Révolutions, transitions entre civilisations. Attention aux simplifications !

jeudi 4 octobre 2018.
 

En février 1967, un maoïste parisien ( membre de l’Union des Jeunesses Communistes Marxistes Léninistes) vint présenter un rapport au sein du Pavé, groupe aveyronnais auquel je participais. J’avais relevé la phrase suivante : "Dans chaque mode de production il existe une classe exploiteuse et une classe exploitée. Lorsque les conditions sont mûres, la classe exploitée prend le pouvoir par une révolution et fonde un autre mode de production".

J’ai écrit plusieurs articles sur ce site pour développer le rôle positif de nombreuses révolutions et grands mouvements sociaux dans l’histoire humaine.

Ceci dit, déformer l’histoire réelle pour lui faire illustrer une théorie simplificatrice ne présente aucun intérêt.

1) Quand on décrit le progrès humain sur un long terme, en particulier le passage d’un mode de production à un autre, il me paraît très important de ne pas occulter la complémentarité complexe entre progrès techniques (par exemple pour l’apparition du néolithique), progrès de la connaissance, évolution des rapports de production, mouvements sociaux, évolution des modes de vie, évolutions idéologiques et formes d’organisation politique.

2) Même lors des plus grandes révolutions, on ne peut constater des conséquences révolutionnaires simultanées au plan économique, sociétal, idéologique et politique. Les temps d’évolution de l’histoire humaine sont moins harmoniques que ceux d’un orchestre ; ils sont souvent désaccordés. L’importance actuelle de textes de la Bible hérités de la Mésopotamie et de l’Egypte antiques en sont une illustration.

3) Les grandes révolutions paysannes du mode de production tributaire étatique (dit asiatique), en particulier en Chine, ne débouchent, après une phase d’instabilité, ni sur la domination d’une nouvelle classe, ni sur un nouveau mode de production. En fait, elles ne font que revivifier le rapport entre les masses rurales et le pouvoir, nouveau mais fondamentalement identique au précédent.

4) Le passage du mode de production foncier gentilice au mode de production antique esclavagiste s’opère sans révolution : la classe dominante modifie ses activités, s’élargit, s’enrichit mais n’est pas renversée par une autre classe sociale. Les révolutions qui ont amené l’expérience des "tyrans" en Grèce précèdent d’un à deux siècles le développement de l’esclavagisme.

5) Le passage du mode de production antique au mode de production féodal ne date pas d’une révolution mais d’une transition d’environ huit siècles. Les impasses de l’esclavagisme sont dépassées par un nouveau type de société issu d’une synthèse de caractéristiques du mode de production antique esclavagiste et du mode de production germanique. Pour l’essentiel, les couches sociales dominantes précédentes s’interpénètrent pour conserver leurs privilèges et leur pouvoir politique.

6) Le passage du mode production féodal au mode de production capitaliste connaît des révolutions (Hollande, Angleterre, France...) mais il s’étale aussi sur environ huit siècles. Dans de nombreux pays, la classe dominante s’est peu à peu adaptée à un nouveau mode d’accaparement du surtravail sans révolution remplaçant radicalement un état par un autre, remplaçant radicalement une classe sociale privilégiée par une autre.

7) S’il est utile de prendre en compte les expériences passées de passage d’un mode de production à une autre pour contribuer à déblayer les questions de la transition au socialisme, il faut tout autant prendre en compte la spécificité du socialisme que nous voulons construire.

8) La particularité d’une transition au socialisme, c’est que celui-ci se veut porteur d’une société sans exploitation d’une classe par une autre, ; on ne peut donc imaginer une transition lente opérée par la classe capitaliste vers une société effectivement démocratique dans l’entreprise comme dans le champ politique. Le socialisme se veut acteur du projet universel d’émancipation humaine, pour les jeunes et les vieux, pour les femmes comme pour les handicapés, pour les Quichuas de Bolivie comme pour les Ouigours de Chine ; c’est là une démarche tout à fait nouvelle nécessitant des expériences concrètes qui peuvent se commencer dès à présent malgré des limites inéluctables ; une révolution dans un seul pays ne peut répondre seule à cet objectif. Le socialisme se veut porteur des intérêts historiques de l’humanité à long terme après le court-termisme du capitalisme financier transnational ; sur les questions du développement durable, on ne peut imaginer qu’une révolution résolve immédiatement la question. Le socialisme se veut une avant-garde organisée d’un processus opéré par les travailleurs eux-mêmes et globalement les humains eux-mêmes d’où l’importance centrale de la démocratie...

C’est là un autre sujet que celui abordé succinctement ici ; nous aurons l’occasion d’y revenir.

Démocratie, autre nom du socialisme

Jacques Serieys


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