baudin et Dussoubs est un crime ; oui, l’incendie des Tuileries et de l’Hôtel de Ville est un crime comme la démolition de la salle de l’Assemblée nationale est un crime ; oui, le massacre des otages est un crime comme le massacre des passants sur le boulevard est un crime (Applaudissements à l’extrême gauche.) ; oui, ce sont là des crimes ; et s’il s’y joint cette circonstance qu’on est repris de justice, et qu’on a derrière soi, par exemple, le coup de pistolet au capitaine Col-Puygelier, le cas est plus grave encore ; j’accorde tout ceci, et j’ajoute : ce qui est vrai d’un côté est vrai de l’autre. (Très-bien ! à l’extrême gauche.)

Il y a deux groupes de faits séparés par un intervalle de vingt ans, le fait du 2 Décembre et le fait du 18 Mars. Ces deux faits s’éclairent l’un par l’autre ; ces deux faits, politiques tous les deux, bien qu’avec des causes absolument différentes, contiennent l’un et l’autre ce que vous appelez des délits communs.

Cela posé, j’examine. Je me mets en face de la justice.

Évidemment pour les mêmes délits, la justice aura été la même ; ou, si elle a été inégale dans ses arrêts, elle aura considéré d’un côté, qu’une population qui vient d’être héroïque devant l’ennemi, devait s’attendre à quelque ménagement, qu’après tout les crimes à punir étaient le fait, non du peuple de Paris, mais de quelques hommes, et qu’enfin, si l’on examinait la cause même du conflit, Paris avait, certes, droit à l’autonomie, de même qu’Athènes qui s’est appelée l’Acropole, de même que Rome qui s’est appelée Urbs, de même que Londres qui s’appelle la Cité ; la justice aura considéré d’un autre côté à quel point est abominable le guet-apens d’un parvenu quasi princier qui assassine pour régner ; et pesant d’un côté le droit, de l’autre l’usurpation, la justice aura réservé toute son indulgence pour la population désespérée et fiévreuse, et toute sa sévérité pour le misérable prince d’aventure, repu et insatiable, qui après l’Élysée veut le Louvre, et qui, en poignardant la République, poignarde son propre serment. (Très-bien ! à l’extrême gauche.)

Messieurs, écoutez la réponse de l’histoire : le poteau de Satory(2), Nouméa, dix-huit mille neuf cent quatre-vingt-quatre condamnés, la déportation simple et murée, les travaux forcés, le bagne à cinq mille lieues de la patrie, voilà de quelle façon la justice a châtié le 18 Mars ; et quant au crime du 2 Décembre, qu’a fait la justice ? la justice lui a prêté serment. (Mouvement prolongé.)

Je me borne aux faits judiciaires ; je pourrais en constater d’autres, plus lamentables encore ; mais je m’arrête.

Oui, cela est réel, des fosses, de larges fosses, ont été creusées ici et en Calédonie ; depuis la fatale année 1871 de longs cris d’agonie se mêlent à l’espèce de paix que fait l’état de siège ; un enfant de vingt ans, condamné à mort pour un article de journal, a eu sa grâce, le bagne, et a été néanmoins exécuté par la nostalgie, à cinq mille lieues de sa mère ; les pénalités ont été et sont encore absolues ; il y a des présidents de tribunaux militaires qui interdisent aux avocats de prononcer des mots d’indulgence et d’apaisement ; ces jours-ci, le 28 avril, une sentence atteignait, après cinq années, un ouvrier déclaré honnête et laborieux par tous les témoignages, et le condamnait à la déportation dans une enceinte fortifiée, arrachant ainsi ce travailleur à sa famille, ce mari à sa femme et ce père à ses enfants ; et il y a quelques semaines à peine, le 1er mars, un nouveau convoi de condamnés politiques, confondus avec des forçats, était, malgré nos réclamations, embarqué pour Nouméa. Le vent d’équinoxe a empêché le départ ; il semble par moment que le ciel veut donner aux hommes le temps de réfléchir ; la tempête, clémente, a accordé un sursis ; mais, la tempête ayant cessé, le navire est parti. (Sensation.) La répression est inexorable. C’est ainsi que le 18 Mars a été frappé.

Quant au 2 Décembre, j’y insiste, dire qu’il a été impuni serait dérisoire, il a été glorifié ; il a été, non subi, mais adoré ; il est passé à l’état de crime légal et de forfait inviolable. (Applaudissements à l’extrême gauche.) Les prêtres ont prié pour lui ; les juges ont jugé sous lui ; des représentants du peuple, à qui ce crime avait donné des coups de crosse, non-seulement les ont reçus, mais les ont acceptés (Rires à gauche.), et se sont faits ses serviteurs. L’auteur du crime est mort dans son lit, après avoir complété le 2 décembre par Sedan, la trahison par l’ineptie et le renversement de la République par la chute de la France ; et, quant aux complices, Morny, Billault, Magnan, Saint-Arnaud, Abtucci, ils ont donné leurs noms à des rues de Paris (Sensation.). Ainsi, à vingt ans d’intervalle, pour deux révoltes, pour le 18 Mars et le 2 Décembre, telles ont été les deux conduites tenues dans les régions du haut desquelles on gouverne : contre le peuple, toutes les rigueurs ; devant l’empereur, toutes les bassesses.

Il est temps de faire cesser l’étonnement de la conscience humaine. Il est temps de renoncer à cette honte de deux poids et de deux mesures ; je demande, pour les faits du 18 Mars, l’amnistie pleine et entière. (Applaudissements prolongés à l’extrême gauche. – La séance est suspendue. L’orateur regagne son banc, félicité par ses collègues.)

QUELQUES MEMBRES AU CENTRE. – Aux voix ! Aux voix !

M. LE PRÉSIDENT. – Personne ne demande la parole ? (Silence au banc de la commission et au banc du gouvernement.) Il y a un amendement de M. Tolain.

M. TOLAIN, au pied de la tribune. – En présence du silence de la commission et du gouvernement, qui ne trouvent rien à répondre, je retire mon amendement.

M. LE PRÉSIDENT donne lecture des articles de la proposition d’amnistie, qui sont successivement rejetés, par assis et levé.

La proposition est mise aux voix dans son ensemble.

Se lèvent pour :

MM.

* Victor Hugo.

* Peyrat.

* Shoelcher.

* Laurent Pichat.

* Scheurer-Kestner.

* Corbon.

* Férouillat.

* Brillier.

* Pomel (d’Oran).

* Lelièvre (d’Alger).

Le reste de l’Assemblée se lève contre.

La proposition d’amnistie est rejetée.


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