République romaine archaïque : une révolution citoyenne permanente institutionnalisée

jeudi 11 janvier 2018.
 

- A) Rome archaïque

Les débuts de la république romaine nous offrent une longue suite de luttes de classe, de révoltes populaires et de révolutions. Pour les animateurs politiques de la plèbe, la république répond à la question QUI ? toute l’autorité réside dans l’assemblée du peuple et non dans le Sénat, amicale des nobles. Pour les patriciens, la république répond à la question QUOI ? Elle promeut l’intérêt général de Rome (conquêtes qui les enrichissent et font oublier la question sociale au peuple mobilisé).

Concernant les débats politiques et évolutions des premières décennies après la fin de la royauté, les textes des écrivains latins nous apportent des informations, à prendre avec prudence mais indispensables. Tous sont de fieffés réactionnaires qui dénigrent la plèbe ; raison de plus pour prendre en compte les mobilisations populaires qu’ils décrivent. La recherche historique a globalement validé les datations. Enfin, ils apportent un éclairage sur la vision de leur cité par les Romains.

Globalement, deux pouvoirs concurrents coexistent dans la république romaine :

- celui des patriciens, grands propriétaires, riches et nobles, s’appuyant sur leur pouvoir économique, le Sénat, les magistratures, les comices (élections) à la démocratie truquée.

- celui de la plèbe par ses assemblées spécifiques puis ses propres institutions (tribuns de la plèbe en particulier)

B) L’importance des Assemblées générales dans la tradition romaine

Lors de chaque révolution, le contre-pouvoir populaire impose des volontés ( plébiscites, droit écrit, tribuns...) mais entre chaque révolution, les "nobiliaires" rognent ce double pouvoir au nom de l’unité de la république et d’un prétendu intérêt général.

C) - 509 : Une révolution chasse la royauté et fonde la "république romaine"

D) Première sécession de la plèbe et nouvelles révolutions (-494 et -491)

E) Réalité des luttes plébéiennes de - 509, -494, -471, -450

Finalement, ce double pouvoir constitue la principale explication institutionnelle de la force de Rome durant cinq siècles jusqu’à sa puissance militaire (pas de guerre possible sans mobilisation armée du peuple) et territoriale.

Dans une seconde partie, notre lecteur pourra découvrir des extraits de l’ouvrage de l’abbé Vertot : " Histoire des révolutions de la république romaine".

F) Récit de la mobilisation populaire de - 499. Premier "défaitisme révolutionnaire en pleine guerre

G) La révolution sociale et politique de -494. Naissance des tribuns de la plèbe

H) Deux compte-rendus d’assemblées du peuple en -492

I) Lutte pour le partage des terres et la convocation de comices tributes : -485 à -467

J) Demande de lois écrites. Election de décemvirs pour élaborer un projet - 451

K) La révolution de 450 : La loi des XII tables

A) Rome archaïque

La ville bénéficie de plusieurs avantages naturels : « ces collines à l’air pur (pour se protéger) ; ce fleuve qui nous apporte les produits de l’intérieur et par où remontent les convois maritimes ; une mer à portée de nos besoins, mais à distance suffisante pour nous garder des flottes étrangères ; notre situation au centre de l’Italie... » (Tite Live). Ajoutons que l’île Tibérine rend le fleuve franchissable à cet endroit, en particulier pour les pasteurs transhumants, que la ville se dresse près d’un carrefour de routes, que Rome constitue la principale ville au coeur du Latium peuplé de Latins parlant la même langue qui ont intérêt à son alliance face aux Sabelliens des Apennins...

Lorsque survient la révolution de 509 avant notre ère, Rome présente des caractéristiques importantes à connaître.

L’empreinte étrusque se fait nettement sentir :

- il s’agit d’une civilisation urbaine comprenant une cité avec son enceinte, un urbanisme en damier, des artères, des temples, des institutions politiques et sociales

- l’artisanat et le commerce jouent un rôle important d’où l’existence d’un milieu populaire urbain

- les différences entre couches sociales sont très marquées avec d’une part des patriciens jouant un rôle presque féodal, d’autre part une plèbe comprenant les petits paysans libres, des artisans et commerçants, enfin des esclaves.

- un roi (lucumon en étrusque) dirige la cité et essaie d’affaiblir les nobles en déstabilisant le système gentilice, comme plus tard la royauté absolue ébranlera la puissance des grands féodaux.

Par ailleurs, le territoire originel de Rome comprend toute la basse vallée alluviale du Tibre. Vues la science avancée de l’hydraulique, des techniques de drainage et d’irrigation chez les Etrusques, il n’est pas surprenant de lire chez les auteurs latins une surface des biens fonciers des paysans libres longtemps égale à un hectare (deux juchères). La concentration humaine a représenté un gage de précocité civilisationnelle et de puissance sur tous les continents, particulièrement dans les riches plaines alluviales, du Nil à l’Indus, du Yang tsé Kiang à la Mésopotamie... La première conséquence en est le nombre d’habitants et de soldats, explication essentielle des innombrables victoires militaires romaines. La deuxième, c’est la nécessité d’une organisation collective forte pour utiliser le fleuve sans être emporté par lui.

L’archéologie a validé l’importance de la "période étrusque de Rome" au VIème siècle : assainissement des zones marécageuses, construction de la cloaca maxima (canal central d’évacuation des eaux usées vers le Tibre), première enceinte, place publique au forum (preuve de l’existence d’une cité au sens grec et étrusque).

Un autre élément demande à être signalé : la société romaine était organisée jusqu’au 6ème siècle sur la base d’un système gentilice. Peu à peu, il laisse place à une classification sociale permettant d’intégrer les nouvelles populations ; cependant la "gens" continue à jouer un rôle important. Chaque famille de patriciens s’entoure de "clients" qui prêtent un engagement de foi (fides). Lorsque la famille patricienne des Claudii quitte le territoire sabin en -495 pour s’installer à Rome, elle est suivie de 5000 clients. La Loi des Douze Tables ( entre 451 et 449 av. J.-C) stipule que l’héritage se fait à l’intérieur de la "gens" (d’abord au profit des enfants, sinon des agnats). Tous les membres de celle-ci bénéficient d’un lieu de sépulture commun. Les filles doivent se marier hors de la "gens" ; elles perdent en se mariant leurs droits dans leur clan d’origine.

Dans toutes les sociétés connues, de type gentilice, les assemblées du peuple jouent un rôle important ; tel est le cas également à Rome.

B) L’importance des Assemblées générales dans la tradition romaine

Tous les écrivains romains (Salluste, Tite Live, Tacite...) signalent l’importance de la souveraineté populaire sous forme d’assemblées générales du peuple durant les premiers siècles de Rome. Devons-nous seulement traiter cela de légendes ? Je ne le crois pas. Ces assemblées sont hautement plausibles :

- parce que de tels écrivains les auraient ignorées si elles ne faisaient pas partie du fonds commun de l’histoire romaine

- parce qu’elles correspondent aux pratiques habituelles de nombreuses tribus, peuples et cités.

Aussi, même si la part de légende est certaine, nous livrons ci-dessous quelques pistes au lecteur.

B1) 8ème, 7ème et 6ème siècle : des mythes significatifs

Tite Live raconte le premier acte politique de Romulus après avoir fondé Rome et y avoir groupé des habitants « Il réunit en assemblée générale cette multitude dont la force des lois pouvait seule faire un corps de nation ».

Après le décès de Romulus « l’interroi convoqua l’assemblée, et dit : "Romains, au nom de la gloire, du bien-être et de la prospérité de Rome, nommez vous-mêmes votre roi" »

Après le décès de Numa, successeur de Romulus « le peuple élut roi Tullus Hostilius... Le sénat ratifia l’élection »

Durant la guerre entre la ville d’Albe et celle de Rome (règne de Tullus), un Horace tue les trois Curiace dont le fiancé de sa soeur. Celle-ci éclate de douleur et d’imprécations violentes contre son frère et contre Rome. Horace la transperce de son épée puis se voit condamné à mort par les deux duumvirs. Horace fait appel de ce jugement devant l’Assemblée du peuple qui oppose son veto décisoire à cette condamnation tout en stigmatisant l’acte du meurtrier.

Après la mort de Tullus, « Les comices assemblés, Ancus Marcus fut élu roi par le peuple. Le sénat ratifia l’élection ». La formule utilisée sous ce roi lors de la déclaration de guerre aux Latins rapportée par Tite Live indique également l’importance de l’assemblée : « le peuple romain et moi du consentement du Sénat lui déclarons la guerre ».

Après le décès d’Ancus, Tarquin l’ancien « fut le premier, dit-on, qui osa briguer ouvertement la royauté, et haranguer le peuple pour capter ses suffrages... le peuple, d’un consentement unanime, lui déféra la royauté. »

D’après Tite Live, c’est sous Servius Tullius, successeur de Tarquin l’Ancien, que fut établi une sorte d’impôt sur le revenu et l’organisation de l’assemblée du peuple en classes et centuries fonction de ce cens.

http://bcs.fltr.ucl.ac.be/LIV/I.htm...

Notons tout d’abord que les assemblées du peuple se réunissaient et jouissaient d’un rôle institutionnel sous la royauté des premiers siècles. Leurs "plébiscites" (de plebs (« peuple, plèbe ») et scitum (« décret ») jouent un rôle institutionnel décisif.

B2) Les 5ème et 4ème siècles

Quiconque parcourt les ouvrages des écrivains latins est frappé par l’importance considérable des assemblées du peuple dans la vie de la cité. Le Sénat comme les consuls préfèrent convoquer les comices centuriates dans lesquelles les patriciens disposent nécessairement la majorité que les comices curiates (tributes), plus démocratiques à cette époque, dans lesquelles le rapport de forces était plus incertain.

Dans les compléments ci-dessous, je cite plusieurs extraits qui donnent une idée du rôle de ces assemblées du peuple et du type de débat qui s’y déroule. Aussi, je n’insiste pas plus.

https://books.google.fr/books?id=BE...

C) - 509 : Une révolution chasse la royauté et fonde la "république romaine"

Les écrits des écrivains latins prétendent qu’un nommé Tarquin gouvernait sans prendre en compte l’avis du Sénat ou de l’assemblée du peuple. Il s’appuyait sur l’armée qu’il gratifiait sans cesse grâce au pillage de villes voisines.

Des personnalités influentes fomentèrent une conjuration, le peuple s’arma et pilla le palais royal ; les soldats ne défendirent pas le souverain. Un Etat républicain aristocratique succède à la royauté, comme dans les cités étrusques à la même époque.

L’Assemblée du peuple élit un puis deux dirigeants choisis au sein du Sénat. Le nom de consul qui leur sera donné est intéressant car il correspond au verbe "consulo,is, ere" qui signifie "délibérer ensemble" et a donné en français conseiller, conseilleur...

Les nobles (particulièrement les jeunes) restés favorables à la royauté préparèrent un renversement du nouveau régime mais furent découverts et réprimés. Une armée conduite par le fils de Tarquin tenta ensuite de s’emparer de la ville mais fut battue.

Comme durant la Révolution française de 1793, la révolution russe de 1917... la guerre, la fragilité du pouvoir central et la mobilisation populaire mettent en partie à jour les réalités de classe. Il est hautement probable que Tite Live se fonde sur des documents pour expliquer le jeu à trois forces sociales durant cette révolution : la royauté et ses défenseurs, les patriciens romains opposés à la royauté, le peuple.

Pour que le peuple reste de son côté, qu’il fournisse des soldats et même qu’il n’ouvre pas les portes de la ville à l’armée du fils de Tarquin, le Sénat achète beaucoup de blé qu’il vend au peuple à prix très très modique ; il supprime la fiscalité sur les membres de la plèbe ; il décrète même "que le peuple payait un assez grand tribut à la république en élevant des enfants qui pussent un jour la défendre" ; la Lex Valeria de provocatione accorde à tout citoyen condamné à la flagellation ou à la mort, un droit d’appel devant les comices (assemblée du peuple).

Comme lors de toutes les révolutions romaines s’installe un double pouvoir populaire qui permet à la plèbe d’accroître le rôle de ses propres institutions (les patriciens en sont toujours exclus). Dans l’année après l’éviction de Tarquin, la plèbe obtient que les assemblées du peuple puissent s’opposer à toute décision des magistrats ou du Sénat (sans senatus consulte évidemment). Dès que la guerre contre les partisans de la royauté se termine, le Sénat renie plusieurs de ses décisions mais reste prudent face à celle-ci.

Surtout, se met en branle la logique économique qui enrichit naturellement les riches au détriment de pauvres qui deviennent de plus en plus pauvres.

D) Première sécession de la plèbe et nouvelles révolutions (-494 et -491)

Il suffit de quelques années après la chute définitive de la royauté pour qu’une véritable révolution sociale n’éclate, plus puissante et plus offensive quant à la défense des intérêts de la plèbe.

En pleine période de guerres latentes, les soldats plébéiens refusent d’obéir et se retirent sur le Mont Sacré ou l’Aventin afin de créer leur propre ville et de se séparer ainsi de la classe dominante laissée seule à ses chimères de nobilitas, d’auctoritas et de claritas.

Les patriciens ne pouvant se passer des soldats pour combattre se résignent après bien des péripéties à faire des concessions :

- la réunion annuelle d’un Concile plébéien

- l’élection annuelle par ce concile (« comices curiates plébéiennes ») de deux tribuns de la plèbe, reconnus inviolables par la loi, ayant droit d’intercessio c’est à dire de veto sur la décision ou l’action d’un magistrat. Ils assurent une mission d’auxilium (défense des intérêts d’un plébéien ou de la plèbe dans son ensemble) : ils peuvent utiliser leur droit de veto (jus intercessionis) contre l’action de tous les magistrats, dans toutes leurs actions : convocation d’une assemblée, vote d’une loi, élections, levée des légions. Ils peuvent même interdire au Sénat d’exprimer son avis (une telle conquête sociale ne durera pas). Enfin, ce pouvoir finit par s’exercer même à l’encontre du dictateur ; il ne connaît qu’une limite : il disparaît lorsque la guerre est déclarée.

- l’élection annuelle par ce même concile plébéien des deux édiles de la plèbe, tout aussi inviolables que les tribuns, chargés particulièrement de la surveillance des marchés et des distributions de blé.

- la loi sacrée (Lex Sacrata) décidée par la plèbe en 494 voue à la mort quiconque (citoyen, magistrat, plébéien, patricien) ne respecterait pas les institutions de la plèbe, ou attenterait à la personne d’un de ses chefs. Cette sacro-sainteté des institutions de la plèbe (tribuns mais aussi édiles de la plèbe) sera reconnue par le patriciat suite à une nouvelle révolution en 449 av. J.-C

Après cette révolution de 494, les luttes sociales se poursuivent car les patriciens refusent de reconnaître la légalité des lois édictées par le concile plébéien (plébiscites)

E) Réalité des luttes plébéiennes de - 509, -494, -471, -450

Dans leur Histoire romaine, Marcel Le Glay, Jean-Louis Voisin et Yann Le Bohec, apportent les précisions suivantes concernant ces révolutions.

« C’étaient, pensait-on, des patriciens qui avaient d’abord exercé seuls les magistratures... De récents travaux ont, au contraire, mis en évidence, l’entrée dans l’histoire, en tant que force politique dans les années qui suivent - 509, de la plèbe. (Elle) représentait un groupe, fort hétérogène, de tous ceux qui n’appartenaient pas à cette élite. Ces petits propriétaires, artisans et commerçants (particulièrement nombreux dans le quartier de l’Aventin, au bord du Tibre, où se trouvait l’emporium, première installation portuaire) se sont trouvés aux prises avec des difficultés : mauvaises récoltes et même disette, problème des dettes contractées par les petits propriétaires à la suite d’emprunts à des taux déjà usuraires, ralentissement des affaires...

L’examen attentif et critique des Fastes (listes de magistrats) révèle entre 509 et 486 la présence de 12 consuls plébéiens... Il semble qu’effectivement la période 509 - 486 a été marquée par une forte agitation politique : notamment la retraite de la plèbe sur le Mont sacré (ou l’Aventin) datée généralement de 494. Sécession dangereuse pour le patriciat autant que pour l’Etat, menacé de la création d’un Etat rival, capable de s’allier aux ennemis de Rome... de nombreux plébéiens étaient d’origine étrangère. Elle aurait été suivie de la création des tribuns de la plèbe : deux d’abord, puis quatre en 471 selon Diodore.

(Après un coup d’arrêt patricien entre 485 et 471, la lutte reprend). Pour obtenir une législation écrite et un statut qui mettrait fin à l’arbitraire des consuls et aux privilèges du patriciat, les plébéiens entreprirent un long combat. D’après la tradition, depuis 471 la plèbe se serait organisée en assemblée populaire assises sur les tribus territoriales ; et ces "rassemblements de la plèbe" (concilia plebis), réunis par les tribuns, auraient commencé à prendre des décisions... Depuis 462, un tribun, Terentilius Harsa, aurait mené campagne pour obtenir "des lois écrites qui fixent l’imperium", c’est à dire les limites du pouvoir consulaire. Le patriciat finit par céder.

En 451 et 450, les Fastes consulaires interrompent leur liste et notent l’avènement d’un collège de dix magistrats extraordinaires, élus, investis d’un pouvoir consulaire et chargés de "faire des lois, afin de rendre pour tous, des plus grands aux plus petits la liberté égale". Les décemvirs avaient pleins pouvoirs pour rédiger une constitution et un code juridique... La plèbe dut recourir à une nouvelle sécession sur l’Aventin ; une révolution chassa les décemvirs élus en 450. (Douze "Tables" furent validées). Leur oeuvre, maintenant reconnue authentique (par l’archéologie), fut d’une importance exceptionnelle... On y trouve selon »

Deuxième partie : COMPLEMENTS

Je vais citer ci-dessous des extraits de l’ouvrage de l’abbé Vertot : Histoire des révolutions de la république romaine.

F) Récit de la mobilisation populaire de - 499. Premier "défaitisme révolutionnaire en pleine guerre

Depuis l’extinction de la royauté, les nobles et les patriciens qui se regardaient comme les seuls souverains de la république, s’approprièrent sous différents prétextes la meilleure partie de ces terres conquises qui étaient dans leur voisinage, et à leur bienséance ; et ils étendaient insensiblement leur domaine aux dépens de celui du public : ou bien sous des noms empruntés, ils se faisaient adjuger à vil prix les différentes portions qui étaient destinées pour la subsistance des plus pauvres citoyens.

Ils les confondaient ensuite dans leurs propres terres, et quelques années de possession, avec un grand crédit, couvraient ces usurpations. L’état y perdait une partie de son domaine, et le soldat après avoir répandu son sang pour étendre les frontières de la république, se trouvait privé de la portion de terre qui lui devait servir en même temps de solde et de récompense.

L’avidité de certains patriciens ne se bornait pas à ces sortes d’usurpations. Mais quand la récolte manquait dans des années stériles, ou par les irruptions des ennemis, ils savaient par des secours intéressés, se faire un droit sur le champ de leurs voisins. Le soldat alors sans paye, et sans aucune ressource, était contraint pour subsister d’avoir recours aux plus riches.

On ne lui donnait point d’argent qu’à de grosses usures, et ces usures étaient même en ce temps-là arbitraires, si nous en croyons Tacite. Il fallait que le débiteur engageât son petit héritage, et souvent même ce cruel secours lui coûtait la liberté. Les lois de ces temps-là permettaient au créancier, faute de payement, d’arrêter son débiteur, et de le retirer dans sa maison où il était traité comme un esclave.

On exigeait souvent le principal et les intérêts à coups de fouet et à force de tourments ; on lui enlevait sa terre par des usures accumulées ; et sous prétexte de l’observation des lois, et d’une justice exacte, le peuple éprouvait tous les jours une injustice extrême.

Un gouvernement si dur dans une république naissante, excita bientôt un murmure général. Les plébéiens qui étaient chargés de dettes, et qui craignaient d’être arrêtés par leurs créanciers, s’adressaient à leurs patrons, et aux sénateurs les plus désintéressés. Ils leur représentaient leur misère, la peine qu’ils avaient à élever leurs enfants, et leur disaient qu’après avoir combattu contre les Tarquins pour la défense de la liberté publique, ils se trouvaient exposés à devenir les esclaves de leurs propres concitoyens.

Des menaces secrètes succédèrent à ces plaintes, et les plébéiens ne voyant point d’adoucissement à leurs peines, éclatèrent à la fin sous le consulat de T. Largius et de Q. Clelius. Rome, comme nous l’avons dit, était environnée de quantité de petits peuples, inquiets et jaloux de son agrandissement. Les Latins, les Èques, les Sabins, les Volsques, les Herniques et les Véiens tantôt séparés, et souvent réunis, lui faisaient une guerre presque continuelle...

Tarquin vivait encore, il avait ménagé secrètement une ligue puissante contre les Romains : trente villes du pays latin s’intéressèrent à son rétablissement. Comme Rome n’avait point d’autres soldats que ses citoyens, il fallut faire prendre les armes au peuple ; mais les plus pauvres, et ceux surtout qui étaient chargés de dettes, déclarèrent que c’était à ceux qui jouissaient des dignités et des biens de la république à la défendre ; que pour eux, ils étaient las d’exposer tous les jours leurs vies pour des maîtres si avares et si cruels. Ils refusèrent de donner leurs noms, suivant l’usage, pour se faire enrôler dans les légions ; les plus emportés disaient même, qu’ils n’étaient pas plus attachés à leur patrie, où on ne leur laissait pas un pouce de terre en propriété, qu’à tout autre climat, quelque étranger qu’il fût ; que du moins ils n’y trouveraient point de créanciers ; que ce n’était qu’en sortant de Rome qu’ils s’affranchiraient de leur tyrannie, et ils menacèrent hautement d’abandonner la ville, si par un sénatus-consulte on n’abolissait toutes les dettes.

Le Sénat inquiet d’une désobéissance peu différente d’une révolte déclarée, s’assembla aussitôt mais en son sein les avis étaient partagés. L’ennemi approchant encore de Rome, le Sénat rendit un sénatus-consulte, qui accordait une surséance pour toute sorte de dettes jusqu’à la fin de la guerre... La guerre se fit ensuite avec succès ; l’ennemi fut repoussé et défait proche du lac Régille : deux fils de Tarquin, son gendre, et cinquante mille latins périrent dans cette bataille. Ce fut ainsi que l’habile dictateur T. Largius sut par une conduite également ferme et modérée tourner contre l’étranger l’animosité qui était entre les citoyens.

G) La révolution sociale et politique de -494. Naissance des tribuns de la plèbe

La paix et la fin de la dictature firent bientôt renaître ces dissensions domestiques, que la guerre n’avait que suspendues. Les créanciers recommencèrent à poursuivre leurs débiteurs, et ceux-ci renouvelèrent leurs murmures et leurs plaintes. Des deux consuls, l’un (Appius) exige la fermeté contre les demandes du peuple en particulier contre les familles endettées, l’autre ( Servilius) propose des adoucissements.

Informé des dispositions différentes des deux consuls, le peuple donne autant de louanges à Servilius, qu’il répand d’imprécations contre Appius. Les plus mutins s’attroupent de nouveau ; on tient des assemblées secrètes de nuit, et dans des lieux écartés : tout est en mouvement, lorsque la calamité d’un particulier fait éclater le mécontentement public, et excite une sédition générale. Un plébéien chargé de fers vint se jeter dans la place publique comme dans un asile. Ses habits étaient déchirez ; il était pâle et défiguré ; une grande barbe, et des cheveux négligés et en désordre rendaient son visage affreux. On ne laissa pas de le reconnaître ; et quelques personnes se souvinrent d’avoir été à la guerre avec lui, et de l’avoir vu combattre avec beaucoup de valeur. Il montrait lui-même les cicatrices des blessures qu’il avait reçues en différentes occasions ; il nommait les consuls, les tribuns et les centurions sous lesquels il avait servi, et adressant la parole à une multitude de gens qui l’environnaient, et qui lui demandaient avec empressement la cause de l’état déplorable où il était réduit, il leur dit, que pendant qu’il portait les armes dans la dernière guerre qu’on avait faite contre les Sabins, non seulement il n’avait pu cultiver son petit héritage, mais que les ennemis même dans une course après avoir pillé sa maison, y avaient mis le feu. Que les besoins de la vie, et les tributs qu’on l’avait obligé de payer malgré cette disgrâce, l’avaient forcé de faire des dettes ; que les intérêts s’étant insensiblement accumulez, il s’était vu réduit à la triste nécessité de céder son héritage pour en acquitter une partie. Mais que le créancier impitoyable n’étant pas encore entièrement payé, l’avait fait traîner en prison avec deux de ses enfants ; que pour l’obliger à accélérer le payement de ce qui restait dû, il l’avait livré à ses esclaves, qui par son ordre lui avaient déchiré le corps : en même temps il se découvrit et montra son dos encore tout sanglant des coups de fouet qu’il avait reçus. Le peuple déjà en mouvement, et touché d’un traitement si barbare, poussa mille cris d’indignation contre les patriciens. Ce bruit se répandit en un instant dans toute la ville, et on accourut de tous côtés dans la place.

Ceux qu’un pareil sort retenait dans les chaînes de leurs créanciers, échappent ; il se trouve bientôt des chefs et des partisans de la sédition. On ne reconnaît plus l’autorité des magistrats ; et les consuls qui étaient accourus pour arrêter ce désordre par leur présence, entourés du peuple en fureur, ne trouvent plus ni respect ni obéissance dans le citoyen.

Pendant ce tumulte, arrivent à toute bride des cavaliers qui rapportent qu’une armée de Volsques marche droit à Rome.

Cette nouvelle fut reçue bien différemment par le Sénat et par le peuple. Les sénateurs, leurs clients, et les plus riches d’entre le peuple prirent les armes. Mais ceux qui étaient chargés de dettes, montrant leurs chaînes, demandaient avec un sourire amer si de pareils ornements méritaient qu’ils exposassent leurs vies pour les conserver : et tous ces plébéiens refusèrent opiniâtrement de donner leurs noms pour se faire enrôler.

La ville était dans cette agitation qui précède ordinairement les plus grandes révolutions ; les consuls divisés ; le peuple désobéissant à ses magistrats, et les Volsques aux portes de Rome. Le Sénat qui craignait presque également le citoyen et l’ennemi, engagea Appius à se charger de la défense de la ville, dans la vue que le peuple suivrait plus volontiers son collègue en campagne. Servilius étant destiné pour s’opposer aux ennemis, conjure le peuple de ne le pas abandonner dans cette expédition ; et pour l’obliger à prendre les armes, il fait publier une nouvelle défense de retenir en prison aucun citoyen romain qui voudrait le suivre en campagne, ni d’arrêter ses enfants ou de saisir son bien : et par le même édit il s’engage au nom du Sénat de donner au peuple à son retour toute satisfaction au sujet des dettes.

Cette déclaration n’eut pas été plutôt publiée, que le peuple courut en foule se faire enrôler, les uns par affection pour le consul qu’ils savaient leur être favorable, et les autres pour ne pas rester dans Rome sous le gouvernement sévère et impérieux d’Appius. Mais de tous les plébéiens il n’y en eut point qui se fissent enrôler plus volontairement, ni qui montrassent plus de courage contre l’ennemi, que ceux même qui avaient eu le plus de part au dernier tumulte. Les Volsques furent défaits...

La paix revenue, le Sénat s’oppose à toute réforme proposée par Servilius et celui-ci n’insiste pas.

Le peuple se voyant abandonné de Servilius, et persécuté par son collègue, s’assemble tumultuairement, confère, et prend la résolution de ne devoir son salut qu’à lui-même, et d’opposer la force à la tyrannie. Les débiteurs poursuivis jusque dans la place par leurs créanciers, y trouvent un asile assuré dans la foule ; la multitude en fureur frappe, écarte et repousse ces impitoyables créanciers qui implorent en vain le secours des lois. Une nouvelle irruption des Volsques, des Sabins et des Èques, hausse encore le courage du peuple, qui refuse ouvertement de marcher contre l’ennemi.

A. Virginius et T. Vetusius qui avaient succédé dans le consulat à Appius et à Servilius, tentèrent par un coup d’autorité de dissiper ce tumulte. Ils en firent arrêter les chefs, mais le peuple toujours furieux les arracha des mains des licteurs, et les consuls éprouvèrent dans cette occasion combien la majesté sans la force est peu considérée. Une désobéissance si déclarée, et peu différente d’une révolte, alarma le Sénat, qui s’assembla extraordinairement. T. Largius que nous avons vu dictateur, opina le premier.

Cet ancien magistrat si respectable par sa sagesse et par sa fermeté, dit qu’il voyait avec beaucoup de douleur Rome comme partagée en deux nations, former comme deux villes différentes. Que la première n’était remplie que de richesses et d’orgueil, et la seconde de misère et de rébellion. Que dans l’une et dans l’autre on ne voyait ni justice, ni honneur, ni même de bienséance, et que la fierté des grands n’était pas moins odieuse, que la désobéissance du petit peuple. Qu’il était cependant obligé d’avouer qu’il prévoyait que l’extrême pauvreté du peuple entretiendrait toujours la dissension, et qu’il ne croyait pas qu’on pût rétablir l’union et la concorde entre ces deux ordres, que par une abolition générale des dettes.

Le dictateur, plébéien d’inclination... convoqua ensuite une assemblée générale dans la place des comices. Il y parut avec une contenance grave et modeste tout ensemble ; et adressant la parole au peuple, il lui dit ... qu’il fallait à la vérité marcher aux ennemis qui s’avançaient du côté de Rome, mais qu’il s’engageait en son nom, et de la part du Sénat, de leur donner au retour de la campagne une entière satisfaction sur leurs plaintes ; et en attendant, dit-il, par la puissance souveraine dont je suis revêtu, je déclare libres vos personnes, vos terres et vos biens. Je suspends l’effet de toute obligation dont on pourrait se servir pour vous inquiéter : venez nous aider à vous conquérir de nouvelles terres sur nos ennemis. Ce discours remplit le peuple d’espérance et de consolation. Tout le monde prit les armes avec joie, et on leva dix légions complètes : on en donna trois à chaque consul, le dictateur s’en réserva quatre. Les romains marchèrent aux ennemis par différents endroits ; les Volsques et les Sabins furent défaits ; les Èques demandèrent la paix, et ne l’obtinrent que par la perte d’une partie de leur territoire que le dictateur partagea entre les plus pauvres citoyens de Rome.

Au retour de la guerre, le Sénat s’oppose toujours à tout allègement des dettes et Largius n’insiste pas.

Le peuple tourna toute son indignation contre le Sénat qui l’avait tant de fois trompé. On ne garde plus alors aucunes mesures ; les plébéiens s’assemblent publiquement, et les avis les plus violents sont les plus agréables à la multitude. Les deux consuls qui tenaient encore les soldats engagez par leur serment, sous prétexte d’un avis qu’ils s’étaient fait donner que les ennemis armaient de nouveau, se mirent en campagne de concert avec le Sénat. Le peuple qui sentit l’artifice, ne sortit de Rome qu’avec fureur ; les plus emportez proposèrent même avant que d’aller plus loin, de poignarder les consuls, afin de se dégager tout d’un coup du serment qui les tenait attachés sous leurs ordres. Mais les plus sages, et ceux qui avaient la crainte des dieux, leur ayant représenté qu’il n’y avait point de serment dont on pût se dégager par un crime, ces soldats prirent un autre parti. Ils résolurent d’abandonner leur patrie, et de se faire hors de Rome un nouvel établissement. Ils lèvent aussitôt leurs enseignes, changent leurs officiers, et par les conseils et sous la conduite d’un plébéien appelé Sicinius Bellutus, ils se retirent, et vont camper sur le Mont Vélie situé à trois mille de Rome, et appelé depuis le mont sacré.

Une désertion si générale, et qui paraissait être le commencement d’une guerre civile, causa beaucoup d’inquiétude au Sénat. On mit d’abord des gardes aux portes de la ville, tant pour sa sûreté, que pour empêcher le reste des plébéiens de se joindre aux mécontents. Mais ceux qui étaient chargez de dettes, les plus mutins et les plus séditieux, s’échappèrent malgré cette précaution ; et Rome vit à ses portes une armée redoutable composée d’une partie de ses citoyens prêts à tourner ses armes contre ceux qui étaient restés dans la ville.

Le Sénat envoie pour parlementer avec les insurgés ses membres les plus aimés du peuple par leurs idées et leur action depuis le début du mouvement. Lors d’une assemblée des plébéiens en rupture, deux dirigeants du mouvement populaire (Sicinius et Brutus) maintiennent la demande d’inscription dans les lois le rôle de l’assemblée des plébéiens et l’électionpar la plèbe de ses propres députés pour s’occuper de sa propre défense.

« Accordez-nous, répondit Brutus, deux officiers qui ne puissent être tirés que de l’ordre des plébéiens. Nous ne demandons point qu’ils soient distingués par les marques honorables de la magistrature, ni qu’ils en aient la robe bordée de pourpre, ni la chaise curule, ni les licteurs. Nous laissons volontiers toute cette pompe à des patriciens, fiers de leur naissance ou de leurs dignités, il nous suffit que nous puissions élire tous les ans deux plébéiens qui soient seulement autorisez pour empêcher les injustices qu’on pourrait faire au peuple, et qui défendent ses intérêts publics et particuliers. Si vous êtes venus ici avec une volonté sincère de nous donner la paix, vous ne pouvez rejeter une proposition si équitable. »

Le peuple qui est toujours de l’avis du dernier qui parle, applaudit aussitôt au discours de Brutus. Les délégués du sénat furent extrêmement surpris d’une pareille demande ; ils s’éloignèrent un peu de l’assemblée pour conférer ensemble, et après y être retournés, Menenius leur dit qu’ils demandaient une chose bien extraordinaire, qui même dans la suite pourrait être la source de nouvelles dissensions, et qui passait absolument leurs instructions et leurs pouvoirs ; que cependant M Valerius et lui en allaient faire leur rapport au Sénat, et qu’ils ne seraient pas longtemps sans en rapporter la réponse.

Ces deux commissaires se rendirent en diligence à Rome ; on convoqua aussitôt l’assemblée du Sénat, où ils exposèrent les nouvelles prétentions du peuple. M Valerius s’en rendit le protecteur, il représenta qu’il ne fallait pas espérer de pouvoir gouverner un peuple guerrier, soldat et citoyen tout ensemble, comme on pourrait faire de paisibles bourgeois qui n’auraient jamais quitté leurs foyers domestiques. Que la guerre et l’exercice continuel des armes inspiraient une sorte de courage peu compatible avec cette servile dépendance qu’on voulait exiger de ces braves soldats : qu’il y avait même de la justice à traiter avec de grands égards un peuple généreux, qui aux dépens de son sang avait éteint la tyrannie ; qu’il était d’avis de leur accorder les officiers particuliers qu’ils demandaient ; et que peut-être de pareils inspecteurs ne seraient pas inutiles dans un état libre, pour veiller sur ceux qui parmi les grands seraient tentez de porter leur autorité trop loin.

La plupart des sénateurs las de ces divisions, voulaient la paix à quelque prix que ce fût ; ainsi presque d’un commun accord on consentit à la création de ces nouveaux magistrats, qui furent appelés tribuns du peuple.

Il en fut fait un sénatus-consulte qui renfermait en même temps l’abolition des dettes ; les envoyés du Sénat le portèrent au camp, comme le sceau de la paix. Il semblait que le peuple n’eût plus rien qui le retînt hors de Rome ; mais les chefs de la sédition ne souffrirent point qu’on se séparât avant qu’on eût procédé à l’élection des nouveaux magistrats du peuple. L’assemblée se tint dans le camp même ; les commissaires y présidèrent de la part du Sénat.

on élut deux tribuns, qui en même temps, un peu après, en associèrent trois autres. Brutus et Sicinius furent les premiers romains qui parvinrent à cette dignité ; mais comme ils craignaient le ressentiment de Sénat, et qu’ils n’ignoraient pas que la politique ne permet guère de pardonner à des chefs de sédition, ils eurent l’habileté d’intéresser la nation entière dans leur conservation. Le peuple avant que de quitter le camp, déclara par leur conseil la personne de ses tribuns sacrée ; il en fut fait une loi, par laquelle il était défendu sous peine de sa vie de faire aucune violence à un tribun, et tous les romains furent obligés de jurer par les serments les plus solennels l’observation de cette loi : le peuple ensuite sacrifia aux dieux sur la montagne même qu’on appela depuis le mont sacré, d’où il entra dans Rome à la suite de ses tribuns et des députés du Sénat.

H) Deux compte-rendus d’assemblées du peuple en -492

En quelques années, Rome venait de passer :

- en 509 de l’état monarchique à une espèce d’aristocratie, où toute l’autorité était entre les mains du Sénat et des grands.

- puis, en 494, par la création des tribuns, on vit s’élever insensiblement, et comme par degrés, une nouvelle démocratie dans laquelle le peuple, sous différents prétextes, s’empara de la meilleure partie du gouvernement.

Il semblait d’abord que le Sénat n’eût rien à craindre des tribuns, qui n’avaient d’autre pouvoir que celui de s’intéresser à la défense de tous les plébéiens. Ces nouveaux magistrats n’avaient même dans leur origine ni la qualité de sénateurs, ni tribunal particulier, ni juridiction sur leurs concitoyens, ni le pouvoir de convoquer les assemblées du peuple. Habillés comme de simples particuliers, et escortés d’un seul domestique appelé viateur, et qui était comme un valet de ville, ils demeuraient assis sur un banc au dehors du Sénat, et ils n’y étaient admis que lorsque les consuls les faisaient appeler pour avoir leur avis sur quelque affaire qui concernait les intérêts du peuple. Toute leur fonction se réduisait à pouvoir s’opposer aux ordonnances du Sénat par ce mot latin veto, qui veut dire je l’empêche, qu’ils mettaient au bas de ses décrets, quand ils les croyaient contraires à la liberté du peuple, et cette autorité était même renfermée dans les murailles de Rome, et tout au plus à un mille aux environs : et afin que le peuple eût toujours dans la ville des protecteurs prêts à prendre sa défense, il n’était point permis aux tribuns de s’en éloigner un jour entier, si ce n’était dans les feries latines. C’était par la même raison qu’ils étaient obligés de tenir la porte de leurs maisons ouvertes jour et nuit pour recevoir les plaintes des citoyens qui auraient recours à leur protection.

De semblables magistrats semblaient n’avoir été institués que pour empêcher seulement l’oppression des malheureux ; mais ils ne se continrent pas longtemps dans un état si plein de modération. Il n’y eut rien dans la suite de si grand et de si élevé où ils ne portassent leurs vues ambitieuses. Nous les verrons bientôt entrer en concurrence avec les premiers magistrats de la république ; et sous prétexte d’assurer la liberté du peuple, ils n’eurent pour objet que de ruiner insensiblement l’autorité du Sénat.

Une des premières démarches de ces tribuns fut de demander permission au Sénat de choisir deux plébéiens, qui sous le titre d’édiles, les pussent secourir dans la multitude des affaires dont ils se disaient accablés dans une aussi grande ville que Rome, et surtout au commencement d’une nouvelle magistrature.

Le Sénat toujours divisé, et qui avait perdu de vue le point fixe de son gouvernement, se laissa entraîner au gré de ces ambitieux ; on leur accorda encore cette nouvelle demande. Telle fut l’origine des édiles plébéiens, créatures et ministres des premiers tribuns, et qui n’étaient d’abord que leurs agents, mais qui s’attribuèrent dans la suite l’inspection sur les édifices publics ; le soin des temples, des bains, des aqueducs, et la connaissance d’un grand nombre d’affaires qui étaient auparavant du ressort des consuls : nouvelle brèche que les tribuns firent à l’autorité du Sénat...

Le feu de la division caché au fond des coeurs, ne tarda guère à se rallumer ; une famine qui survint l’année suivante, sous le consulat de T Geganius, et de P Minucius, servit de prétexte aux tribuns pour se déchaîner de nouveau contre les grands et le Sénat. Sp Icilius était cette année le premier des tribuns, et Brutus et Sicinius pour demeurer toujours à la tête des affaires, étaient passés du tribunat à la charge d’édiles. Ces séditieux dont le crédit ne subsistait que par la mésintelligence qu’ils entretenaient entre les deux ordres de la république, publiaient avec malignité que les patriciens ayant leurs greniers remplis de grains, avaient procuré la disette publique, pour se dédommager par le prix excessif qu’ils les vendraient, de l’abolition des dettes ; que c’était une nouvelle sorte d’usure inventée par ces tyrans pour avoir à vil prix le peu de terres qui restaient aux pauvres plébéiens...

Le Sénat ... faisait acheter du bled de tous côtés ; et parce que les peuples voisins de Rome et jaloux de son agrandissement, refusaient d’en fournir, on fut obligé d’en envoyer chercher jusqu’en Sicile. P Valerius, fils du fameux Publicola, et L Geganius frère du consul furent chargés de cette commission.

Cependant comme les tribuns continuaient à répandre des bruits désavantageux à la conduite du Sénat pour tâcher de soulever le peuple, les consuls convoquèrent une assemblée du peuple pour le détromper, et pour lui faire voir par les soins qu’on avait pris de sa subsistance, l’injustice et la malignité de ses tribuns. Ceux-ci leur disputèrent la parole ; et comme dans cette concurrence les uns et les autres parlaient en même temps, aucun n’était entendu. On représenta en vain aux tribuns qu’ils n’avaient aucun pouvoir de traiter directement avec le peuple, et que leurs fonctions se bornaient au seul droit d’opposition, quand même on aurait fait au peuple quelque proposition contraire à ses intérêts ; ceux-ci renvoyaient les consuls à l’assemblée du Sénat comme au seul endroit où ils pouvaient présider. Mais ils soutenaient avec opiniâtreté, qu’il leur appartenait par préférence aux autres magistrats, de prendre la parole dans les assemblées du peuple...

On fut obligé de congédier l’assemblée, à cause de la nuit qui survint durant ces disputes ; le peuple se sépara dans l’impatience de voir le lendemain l’effet des promesses de Brutus : et les patriciens se retirèrent de leur côté, méprisant les discours d’un particulier, incapable, à ce qu’ils prétendaient, de donner plus d’étendue à la fonction de tribun, que la voie de simple opposition qui lui avait été attribuée sur le mont sacré.

Mais Brutus plus habile que ne le croyait le Sénat, fut trouver le tribun Icilius, il passa une partie de la nuit à conférer avec lui et avec ses collègues, et il leur fit part de ses desseins. Il n’est question pour réussir, leur dit-il, que de faire voir au peuple, que le tribunat lui devient inutile, si les tribuns n’ont pas le pouvoir de convoquer les assemblées pour lui représenter ce qui est de son intérêt ; le peuple ne nous refusera jamais de passer une loi qui ne peut que lui être avantageuse ; toute la difficulté consiste à prévenir le Sénat et les patriciens qui pourraient s’y opposer : pour cela il faut tenir l’assemblée le plus matin qu’on pourra, et se saisir de bonne heure de tous les postes qui environnent la tribune aux harangues. Ses collègues ayant approuvé son projet, envoyèrent dans les différents quartiers de la ville solliciter les principaux plébéiens de se rendre dans la place à la pointe du jour avec le plus de monde qu’il leur serait possible. Les tribuns de leur côté s’y trouvèrent avant le jour, et par le conseil de Brutus ils s’emparèrent d’abord du temple de Vulcain où se plaçaient ordinairement ceux qui voulaient haranguer. Une foule innombrable de peuple eut bientôt rempli la place. Icilius prit la parole, et pour renouveler l’aigreur et l’animosité dans les esprits, il commença par rappeler tout ce que le peuple avait souffert de l’avarice et de l’inhumanité des grands avant l’établissement du tribunat. Il représenta ensuite que la misère publique n’aurait point eu de fin, s’il ne se fût trouvé deux citoyens assez courageux pour s’opposer à la tyrannie des patriciens.

Qu’après l’abolition des dettes, ces mêmes patriciens se servaient de la famine pour réduire de nouveau le peuple dans la servitude, et qu’ils prétendaient interdire aux tribuns l’usage de la parole dans les assemblées, de peur qu’ils n’éclairassent le peuple sur ses véritables intérêts. Que cette tyrannie visible rendait le tribunat inutile ; et qu’il fallait ou que le peuple renonçât lui-même à cette magistrature, ou que par une nouvelle loi il autorisât ses magistrats à convoquer des assemblées pour y traiter de ses droits ; et qu’il fût défendu alors sous de graves peines, de les interrompre et de les troubler dans l’exercice de leurs charges.

Ce discours fut reçu à l’ordinaire avec de grands applaudissements. Le peuple s’écria aussitôt qu’il proposât la loi lui-même. Il l’avait dressée pendant la nuit, et la tenait toute prête, de peur que si on eût été obligé d’en remettre la publication à la prochaine assemblée, le Sénat et les patriciens ne s’y fussent trouvés pour s’y opposer : ainsi il la lut tout haut, et elle était conçue en ces termes. Que personne ne soit assez hardi pour interrompre un tribun qui parle dans l’assemblée du peuple romain. Si quelqu’un viole cette loi, qu’il donne caution sur le champ de payer l’amende à laquelle il sera condamné : s’il le refuse, qu’il soit mis à mort et ses biens confisqués. Le peuple autorisa cette loi par ses suffrages. Les consuls ayant voulu la rejeter, en disant que ce n’était qu’une loi surprise par artifice, et dans une assemblée furtive faite sans auspices et sans convocation légitime, les tribuns déclarèrent hautement qu’ils n’auraient pas plus d’égards pour les sénatus-consultes que le Sénat en aurait pour ce plébiscite. Ce fut le sujet de beaucoup de disputes où tout se passa en reproches de part et d’autre, mais sans jamais en venir aux voies de fait. Enfin le Sénat, comme un bon père, céda à l’opiniâtreté des plébéiens qu’il regardait toujours comme ses enfants. La loi fut reçue par un consentement général des deux ordres ; le peuple content d’avoir augmenté la puissance de ses tribuns, supportait la famine avec patience ; et dans sa misère il conservait encore assez d’équité pour respecter ces grands hommes qui lui résistaient avec tant de courage et de fermeté.

La ville demeura quelque temps tranquille ; mais l’abondance produisit ce que la famine n’avait pu faire ; et une flotte chargée de grains, et qui arriva aux côtes de Rome, fournit une nouvelle occasion aux tribuns d’étendre leur pouvoir, et de rallumer la sédition.

P Valerius et L Geganius que le Sénat avait envoyés en Sicile, comme nous l’avons dit, en revinrent avec un grand nombre de vaisseaux chargés de bled sous le consulat de M Minucius et de A Sempronius. Gelon tyran de Sicile en avait fait présent de la meilleure partie, et les envoyés du Sénat avaient acheté le surplus des deniers publics : il était alors question du prix qu’on y mettrait, les tribuns furent mandés dans le Sénat pour en dire leur avis. Les sénateurs qui n’avaient pour objet que de rétablir une parfaite intelligence entre le peuple et le Sénat, opinèrent à ce qu’on distribuât gratuitement aux plus pauvres le bled qui venait de la libéralité de Gelon, et qu’on vendît à vil prix celui qui aurait été acheté des deniers publics. Mais quand ce fut à Coriolan à dire son avis, ce sénateur à qui l’institution du tribunat était odieuse, soutint que cette condescendance du Sénat pour les besoins du peuple, ne servirait qu’à nourrir son insolence ; qu’on ne le retiendrait jamais dans le devoir que par la misère, et que le temps était enfin venu de venger la majesté du Sénat violée par des séditieux, dont les chefs, par un nouveau crime, avaient extorqué des dignités comme la récompense de leur rébellion.

Si le peuple prétend, disait-il en plein Sénat, avoir part à nos libéralités, s’il demande des vivres à vil prix, qu’il rende au Sénat ses anciens droits, et qu’il efface jusqu’aux traces des dernières séditions. Pourquoi verrai-je dans la place et à la tête du peuple, des magistrats inconnus à nos pères, former dans l’enceinte de la même ville comme deux républiques différentes ? Souffrirai-je un Sicinius, un Brutus régner impérieusement dans Rome, moi qui n’ai pu y souffrir des rois ? Serai-je réduit à ne regarder qu’avec crainte des tribuns qui ne doivent leur puissance qu’à notre propre faiblesse ? Ne souffrons pas plus longtemps une telle indignité, et rendons à nos consuls cette autorité légitime qu’ils doivent avoir sur tout ce qui porte le nom romain. Si Sicinius en est mécontent, qu’il se retire une seconde fois avec ces rebelles qui nourrissent son insolence et qui soutiennent sa tyrannie. Le chemin du mont sacré leur est encore ouvert, il ne nous faut que des sujets soumis et paisibles, et il vaudrait encore mieux s’en passer que de partager avec une vile populace le gouvernement et les dignités de l’état.

Les sénateurs les plus âgés, ceux surtout qui avaient ménagé la réunion, trouvaient plus de hauteur que de prudence dans un discours si véhément. Les jeunes sénateurs au contraire qui n’en prévoyaient pas les suites, lui donnaient de grandes louanges. Admirateurs de la vertu de Coriolan, ils se récrièrent qu’il était le seul qui eût le courage d’un véritable romain : chacun se reprochait comme une lâcheté inexcusable, le consentement qu’il avait donné à l’érection du tribunat : on parlait tout haut de l’abolir ; et le plus grand nombre de voix allait à rétablir le gouvernement de la république sur ses anciens fondements.

Les tribuns que les consuls avaient fait entrer dans le Sénat, comme nous l’avons dit, voyant cette espèce de conjuration contre leur ordre, en sortirent pleins de fureur, invoquant publiquement les dieux vengeurs du parjure, et les prenant à témoin des serments solennels par lesquels le Sénat avait autorisé l’établissement du tribunat. Ils assemblèrent le peuple tumultuairement, et ils criaient du haut de la tribune que les patriciens avaient formé une conspiration pour les faire périr avec leurs femmes et leurs enfants, à moins que les plébéiens ne remissent leurs tribuns enchaînés en la puissance de Coriolan ; que c’était un nouveau tyran qui s’élevait dans la république, et qui voulait leur mort ou leur servitude.

Le peuple prend feu aussitôt, il pousse mille cris confus remplis d’indignation et de menaces. Rome à peine tranquille, voit renaître une sédition plus dangereuse que la première. Il n’est plus question de se retirer sur le mont sacré, le peuple qui a, pour ainsi dire, essayé ses forces, prétend disputer aux patriciens l’empire de Rome au milieu de Rome même : on ne parle pas moins que d’aller sur le champ arracher Coriolan du Sénat pour l’immoler à la haine publique. Mais les tribuns qui le voulaient perdre plus sûrement, sous prétexte d’observer les formes de la justice, l’envoient sommer de venir rendre compte de sa conduite devant l’assemblée du peuple, dans la vue s’il obéissait, d’être les maîtres et les arbitres de la vie de leur ennemi, ou de le rendre plus odieux au peuple s’il refusait de reconnaître son autorité.

Coriolan naturellement fier et hautain, ayant renvoyé l’appariteur avec mépris, comme les tribuns l’avaient bien prévu, ceux-ci se firent suivre aussitôt par une troupe des plus mutins d’entre les plébéiens, et ils furent l’attendre à la sortie du Sénat pour l’arrêter. Ils le rencontrèrent accompagné à son ordinaire d’une foule de ses clients, et d’un grand nombre de jeunes sénateurs attachés à sa personne, et qui se faisaient honneur de suivre son avis dans le Sénat, et ses exemples à la guerre. Les tribuns ne l’eurent pas plutôt aperçu, qu’ils ordonnèrent à Brutus et à Icilius qui faisaient cette année la fonction d’édiles, de le conduire en prison.

Mais il n’était pas aisé d’exécuter une pareille commission, et l’entreprise était aussi hardie qu’extraordinaire. Coriolan et ses amis se mettent en défense. On repousse les édiles à coup de poing : c’étaient les seules armes d’usage en ce temps-là, dans une ville où l’on ne prenait l’épée que quand on en sortait pour marcher aux ennemis. Les tribuns irrités de cette résistance, appellent le peuple à leur secours ; les patriciens de leur côté accourent pour défendre un des plus illustres personnages de leur corps. Le tumulte s’augmente, on en vient aux injures et aux reproches. Les tribuns se plaignent qu’un simple particulier ose violer une magistrature sacrée. Les sénateurs leur demandent à leur tour par quelle autorité ils osent faire arrêter un sénateur et un patricien d’un ordre supérieur au peuple, et s’ils prétendent s’ériger en tribuns du Sénat comme ils le sont du peuple. Pendant ces disputes, arrivent les consuls qui écartent la foule ; et autant par prières que par autorité, ils obligent le peuple à se retirer.

Mais les tribuns n’en demeurèrent pas là ; ils convoquèrent l’assemblée pour le lendemain. Les consuls et le Sénat qui virent le peuple courir dès la pointe du jour à la place, s’y rendirent de leur côté en diligence pour prévenir les mauvais desseins de ces magistrats séditieux, et pour les empêcher de faire prendre au peuple qu’ils gouvernaient, quelque résolution précipitée, et contraire à la dignité du Sénat et au salut de Coriolan. Leur présence n’empêcha point ces tribuns de se déchaîner à leur ordinaire contre tout l’ordre des patriciens. Tournant ensuite l’accusation contre Coriolan, ils rapportèrent le discours qu’il avait tenu dans le Sénat au sujet de la distribution des grains. On lui fit un nouveau crime de ce grand nombre d’amis que sa vertu attachait à sa suite, et que les tribuns appelaient les satellites du tyran. C’est par son ordre, disaient-ils, en adressant la parole au peuple, que vos édiles ont été maltraités. Il ne cherchait par ces premiers coups qu’à engager la querelle ; et si nous n’avions pas eu plus de modération que lui, peut-être qu’une guerre civile aurait armé vos citoyens les uns contre les autres. Après s’être épuisés en invectives pour rendre Coriolan plus odieux à la multitude, ils ajoutèrent que s’il y avait quelque patricien qui voulût entreprendre sa défense, il pouvait monter dans la tribune et parler au peuple.

Le consul Minucius prit la parole et après un préambule propre à adoucir les esprits, et à se concilier la bienveillance du peuple, ajouta, comme par un doux reproche, qu’il ne pouvait s’empêcher de les blâmer de la précipitation avec laquelle ils se laissaient entraîner aux premiers bruits que répandaient quelques mutins...

Ce discours fit impression sur la multitude, et tourna les esprits du côté de la paix et de l’union. Sicinius en fut consterné : mais dissimulant ses mauvais desseins, il donna de grandes louanges à Minucius et à tous les sénateurs, d’avoir bien voulu s’abaisser jusqu’à rendre compte au peuple de leur conduite, et de n’avoir pas même dédaigné d’interposer leurs prières et leurs offices en faveur de Coriolan. Se tournant ensuite vers ce sénateur : Et vous excellent citoyen, lui dit-il d’un ton ironique, ne soutiendrez-vous pas aujourd’hui devant le peuple ces avis si utiles à la république, que vous avez proposez si hardiment dans le Sénat ? Ou plutôt pourquoi n’avez-vous pas recours à la clémence du peuple romain ? Apparemment que Coriolan croit indigne de son courage de s’abaisser jusqu’à demander pardon à ceux qu’il a voulu perdre. L’artificieux tribun lui parlait ainsi, parce qu’il était persuadé qu’un homme du caractère de Coriolan, incapable de plier et de changer d’avis, aigrirait de nouveau le peuple par la fierté de ses réponses. Il ne fut pas trompé dans ses espérances ; car bien loin que Coriolan s’avouât coupable, ou qu’il tâchât d’adoucir le peuple comme avait fait Minucius, il ruina au contraire l’effet du discours de ce consul par une fermeté à contre-temps, et par la dureté de ses expressions. Il se déchaîna avec plus de force qu’il n’avait encore fait, contre les entreprises des tribuns ; et il déclara qu’il n’y avait qu’un sénatus-consulte qui pût obliger un patricien et un sénateur à rendre compte devant l’assemblée du peuple d’un avis qu’il aurait ouvert dans le Sénat : mais que si quelqu’un se tenait offensé de ce qu’il avait dit, il pouvait le citer devant les consuls et les sénateurs qu’il reconnaissait pour ses juges naturels, et devant lesquels il serait toujours prêt de rendre compte de sa conduite.

Les jeunes sénateurs charmés de l’intrépidité qu’il faisait paraître, et ravis qu’il se trouvât quelqu’un qui osât dire tout haut ce qu’ils pensaient tous, s’écrièrent qu’il n’avait rien avancé qui ne fût conforme aux lois : mais le peuple qui se croyait méprisé, résolut de lui faire sentir son pouvoir. On lui fit son procès sur le champ, comme à un rebelle, et à un citoyen qui refusait de reconnaître l’autorité du peuple romain. Sicinius après avoir conféré en secret avec ses collègues, sans daigner même recueillir les suffrages de l’assemblée, prononça contre lui une sentence de mort ; et il ordonna qu’on le précipitât du haut de la roche Tarpéienne : supplice dont on punissait les ennemis de la patrie. Les édiles, ministres ordinaires de toutes les violences des tribuns, s’avancèrent pour se saisir de sa personne ; mais le Sénat et tout ce qu’il y avait de patriciens dans l’assemblée, accoururent à son secours. Ils le mirent au milieu d’eux, et s’étant faits des armes des premiers objets que l’indignation et la colère leur présentaient, ils paraissaient résolus d’opposer la force à la violence.

Le peuple qui craint toujours quand on ne le craint point, refusa son secours aux édiles, et demeura comme en suspens, soit qu’il n’osât attaquer un gros où il voyait ses magistrats et ses capitaines, soit qu’il trouvât que ses tribuns eussent poussé l’animosité trop loin, en condamnant un citoyen à mort pour de simples paroles. Sicinius qui craignait que Coriolan ne lui échappât, fit approcher Brutus son conseil et son oracle, aussi séditieux que lui, mais moins emporté, et qui avait des vues plus étendues. Il lui demanda secrètement son avis sur l’irrésolution du peuple qui déconcertait tous ses desseins.

Brutus lui dit qu’il ... devait exiger du Sénat que Coriolan pût être jugé par l’assemblée du peuple, et surtout qu’il fallait obtenir à quelque prix que ce fût que l’assemblée serait convoquée par tribus où les voix se comptaient par tête, de peur que si on donnait les suffrages par centuries, les patriciens et les riches qui seuls en composaient le plus grand nombre, ne sauvassent Coriolan.

Sicinius s’étant déterminé à suivre cet avis, fit signe au peuple qu’il voulait parler : et après qu’on lui eut donné audience : « Vous voyez, romains, leur dit-il, qu’il ne tient pas aux patriciens qu’on ne répande aujourd’hui beaucoup de sang, et qu’ils sont prêts d’en venir aux mains pour soustraire à la justice l’ennemi déclaré du peuple romain. Mais nous leur devons de meilleurs exemples, nous ne ferons rien avec précipitation. Quoique le criminel soit assez convaincu par son propre aveu, nous voulons bien lui donner encore du temps pour préparer ses défenses. Nous t’ajournons, dit-il en s’adressant à Coriolan, à comparaître devant le peuple dans vingt-sept jours. À l’égard de la distribution des grains, si le Sénat n’en prend pas le soin qu’il doit, les tribuns y donneront ordre eux-mêmes ; et là-dessus il congédia l’assemblée. »

Le Sénat pendant cet intervalle, pour se rendre le peuple favorable, fixa la vente des grains au plus bas prix qu’ils eussent été même avant la famine...

On introduisit le lendemain les magistrats du peuple dans le Sénat. Decius un de ces tribuns, quoique le plus jeune, portait la parole, et on lui avait déféré cet honneur, à cause de son éloquence et de la facilité de s’énoncer en public ; qualité indispensable dans tout gouvernement populaire, et surtout à Rome où le talent de la parole n’était pas moins nécessaire pour s’avancer, que le courage et la valeur : ce tribun s’adressant à tout le Sénat : vous savez, pères conscrits, leur dit-il, qu’ayant chassé les rois par notre secours, vous établîtes dans la république la forme du gouvernement qui s’y observe, et dont nous ne nous plaignons pas. Mais vous n’ignorez pas aussi que dans tous les différends que de pauvres plébéiens eurent dans la suite avec des nobles et des patriciens, ces plébéiens perdaient toujours leur procès, parce que leurs parties étaient leurs juges, et que tous les tribunaux n’étaient remplis que de patriciens. Cet abus obligea P Valerius Publicola, ce sage consul et cet excellent citoyen, d’établir la loi qui permettait d’appeler devant le peuple des ordonnances du Sénat et du jugement des consuls. Telle est la loi appelée Valeria, qu’on a toujours regardée comme la base et le fondement de la liberté publique.

C’est à cette loi que nous avons recours aujourd’hui, si vous nous refusez la justice que nous demandons contre un homme noirci du plus grand crime qu’on puisse commettre dans une république. Ce n’est point un seul plébéien qui se plaint, c’est le corps entier du peuple romain qui demande la condamnation d’un tyran qui a voulu faire mourir de faim ses concitoyens, qui a violé notre magistrature, et repoussé la force à la main nos officiers et les édiles de la république. C’est Coriolan que nous accusons d’avoir proposé l’abolition du tribunat, cette magistrature consacrée par les serments les plus solennels. Qu’est-il besoin après cela de sénatus-consulte pour juger un pareil crime ? Ne sait-on pas que ces décrets particuliers du Sénat n’ont lieu que dans des affaires imprévues et extraordinaires, et sur lesquelles les lois n’ont encore rien statué ? Mais dans l’espèce dont il s’agit, où la loi est si formelle, où elle dévoue si expressément aux dieux infernaux ceux qui la violeront ; n’est-ce pas se rendre complice du crime que d’en vouloir douter ? Ne craignez-vous point que par ces retardements affectés de prononcer contre le criminel, sous prétexte de la nécessité imaginaire d’un sénatus-consulte, le peuple ne se persuade que Coriolan n’a été que l’interprète de vos sentiments ?

Je sais que plusieurs parmi vous se plaignent que ce n’a été que par violence qu’on a arraché votre consentement pour l’abolition des dettes, et l’établissement du tribunat. Je veux même que dans ce haut degré de puissance où vous vous étiez élevés depuis l’expulsion des rois, il ne vous ait été ni utile ni même honorable d’en relâcher une partie en faveur du peuple ; mais vous l’avez fait, et tout le Sénat s’y est engagé par les serments les plus solennels. Après l’établissement de ces lois sacrées, et qui rendent la personne de nos tribuns inviolables, irez-vous au gré du premier ambitieux révoquer ce qui fait la sûreté et le repos de l’état ? Vous ne le ferez pas assurément, et j’en réponds tant que je verrai dans cette assemblée les vénérables magistrats qui ont eu tant de part à la réunion qui s’est faite sur le mont sacré : devait-on seulement souffrir qu’on mît un si grand crime en délibération ? Coriolan est le premier qui par des avis séditieux a tâché de rompre ces liens sacrés, qui à la faveur de nos lois unissent les différents ordres de l’état. C’est lui seul qui veut détruire la puissance tribunitienne l’asile du peuple, le rempart de la liberté, et le gage de notre réunion. Pour arracher le consentement du peuple, il veut faire réussir un crime par un plus grand crime. Il ose dans un lieu saint et au milieu du Sénat proposer de laisser mourir le peuple de faim. Ne songeait-il point cet homme cruel et insensé tout ensemble, que ce peuple qu’il voulait faire mourir avec tant d’inhumanité, plus nombreux et plus puissant qu’il ne souhaite, réduit au désespoir, se serait jeté dans les maisons des plus riches, qu’il aurait enfoncé ces greniers et ces caves qui recèlent tant de biens, et qu’il aurait ou succombé sous la puissance des patriciens, ou qu’eux-mêmes auraient été exterminés par une populace en furie, qui n’aurait pris alors la loi que de la nécessité et de son ressentiment ?

Car afin que vous ne l’ignoriez pas, nous ne nous serions pas laissés consumer par une famine fomentée par nos ennemis. Mais après avoir pris à témoin les dieux vengeurs de l’injustice, nous aurions rempli Rome de sang et de carnage. Tel eût été le funeste succès des conseils de ce perfide citoyen, si des sénateurs plus affectionnés à la patrie n’en avaient empêché l’exécution. C’est à vous, pères conscrits, que nous adressons nos justes plaintes. C’est votre secours et la sagesse de vos ordonnances que nous réclamons pour réduire cet ennemi public à venir devant tout le peuple romain assemblé par tribus, rendre compte de ses pernicieux conseils. C’est là, Coriolan, que tu dois soutenir tes premiers sentiments si tu l’oses ; ou les excuser sur la précipitation de ta langue. Quitte si tu m’en crois, tes maximes hautaines et tyranniques. Fais-toi plus petit, rends-toi semblable à nous, prends même des habits de deuil si conformes à l’état présent de ta fortune. Implore la pitié de tes concitoyens, et peut-être que tu en obtiendras la grâce et le pardon de tes fautes.

Ce tribun ayant cessé de parler, les consuls demandèrent l’avis de l’assemblée...

Tous les sénateurs par différents motifs attendaient les uns avec impatience, d’autres avec inquiétude, quel serait le sentiment d’Appius Claudius. Quand ce fut son tour pour opiner : Vous savez, pères conscrits, leur dit-il, que pendant longtemps je me suis souvent opposé tout seul à la trop grande facilité avec laquelle vous accordiez au peuple toutes ses demandes. Je ne sais si je ne me suis pas même rendu importun par les funestes présages que je faisais de la réunion que l’on vous proposait avec ces déserteurs de la république. L’événement n’a que trop justifié mes justes soupçons. On tourne contre vous aujourd’hui cette partie de la magistrature que vous avez relâchée à des séditieux. Le peuple vous punit par vos propres bien-faits ; il se sert de vos grâces pour ruiner votre autorité. C’est en vain que vous vous cachez à vous-même le péril où se trouve le Sénat ; vous ne pouvez ignorer qu’on veut changer l’ancienne forme de notre gouvernement. Les tribuns pour faire réussir leurs desseins secrets, vont comme par degrés à la tyrannie. D’abord on n’a demandé que l’abolition des dettes, et ce peuple aujourd’hui si fier, et qui veut s’ériger en juge souverain des sénateurs, crut alors avoir besoin d’une amnistie pour la manière peu soumise dont il avait demandé cette première grâce. Votre facilité a fait naître de nouvelles prétentions : le peuple a voulu avoir ses magistrats particuliers. Vous savez avec quelle force je m’opposai à ces nouveautés ; mais malgré mon opposition on se relâcha encore sur cette demande. On accorda des tribuns au peuple, c’est à dire des chefs perpétuels de sédition. Le peuple enivré de fureur, voulut même qu’on consacrât d’une manière particulière cette nouvelle magistrature, ce qu’on n’avait pas fait pour le consulat la première dignité de la république.

Le Sénat consentit à tout, moins par bonté que par faiblesse ; on déclara la personne des tribuns sacrée et inviolable ; on en fit une loi. Le peuple exigea qu’elle fût autorisée par les serments les plus solennels, et ce jour-là, messieurs, vous jurâtes sur les autels votre propre perte et celle de vos enfants. Qu’ont produit tant de grâces ? Votre facilité n’a servi qu’à vous attirer le mépris du peuple, et à augmenter l’orgueil et l’insolence de ses tribuns. Ils se sont faits eux-mêmes des droits nouveaux ; et ces magistrats modernes, qui devraient vivre comme de simples particuliers, convoquent aujourd’hui les assemblées du peuple, et à notre insu font recevoir des lois par les suffrages d’une vile populace.

C’est cependant à ce tribunal si odieux qu’on cite aujourd’hui un sénateur, un citoyen de votre ordre, Coriolan ce grand capitaine, et cet homme de bien en même temps, encore plus illustre par son attachement aux intérêts du Sénat que par sa valeur. On ose faire un crime à un sénateur d’avoir dit son avis en plein Sénat avec cette liberté si digne d’un romain, et si vous-même ne lui aviez pas servi de bouclier et de rempart, on aurait assassiné à vos yeux un de vos plus illustres citoyens. La majesté du Sénat allait être violée par ce meurtre, on perdait à votre égard le respect dû à votre dignité, et vous perdiez vous-même la liberté et l’empire.

La fermeté et le courage que vous fîtes paraître dans cette occasion, a comme réveillé ces furieux de leur ivresse. Il semble qu’ils soient honteux aujourd’hui d’un crime qu’ils n’ont pu achever ; ils se désistent des voies de fait qui ne leur ont pas réussi ; et ils ont recours en apparence à la justice et aux règles de droit.

Mais quelle est cette justice, dieux immortels, que ces hommes de sang veulent introduire ! Ils tâchent avec des manières soumises de surprendre un sénatus-consulte qui les mette en état de pouvoir traîner au supplice le meilleur de vos citoyens. On vous cite la loi Valeria comme la règle de votre conduite ; mais ne sait-on pas que cette loi qui autorise les appels devant l’assemblée du peuple, ne regarde que les pauvres plébéiens, qui destitués de protection, pourraient être opprimés par le crédit d’une cabale puissante ? Le texte de la loi y est formel : il est expressément porté qu’il sera permis à un citoyen condamné par les consuls, d’en appeler devant le peuple. Publicola par cette loi ouvrait seulement un asile aux malheureux, qui pouvaient se plaindre d’avoir été condamnés par des juges prévenus.

L’objet de la loi n’était que de faire revoir leur procès ; et quand vous avez consenti depuis à l’établissement des tribuns, ni vous ni même le peuple n’avez prétendu en créant ces nouveaux magistrats, que de donner à cette loi des protecteurs, et aux pauvres des avocats, qui les empêchassent d’être opprimés par les grands. Qu’a de commun une pareille loi avec l’affaire d’un sénateur d’un ordre supérieur au peuple, et qui n’est comptable qu’au Sénat de sa conduite ? Pour faire voir que la loi Valeria ne regarde que de simples plébéiens, depuis dix-neuf ans qu’elle est établie, que Decius me montre un seul patricien qui en vertu de cette loi ait été traduit en jugement devant le peuple, et notre dispute sera terminée. Quelle justice y aurait-il donc après tout, de livrer un sénateur à la fureur des tribuns, et que le peuple fût juge dans sa propre cause, comme si ce peuple dans ses assemblées tumultueuses, et conduit par des magistrats séditieux, était sans préjugés, sans haine et sans passion ? Ainsi, messieurs, je vous conseille avant que de rien statuer, de songer sérieusement que dans cette occasion vos intérêts sont inséparables de ceux de Coriolan. Du reste, je ne suis point d’avis qu’on révoque les grâces que vous avez faites au peuple, de quelque manière qu’il les ait obtenues ; mais je ne puis m’empêcher de vous exhorter à refuser courageusement dans la suite tout ce qu’on prétendra obtenir de vous contre votre propre autorité, et contre la forme de notre gouvernement.

On voit par ces discours si opposés de Decius et d’Appius que l’affaire de Coriolan ne servait que de prétexte à de plus grands intérêts. Le véritable sujet de la dispute et de l’animosité des deux partis, roulait sur ce que les nobles et les patriciens prétendaient que par l’expulsion des rois ils avaient succédé à leur autorité, et que le gouvernement devait être purement aristocratique ; au lieu que les tribuns tâchaient par de nouvelles lois de le tourner en démocratie, et d’attirer toute l’autorité dans l’assemblée du peuple qu’ils gouvernaient à leur gré. Ainsi l’ambition, l’intérêt et la jalousie animaient ces différents partis, et faisaient craindre aux plus sages une nouvelle séparation, ou une guerre civile.

Valerius prit à son tour la parole. Il aimait sincèrement sa patrie ; attendri par l’idée de ces grands malheurs, il ne put retenir des larmes qui lui échappaient malgré lui, et ces larmes d’un consulaire vénérable par son âge et par ses dignités encore plus éloquentes que son discours, touchèrent la plupart des sénateurs, et disposèrent les esprits à la paix.

Pour lors Valerius se voyant maître de l’assemblée, éleva sa voix, et comme s’il eût repris de nouvelles forces, ou qu’il eût été un autre homme, il se montra à découvert, et il leur parla avec cette autorité que lui donnaient son âge et une longue expérience dans les affaires : on veut nous faire peur, s’écria-t-il, pour la liberté publique, si nous donnons tant de pouvoir au peuple, et si on lui remet le jugement de ceux de notre ordre qui seront accusez par les tribuns. Je suis persuadé au contraire que rien n’est plus propre pour la maintenir. La république est composée de deux ordres, de patriciens et de plébéiens ; il est question de décider auquel de ces deux ordres il est plus sûr de confier la garde et le dépôt sacré de notre liberté. Je soutiens qu’elle sera plus en sûreté entre les mains du peuple qui ne demande que de n’être pas opprimé, que dans celles des nobles qui tous ont une violente passion de dominer. Ces patriciens revêtus des premières magistratures, distingués par leur naissance, leurs richesses et leurs dignités, seront toujours assez puissants pour retenir le peuple dans son devoir : et le peuple autorisé par les lois, attentif aux démarches des grands, naturellement ennemi et jaloux de toute élévation, fera craindre la sévérité de ses jugements à ceux des patriciens qui seraient tentés d’aspirer à la tyrannie.

Vous avez, pères conscrits, aboli la royauté, parce que l’autorité d’un seul devenait trop absolue. Non contents de partager le pouvoir souverain entre deux magistrats annuels, vous leur avez encore donné un conseil de trois cens sénateurs qui servent d’inspecteurs de leur conduite, et de modérateurs de leur autorité. Mais ce même Sénat si formidable aux rois et aux consuls, ne trouve rien dans la république qui balance son autorité. Je sais bien que jusqu’ici nous n’avons, grâces aux dieux, qu’à nous louer de sa modération. Mais je n’ignore pas aussi que peut-être en sommes-nous redevables à la crainte du dehors, et à ces guerres continuelles qu’il nous a fallu soutenir ; mais qui nous répondra que dans la suite nos successeurs devenus plus fiers et plus puissants par une longue paix, n’attenteront point à la liberté de leur patrie, et qu’il ne se formera point dans le Sénat même quelque faction puissante dont le chef se fasse le tyran de son pays, s’il ne se trouve en même temps hors du Sénat une autre puissance, qui à la faveur des accusations qu’on pourra porter dans l’assemblée du peuple, soit en état de s’opposer aux entreprises ambitieuses des grands ?

On me demandera peut-être si on n’a pas le même inconvénient à craindre de la part du peuple, et si on pourra empêcher qu’il ne s’élève quelque jour parmi les plébéiens quelque chef de parti qui abuse de son pouvoir sur les esprits de la multitude, et qui sous le prétexte ordinaire de défendre les intérêts du peuple, n’opprime à la fin sa liberté et celle du Sénat. Mais vous n’ignorez pas qu’au moindre péril où vous paraîtrait la république de ce côté-là, nos consuls sont en droit de nommer un dictateur qu’ils ne tireront jamais que de votre corps ; que ce magistrat souverain et maître absolu de la vie de ses concitoyens, est seul capable par son autorité de dissiper une faction populaire : et la sagesse de nos lois ne lui a même laissé cette puissance redoutable que pour six mois, de peur qu’il n’en abusât, et que pour établir sa propre tyrannie, il n’employât une autorité qui ne lui était confiée que pour détruire celle des autres. C’est ainsi, ajouta Valerius, que par une inspection réciproque le Sénat veillera sur la conduite des consuls, le peuple sur celle du Sénat, et le dictateur quand l’état des affaires demandera qu’on ait recours à cette dignité, servira de frein à l’ambition des uns et des autres. Plus il y aura d’yeux ouverts sur la conduite de chaque particulier, et plus notre liberté sera assurée, et plus la constitution de notre gouvernement sera parfaite.

D’autres sénateurs qui étaient du même avis, ajoutèrent que rien n’était plus propre à maintenir la liberté que de laisser à tout citoyen romain compris sous le cens, le pouvoir d’intenter action devant l’assemblée du peuple contre ceux qui auraient violé les lois ; que ce droit d’accusation non seulement tiendrait les grands en respect, mais servirait encore à exhaler, pour ainsi dire, les murmures du peuple, qui sans ce secours pourraient se tourner en sédition. Ainsi on résolut à la pluralité des voix de renvoyer cette affaire au jugement du peuple. Du consentement de toutes les parties, l’arrêt fut signé, et il y fut statué que l’accusé aurait vingt-sept jours pour préparer ses défenses. On remit cet arrêt entre les mains des tribuns, et de peur que contre leur parole ils ne prétendissent toujours faire un crime à Coriolan dans l’assemblée du peuple, de ce qu’il avait avancé au sujet du tribunat, et du prix qu’il fallait mettre aux grains ; on rendit un nouveau sénatus-consulte qui le déchargeait de toute action qui pourrait être intentée contre lui à ce sujet : précaution que le Sénat prit, pour ne pas voir discuter devant le peuple, jusqu’à quel point les sénateurs pouvaient porter la liberté de leurs avis.

Les tribuns après avoir fait la lecture du décret du Sénat dans la première assemblée du peuple, exhortèrent tous les citoyens de la république, tant ceux qui demeuraient dans Rome, que les habitants de la campagne, de se trouver dans la place au jour marqué pour y donner leurs suffrages. La plupart des plébéiens attendaient ce terme avec impatience dans le dessein de signaler leur haine contre Coriolan, et ils paraissaient animés contre ce sénateur, comme si sa perte eût été le salut de la république.

Enfin on vit paraître le jour fatal où l’on devait décider de cette grande affaire : une foule innombrable de peuple remplit de grand matin toute la place. Les tribuns qui avaient leurs vues, le séparèrent par tribus avant l’arrivée des sénateurs ; au lieu que depuis le règne de Servius Tullius on avait toujours recueilli les voix par centuries. Cette seule différence décidait de la plupart des délibérations, et faisait pencher la balance ou en faveur du peuple, ou en faveur des patriciens. Les consuls étant arrivés dans l’assemblée, voulaient maintenir l’ancien usage, ne doutant point de sauver Coriolan si on comptait les voix par centuries dont les patriciens composaient le plus grand nombre. Mais les tribuns aussi habiles et plus opiniâtres, représentèrent que dans une affaire où il s’agissait des droits du peuple et de la liberté publique, il était juste que tous les citoyens, sans égard au rang et aux richesses, pussent donner chacun leurs suffrages en particulier, et ils déclarèrent hautement qu’ils ne consentiraient jamais qu’on recueillît les voix autrement que par tête et par tribus. On poussa fort loin la dispute sur ce sujet : à la fin le Sénat qui ne voulait pas faire sa cause de celle de Coriolan, et qui craignait qu’on n’attaquât directement son autorité, céda à son ordinaire à l’opiniâtreté des magistrats du peuple.

Cependant Minucius le premier consul, pour couvrir en quelque manière ce qu’il y avait de faible, et même de honteux dans cette conduite du Sénat, monta à la tribune aux harangues. Il ouvrit son discours par les avantages que produisait l’union et la paix, et par les malheurs qui suivaient de la discorde. Il passa de ces lieux communs à l’affection que le Sénat avait pour le peuple, et aux bienfaits dont il l’avait comblé en différents temps. Il déclara qu’il ne demandait pour toute reconnaissance que la grâce de Coriolan, et il exhorta les plébéiens à faire moins d’attention à quelques paroles échappées dans la chaleur du discours, qu’aux services importants que ce généreux citoyen avait rendus à la république : Contentez-vous, romains, ajouta-t-il, de la soumission de ce grand homme ; et qu’il ne soit pas dit qu’un citoyen si illustre passe par les formes de la justice comme un criminel. Sicinius lui répondit que si une pareille indulgence avait lieu dans le gouvernement des états, il n’y en aurait point qui fussent en sûreté. Que tous ceux qui auraient rendu de grands services, pourraient entreprendre impunément les choses les plus injustes. Que dans les monarchies les rois pouvaient faire grâce ; mais que dans les républiques, les lois seules régnaient, et que ces lois sourdes aux sollicitations, punissaient le crime avec la même exactitude qu’elles récompensaient la vertu.

Puisque malgré nos prières, lui repartit Minucius, vous vous opiniâtrez à faire juger Coriolan par les suffrages de l’assemblée, je demande que suivant que vous en êtes convenu dans le Sénat, vous renfermiez toute votre accusation dans le seul chef du crime de tyrannie, et que vous en fournissiez les preuves et les témoins. Car, ajouta ce consul, à l’égard des discours qu’il a tenus en opinant dans nos assemblées, outre que vous n’avez pas droit d’en connaître, le Sénat l’en a déchargé. Pour justifier ce qu’il avançait, il lut tout haut le sénatus-consulte qui en faisait mention : il descendit ensuite de la tribune, et ce fut tout le secours que cet illustre accusé tira de la timide politique du Sénat.

Sicinius prit la parole, et représenta au peuple qu’il y avait longtemps que Coriolan, descendu des rois de Rome, cherchait à se faire le tyran de sa patrie. Que sa naissance, son courage, ce grand nombre de partisans qu’on pouvait appeler ses premiers sujets, ne devaient le rendre que trop suspect. Qu’on ne pouvait trop craindre que cette valeur tant vantée par les patriciens ne devînt pernicieuse à ses concitoyens. Qu’il était même déjà trop criminel dès qu’il s’était rendu suspect et redoutable. Qu’en matière de gouvernement, le seul soupçon d’affecter la tyrannie était un crime qui méritait la mort ou du moins l’exil. Sicinius ne voulut pas s’expliquer plus ouvertement avant qu’il eût entendu Coriolan dans ses défenses, afin de tourner dans une réplique tout le fort de l’accusation contre les endroits moins défendus : artifice dont il était convenu avec Decius qui devait parler à son tour dans cette affaire.

Coriolan se présenta ensuite dans l’assemblée avec un courage digne d’une meilleure fortune, et il n’opposa aux soupçons que le tribun avait voulu répandre avec tant de malignité sur sa conduite, que le simple récit de ses services. Il commença par ses premières campagnes ; il rapporta toutes les occasions où il s’était trouvé, les blessures qu’il avait reçues, les récompenses militaires dont ses généraux l’avaient honoré, et enfin les différents grades de la milice par où il avait passé. Il exposa à la vue de tout le peuple un grand nombre de différentes couronnes qu’il avait reçues, soit pour être monté le premier sur la brèche dans un assaut, soit pour avoir forcé le premier le camp ennemi, soit enfin pour avoir en différents combats sauvé la vie à un grand nombre de citoyens. Il les appela tout haut chacun par leurs noms, et il les cita comme témoins de ce qu’il avançait...

Ce discours soutenu d’un air noble, et de cette confiance que donnent l’innocence et la vérité, fit honte au peuple de son animosité. Les plus honnêtes gens de cet ordre s’écrièrent qu’il fallait renvoyer absous un si bon citoyen. Mais le tribun Decius alarmé de ce changement, prenant la parole comme il en était convenu avec Sicinius son collègue : Quoique le Sénat ne nous permette pas, dit-il, de prouver les mauvais desseins de cet ennemi du peuple par les discours odieux qu’il a tenus en plein Sénat, d’autres preuves aussi essentielles ne nous manqueront pas. Je rapporterai des actions où cet esprit de tyrannie et son orgueil ne se montrent pas moins à découvert. Vous savez que par nos lois les dépouilles des ennemis appartiennent au peuple romain ; que ni les soldats ni leur général même ne peuvent en disposer ; mais que tout doit être vendu, et le prix qui en provient porté par un questeur dans le trésor public. Tel est l’usage et la forme de notre gouvernement. Cependant au préjudice de ces lois aussi anciennes que Rome même, Coriolan ayant fait un butin considérable sur les terres des Antiates, de son autorité privée, il le distribua entre ses amis ; et ce tyran leur donna le bien du peuple, comme les premiers gages de leur conjuration. Il faut donc ou qu’il nie un fait certain et avéré, et qu’il dise qu’il n’a point disposé de ce butin, ou qu’il soutienne qu’il l’a pu faire sans violer les lois. Ainsi sans s’arrêter à ces vaines exclamations de ses partisans, ni à toutes ces cicatrices qu’il montre avec plus d’ostentation que de vérité, je le somme de répondre à cet unique chef que je propose contre lui...

Ce tribun vif et pressant demandait insolemment à Coriolan s’il était le roi de Rome, et par quelle autorité il avait disposé du bien de la république. Les tribuns voyant que le petit peuple reprenait sa première animosité, profitèrent de cette disposition pour faire recueillir les suffrages ; et Coriolan fut enfin condamné à un exil perpétuel. La plupart des nobles et des patriciens se crurent comme exilés avec ce grand homme, qui avait toujours été le défenseur et le soutien de leur ordre. D’abord la consternation fut générale, et bientôt la colère et l’indignation succédèrent à ce premier sentiment. Les uns reprochaient à Valerius qu’il avait séduit le Sénat par son discours artificieux ; d’autres se reprochaient à eux-mêmes leur excès de complaisance pour le peuple ; tous se repentaient de n’avoir pas plutôt souffert les dernières extrémités, que d’abandonner un citoyen si illustre à l’insolence d’une populace mutinée...

Jamais le peuple n’avait fait paraître tant de joie, même après avoir vaincu les plus grands ennemis de Rome, qu’il en fit éclater, pour l’avantage qu’il venait de remporter sur le Sénat et sur le corps de la noblesse. La forme du gouvernement venait d’être absolument changée par la condamnation et l’exil de Coriolan, et ce peuple qui dépendait auparavant des patriciens, se trouvait leur juge, et en droit de décider du sort de tout ce qu’il y avait de plus grand dans l’état.

Le peuple qui n’agissait plus que par l’impression qu’il recevait de ses magistrats, refusa ses suffrages aux plus grands hommes de la république dans les comices qui se tinrent sous le consulat de Q Sulpitius, et de Sp Largius, pour l’élection de leurs successeurs. Le Sénat et les patriciens disposaient ordinairement de cette souveraine dignité, parce que l’on ne pouvait être élu que dans une assemblée par centuries où la noblesse avait le plus grand nombre de voix. Mais dans cette occasion le peuple l’emporta sur les patriciens, par l’habileté de ses tribuns qui surent en gagner quelques-uns, et intimider les autres. C Julius et P Pinarius Rufus furent proclamés consuls : ils étaient peu guerriers, sans considération dans le Sénat, et ne seraient jamais parvenus à cette dignité s’ils en avaient été dignes.

On peut dire à ce sujet que le Sénat et le peuple toujours opposés de sentiments, allaient l’un et l’autre contre leurs véritables intérêts, et semblaient vouloir allier deux choses incompatibles. Tous les romains tant patriciens que plébéiens, aspiraient à la conquête de l’Italie ; le commandement des armées était réservé aux seuls patriciens qui étaient en possession des dignités de l’état, ils n’avaient pour soldats que des plébéiens en qui ils eussent bien voulu trouver cette soumission timide, et cette dépendance servile, qu’à peine eussent-ils pu exiger de vils artisans, et d’une populace élevée et nourrie dans l’obscurité.

I) Lutte pour le partage des terres et la convocation de comices tributes : -485 à -467

Les patriciens prenaient sous leurs noms, ou sous des noms empruntés, les terres conquises qu’on devait donner à cens aux pauvres plébéiens pour leur aider à élever leurs enfants. Souvent par des prêts intéressés et des usures accumulées, ils s’étaient fait céder les petits héritages que le peuple avait reçus de ses ancêtres. Enfin les riches en reculant peu à peu les bornes de leurs terres, y avaient absorbé et confondu la plupart des communes ; en sorte que ni l’état en général, ni les plébéiens en particulier ne tiraient presque plus aucun avantage de ces terres étrangères.

Les patriciens qui s’en étaient emparés les avaient enfermées de murailles : on avait élevé dessus des bâtiments ; des troupes d’esclaves faits des prisonniers de guerre les cultivaient pour le compte des grands de Rome, et déjà une longue prescription couvrait ces usurpations. Les sénateurs et les patriciens n’avaient guère d’autres biens que ces terres du public, qui étaient passées successivement en différentes familles par succession, par partage, ou par ventes.

Un consul nommé Cassius proposa une nouvelle répartition de ces terres. L’autre consul, du nom de Virginius s’y opposa (-486)... Cette opposition excita de nouveaux troubles dans la ville : les deux magistrats voulaient être également obéis : leurs licteurs étaient tous les jours aux prises, et cette concurrence entre deux partis qui se fortifiaient continuellement, allait dégénérer en une guerre civile, lorsqu’un des tribuns du peuple appelé C Rabuleïus, entreprit de rétablir le calme dans la république, et en tribun habile, d’en tirer tout l’avantage en faveur du peuple. Il remontra dans une assemblée publique, qu’il était aisé de concilier les avis des deux consuls...

Le Sénat qui prévit bien que l’affaire du partage des terres n’était que différée, s’assembla extraordinairement pour prévenir de bonne heure tout ce que les tribuns pourraient entreprendre à ce sujet. On ouvrit différents avis : celui d’Appius ce défenseur intrépide des lois, fut que pour empêcher les justes plaintes du peuple, le Sénat devait nommer dix commissaires qui seraient chargés de faire une recherche exacte de ces terres qui originairement appartenaient au public. Qu’il en fallait vendre une partie au profit du trésor, en distribuer une autre aux plus pauvres citoyens qui n’avaient aucun fond de terre, rétablir les communes, et placer par tout des bornes dont le défaut avait causé l’abus qui s’était introduit.

On donna de grands éloges à Appius, mais ils n’étaient guère sincères. La plupart des sénateurs dont ces terres faisaient tout le bien, ne pouvaient entendre parler de recherche. Cependant pour éblouir le peuple, l’avis d’Appius forma le sénatus-consulte. Mais tout fut fait pour en éloigner l’exécution...

Le Sénat craignant qu’il ne se trouvât un autre Cassius dans le consulat, prit des précautions pour ne remettre cette suprême dignité qu’à des patriciens dont il fût bien assuré, et il était maître en quelque manière de cette espèce d’élection qui ne se faisait que par l’assemblée des centuries où les patriciens avaient le plus grand nombre de suffrages. C’est ainsi qu-en 485 Lucius Emilius et Ceson Fabius, M Fabius et Lucius Valerius parvinrent successivement au consulat. Dans le dessein que le Sénat avait formé de laisser tomber le sénatus-consulte, il ne crut point pouvoir mieux confier ce secret qu’à Fabius Ceson et à Lucius Valerius, les accusateurs de Cassius, et qui l’avaient précipité eux-mêmes, pour ainsi dire, du haut de la roche tarpéienne. Le peuple sentit bien l’artifice : il s’aperçut qu’on ne mettait dans le consulat que des patriciens qu’on était bien assuré qui ne nommeraient jamais les décemvirs qui devaient procéder au partage des terres. Dans ces circonstances, la guerre presque continuelle contre les Volsques s’étant rallumée, et les deux consuls M Fabius et L Valerius qui étaient en exercice, ayant demandé quelques recrues pour rendre les légions complètes, un tribun appelé C Menius s’y opposa, et protesta publiquement qu’il ne souffrirait point qu’aucun plébéien donnât son nom pour se faire enrôler, que les consuls auparavant n’eussent apporté le sénatus-consulte en pleine assemblée du peuple, et qu’ils n’eussent nommé les commissaires qui le devaient mettre à exécution. Les consuls pour se tirer de cet embarras, et pour lever l’opposition du tribun, firent porter leur tribunal hors de Rome, à une distance qui n’était plus de la juridiction des tribuns, dont le pouvoir et les fonctions étaient renfermés dans les murailles de la ville.

Les consuls s’y étant rendus, envoyèrent citer les plébéiens qui devaient marcher en campagne. Ceux-ci se reposant sur l’opposition du tribun, ne comparurent point, et ils ne craignaient pas, tant qu’elle subsisterait, que les consuls les fissent arrêter....

On ne parla plus pendant quelque temps du partage des terres : les tribuns étaient confus, et le Sénat aurait repris toute son autorité, si dans cette révolution il n’eût pas voulu la pousser trop loin. Il était question de lever des troupes, et d’enrôler les légions pour marcher contre l’ennemi. Les consuls escortés de leurs licteurs, tinrent à l’ordinaire leur tribunal dans la place, et pour faire sentir au peuple leur puissance, ils condamnaient à l’amende ou au fouet, souvent sans aucun égard pour la justice, les citoyens qui ne se présentaient pas aussitôt qu’ils avaient été appelés pour donner leurs noms. Une conduite si sévère commença à aliéner les esprits, et la manière injuste et violente dont les consuls voulurent enrôler, comme simple soldat, un plébéien qui avait été centurion, acheva de faire éclater le mécontentement du peuple.

Ce plébéien appelé P Volero, s’était distingué à la guerre par sa valeur, et passait pour un bon officier. Cependant au préjudice de ses services, et des emplois qu’il avait remplis, il fut cité pour se faire enregistrer en qualité de simple soldat. Il ne voulut pas obéir, et se plaignit publiquement que les consuls le voulaient déshonorer, parce qu’il était plébéien. Ces magistrats sur son refus envoyèrent un licteur pour l’arrêter, et comme il faisait de la résistance, ils ordonnèrent qu’on le battît de verges, supplice dont les généraux punissaient la désobéissance de leurs soldats. On voulut se saisir de sa personne, mais Volero plein de courage et d’indignation repousse le licteur, et le frappant d’un coup dans le visage, il demande en même temps la protection des tribuns. Comme ils paraissaient insensibles à ses cris : j’en appelle au peuple, dit-il, en adressant la parole aux consuls. Puisque nos tribuns intimidés par votre puissance aiment mieux qu’on maltraite à leurs yeux un citoyen que de s’exposer à être étouffés dans leur lit comme Genutius ; se tournant ensuite vers le peuple qui paraissait indigné de la violence qu’on lui voulait faire : assistez-moi, mes compagnons, criait-il : nous n’avons plus d’autre ressource contre une si grande tyrannie que dans nos forces. Le peuple ému par ce discours prend feu, se soulève, attaque les licteurs qui escortaient les consuls. On brise leurs faisceaux, on les écarte ; la majesté du consulat n’est pas capable d’arrêter la fureur du peuple, et les consuls sont contraints de s’enfuir et de se cacher.

Le Sénat s’assemble aussitôt ; les consuls font leur rapport de la rébellion de Volero, et concluent à ce qu’il fût puni comme séditieux, et précipité du haut de la roche tarpéienne. Les tribuns au contraire demandaient justice contre les consuls, et ils se plaignaient de ce que ces magistrats au préjudice de la loi Valeria, et d’un appel devant l’assemblée du peuple romain, avaient voulu faire fouetter ignominieusement un brave citoyen, comme si c’eût été un vil esclave : nouveau sujet de dissension entre ces deux ordres de la république. Volero qui redoutait la puissance des consuls, demanda le tribunat, qu’il regardait comme un asile inviolable où il serait à couvert contre toutes les violences de ses ennemis. Pour obtenir cette charge, il se vanta dans une assemblée publique, que s’il était jamais revêtu de cette dignité, il saurait bien empêcher à l’avenir que le peuple ne fût opprimé par la puissance du Sénat.

Les plébéiens qui faisaient toujours le plus grand nombre dans ces assemblées, charmés des espérances que leur donnait Volero, lui accordèrent tous leurs suffrages. Il fut élu tribun malgré la brigue et la cabale des patriciens ; il entra en exercice de cette magistrature sous le consulat de L Pinarius et de P Furius. Le peuple attentif à ses démarches, croyait que pour se venger des deux consulaires qui l’avaient maltraité, il allait les attaquer et les mettre en justice ; mais il portait plus loin ses vues. Il tourna tout son ressentiment contre le corps entier du Sénat, et il entreprit de le priver de l’autorité qu’il avait dans l’élection des tribuns.

Nous avons dit qu’il n’y avait alors que deux manières de convoquer les assemblées du peuple romain, l’une par curies, et l’autre par centuries. Elles différaient en ce que dans les assemblées par curies on comptait les voix par tête, ce qui rendait le peuple plus puissant ; au lieu que dans les assemblées par centuries, comme les seuls patriciens composaient plus de centuries que le peuple, tout l’avantage était de leur côté. Du reste la forme de convoquer l’une et l’autre assemblée était égale ; ce droit appartenait au Sénat : et comme il n’y avait alors que des patriciens qui pussent être augures, c’étaient eux qui prenaient les auspices. Volero s’étant aperçu que l’autorité de ces augures et celle du Sénat influaient beaucoup dans l’une et l’autre assemblée, entreprit de tirer de l’assemblée par curies l’élection qu’on faisait des tribuns.

Il représenta au peuple dans une assemblée générale, que le Sénat et les patriciens étaient maîtres absolus du gouvernement ; que les premières dignités de la république, les charges civiles, militaires, et même celles du sacerdoce, étaient renfermées dans leur ordre. Qu’outre ces avantages particuliers, ils avaient encore le privilège de déterminer par un sénatus-consulte quand on devait tenir des assemblées, d’y présider, de faire précéder les délibérations par des auspices que les ministres de la religion, patriciens de naissance, interprétaient toujours suivant les vues et les intérêts de leur ordre ; et enfin qu’il fallait un nouveau sénatus-consulte pour confirmer ce qui s’y était passé. Qu’à la faveur de tant de droits qu’ils s’étaient attribués, ils n’avaient guère moins de pouvoir dans les assemblées qui se faisaient par curies, quoiqu’on y recueillît les voix par tête, que dans celles où les suffrages se comptaient seulement par centuries. Qu’il était temps de rompre tous ces liens que la politique du Sénat avait formés pour enchaîner les suffrages des plébéiens. Qu’il demandait qu’au moins pour ce qui regardait l’élection des tribuns, il fût permis de convoquer une troisième sorte d’assemblée, qui se fît par tribus, où les suffrages se recueillissent par tête comme dans celle des curies, mais où tous les citoyens romains qui composaient alors trente tribus, et tant les habitants de la ville que ceux de la campagne, fussent également reçus à donner leurs voix. Qu’on en bannît les sénatus-consultes, jusqu’alors nécessaires tant pour la convocation que pour la ratification de ce qui y aurait été arrêté. Que les tribuns seuls fussent autorisés à faire cette convocation pour l’élection de leurs successeurs, et que les consuls ne s’en mêlassent plus. Qu’on en exclût aussi les augures qui ne manquaient jamais de trouver des défauts dans les élections qui n’étaient pas agréables au Sénat ; et qu’enfin ces élections qui auparavant devaient être confirmées par un décret du Sénat, ne fussent à l’avenir ratifiées que par un plébiscite, c’est-à-dire par une ordonnance du peuple.

Tous les plébéiens se déclarèrent avec chaleur pour une proposition qui en les tirant eux et leurs magistrats de la dépendance des consuls, augmentait de nouveau la puissance du peuple aux dépens de l’autorité du Sénat. Les consuls au contraire, le Sénat et tout l’ordre des patriciens s’y opposaient de toutes leurs forces. Ils représentèrent dans différentes assemblées qui se tinrent à ce sujet, qu’une loi aussi dangereuse ne pouvait être reçue qu’au mépris des dieux, et de ce que la religion a de plus saint, et qu’elle allait rompre ces liens qui attachaient les citoyens les uns aux autres, et ruiner la subordination si nécessaire pour entretenir la paix et l’union entre les différents ordres de l’état. Chaque parti soutenait ses prétentions avec une égale animosité. C’était le sujet ordinaire de toutes les disputes entre ces deux ordres de la république. Il n’était plus question du partage des terres ; les vues et les intérêts des grands et du peuple semblaient être fixés dans la décision de cette affaire, sans qu’on pût prévoir quel en serait le succès.

Une peste affreuse qui infecta la ville et la campagne, interrompit le cours de ces dissensions. Chacun étant appliqué à ses pertes particulières, et à sa propre conservation, avait moins d’attention pour les intérêts publics. Mais ce mal ayant été aussi court que violent, les tribuns reprirent aussitôt leurs poursuites pour faire recevoir la loi proposée par Volero. Ce magistrat populaire étant prêt de sortir de charge, le peuple qui ne croyait pas pouvoir réussir sans son secours, le continua dans le tribunat pour l’année prochaine, malgré les brigues et l’opposition des patriciens. Le Sénat crut qu’il fallait lui opposer un homme d’un caractère ferme, et incapable de se laisser épouvanter par les cris et les menaces du peuple. Il choisit en 482 Appius Claudius, et l’éleva au consulat sans sa participation. On observa que bien loin de briguer cette suprême dignité, il n’avait pas daigné seulement se présenter dans l’assemblée le jour de l’élection. Il avait hérité de son père son attachement inviolable pour les intérêts du Sénat ; mais la fermeté héroïque du premier était dégénérée en dureté dans le fils. C’était un homme naturellement fier, quoique sans ambition, qui menait toutes les affaires avec hauteur, et qui ne voulait rien devoir à la persuasion, et à ces ménagements délicats, si nécessaires pour conduire un peuple libre. On lui donna pour collègue T Quintius, d’un caractère tout opposé, naturellement doux, insinuant, et qui avait su se faire aimer du peuple, quoiqu’il fût à la tête du parti qui lui était opposé. Le Sénat l’avait choisi exprès dans l’espérance que ses conseils et son exemple pourraient adoucir ce qu’il y avait de trop fier et de trop hautain dans les manières d’Appius.

Ces deux consuls étant entrés dans l’exercice de leurs charges, convoquèrent aussitôt le Sénat. Il était question de trouver les moyens les plus convenables pour empêcher la publication de la loi de Volero.

Appius fut d’avis que sous quelque prétexte dont on ne manque jamais entre voisins, on entreprît incessamment une nouvelle guerre. Il représenta que le Sénat ayant à gouverner un peuple d’un génie inquiet, avide de nouveautés, et excité par des tribuns séditieux, l’expérience avait fait voir qu’on n’aurait jamais la paix au dedans de l’état, si on ne portait la guerre au dehors, et si on ne tirait le peuple d’une ville où l’oisiveté entretenait les murmures et l’esprit de rébellion.

Quintius fut d’un sentiment contraire : il dit qu’il lui paraissait injuste de faire la guerre à des nations dont la république n’avait point alors sujet de se plaindre ; que le peuple même s’apercevrait bientôt des vues secrètes du Sénat, et que s’il refusait de prendre les armes, il faudrait employer la force pour le réduire : ce qui ne manquerait pas d’exciter une sédition, dans laquelle il était à craindre que la majesté du Sénat ne fût commise. Comme Quintius avait ce mois-là les licteurs et la principale autorité, il fallut que son collègue se rendît à son avis, qui fut suivi par la plus grande partie du Sénat.

Cependant Volero voulant venir à bout de ses premiers desseins, ne fut pas plutôt entré dans son second tribunat, qu’il proposa de nouveau la loi pour une assemblée du peuple par tribus. Il ajouta de concert avec ses collègues, qu’il demandait en faveur du peuple que l’élection des édiles s’y fît comme celle des tribuns, et qu’on y rapportât toutes les affaires dont le peuple avait droit de prendre connaissance. Ce qui voulait dire qu’il ne prétendait pas moins que de faire passer du Sénat au peuple toute l’autorité du gouvernement. On assembla de nouveau le Sénat sur des propositions si extraordinaires. Quintius naturellement doux et républicain, sans être populaire, voulait qu’on relâchât quelque chose en faveur d’un peuple courageux, et dont la république, disait-il, tirait tous les jours des services importants. Mais Appius fier et sévère soutenait qu’on trahissait les intérêts du Sénat par une indulgence qui marquait moins de bonté, que la faiblesse du gouvernement. Que les tribuns après les avoir dépouillés de leur autorité, ne leur laisseraient peut-être pas les robes bordées de pourpre, et les marques de leur dignité. Il conclut qu’après tant de discours inutiles qui s’étaient faits sur le même sujet, il n’y avait plus qu’un coup d’autorité qui pût réprimer les entreprises séditieuses des tribuns. Que les patriciens suivis de leurs clients, devaient prendre les armes, écarter le peuple de la place, et charger sans distinction tous ceux qui se rendraient les protecteurs d’une loi si pernicieuse. Cet avis fut rejeté, comme trop violent, et même dangereux. Le Sénat prit un parti plus modéré : il fit demander aux tribuns qu’on bannît des assemblées publiques ces disputes et ces contestations tumultueuses au travers desquelles il était difficile de démêler la justice et la raison ; que les consuls pussent paisiblement, et sans être interrompus, représenter au peuple les véritables intérêts de la république, et qu’on prendrait ensuite de concert des résolutions conformes au bien commun du peuple et du Sénat.

Les tribuns n’osèrent refuser une proposition si équitable : Quintius monta à la tribune aux harangues ; il parla d’une manière si vive et si touchante des avantages de la paix, et des malheurs qui suivaient des divisions et du changement des lois, que si Appius n’eût pas pris la parole immédiatement après lui, le peuple paraissait disposé à rejeter la proposition de Volero. Mais ce consul qui ne connaissait de manières de traiter avec les hommes, que celles de hauteur, au lieu de profiter de l’impression que le discours de son collègue venait de faire sur l’esprit des auditeurs, s’emporta à des invectives qui eurent le même effet que les harangues séditieuses des tribuns, et qui ne servirent qu’à irriter de nouveau les plébéiens, et à les éloigner du Sénat. Il leur reprocha d’une manière désagréable au Sénat même, et odieuse au peuple, sa première désertion sur le mont sacré, et l’érection du tribunat, qu’il disait n’avoir été arrachée du Sénat que par une révolte déclarée, et les menaces d’une guerre civile. Qu’il ne fallait pas s’étonner si d’un tribunal formé par des séditieux, il n’en sortait que des tumultes et des discordes, qui ne prendraient fin que par la ruine entière de la république ; qu’on ne reconnaissait déjà plus aucune trace de l’ancien gouvernement. Que les lois les plus saintes étaient abolies ; la puissance consulaire méprisée, et la dignité du Sénat avilie. Qu’on portait l’impudence jusque à vouloir exclure des élections les sénatus-consultes et les auspices, c’est-à-dire tout ce que la religion et l’état avaient de plus sacré et de plus respectable. Que bientôt avec un nouveau gouvernement on introduirait dans Rome des dieux étrangers ; qu’on abolirait le Sénat dont on diminuait tous les jours l’autorité, pour élever sur ses ruines un conseil suprême composé des tribuns du peuple. Qu’il priait les dieux de lui ôter la vie avant que d’être spectateur d’une si étrange révolution. Et afin, dit-il, en se tournant vers le peuple, de vous faire connaître mes sentiments, je déclare que je m’opposerai toujours constamment à la publication d’une loi si injuste, et j’espère qu’avant que vos tribuns soient venus à bout de la publier, je vous ferai sentir quelle est l’étendue du pouvoir d’un consul.

Ce ne fut qu’en frémissant de colère et d’indignation que le peuple entendit un discours si injurieux. Le plus ancien des tribuns appelé Lectorius, qui passait pour un des plus braves soldats de la république, lui répondit que personne n’ignorait qu’il sortait d’une maison où l’orgueil et l’inhumanité étaient héréditaires ; que son père avait été le plus cruel ennemi du peuple, et que lui-même en était moins le consul que le tyran. Mais qu’il lui déclarait à son tour que malgré sa dignité et sa puissance de consul, les élections des tribuns et celle des édiles se feraient dans la suite par les comices des tribus. Il jura par tout ce qu’il y avait de plus sacré, qu’il perdrait la vie, ou que dans le jour même il ferait recevoir la loi. Il commanda en même temps au consul de sortir de l’assemblée pour ne pas apporter de troubles quand on recueillerait les suffrages.

Appius se moqua de son ordre, et il lui cria que quoique tribun, il devait savoir qu’il n’était qu’un homme privé, sans véritable magistrature, et dont tout le pouvoir se renfermait à former une opposition aux décrets du Sénat qui pouvaient être préjudiciables aux plébéiens. Là-dessus appelant auprès de lui ses parents, ses amis et ses clients, qui étaient en grand nombre, il se mit en état d’opposer la force à la violence. Lectorius ayant conféré tumultuairement avec ses collègues, fit publier par un héraut que le collège des tribuns ordonnait que le consul fût conduit en prison : et aussitôt un officier de ce tribun eut la hardiesse de vouloir arrêter le premier magistrat de la république. Mais les sénateurs, les patriciens, et cette foule de clients qui étaient attachés à Appius, le mirent au milieu d’eux, et repoussèrent l’officier. Lectorius transporté de colère s’avança lui-même pour le soutenir, et implora le secours du peuple. La multitude se soulève ; les plus mutins se joignent au tribun ; on n’entend plus que des cris confus que produit une animosité réciproque. Bientôt on passe des injures aux coups ; et comme il était défendu en ce temps-là de porter des armes dans la ville, chaque parti s’en fait des bancs ou des pierres qu’il rencontre. Il y a bien de l’apparence que cette émotion ne se serait pas à la fin terminée sans qu’il y eût beaucoup de sang répandu, si Quintius n’eût engagé quelques consulaires, et d’anciens sénateurs à arracher Appius de ce tumulte, pendant qu’il travaillerait à adoucir les tribuns. Mais la nuit qui survint obligea plus que tout le reste les deux partis également irrités l’un contre l’autre à se séparer.

Le tumulte recommença le lendemain. Le peuple animé par ses tribuns, et surtout par Lectorius qui avait été blessé la veille, s’empare du capitole, s’y cantonne, et semble vouloir commencer une guerre ouverte. Le Sénat de son côté s’assemble, tant pour trouver les moyens d’apaiser la sédition, que pour concilier les deux consuls, dont le premier comme plus modéré, voulait qu’on relâchât quelque chose en faveur du peuple, au lieu qu’Appius protestait qu’il mourrait plutôt que de consentir qu’on cédât rien à des séditieux : ce désordre continua plusieurs jours. Quintius qui n’était pas désagréable à la multitude, aborde les tribuns, les caresse, et les conjure de donner leurs ressentiments particuliers au bien public, et de vouloir rétablir dans la ville la paix et la concorde. Les tribuns lui répondirent que c’était à son collègue qu’il devait s’adresser, et que lui seul était cause de la division qui se trouvait dans la république. Qu’ils ne croyaient pas exiger une chose injuste en demandant que l’élection des tribuns se fît seulement dans une assemblée par tribus. Que cela n’en excluait ni les sénateurs, ni les patriciens, ni les chevaliers qui tous étaient inscrits dans quelqu’une des trente tribus, et qui pourraient toujours intervenir dans les assemblées par tribus comme citoyens particuliers. Que le peuple souhaitait seulement qu’ils n’y présidassent point, mais que cet honneur fût déféré à ses magistrats particuliers. Qu’il n’y avait qu’à établir une loi si équitable, et qu’on verrait bientôt le calme rétabli dans la ville, sans cependant qu’ils prétendissent se désister de poursuivre dans la suite Appius pour avoir blessé Lectorius dont la personne était sacrée. Quintius leur repartit avec beaucoup de douceur, que dans le désordre qui était arrivé, on ne pouvait pas attribuer la blessure du tribun à Appius plutôt qu’à un autre ; qu’il leur conseillait même de sacrifier ce ressentiment particulier au bien de la paix, et d’en faire une honnêteté au Sénat. Qu’il prit de là occasion de leur insinuer qu’il ne croyait pas impossible que le Sénat, par sa bonté ordinaire, ne se relâchât en faveur du peuple au sujet de la loi, s’il s’en remettait absolument à sa décision ; que c’était peut-être la voie la plus sûre pour réussir, au lieu que si le peuple prétendait l’emporter par la force, il se trouverait toujours un grand nombre de jeunes sénateurs et de patriciens qui se feraient un honneur de lui résister.

Les tribuns qui connaissaient la prudence de Quintius, sentirent bien qu’un homme aussi habile n’aurait pas fait de pareilles avances s’il n’eût été bien assuré de la disposition du Sénat : et comme il n’était plus question que de sauver par une déférence apparente l’honneur de cette compagnie, les tribuns contents de gagner le fond de l’affaire, ne chicanèrent point sur la forme : ils assurèrent Quintius que le peuple l’avouerait de tout ce qu’il dirait de sa part au Sénat. Les tribuns prirent d’autant plus volontiers ce parti, qu’il n’engageait point leurs successeurs qui pourraient reprendre l’année suivante la poursuite de la loi, si les délibérations du Sénat n’étaient pas favorables au peuple.

Quintius ayant quitté les tribuns, convoqua le Sénat auquel il fit rapport de leurs dispositions. Il demanda ensuite l’avis des consulaires, en commençant par P Valerius Publicola. Ce sénateur dit que la blessure du tribun n’ayant point été l’effet d’une querelle personnelle entre Appius et Lectorius, il croyait qu’on en devait ensevelir le ressentiment dans l’oubli même du tumulte qui en avait été la cause. Mais qu’à l’égard du fond de la question qui était de savoir si on devait permettre qu’il se tînt des assemblées sans sénatus-consulte et sans auspices, il s’en remettait en son particulier à ce qui serait décidé à la pluralité des voix. Apparemment que ce consulaire ne jugea point à propos de s’expliquer le premier sur une matière si délicate, de peur de s’attirer la haine du peuple à qui il n’était déjà que trop odieux par la mort de Cassius dont il s’était rendu accusateur.

L’affaire fut agitée avec beaucoup de chaleur : mais Quintius naturellement persuasif, ménagea les esprits avec tant d’adresse, qu’il détermina enfin le Sénat à relâcher encore au peuple cette partie de son autorité. Appius s’y opposa de toute sa force ; il appelait à témoins les dieux et les hommes, que la république était trahie, et qu’on allait recevoir une loi plus préjudiciable à l’autorité légitime du Sénat que celles qu’on avait publiées sur le mont sacré. Mais il ne put ébranler la résolution des anciens sénateurs : ils n’ignoraient pas que si le consul ne dépendait que du Sénat, chaque sénateur au contraire était, pour ainsi dire, en la puissance du peuple, qui depuis l’affaire de Coriolan s’était mis en possession de faire faire le procès aux patriciens. Ainsi ou l’amour de la paix, ou la crainte du ressentiment des tribuns, réunirent la plupart des suffrages à l’avis de Quintien. La loi fut publiée du consentement des deux ordres, et on élut pour la première fois des tribuns dans une assemblée convoquée par tribus. Les patriciens s’en retirèrent, pour n’être pas confondus avec la plus vile populace ; ils avaient à leur tête Appius encore plus indigné contre le Sénat même que contre le peuple. Il disait que c’était une chose bien indigne que le Sénat l’eût abandonné dans une entreprise où il l’avait engagé, en l’élevant à une dignité qu’il ne demandait pas. Il ne s’en servit depuis que pour faire sentir aux plébéiens que la victoire que leurs tribuns venaient de remporter ne lui avait pas abaissé le courage.

Les Èques et les Volsques durant ces divisions avaient fait à leur ordinaire des incursions sur les terres de la république. Les légions n’étaient composées que du peuple romain, citoyen et soldat en même temps. Les deux consuls les partagèrent entre eux ; Quintius marcha contre les Èques, et Appius commanda l’armée destinée contre les Volsques. Ce général se voyant hors de Rome avec cette autorité absolue que donne le commandement militaire, fit observer la discipline avec une sévérité que ses soldats regardèrent moins comme un ordre nécessaire, que comme une vengeance du passé. La dureté du commandement irrita les esprits : centurions et soldats, chacun murmurait contre les ordres du général. Il se fit une espèce de conjuration moins contre sa vie que contre sa gloire : les soldats pour l’empêcher de vaincre et de recevoir ensuite les honneurs du triomphe, résolurent de concert de ne point s’opposer aux entreprises des ennemis. Les Volsques ayant présenté la bataille, et Appius ayant tiré son armée du camp pour les combattre, les romains à l’approche de l’ennemi jetèrent leurs armes, s’enfuirent honteusement, et ne crurent point acheter trop cher l’affront qu’ils faisaient à leur général, s’il ne leur en coûtait que la perte de leur propre honneur.

Appius au désespoir, court de tous côtés pour les rallier et les ramener au combat. Il prie et il menace inutilement ; les uns s’écartent pour ne pas recevoir ses ordres ; d’autres sans être blessés lui montrent des bandages qu’ils avaient mis exprès sur des parties saines de leur corps ; ils demandent qu’on les ramène dans le camp pour se faire penser, et tous s’y jettent en foule sans en attendre l’ordre. Les Volsques profitent de ce désordre, et après avoir taillé en pièces ceux qui se retiraient les derniers, ils attaquent les retranchements. Pour lors les soldats qui craignaient que l’ennemi ne pénétrât dans le camp, font face sur les retranchements, combattent avec courage, et repoussent les Volsques sans les poursuivre, contents d’avoir fait voir à leur général qu’ils eussent pu vaincre s’ils l’avaient voulu. Appius encore plus irrité de ce nouvel outrage que de leur fuite, voulut le lendemain assembler son armée, et se placer dans son tribunal pour faire une justice exemplaire des séditieux. Mais les soldats méprisèrent le signal qui les appelait à l’assemblée. Ils demandaient à haute voix à leurs officiers qu’ils les tirassent de dessus les terres de l’ennemi où ils ne pouvaient manquer d’être défaits. Ces officiers qui ne voyaient plus ni discipline ni obéissance dans l’armée, conseillèrent au général de ne pas commettre son autorité contre des esprits mutinés. Appius outré de cette révolte abandonna son camp : mais comme il était en marche, les Volsques avertis par quelque transfuge, vinrent charger avec de grands cris ceux qui faisaient l’arrière-garde. La terreur se répand par tout, et passe jusque aux corps les plus avancés ; chacun jette ses armes ; ceux qui portaient les enseignes les abandonnent : ce n’est plus comme dans la première occasion une fuite simulée. Tout se débande et s’écarte ; et ils ne se rallièrent qu’après être arrivés sur les terres de la république. Appius les ayant fait camper dans un endroit qui couvrait le pays, et où il ne pouvait être forcé de combattre malgré lui, convoqua une seconde fois l’assemblée. Etant monté sur son tribunal, il reprocha aux soldats qui l’environnaient leur lâcheté, et leur perfidie encore plus criminelle que le défaut de courage. Il demande aux uns ce qu’ils ont fait de leurs armes, et à ceux qui portaient les enseignes, s’ils les avaient livrées aux ennemis. S’abandonnant à sa sévérité naturelle qui était encore augmentée par le juste ressentiment de leur désertion, il fait décimer les soldats, et couper la tête aux centurions et aux autres officiers qui avaient abandonné leur poste. Comme le temps des comices pour l’élection des consuls de l’année suivante approchait, il ramena à Rome le débris de son armée, qui n’y rentra qu’avec la honte du châtiment sur le visage, et un violent désir de la vengeance dans le coeur.

Appius irrita le peuple, et s’attira sa haine tout de nouveau par l’opposition qu’il forma aux instances que les tribuns de cette année renouvelaient en faveur de la loi agraire. Ces magistrats du peuple n’étaient pas plutôt parvenus au tribunat, qu’ils ne cherchaient qu’à se distinguer par des propositions qui flattassent la multitude. Les uns inventaient de nouvelles lois ; d’autres reprenaient la poursuite de celles qui n’avaient point encore été reçues ; et tous n’avaient pour objet que de partager avec le Sénat et les patriciens les biens, les dignités et les magistratures de la république. Ce fut sous le consulat de L Valerius et de T Emilius qui venaient de succéder dans cette dignité à Quintius et à Appius, que C Sicinius tribun du peuple, et petit-fils de ce Sicinius Bellutus le chef de la sédition sur le mont sacré, fit renaître avec ses collègues l’ancienne dispute au sujet du partage de ces terres publiques dont les patriciens et les plus riches habitants de Rome étaient en possession.

L’affaire dépendait en quelque manière des consuls, qui par le sénatus-consulte rendu sous le consulat de Cassius et de Virginius, étaient autorisés à nommer les commissaires qui devaient procéder à la recherche et au partage de ces terres. Les tribuns eurent l’adresse de mettre dans leurs intérêts ces deux premiers magistrats de la république. Emilius leur promit d’appuyer leurs prétentions : ce consul prit un parti si extraordinaire par un sentiment de vengeance contre le Sénat qui avait refusé les honneurs du triomphe à son père revenu victorieux d’une guerre contre les Èques. Valerius de son côté ne fut pas fâché de trouver une occasion d’adoucir le peuple, qui ne pouvait lui pardonner la mort de Cassius dont il s’était rendu accusateur pendant sa questure.

Les tribuns assurés des deux consuls, portèrent ensuite l’affaire au Sénat. Ils parlèrent avec beaucoup de modération, et ils demandèrent avec les prières les plus soumises qu’il plût enfin à la compagnie de faire justice au peuple, et que les consuls ne différassent plus à nommer les décemvirs qui devaient régler le partage des terres. Les deux consuls firent comprendre par leur silence qu’ils ne s’y opposaient point. Valerius comme premier consul, demanda ensuite l’avis de la compagnie, et il commença par Emilius père de son collègue. Cet ancien sénateur se déclara en faveur du peuple : il dit que rien ne lui paraissait plus injuste que de voir des particuliers enrichis seuls des dépouilles des ennemis, pendant que le reste des citoyens gémissaient dans l’indigence et dans la misère. Que les pauvres plébéiens craignaient d’avoir des enfants auxquels ils ne pouvaient laisser que leur propre misère en héritage ; qu’au lieu de cultiver chacun la portion de terre qui leur appartenait, ils étaient contraints pour vivre de travailler comme des esclaves dans les terres des patriciens, et que cette vie servile était peu propre à former le courage d’un romain. Ainsi, dit ce vieillard, je suis d’avis que nos consuls nomment des décemvirs qui procèdent au partage de ces terres, qui étant publiques et communes, doivent tourner également au profit de tous les particuliers.

Appius s’opposa à cet avis avec autant de hauteur que s’il eût été un troisième consul, ou même qu’il eût été revêtu d’une dictature perpétuelle. Il répondit à Emilius, que le peuple ne pouvait se prendre de sa misère qu’à sa propre intempérance ; qu’il avait eu des terres en partage dès la fondation de Rome ; que plus d’une fois les consuls lui avaient abandonné le butin qu’on avait fait sur les terres des ennemis, et que si on faisait une recherche exacte, on trouverait que ceux qui avaient eu plus de part à ces dépouilles étrangères étaient les plus pauvres. Que tant que ces plébéiens croupiraient dans la débauche et l’oisiveté, il n’était pas au pouvoir de la république de les enrichir ; qu’il s’était passé plus de quinze consulats depuis qu’on avait rendu le sénatus-consulte pour le partage des terres, sans qu’aucun des magistrats précédents eussent songé seulement à le mettre à exécution, parce qu’ils n’ignoraient pas que le Sénat par un pareil arrêt n’avait eu en vue que d’apaiser la sédition, pour donner le temps au peuple de reconnaître l’injustice, et même l’impossibilité de ses prétentions ; et que d’ailleurs ces anciens consuls savaient bien que le sénatus-consulte était péri par la prescription, et qu’ils n’avaient garde de se charger d’une commission en vertu d’un pouvoir expiré. Qu’il n’y avait pas plus à craindre des consuls en charge trop habiles et trop éclairés, pour entreprendre une pareille affaire sans le concours et l’autorité du Sénat. Mais afin de vous faire voir, ajouta Appius, qu’en rejetant un acte prescrit, je ne prétends pas soutenir des usurpateurs, je déclare que mon avis est que sans faire mention davantage du partage des terres, on réunisse au profit du domaine public les terres de tous ceux qui n’en pourront pas justifier l’acquisition et les bornes par des titres légitimes.

Quelque équitable que fût cet avis, ni les grands ni le peuple ne pouvaient goûter un sentiment qui allait à dépouiller les riches, sans que les pauvres en profitassent. Mais comme après tout il rejetait le partage des terres, et que la recherche proposée contre les injustes possesseurs paraissait encore bien éloignée, la plupart des sénateurs donnèrent de grandes louanges à Appius. Les tribuns au contraire outrés de trouver en la personne seule de ce consulaire la haine et l’opposition de tous les patriciens, résolurent de le faire périr, et ils le citèrent devant le peuple comme l’ennemi déclaré de la liberté publique. C’était le crime ordinaire de ceux qui n’en avaient point, et qu’on voulait pourtant perdre. Le Sénat s’intéressa dans cette affaire comme dans la sienne propre ; et il regardait Appius comme l’intrépide défenseur de ses droits. La plupart voulaient solliciter la multitude en sa faveur ; mais il s’y opposa avec son courage et sa fermeté ordinaire. Il ne changea ni d’habit ni de langage : et le jour de l’assemblée il parut au milieu de ses accusateurs avec la même dignité que s’il eût été leur juge. Les tribuns lui reprochèrent la dureté de son consulat, l’inhumanité avec laquelle il avait fait mourir un plus grand nombre de soldats par la main du bourreau, que les ennemis n’en avaient tué dans la chaleur du combat. Pour rendre ce consulaire encore plus odieux, ils lui faisaient un crime nouveau de la conduite sévère de son père ; mais il répondit à ces différents chefs d’accusation avec tant de force, que le peuple étonné et confus n’osa le condamner. Les tribuns qui craignaient qu’il ne fût absous, firent remettre le jugement à une autre assemblée, sous prétexte que la nuit approchait, et qu’il ne restait pas assez de temps pour recueillir les suffrages. Pendant ces délais, Appius qui jugea bien qu’il n’échapperait point à la fin à la haine implacable de ces magistrats, finit volontairement sa vie. Son fils fit apporter son corps dans la place, et se présenta, suivant l’usage, pour faire son oraison funèbre. Les tribuns ennemis de sa mémoire, voulurent s’y opposer, sous prétexte que son père était censé entre les criminels par l’accusation dont il n’avait pas été absous avant sa mort. Mais le peuple plus généreux leva l’opposition, et il entendit sans peine les louanges d’un ennemi qu’il n’avait pu s’empêcher d’estimer, et qu’il ne craignait plus.

Les tribuns reprirent ensuite l’affaire de la loi agraria que le procès d’Appius avait comme suspendue. La mort de ce grand homme semblait devoir intimider tous ceux qui seraient tentés de s’opposer à la publication de la loi ; mais comme la fortune de la plupart des sénateurs en dépendait, et que plusieurs riches plébéiens avaient aussi acquis différents cantons de ces terres publiques, le parti des patriciens se fortifia ; celui du peuple s’affaiblit, la poursuite des tribuns en fut ralentie ; et les propriétaires demeurèrent toujours en possession de ces terres, malgré les prétentions et les plaintes du petit peuple. Les romains l’année suivante et sous le consulat d’Aulus Virginius et de T Numicius (-476), furent occupés dans des guerres ou plutôt dans des courses et des incursions contre les Èques, les Volsques et les Sabins ; mais au retour de la campagne on vit renaître des divisions ordinaires. La multitude qui se croyait opprimée par le crédit des grands, pour en marquer son ressentiment, s’absenta de toutes les assemblées qui se faisaient par centuries, et où les consuls et le Sénat présidaient. Il semblait que les plébéiens voulussent se séparer encore une fois du corps de la république : on n’en vit aucun à l’élection des consuls pour l’année suivante ; et ce qui n’était jamais arrivé, T Quintius et Q Servilius furent élevés à cette dignité par les suffrages seuls du Sénat, des patriciens et de leurs clients, qui malgré ces divisions suivaient toujours le parti de leurs patrons.

Ces deux consuls pour empêcher que la division n’allât plus loin, occupèrent le peuple pendant toute l’année en différentes guerres contre les Èques et les Volsques. T Quintius enleva à ces derniers la ville d’Antium et tout son territoire. Le pillage et le butin adoucirent les esprits de la multitude, et le soldat de retour à Rome n’osait se plaindre de ses généraux sous lesquels il venait d’acquérir des biens et de la gloire.

Mais les plaintes et les dissensions recommencèrent sous le consulat de Tib Emilius et de Q Fabius en -467. Nous avons vu qu’Emilius pendant son premier consulat s’était déclaré pour le partage des terres ; les tribuns et les partisans de la loi agraria reprirent de nouvelles espérances sous son second consulat : l’affaire fut agitée dans le Sénat, Emilius n’avait point changé de sentiment. Ce consul toujours favorable au peuple, soutenait qu’il était impossible de maintenir la paix et l’union entre les citoyens d’un état libre, si par le bénéfice de la loi on ne rapprochait la condition des pauvres de celle des riches, et qu’on ne partageât par portions égales les terres conquises sur les ennemis. Mais ce partage si intéressant pour les plébéiens souffrait de grandes difficultés. Il fallait pour cela reconnaître et établir une juste distinction entre l’ancien patrimoine de chaque particulier, et ce qu’il y avait joint des terres publiques. Il fallait même étendre cette distinction entre les cantons que les patriciens avaient achetés du domaine public, et ceux qu’ils n’avaient pris d’abord qu’à titre de cens sous leurs noms ou sous des noms empruntés, et qu’ils avaient depuis confondus avec une partie des communes dans leur propre patrimoine. Une longue prescription dérobait aux recherches les plus exactes la connaissance de ces différentes usurpations. Les patriciens avaient depuis partagé ces terres entre leurs enfants comme leur patrimoine, et ces terres devenues héréditaires, étaient passées en différentes maisons à titre d’hérédité, par vente et par acquisitions. De riches plébéiens en possédaient même depuis quelque temps une partie qu’ils avaient acquise de bonne foi ; en sorte qu’il ne semblait pas qu’on pût toucher à cette affaire sans causer un trouble général dans la république.

Emilius sans avoir égard à des inconvénients si dignes de considération, insistait toujours opiniâtrement en faveur de la publication de la loi. Il voulait avoir le mérite aux yeux du peuple de l’avoir fait recevoir pendant son consulat ; et il était soutenu par d’anciens sénateurs qui regardaient la médiocrité de la fortune des particuliers et l’égalité des biens comme les plus fermes soutiens de la liberté publique. Mais le plus grand nombre, et ceux surtout qui possédaient de ces terres publiques, se plaignaient qu’Emilius pour se rendre agréable au peuple, voulût lui faire des libéralités du bien de la noblesse. On en vint jusque aux invectives et aux injures ; plusieurs lui reprochèrent qu’il agissait moins en consul, qu’en tribun séditieux : et on vit avec étonnement des sénateurs manquer de respect pour le chef du Sénat, et pour le souverain magistrat de la république. Fabius son collègue, pour prévenir les suites de ces divisions, ouvrit un avis qui ne déplut ni à l’un ni à l’autre parti.

La plus grande partie des habitants de la ville d’Antium avaient péri dans la dernière guerre. Fabius pour adoucir le peuple romain, que sa misère et les harangues séditieuses des tribuns rendait furieux, proposa d’envoyer une partie des plus pauvres citoyens de Rome, en forme de colonie, dans Antium, et de partager entre eux des terres voisines qu’on avait enlevées aux Volsques. Cet avis fut d’abord reçu avec de grands applaudissements par le petit peuple, toujours avide de la nouveauté. On nomma aussitôt pour faire l’établissement de cette colonie, T Quintius, A Virginius, et P Furius. Mais quand il fut question de donner son nom à ces triumvirs, il y eut peu de plébéiens qui se présentassent : Rome avait trop de charmes pour ses habitants, personne n’en voulait sortir. Les jeux, les spectacles, les assemblées publiques, l’agitation des affaires, la part que le peuple prenait dans le gouvernement, tout y retenait un citoyen quelque pauvre qu’il fût. On regardait une colonie comme un honnête exil, et les plus misérables plébéiens aimèrent mieux dans cette occasion vivre à Rome dans l’indigence, et y attendre le partage si incertain des terres publiques dont on les flattait depuis si longtemps, que d’en posséder actuellement dans une riche colonie ; en sorte que les triumvirs pour remplir le nombre destiné pour la colonie, furent obligés de recevoir des étrangers et des aventuriers qui se présentèrent pour y aller habiter. L’unique avantage qu’on tira de cet établissement, fut que ceux du peuple qui refusèrent d’y être compris, n’osèrent relever l’affaire du partage des terres. Une peste affreuse désola en ce temps-là la ville et la campagne. Un nombre infini de peuple, plusieurs sénateurs et les deux consuls même P Servilius et L Aebutius en moururent.

Les Volsques et les Èques croyant remporter de grands avantages sur les romains s’ils les attaquaient dans de telles conjonctures, recommencèrent la guerre sous le consulat de L Lucretius Tricipitinus, et de T Veturius Geminus. Ces deux magistrats ne furent pas plutôt élevés à cette dignité, qu’ils se mirent en état de s’opposer aux courses des ennemis. Mais comme ils ne pouvaient pas tirer beaucoup de secours de si grands ravages, ils appelèrent à leurs secours les latins et les Herniques alliés du peuple romain. Ils se mirent à leur tête, et combattirent avec tant de courage que les ennemis furent défaits en trois batailles différentes.

K) La révolution de 450 : La loi des XII tables

Pendant que les deux consuls étaient en campagne, un tribun du peuple appelé C Terentillus Arsa, entreprit de signaler son avènement au tribunat par de nouvelles propositions. Ce tribun ayant reconnu que le Sénat et les consuls arrêtaient toujours par leur autorité la publication de la plupart des lois que proposaient ses collègues, chercha différents moyens d’affaiblir et de diminuer une puissance qui était l’objet perpétuel de l’envie et de l’émulation des tribuns. Il demanda en pleine assemblée qu’on mît des bornes à l’autorité absolue des consuls, et en même temps qu’on établît du consentement du peuple, des lois fixes et constantes qui servissent de règle au Sénat dans les jugements qu’il rendait au sujet des procès qui naissaient entre les particuliers.

Pour juger de l’importance de cette seconde proposition, peut-être qu’il ne sera pas inutile d’observer ici que Rome n’avait point encore de lois, ni une forme constante d’administrer la justice. La volonté seule de ses anciens rois avait tenu lieu de loi pendant leurs règnes ; les consuls et le Sénat en succédant à leur puissance, succédèrent à ce droit souverain de rendre la justice, et ils réglaient leurs arrêts par les principes de l’équité naturelle, ou par d’anciens usages, ou enfin par les premières lois de Romulus et de ses successeurs dont on trouvait encore de légers vestiges dans les livres sacrés dont les seuls patriciens étaient dépositaires. Le peuple en était peu instruit : la plupart occupés hors de Rome à la guerre, ou établis à la campagne, ne venaient guère à la ville que les jours de marchés pour leurs affaires domestiques, ou pour se trouver aux comices et aux assemblées publiques qui ne se tenaient que ces jours-là. Ils se remettaient de tous leurs différents au jugement des consuls, les seuls en ce temps-là qui eussent quelque teinture de lettres, mais qui tous à l’égard du peuple faisaient un mystère de ces premiers éléments de leur jurisprudence. La mort d’un grand nombre de patriciens que la peste avait enlevés, et l’absence des deux consuls qui étaient actuellement à la tête des armées, parut une conjoncture favorable à Terenrillus pour introduire quelque changement dans le gouvernement. Il représenta au peuple que les magistrats patriciens étaient arbitres absolus de sa fortune ; que dans les différends qui naissaient entre un patricien et un plébéien, le dernier était toujours sûr de succomber ; que dans la perte de son procès, il ne lui restait pas même la consolation de pouvoir connaître s’il avait été bien ou mal jugé ; et il conclut à ce qu’on établît incessamment des lois connues de tout le monde, qui servissent de règlement aux magistrats dans leurs jugements, et aux parties de preuves de l’équité ou de l’injustice de leur cause.

Il se déchaîna ensuite ouvertement contre la puissance des consuls. Il dit qu’on avait attaché à cette dignité une autorité et un pouvoir insupportable dans une ville libre ; que les deux consuls étaient revêtus de la puissance souveraine dont jouissaient les anciens rois de Rome ; qu’ils avaient comme ces princes une robe bordée de pourpre, la chaire curule ou d’ivoire ; des gardes et des licteurs. Que dans la ville ils rendaient la justice sans appel, et toujours avec une autorité absolue ; qu’en la campagne et en temps de guerre ils commandaient les armées, et faisaient toujours la guerre et souvent la paix, sans même consulter le Sénat, auquel ils se contentaient pour la forme de rendre compte ensuite de leur administration. Qu’ainsi ils avaient toute l’autorité des rois, et qu’il ne leur en manquait que le titre. Mais que pour empêcher que leur domination ne dégénérât à la fin dans une tyrannie perpétuelle, il demandait qu’on établît cinq hommes des plus gens de bien de la république, qui fussent autorisés à restreindre dans de justes bornes une puissance si excessive ; en sorte que les consuls à l’avenir n’eussent d’autorité sur leurs concitoyens que celle que les mêmes citoyens auraient bien voulu leur accorder.

Des propositions si hardies surprirent et étonnèrent tous les sénateurs. Ils reconnurent alors, mais trop tard, la vérité de ce que les deux Appius avaient prédit tant de fois, que le peuple après avoir essayé la faiblesse du Sénat par tant de lois qu’il en avait extorquées en sa faveur, attaqueraient enfin ouvertement son autorité dans celle des consuls qui en était le plus ferme soutien. Heureusement pour cette compagnie, Quintus Fabius en l’absence des consuls, était alors gouverneur de Rome. C’était un consulaire sage, prudent, adroit, et qui sans s’abaisser savait s’accommoder à l’humeur du peuple, de manière qu’il lui était presque aussi agréable qu’un tribun.

Cet habile magistrat voyant que ce tribun entreprenant allait ruiner la dignité consulaire, dépêcha secrètement différents courriers aux deux consuls, pour leur donner avis de ce qui se passait, et pour les conjurer de revenir à Rome en diligence. Pour gagner du temps, il représentait tantôt au peuple, et tantôt aux autres tribuns qu’on s’était contenté jusque alors dans Rome de suivre dans les jugements le droit naturel, et les seuls principes du bon sens. Que la multitude des lois ne servirait qu’à obscurcir la vérité ; et qu’il prévoyait avec douleur tous les malheurs qui naîtraient dans la république, de cette forme judiciaire que Terentillus y voulait introduire. Il insinuait ensuite avec beaucoup de douceur, que quand même ces changements seraient trouvés nécessaires, il n’était ni de l’honneur ni de la justice des citoyens qui étaient alors à Rome, d’entreprendre d’en décider en l’absence des deux consuls, et de cette partie du peuple qui composait leurs armées. Qu’ils seraient en droit de se plaindre à leur retour qu’on eût précipité la décision d’une affaire de cette conséquence, qui intéressant tous les particuliers, ne devait être décidée que dans une assemblée générale du peuple romain. Que les consuls même, comme chefs de la république, protesteraient contre tout ce qui aurait été arrêté sans leur participation ; au lieu que quand ces deux souverains magistrats se trouveraient à la tête du Sénat, et que tout le peuple serait de retour, on prendrait de concert des mesures conformes au bien de l’état et au salut de la république. Fabius ajouta à ces raisons des prières pressantes qui lui donnaient d’autant plus d’autorité, qu’il semblait en exiger moins.

La plupart des tribuns se rendirent à des raisons si solides, et n’insistèrent plus sur la première demande de Terentillus qui regardait la limitation du pouvoir des consuls. Peut-être aussi que ce fut l’espérance de parvenir eux-mêmes un jour à la dignité du consulat, qui leur ôta le dessein d’en diminuer l’autorité. Mais ils persistèrent à demander qu’on choisît dans le Sénat et parmi le peuple des personnes capables de composer un corps de lois pour établir une forme constante dans la manière de rendre la justice aux citoyens. Cependant sur les instances de Fabius, ils consentirent à suspendre la poursuite de cette affaire, et les consuls à leur retour trouvèrent la ville tranquille ; mais ce calme ne dura pas longtemps. Les Herniques alors alliés du peuple romain, firent savoir que les Èques et les Volsques leurs voisins armaient secrètement, et que la nouvelle colonie d’Antium était entrée dans cette ligue. Nous avons vu plus haut que comme il ne s’était pas présenté un assez grand nombre de citoyens romains pour remplir cette colonie, on y avait suppléé par des gens ramassés de différents endroits, latins, Herniques et toscans : il s’y était même glissé des Volsques. Ces aventuriers en plus grand nombre que les romains, s’étaient rendus les plus puissants dans le conseil. Ils entretenaient secrètement des intelligences avec les ennemis de Rome ; et quoiqu’ils ne se fussent pas encore déclarés ouvertement contre la république, on ne laissait pas d’avoir leur fidélité pour suspecte.

Cependant le Sénat qui ne voulait pas être surpris, ordonna que les deux consuls feraient des levées incessamment : ce qui s’appelait parmi les romains faire le choix, parce que tous les citoyens étant soldats, les consuls quand il survenait une guerre, étaient en droit de choisir ceux qui leur paraissaient en état de servir. Ces deux magistrats ayant fait placer leur tribunal dans la place, citèrent ceux qu’ils voulaient mener en campagne. Mais les tribuns s’y opposèrent : ils firent renaître les propositions de Terentillus pour l’établissement d’un corps de lois ; et Virginius le plus emporté de ces tribuns, criait dans la place que cette guerre prétendue n’était qu’un artifice du Sénat pour tirer le peuple hors de Rome, et l’empêcher sous ce prétexte de donner ses suffrages au sujet d’une affaire si importante pour tous les particuliers.

Ces contestations furent très vives, et excitèrent de nouveaux tumultes. On ne voyait plus ni obéissance dans le peuple, ni autorité dans les consuls. Tout se décidait par la force : et ces magistrats ayant tenté de faire arrêter un plébéien qui refusait de marcher à la guerre, les tribuns l’enlevèrent aussitôt aux licteurs, et le remirent en liberté. Les consuls craignant de commettre davantage leur dignité, se retirèrent de la place. Et comme les avis des Herniques ne s’étaient pas trouvés vrais, et que les ennemis n’entreprenaient rien, ils s’abstinrent pendant quelque temps de se trouver dans ces assemblées tumultueuses, dans lesquelles les plus violents et les plus emportés avaient le plus d’autorité. On ne parlait au peuple que de la nécessité où il était d’obliger les consuls à régler leurs jugements par un corps de lois connues et publiques. Mais le Sénat sous prétexte de conserver d’anciens usages, ne pouvait se résoudre à renoncer à cette manière arbitraire de rendre ses arrêts.

Il y eut cette année des tremblements de terre ; et il parut dans l’air des exhalaisons enflammées. Ces phénomènes purement naturels, mais que le petit peuple ne manqua pas de regarder comme les précurseurs de nouvelles calamités, firent oublier cette affaire pour quelque temps. On ne s’occupait que de sinistres présages qui se multipliaient à la faveur de la peur et de la superstition. Les uns avaient vu des spectres qui changeaient à tous moments de formes ; d’autres avaient entendu la nuit des voix extraordinaires. Des historiens célèbres n’ont point fait difficulté de nous rapporter sur la foi de ces et que pendant qu’elle tombait comme des flocons de neige, des oiseaux carnassiers en prenaient en l’air différents morceaux. On eut recours aussitôt aux oracles ; on consulta les livres des sibylles. Les dépositaires de ces livres sacrés, tous patriciens, publièrent que Rome était menacée de voir des ennemis redoutables assiéger la ville à la faveur des divisions qui y régnaient. Cette prédiction paraissait copiée d’après ce qui venait d’arriver dans l’entreprise de Coriolan. Aussi les tribuns se doutèrent bien que les prêtres avaient ajusté leur réponse aux vues et aux intérêts du Sénat. La populace au contraire qui regardait le passé comme caution de l’avenir, et qui redoutait de voir un nouveau Coriolan aux portes de Rome, obligea ses tribuns à conférer avec le Sénat pour tâcher de trouver le moyen de finir leurs divisions. On s’assembla plusieurs fois, mais toujours inutilement. Aucun des deux partis ne voulait rien relâcher de ses prétentions. Enfin le temps ayant dissipé cette frayeur que les prêtres avaient tâché d’inspirer au peuple, les tribuns s’assemblèrent de nouveau, et sans consulter le Sénat, ils présentèrent à la multitude le projet d’une nouvelle loi.

Cette loi portait que le peuple nommerait incessamment cinq consulaires qui seraient choisis entre les personnes les plus sages et les plus éclairées du Sénat. Que ces commissaires seraient autorisés pour recueillir et former un corps de lois civiles, tant par rapport aux affaires publiques, qu’à l’égard des différends qui survenaient entre des particuliers. Qu’ils en feraient leur rapport dans une assemblée du peuple, et qu’ils les afficheraient dans la place publique, afin que chacun en pût prendre connaissance et en dire son avis. Les tribuns ayant proposé ce projet, déclarèrent qu’ils en remettaient la publication au troisième jour de marché, afin que ceux qui voudraient s’y opposer pussent librement représenter au peuple les raisons de leur opposition.

Plusieurs sénateurs s’élevèrent aussitôt contre cette nouvelle proposition. Ce fut le sujet de beaucoup de disputes qui ne servaient qu’à traîner les choses en longueur. à la fin les tribuns tentèrent d’emporter l’affaire de hauteur. Ils convoquèrent pour cela une nouvelle assemblée où tout le Sénat se trouva. Les premiers de ce corps représentèrent au peuple malgré les tribuns, qu’il était inouï que sans sénatus-consulte, sans prendre les auspices, et sans consulter ni les dieux, ni les premiers hommes de la république, une partie des citoyens, et la partie la moins considérable, entreprît de faire des lois qui devaient être communes à tous les ordres de l’état. Ils firent goûter leurs raisons à ceux des plébéiens qui leur paraissaient les plus raisonnables. La plus vile populace au contraire prévenue par ses tribuns, demandait avec de grands cris qu’on délivrât les bulletins, et qu’on recueillît les suffrages ; mais les plus jeunes sénateurs et les patriciens firent échouer ce projet. Quintius Ceson fils d’un consulaire était à leur tête : il se jette dans la foule, frappe et écarte tout ce qui se présentait devant lui ; et à la faveur de ce tumulte qu’il avait excité exprès, il dissipe l’assemblée malgré les tribuns qui firent inutilement ce qu’ils purent pour la retenir.

Les sénateurs et les patriciens donnèrent à Ceson des louanges qui ne servirent qu’à exciter encore davantage son audace et son animosité contre le peuple. C’était un jeune homme d’une figure agréable, d’une taille avantageuse, et d’une force de corps extraordinaire ; naturellement fier, hardi et intrépide : il ne connaissait point le péril, et il s’était déjà distingué à la guerre par des actions d’une valeur surprenante. Comme il n’avait pas moins d’éloquence que de courage, et qu’il était toujours le premier à répondre aux harangues séditieuses des tribuns, ces magistrats outrés de trouver en lui seul l’animosité de tous les patriciens, conjurèrent sa perte. Après être convenus entre eux des chefs d’accusation, A Virginius le fit citer devant l’assemblée du peuple.

Tant que Ceson s’était trouvé dans la chaleur des disputes, soutenu par les applaudissements du Sénat, qui flattaient sa vanité, il avait toujours fait paraître beaucoup de fermeté et de constance. Mais tout son courage l’abandonna à la vue de l’appariteur.

L’exemple de Coriolan fit alors une vive impression sur son esprit. On le vit timide, effrayé, se reprochant le passé, redoutant l’avenir, et tout prêt à changer honteusement de parti. Il prit des habits de deuil, et avec une contenance triste et humiliée, il recherchait avec bassesse la faveur des moindres plébéiens.

Le jour qu’on devait traiter de son affaire, il n’osa même paraître devant le peuple. Il fallut que son père accompagné de ses parents et de ses amis, se présentât pour lui. A Virginius commença son accusation par les reproches qu’il fit à Ceson de son humeur impérieuse, de son manque de respect pour les assemblées du peuple, et des violences qu’il y avait exercées contre les particuliers. Et que deviendra notre liberté, s’écriait Virginius, quand les patriciens auront élevé au consulat ce jeune ambitieux, qui n’étant encore que personne privée, cause déjà de justes alarmes à sa patrie par sa violence et son audace ? Il produisit ensuite tous les plébéiens que Ceson avait maltraités, et qui demandaient justice.

Ses parents et ses amis ne s’amusèrent point à le vouloir disculper de ces prétendues violences ; ils ne répondirent aux invectives du tribun que par les louanges de l’accusé. Les uns rapportèrent tous les combats où il s’était signalé ; d’autres nommaient les citoyens auxquels dans des batailles il avait sauvé la vie ; on apporta en même temps dans la place les différentes marques d’honneur dont ses généraux avaient récompensé sa valeur. T Quintius Capitolinus qui avait été trois fois consul, dit qu’il l’avait mené à la guerre ; qu’à ses yeux il était sorti vainqueur de plusieurs combats singuliers qu’il avait soutenus contre les plus braves des ennemis, et qu’il l’avait toujours regardé comme le premier soldat de son armée. Lucretius qui avait été consul l’année précédente, ajoutait qu’il était de l’intérêt de la république de conserver un citoyen si accompli, et que l’âge en augmentant sa prudence, emporterait chaque jour quelque chose de ce caractère impétueux qui le rendait odieux à la multitude.

L Quintius Cincinnatus son père, l’homme de son siècle le plus estimé pour sa capacité dans le gouvernement de l’état, et dans le commandement des armées, se contenta de prier le peuple de donner un fils à un père qui n’avait jamais offensé aucun citoyen. Le respect et la vénération qu’on avait pour cet illustre vieillard, fléchit la multitude, et le peuple paraissait disposé à pardonner à Ceson. Mais Virginius qui avait résolu de le perdre, répondit à Cincinnatus que son fils était d’autant plus coupable qu’il n’avait pas su profiter des exemples d’un père comme lui. Qu’il nourrissait dans sa maison le tyran de sa patrie, et que les grands exemples de ses ancêtres devaient lui avoir appris à préférer la liberté publique à ses propres enfants. Et afin, dit ce tribun, en se tournant vers le peuple, qu’il ne paraisse pas que je veuille en imposer, je consens, si on le veut, qu’on ne parle point ici ni des discours injurieux que Ceson a tenus dans nos assemblées contre le peuple, ni des violences qu’il a exercées contre de meilleurs citoyens que lui. Mais je demande que M Volscius mon collègue soit entendu sur des plaintes particulières qu’il a à faire contre lui ; et j’espère que le peuple ne laissera pas sans vengeance un de ses magistrats si cruellement outragé. Pour lors Volscius paraissant sur la tribune pour y jouer le rôle qu’il avait concerté avec son collègue : j’aurais souhaité, dit-il, en adressant la parole au peuple, avoir pu porter plutôt mes plaintes de la mort d’un frère très cher que Ceson a tué dans mes bras. Mais la crainte des violences ordinaires du même Ceson, et le crédit de sa famille, ne m’a que trop fait comprendre ce que j’avais à craindre moi-même d’une pareille poursuite. Si je ne viens plus assez à temps pour me rendre son accusateur, du moins ne pourra-t-on pas rejeter le triste témoignage que je rendrai de sa cruauté et de sa tyrannie. Ce fut, continua ce fourbe, sous le consulat de L Ebutius et de P Servilius que revenant un soir mon frère et moi de souper chez un de nos amis, nous rencontrâmes proche le quartier où logent les femmes publiques, Ceson plein de vin, et accompagné à son ordinaire de plusieurs jeunes patriciens insolents comme lui, et qui venaient apparemment de faire la débauche ensemble dans ces maisons de prostitution. Ils nous attaquèrent d’abord par des railleries piquantes, et par des injures que je crus devoir dissimuler. Mais mon frère moins patient que moi, leur ayant répondu comme un homme libre et plein de courage devait faire, Ceson tomba aussitôt sur lui, et se prévalant de ses forces, il lui donna tant de coups de poings et de pieds, qu’il l’assomma à mes yeux et dans mes bras, sans que je pusse opposer à une si grande violence, d’autres armes que des cris et des prières inutiles. Je ne pus en porter mes plaintes aux deux consuls qui moururent de la peste la même année. L Lucretius et T Veturius leurs successeurs furent longtemps en campagne. Ce ne fut qu’à leur retour que je songeai à former mon action. Mais Ceson ayant appris mon dessein, me surprit un soir à l’écart, et il me donna tant de coups que je fus obligé pour éviter un sort pareil à celui de mon frère, de lui promettre de ne parler jamais de l’une et l’autre violence.

Le peuple fut si ému par ce récit, que sans approfondir la vérité du fait, il allait condamner sur le champ Ceson à perdre la vie ; mais A Virginius qui conduisait toute cette fourberie, voulut la revêtir des apparences de la justice, et faire périr l’accusé par les formes ordinaires. Il demanda qu’attendu que Volscius n’avait pas ses témoins présents, Ceson fût arrêté, et mis en prison jusqu’à ce que son crime eût été avéré. T Quintius son parent représenta qu’il était inouï dans la république, que sur une simple accusation on commençât par arrêter un citoyen peut-être innocent ; et que cette nouvelle forme de procédure donnait atteinte à la liberté publique. Mais le tribun soutint que cette précaution était nécessaire pour empêcher qu’un aussi grand criminel n’échappât à la justice du peuple. On agita cette question avec beaucoup de chaleur et d’animosité de part et d’autre. Enfin on convint que l’accusé demeurerait en liberté, mais sous la caution de son père et de neuf autres patriciens, qui s’obligèrent de le représenter le jour qu’il devait être jugé, ou de payer une amande, dont les tribuns conviendraient avec le Sénat.

Ceson, quoique innocent, n’osa s’abandonner au jugement du peuple ; il sortit de Rome la nuit, s’enfuit et se retira en Toscane. Les tribuns ayant appris sa fuite, firent régler l’amande par le Sénat, et ils l’exigèrent avec tant de rigueur et de dureté, que Quintius après avoir vendu la meilleure partie de son bien, fut contraint de se reléguer dans une méchante chaumine qui était au-delà du Tibre : et on vit cet illustre consulaire réduit à cultiver de ses propres mains cinq ou six arpents de terre, qui composaient alors tout son bien, et qu’on appela depuis de son nom les prés quintiens. Après l’exil de Ceson, les deux tribuns se crurent victorieux du Sénat, et se flattaient de voir la loi bientôt établie ; mais comme cette affaire regardait presque tous les grands, la noblesse s’unit encore plus étroitement depuis la disgrâce du fils de Quintius : et sitôt qu’on proposait la publication d’un corps de droit, on voyait s’élever, pour ainsi dire, mille Ceson qui tous s’y opposaient avec la même intrépidité. Le temps d’élire de nouveaux consuls étant arrivé, le Sénat et les patriciens de concert, firent tomber cette dignité à C Claudius frère d’Appius dernier mort ; parce que sans avoir rien de sa dureté et de ses manières hautaines, il n’était pas moins attaché aux intérêts de son ordre. On lui donna pour collègue P Valerius, qui entrant dans son second consulat, fut nommé pour premier consul dans cette élection.

Les tribuns s’aperçurent bien par ce concert de toute la noblesse, que quand même par différentes accusations ils feraient périr tous les ans quelque consulaire l’un après l’autre, ils ne viendraient pas à bout d’un corps où il y avait autant d’union que de pouvoir. Ainsi sans s’arrêter davantage à persécuter et à mettre en justice ceux des patriciens qui se signalaient davantage par leur opposition à la loi, ils formèrent secrètement l’affreux dessein de faire périr tout d’un coup la meilleure partie du Sénat, et d’envelopper dans leur ruine tous les patriciens qui leur étaient odieux et suspects par leur crédit ou par leurs richesses. Pour faire réussir un si détestable projet, leurs émissaires répandirent d’abord parmi le petit peuple des bruits sourds, qu’il se formait secrètement de grands desseins contre sa liberté. Ces bruits vagues et incertains passants de bouche en bouche, se chargeaient de nouvelles circonstances toutes plus funestes les unes que les autres, et qui remplirent à la fin la ville d’inquiétude, de trouble et de défiance.

Les tribuns voyant les esprits prévenus, et dans cette agitation si propre à recevoir la première impression, se firent rendre une lettre en public. Ils étaient dans leur tribunal, lorsqu’un inconnu la leur présenta devant tout le peuple, puis il se perdit à l’instant dans la foule. Les tribuns lisaient ensemble, et tout bas, cette lettre qu’ils avaient eux-mêmes concertée : et en la lisant ils affectaient un air d’étonnement et de surprise pour exciter la curiosité et l’inquiétude du peuple. Ils se levèrent ensuite, et ayant fait faire silence par un héraut, Virginius adressant la parole à l’assemblée : le peuple romain, dit-il d’un air consterné, est menacé de la plus grande calamité qui lui puisse arriver : et si les dieux protecteurs de l’innocence, n’eussent découvert les méchants desseins de nos ennemis, nous étions tous perdus. Il ajouta qu’il fallait que les consuls en fussent instruits, et qu’il leur rendrait compte ensuite de ce qui aurait été résolu dans le Sénat.

Pendant que ces magistrats vont trouver les consuls, leurs émissaires répandus dans l’assemblée, publiaient de concert avec eux, différents bruits qui n’avaient pour objet que de rendre les patriciens plus odieux à la multitude. Les uns disaient en général qu’il y avait longtemps qu’on se doutait bien qu’il se tramait de mauvais desseins contre la liberté du peuple ; d’autres comme mieux instruits, assuraient que les Èques et les Volsques de concert avec les patriciens, devaient mettre Ceson à leur tête, comme un autre Coriolan ; et que soutenu de leurs forces, il devait rentrer dans Rome pour se venger de ses ennemis, abolir le tribunat, et rétablir le gouvernement sur ses anciens fondements, et qu’on rendrait ensuite aux Èques et aux Volsques en reconnaissance de leurs secours, les villes et les terres qu’on leur avait enlevées : quelques-uns disaient même qu’il n’était pas bien sûr que Ceson fût sorti de Rome. Qu’ils avaient entendu dire qu’il était caché chez un des consuls ; que son dessein était d’assassiner une nuit les tribuns dans leurs maisons. Que tous les jeunes patriciens entraient dans cette conjuration, et que la lettre que les tribuns venaient de recevoir en contenait peut-être l’avis et les preuves. Enfin ces créatures des tribuns ne faisaient exprès que de fâcheux préjugés de cette lettre mystérieuse, pour entretenir toujours les esprits dans la prévention et dans la haine contre le Sénat et les patriciens.

Les tribuns étant arrivés au Sénat, Virginius qui portait la parole, l’adressant aux consuls et à tous les sénateurs : il y a déjà quelque temps, pères conscrits, leur dit-il, qu’il s’est répandu dans cette ville des bruits sourds d’une conspiration contre la liberté du peuple. Mais comme ils étaient sans auteur, nous les avions regardés comme de vains discours enfantés par la peur et l’oisiveté. Depuis ce temps-là des avis mieux circonstanciés nous sont venus ; mais comme ils étaient encore sans nom d’auteur, nous n’avions pas cru que cela méritât de vous être rapporté. Cependant pour ne rien négliger dans une affaire de cette conséquence, nous avions fait secrètement des perquisitions ; et il nous était revenu assez d’indices d’une conspiration, mais sans en avoir encore pu découvrir l’objet, le chef et les complices. Il n’y a pas deux heures que nous avons enfin percé cet affreux mystère ; une lettre que nous venons de recevoir dans notre tribunal nous apprend qu’il y a une conjuration, et nous découvre le dessein des conjurés. Les premiers indices qu’on avait découverts se trouvent conformes à la lettre d’avis. Dans un péril si éminent, où le temps qu’on emploierait à délibérer sur la punition du crime serait presque aussi criminel que le crime même, nous sommes accourus en diligence suivant notre devoir pour vous en donner avis, et pour vous révéler des projets que vous ne pourrez entendre sans horreur. Sachez, pères conscrits, que nous avons reçu une lettre dans laquelle on nous avertit que des personnes distinguées par leur naissance et leurs dignités, que des sénateurs et des chevaliers que le temps ne nous permet pas de nommer, ont résolu d’abolir absolument le tribunat, tous les droits et tous les privilèges du peuple. Que pour faire réussir des desseins si détestables, ils sont convenus que Ceson Quintius, à la tête d’un corps d’Èques et de Volsques, s’approcherait secrètement, et de nuit, d’une des portes de Rome, que ses complices lui tiendraient ouverte ; qu’on l’introduirait sans bruit dans la ville, et que les principaux conjurés partagés en différentes bandes, iraient à la faveur des ténèbres surprendre et attaquer chacun les maisons des tribuns ; et qu’on devait nous égorger tous dans la même nuit avec les principaux du peuple, et ceux qui dans les assemblées faisaient paraître plus de zèle pour la défense de la liberté. Nous vous conjurons, pères conscrits, de ne nous pas abandonner à la fureur de ces scélérats. Pour prévenir leurs mauvais desseins, nous espérons que vous ne nous refuserez pas un sénatus-consulte qui nous autorise d’informer nous-même de cette conspiration, et d’en faire arrêter les chefs. Il est bien juste que les magistrats du peuple prennent connaissance par eux-mêmes de ce qui regarde le salut même de tout le peuple, et qu’on ne prétende point retarder à l’ordinaire, et par des discours étudiés, ni la délibération, ni l’arrêt que nous demandons. Tout retardement serait dangereux : c’est peut-être cette nuit même que doit éclater une si furieuse conspiration, et il n’y a que des conjurés qui puissent s’opposer à la recherche de la conjuration.

Tous les sénateurs détestèrent une pareille entreprise ; mais ils étaient partagés sur la réponse qu’on devait faire à Virginius. Les plus timides craignaient qu’un refus ne fît soulever le peuple, et n’excitât une sédition. Ceux au contraire qui étaient d’un caractère plus ferme, représentaient qu’il n’était pas moins dangereux d’accorder un sénatus-consulte aux tribuns, que de donner des armes à des furieux et à des frénétiques qui les tourneraient aussitôt contre les principaux du Sénat. Parmi ces différents avis, C Claudius un des consuls s’éleva, et adressant la parole à Virginius, lui déclara qu’il ne s’opposait point à l’information qu’il demandait ; qu’il consentait même qu’on en donnât la commission à des magistrats plébéiens, mais qu’il requérait avant toute chose qu’on examinât si la conjuration était bien réelle : voyons donc, lui dit-il, de qui est cette lettre si mystérieuse que vous avez reçue dans votre tribunal ; quels sont les sénateurs et les chevaliers qui y sont nommés. Que ne les nommés-vous vous-même ? Il nous reste encore assez de temps pour connaître ces grands coupables. Pourquoi n’avez-vous pas au moins fait arrêter le porteur d’une lettre anonyme qui renfermait une accusation si atroce contre les premières personnes de la république ? Je ne suis pas moins surpris de ce que vous ne nous ayez point fait voir ce rapport admirable qui se trouve entre les indices qui vous ont fait soupçonner qu’il y avait une conjuration, et la lettre qui vous en découvre les chefs et les complices. Est-il possible que vous ayez pu vous persuader que le Sénat abandonnerait à votre fureur nos plus illustres citoyens sur une simple lettre destituée de toute espèce de preuves ? Oui, pères conscrits, les tribuns s’en sont flattés, et la facilité avec laquelle vous venez de souffrir qu’on nous ait enlevé Ceson, a fait croire à ces magistrats séditieux que sous un gouvernement si faible ils pouvaient tout oser. Voilà le fondement de ce fantôme de conspiration dont on nous a voulu faire peur ; et s’il y a quelque péril à craindre pour l’état, il ne peut venir que de ces flatteurs du peuple, qui voulant passer pour les défenseurs de la liberté publique, en sont véritablement les ennemis.

Ce discours prononcé avec fermeté par un consul dont tout le monde connaissait la pénétration et la probité, étourdit les tribuns. Ils sortirent du Sénat couverts de confusion et pleins de fureur. Le peuple les attendait : ils se rendirent à l’assemblée où ils se déchaînèrent également contre le consul et contre tout le Sénat. Mais C Claudius les suivit ; il monta le premier à la tribune aux harangues. Animé de cette confiance que donne la vérité, il s’expliqua devant le peuple de la même manière qu’il venait de faire dans le Sénat ; et il parla avec tant de force et d’éloquence, que les plus gens de bien parmi le peuple demeurèrent convaincus que ce plan secret d’une conjuration dont les tribuns faisaient tant de bruit, n’était qu’un artifice dont ils se servaient pour pouvoir perdre leurs ennemis. Il n’y eut que la plus vile populace qui voulut toujours croire la réalité de cette conspiration imaginaire qui servait à repaître son animosité contre les patriciens : et les tribuns l’entretenaient avec soin dans une erreur qui leur donnait lieu de se faire valoir.

Dans un état si rempli de troubles et d’agitations, Rome fut à la veille de passer sous une domination étrangère. Un sabin seul forma un dessein si hardi, il s’appelait Appius Herdonius. C’était un homme distingué dans sa nation par sa naissance, par ses richesses, et par un grand nombre de clients qui étaient attachés à sa fortune : d’ailleurs ambitieux, hardi, entreprenant, et qui crut qu’il n’était pas impossible de surprendre la ville à la faveur des divisions qui régnaient entre le peuple et le Sénat. Il se flattait de faire soulever les esclaves, d’attirer à son parti tous les bannis, et même de faire déclarer le petit peuple en sa faveur, en le flattant de le rendre arbitre des lois du gouvernement. Son dessein était, après avoir surpris Rome, de s’en faire le souverain ; ou de livrer la ville à la communauté des Sabins, en cas qu’il ne pût pas avec ses propres forces se maintenir dans son usurpation. Il communiqua d’abord son dessein à ses amis particuliers. Plusieurs s’attachèrent à sa fortune dans la vue de s’enrichir du pillage de Rome ; ce fut par leur moyen qu’il rassembla jusqu’à quatre mille hommes tant de ses clients, que d’un grand nombre d’esclaves fugitifs, de bannis et d’aventuriers, auxquels il donna retraite sur ses terres. Il chargea ensuite quelques vaisseaux plats de ces troupes ; et se laissant aller la nuit au courant du Tibre, il aborda avant le jour du côté du capitole. Il monta sans être aperçu sur la montagne, et à la faveur des ténèbres il s’empara du temple de Jupiter et de la forteresse qui y était attachée. De-là il se jette dans les maisons voisines, et coupe la gorge à tous ceux qui ne veulent pas se joindre à lui. Pendant qu’une partie de ses soldats se retranche, et fait des coupures le long de la montagne, les romains qui échappent à la première fureur du sabin, descendent dans la ville, et y portent l’épouvante et la terreur. L’alarme se répand de tous côtés ; les consuls éveillés par le bruit, et qui ne redoutent pas moins l’ennemi domestique que l’étranger, ignorent si ce tumulte vient du dedans ou du dehors. On commence par mettre des corps de garde dans la place et aux portes de la ville. La nuit se passe dans l’inquiétude : enfin le jour fait connaître quel est le chef d’une entreprise si hardie et si surprenante.

Herdonius du haut du Capitole arbore un chapeau au bout d’un javelot, comme le signal de la liberté, dans le dessein d’engager les esclaves qui étaient en très grand nombre dans la ville à se rendre auprès de lui. Ses soldats pour empêcher le peuple de prendre les armes, crient que leur général n’est venu à Rome que pour délivrer les habitants de la tyrannie du Sénat, pour abolir les usures, et établir des lois qui fussent favorables au peuple. Les consuls dès la pointe du jour assemblèrent le Sénat : il fut résolu de faire prendre les armes au peuple. Les tribuns déclarèrent qu’ils ne s’y opposeraient pas, pourvu qu’ils sussent quelle serait la récompense du citoyen et du soldat. Si vous nous voulez promettre par serment, dirent-ils aux consuls, après qu’on aura repris le capitole, de nommer les commissaires que nous demandons pour l’établissement d’un corps de lois, nous sommes prêts de marcher aux ennemis. Mais si vous êtes toujours inflexibles, nous saurons bien empêcher le peuple d’exposer sa vie pour maintenir un gouvernement si dur et si tyrannique.

Le Sénat n’apprit qu’avec une vive indignation, que les tribuns missent à prix, pour ainsi dire, le salut de la ville et les services du peuple. On vit bien qu’ils voulaient se prévaloir de la conjoncture présente. C Claudius était d’avis qu’on se passât plutôt du secours mercenaire du peuple, que de l’acheter à des conditions si odieuses. Il représenta que les patriciens seuls, avec leurs clients, suffisaient pour chasser l’ennemi. Que si dans la suite on avait besoin d’un plus grand nombre de troupes, on pourrait appeler les latins et les autres alliés : et que dans une extrémité, il valait encore mieux armer leurs esclaves que de recevoir la loi des tribuns. Mais les sénateurs les plus âgés, et qui avaient le plus d’autorité dans la compagnie, voyant l’ennemi sur leurs têtes, et craignant qu’on n’introduisît dans la ville les Sabins, les Èques et les Volsques, furent d’avis que dans un péril si éminent on ne devait rien refuser au peuple pour l’engager à prendre promptement les armes. P Valerius premier consul, qui était de ce sentiment, se rendit sur la place, et il promit au peuple que sitôt qu’on aurait repris le capitole, et rétabli le calme dans la ville, il n’empêcherait point les tribuns de proposer la loi : et que pour lui, soit qu’il fût question de l’accepter, soit qu’on voulût la rejeter, il ne consulterait que le bien seul de ses concitoyens, et qu’il se souviendrait toujours de son nom, comme d’une obligation héréditaire de favoriser les intérêts du peuple dans toutes les choses qui ne seraient pas contraires au bien commun de la république.

Le peuple charmé de cette espérance, prit les armes, et jura solennellement de ne les point quitter que par ordre des consuls. Les romains appelaient cette sorte d’armement du nom de tumulte. Personne n’en était exempt. Le chef prononçait ordinairement ces paroles : qui voudra sauver la république, me suive. Alors ceux qui s’étaient assemblés juraient tous ensemble de défendre la république jusqu’à la dernière goutte de leur sang : ce qui s’appelait conjuration. Quand le peuple tout armé eut fait ces serments, les deux consuls, suivant l’usage, tirèrent au sort pour savoir celui qui devait commander l’attaque. Cet emploi échût à Valerius, pendant que C Claudius sortit de la ville à la tête d’un corps de troupes pour empêcher qu’il ne vînt du secours à Herdonius, ou que les ennemis pour faire diversion n’attaquassent quelque autre quartier de la ville. Mais il ne parut point d’autres troupes en campagne qu’une légion que L Mamilius souverain magistrat de Tuscule envoyait de lui-même au secours des romains : Claudius la fit passer dans la ville. Valerius se mit à la tête des citoyens et des alliés, et marcha droit aux ennemis. Les romains et les tusculans combattirent avec une égale émulation. C’était à qui aurait la gloire d’emporter les premiers retranchements. Herdonius soutint leurs efforts avec un courage déterminé : il était d’ailleurs favorisé par la supériorité du poste qu’il occupait.

On se battit longtemps avec beaucoup de fureur, et une opiniâtreté égale. Le jour était déjà bien avancé sans qu’on pût encore distinguer de quel côté était l’avantage. Le consul Valerius voulant exciter ses soldats par son exemple à faire un nouvel effort, fut tué à la tête de l’attaque. P Volomnius personnage consulaire qui combattait auprès de lui, fit couvrir son corps pour dérober aux troupes la connaissance d’une si grande perte. Il les fit combattre ensuite avec tant de courage, que les Sabins furent contraints de lâcher pied, et les romains emportèrent leurs retranchements avant qu’ils se fussent aperçus qu’ils combattaient sans général. Herdonius après avoir perdu la plupart de ses soldats en disputant le terrain pied à pied, se voyant sans ressource, et forcé par tout, se fit tuer pour ne pas tomber vif entre les mains des romains. Ce qui lui restait de soldats se passèrent leurs épées au travers du corps : quelques-uns se précipitèrent du haut de la montagne. Ceux que les romains purent prendre en vie furent traités comme des voleurs. On ne punit pas moins sévèrement les transfuges et les bannis qui s’étaient joints à Herdonius ; et par cette victoire l’ennemi étranger fut chassé de la ville. Mais le domestique y resta toujours le plus fort, et les tribuns prirent même occasion de cet avantage et des promesses du consul Valerius pour renouveler leurs prétentions, et pour exciter de nouveaux troubles.

Ces magistrats du peuple, ou pour mieux dire ces chefs éternels de toutes les séditions, sommèrent Claudius de faire proposer la loi, et de satisfaire par là aux mânes de son collègue qui s’y était engagé si solennellement. Le consul pour ralentir leurs poursuites et gagner du temps, eut recours à différents prétextes. Tantôt il s’excusait de tenir l’assemblée sur la nécessité de purifier le capitole, et de faire des sacrifices aux dieux. Tantôt il amusait le peuple par des jeux et des spectacles. Enfin ayant usé tous ces prétextes, et se voyant pressé par les tribuns, il déclara que la république par la mort de Valerius étant privée d’un de ses chefs, il fallait avant que de songer à établir aucune loi, procéder à l’élection d’un nouveau consul ; et il désigna le jour que devaient se tenir les comices des centuries. Le Sénat et tout le corps des nobles et des patriciens qui avaient un si grand intérêt de s’opposer à la réception de cette loi, résolurent de substituer à Valerius quelque consulaire dont le mérite imposât au peuple, et qui sût en même temps faire échouer la proposition des tribuns. Ils jetèrent les yeux dans ce dessein sur L Quintius Cincinnatus père de Ceson que le peuple venait de bannir avec tant d’animosité. Et ils prirent si bien leurs mesures, que le jour de l’élection étant arrivé, la première classe composée de dix-huit centuries de cavalerie, et de quatre-vingt d’infanterie, lui donna sa voix : ce concours unanime de toutes les centuries d’une classe qui surpassait toutes les autres par le nombre de ses suffrages, lui assura cette dignité : et il fut déclaré consul en son absence, et sans sa participation. Le peuple en fut surpris et effrayé : il vit bien qu’en lui donnant pour souverain magistrat un consul irrité de l’exil de son fils, on n’avait en vue que d’éloigner la publication de la loi. Cependant les députés du Sénat sans s’arrêter au mécontentement du peuple, furent chercher Quintius à la campagne où il s’était retiré depuis la disgrâce de son fils, et où il cultivait de ses mains cinq ou six arpents de terre qui lui étaient restés des débris de sa fortune.

Ces députés le trouvèrent conduisant lui-même sa charrue. Ce fut en le saluant en qualité de consul, et en lui présentant le décret de son élection, qu’ils lui apprirent le sujet de leur voyage. Ce vénérable vieillard fut embarrassé sur le parti qu’il avait à prendre. Comme il était sans ambition, il préférait les douceurs de la vie champêtre à tout l’éclat de la dignité consulaire. Néanmoins l’amour de la patrie l’emportant sur celui de la retraite, il prit congé de sa femme ; et lui recommandant le soin de leur ménage : je crains bien, ma chère Racilia, lui dit-il, que nos champs ne soient mal cultivés cette année. On le revêtit en même temps d’une robe bordée de pourpre, et les licteurs avec leurs faisceaux se présentèrent pour l’escorter et pour recevoir ses ordres. C’est ainsi que son mérite et les besoins de l’état le ramenèrent dans Rome où il n’était point rentré depuis la disgrâce de son fils. Il n’eut pas plutôt pris possession du consulat, qu’il se fit rendre compte de tout ce qui s’était passé dans l’invasion d’Herdonius. Prenant de-là occasion de convoquer l’assemblée du peuple, il monta à la tribune aux harangues, et sans se déclarer pour le Sénat ni pour le peuple, il les réprimanda l’un et l’autre avec une égale sévérité. Il reprocha au Sénat que par cette facilité continuelle à se relâcher toujours sur toutes les prétentions des tribuns, il avait entretenu l’insolence et la rébellion du peuple. Il dit qu’on ne trouvait plus dans les sénateurs cet amour de la patrie et ce désir de la gloire qui semblaient être naturels à leur ordre. Qu’une timide politique avait pris la place de l’autorité légitime, et de la fermeté qui était si nécessaire dans le gouvernement. Il ajouta qu’il régnait dans Rome une licence effrénée : que la subordination et l’obéissance semblaient en être bannies.

Qu’on venait de voir à la honte du nom romain, des séditieux mettre à prix le salut de leur ville, tous prêts à reconnaître Herdonius pour leur souverain, si on refusait de changer la forme du gouvernement. Voila le fruit, s’écria-t-il, de ces harangues continuelles dont le peuple se laisse enivrer. Mais je saurai bien l’arracher à ces séducteurs qui règnent aujourd’hui dans Rome avec plus d’orgueil et de tyrannie que n’ont jamais fait les Tarquins. Sachez donc, peuple romain, que nous avons résolu mon collègue et moi, de porter la guerre chez les Èques et chez les Volsques. Nous vous déclarons même que nous hivernerons en campagne sans rentrer pendant tout notre consulat dans une ville remplie de séditieux. Nous commandons à tous ceux qui ont prêté le serment militaire, de se trouver demain avec leurs armes au lac Regille. Ce sera là le rendez-vous de toute l’armée.

Les tribuns lui repartirent d’un air moqueur, qu’il courait risque d’aller à la guerre seul avec son collègue ; et qu’ils ne souffriraient point qu’il se fît aucune levée. Nous ne manquerons point de soldats, répondit Quintius ; et nous avons encore sous nos ordres tous ceux qui à la vue du capitole ont pris les armes, et juré solennellement de ne les quitter que par la permission des consuls. Si par vos conseils ils refusent de nous obéir, les dieux vengeurs du parjure sauront bien les punir de leur désertion. Les tribuns qui voulaient échapper à un engagement si positif, s’écrièrent que ce serment ne regardait que la personne seule de Valerius, et qu’il était enseveli dans son tombeau. Mais le peuple plus simple, et qui ignorait encore cet art pernicieux d’interpréter les lois de la religion à son avantage, rejeta une distinction si frivole.

Chacun se disposa à prendre les armes, quoique avec chagrin. Ce qui augmentait encore la répugnance, c’est qu’il s’était répandu un bruit que les consuls avaient donné des ordres secrets aux augures de se trouver de grand matin au bord du lac. On soupçonnait qu’ils y voulaient tenir une assemblée générale, et qu’on pourrait bien y casser tout ce qui avait été fait dans les précédentes en faveur du peuple, sans qu’il pût alors se prévaloir du secours et de l’opposition de ses tribuns dont l’autorité et les fonctions se bornaient à un mille de Rome : en sorte que s’ils se fussent trouvés dans cette assemblée, ils n’y auraient pas eu plus de considération que de simples plébéiens, et qu’ils auraient été également soumis à l’autorité des consuls.

Quintius pour tenir le peuple en respect, publiait encore exprès qu’à son retour il ne convoquerait point d’assemblée pour élire de nouveaux consuls, et qu’il était résolu de nommer un dictateur, afin que les séditieux apprissent par leur châtiment que toutes les harangues des tribuns ne seraient pas capables de les mettre à couvert de la puissance et des jugements sans appel du souverain magistrat. Le peuple qui jusqu’alors n’avait fait la guerre que contre des ennemis voisins de Rome, accoutumé à revenir dans sa maison à la fin de chaque campagne, fut consterné d’un dessein qui l’exposait à passer l’hiver sous des tentes. Les tribuns n’étaient pas moins alarmés par la crainte d’une assemblée hors de Rome, où il se pouvait prendre des résolutions contraires à leurs intérêts. Les uns et les autres intimidés par la fermeté des consuls, eurent recours au Sénat : les femmes et les enfants tout en larmes, conjurèrent les principaux sénateurs d’adoucir Quintius, et d’obtenir de ce sévère magistrat que leurs maris et leurs pères pussent revenir chez eux à la fin de la campagne. L’affaire fut mise dans une espèce de négociation. C’était le point où le consul par cette sévérité affectée, mais nécessaire, avait voulu amener les tribuns. Il se fit comme un traité provisionnel entre eux : Quintius promit de ne point armer et de ne point faire hiverner les troupes en campagne s’il n’y était forcé par quelques nouvelles incursions des ennemis ; et les tribuns de leur côté s’engagèrent à ne point faire au peuple aucune proposition touchant l’établissement des lois nouvelles.

Quintius au lieu de faire la guerre, employa tout le temps de son consulat à rendre justice aux particuliers. Il écoutait tout le monde avec bonté ; il examinait avec attention le droit des parties, et rendait ensuite des jugements si équitables, que le peuple charmé de la douceur de son gouvernement, semblait avoir oublié qu’il y eût des tribuns dans la république. Malgré une conduite si pleine de modération et d’équité, Virginius, Volscius et les autres tribuns employaient tous leurs soins pour se faire perpétuer dans le tribunat, sous prétexte que le peuple avait besoin de leur zèle et de leur capacité pour faire recevoir la proposition de Terentillus. Le Sénat qui prévoyait les abus qui pouvaient s’ensuivre de cette magistrature perpétuelle, fit une ordonnance qui défendait qu’aucun citoyen concourût dans les élections deux ans de suite pour la même charge. Mais malgré une constitution si nécessaire pour la conservation de la liberté, ces tribuns accoutumés à la douceur du commandement, firent tant de brigues, qu’on les continua dans le même emploi pour la troisième fois. Le Sénat qui croyait avoir tout à craindre de ces esprits séditieux, sans avoir égard au décret qu’il venait de rendre, voulait de son côté continuer aussi Quintius dans le consulat ; mais ce grand homme s’y opposa hautement ; il représenta avec beaucoup de gravité aux sénateurs le tort qu’ils se faisaient de vouloir violer eux-mêmes leurs propres ordonnances. Que rien ne marquait davantage la faiblesse du gouvernement que cette multitude de lois nouvelles qu’on proposait tous les jours, et qu’on n’observait pas. Que c’était par une conduite si inconstante qu’ils s’attiraient justement le mépris de la multitude. Le Sénat également touché de la sagesse et de la modération de Quintius, revint à son avis. On procéda à l’élection ; Q Fabius Vibulanus, et L Cornelius Maluginensis furent nommés consuls pour l’année suivante. à peine Quintius fut-il sorti de charge qu’il retourna à sa campagne pour y reprendre ses travaux et ses occupations ordinaires. Après son départ, les amis de sa maison, et entre autres A Cornelius Servius, et C Servilius tous questeurs cette année, indignés de l’exil injuste de Ceson, citèrent en jugement M Volscius son accusateur, l’auteur et le ministre d’une si cruelle persécution. Ces deux questeurs par le pouvoir attaché à leurs charges, convoquèrent l’assemblée du peuple. Ils produisirent différents témoins, dont les uns déposaient avoir vu Ceson à l’armée le jour même que Volscius prétendait qu’il avait tué son frère dans Rome ; d’autres rapportaient que ce frère de Volscius était mort d’une maladie de langueur qui avait duré quelques mois, et qu’il n’était point sorti de sa maison depuis qu’il était tombé malade. Ces faits et beaucoup d’autres, étaient attestés par un si grand nombre de gens de bien, qu’on ne pouvait plus douter de la malice et de la calomnie de Volscius. Mais les tribuns collègues et complices de Volscius, arrêtèrent ces poursuites, sous prétexte qu’ils ne voulaient pas souffrir qu’on prît les voix sur aucune affaire avant que le peuple eût donné ses suffrages au sujet des lois proposées. Le Sénat se servit à son tour du même prétexte ; et sitôt qu’on parlait des cinq commissaires que les tribuns demandaient, il faisait revivre l’affaire de Volscius. Le consulat de Fabius et de Cornélius se passa dans ces oppositions réciproques.

La guerre se ralluma sous celui de C Nautius et de L Minutius leurs successeurs. Les Sabins et les Èques renouvelèrent leurs irruptions. Nautius marcha contre les Sabins, les battit, et entra sur leur territoire où il mit tout à feu et à sang. Minutius n’eut pas un si heureux succès contre les Èques. Ce général timide, et qui songeait moins à vaincre qu’à n’être pas vaincu, pensa périr avec toute son armée par trop de précaution. Il s’était retranché dans un endroit où il avait à dos, à droite et à gauche des montagnes qui couvraient son camp. Ces fortifications naturelles ne lui laissaient qu’une issue : les Èques prévinrent les romains et s’en emparèrent. Ils s’y fortifièrent ensuite de manière qu’ils ne pouvaient être forcés à combattre : ils tiraient facilement leurs vivres et les fourrages par leurs derrières, pendant que l’armée romaine enfermée dans les détroits de ces montagnes manquait de tout. Quelques cavaliers qui à la faveur des ténèbres traversèrent le camp ennemi, en portèrent les nouvelles à Rome. Ils dirent que l’armée investie de tous côtés, et comme assiégée, serait obligée faute de vivres de mettre les armes bas si on ne lui donnait un prompt secours. Quintus Fabius gouverneur de la ville, dépêcha aussitôt un courrier à l’autre consul pour lui apprendre l’extrémité où se trouvait son collègue. Nautius ayant laissé son armée sous les ordres de ses lieutenants, partit secrètement et se rendit en diligence à Rome. Il y arriva la nuit ; et après avoir conféré sur le champ avec les principaux du Sénat, on convint qu’il fallait dans cette occasion avoir recours au remède dont on se servait dans les plus grandes calamités, c’est-à-dire à l’élection d’un dictateur. Le consul, selon le droit attaché au consulat, nomma L Quintius Cincinnatus, et il s’en retourna aussitôt avec la même diligence se remettre à la tête de son armée. Le gouverneur de Rome envoya à Quintius le décret du consul, on trouva ce grand homme comme la première fois, cultivant de ses propres mains son petit héritage. Les députés en lui annonçant sa nouvelle dignité, lui présentèrent vingt-quatre licteurs armés de haches d’armes entre lassées dans leurs faisceaux : espèce de gardes des anciens rois de Rome, dont les consuls avaient retenu une partie, mais qui ne portaient des haches d’armes dans la ville, que devant le seul dictateur. Le Sénat ayant appris que Quintius approchait, lui envoya un bateau dans lequel il passa le Tibre ; ses trois enfants, ses amis et les premiers du Sénat furent le recevoir à la sortie du bateau, et le conduisirent jusqu’à sa maison. Le dictateur nomma le lendemain pour général de la cavalerie L Tarquitius, patricien d’une rare valeur, mais qui pour n’avoir pas eu le moyen d’acheter et de nourrir un cheval, n’avait encore servi que dans l’infanterie. Ainsi toute l’espérance de la république se trouvait renfermée dans un vieillard qu’on venait de tirer de la charrue, et dans un fantassin à qui on confiait le commandement général de la cavalerie.

Mais ces hommes qui se faisaient honneur de la pauvreté, n’en montraient pas moins de hauteur et de courage dans le commandement. Le dictateur fit fermer les boutiques, et ordonna à tous les habitants qui étaient encore en âge de porter les armes, de se rendre avant le coucher du soleil dans le champ de mars chacun avec douze pieux, et des vivres pour cinq jours. Il se mit ensuite à la tête de ces troupes, et arriva avant le jour assez près du camp ennemi. Il alla le reconnaître lui-même, autant que les ténèbres le pouvaient permettre. Ses soldats par son ordre poussèrent de grands cris pour avertir le consul de l’arrivée du secours ; ils se retranchèrent, et fortifièrent ces retranchements par une palissade faite des pieux qu’ils avaient apportés de Rome : et ces retranchements servaient en même temps à enfermer le camp ennemi.

Le général des Èques appelé Gracchus Duilius, entreprit malgré les ténèbres, d’interrompre ce travail. Ses troupes s’avancèrent, mais avec cette crainte et cette inquiétude que causent toujours la surprise et la nuit. Quintius qui avait prévu cette attaque, lui opposa une partie de son armée, pendant que l’autre continuait à se retrancher. Le bruit des armes et les cris des combattants rendirent le consul encore plus certain du secours. Il attaqua de son côté le camp des Èques, moins dans l’espérance de l’emporter, que pour faire diversion. Cette seconde attaque attira de ce côté-là une partie des Èques, et donna le temps au dictateur d’achever ses retranchements : en sorte que les ennemis au point du jour se virent à leur tour assiégés par deux armées. Le combat se renouvela avec le retour de la lumière. Le dictateur et le consul attaquèrent alors avec toutes leurs forces le camp ennemi : Quintius trouva l’endroit de son attaque moins fortifié, parce que le général des Èques n’avait pas cru avoir à se défendre de ce côté-là : il ne fit qu’une faible résistance ; et comme il craignait d’être emporté l’épée à la main, il eut recours à la négociation. Il envoya des députés au consul, qui, sans les entendre, les renvoya au dictateur. Ces députés s’étant présentés à lui malgré la chaleur de l’action, le conjurèrent d’arrêter l’impétuosité de ses soldats, et de ne pas mettre sa gloire à faire périr presque toute une nation ; et ils offrirent d’abandonner leur camp, et de se retirer sans bagage, sans habits et sans armes. Quintius leur répondit avec fierté, qu’il ne les estimait pas assez pour croire que leur mort fût de quelque conséquence à la république ; qu’il leur laissait volontiers la vie ; mais qu’il voulait que leur général et les principaux officiers restassent prisonniers de guerre, et que tous les soldats passassent sous le joug, sinon qu’il allait les faire tailler tous en pièces. Les Èques environnés de toute part, se soumirent à toutes les conditions qu’il plut à un ennemi victorieux de leur imposer. On ficha deux javelines en terre, et une troisième fut attachée de travers sur la pointe des deux premières. Tous les Èques nus et désarmés passèrent sous le portique militaire : espèce d’infamie que les victorieux imposaient à des vaincus, qui ne pouvaient ni combattre, ni se retirer. On livra en même temps aux romains le général et les officiers, qui furent réservés pour servir au triomphe du dictateur. Quintius abandonna le pillage du camp ennemi à l’armée qu’il avait amenée de Rome, sans en rien retenir pour lui, et sans vouloir souffrir que les troupes du consul qu’il venait de dégager, y prissent part. Soldats, leur dit-il avec sévérité, vous qui avez été à la veille de devenir la proie de nos ennemis, vous ne partagerez point leurs dépouilles. Puis se tournant vers le consul : et vous, Minucius, ajouta-t-il, vous ne commanderez plus en chef à ces légions jusqu’à ce que vous ayez fait paraître plus de courage et de capacité. Ce châtiment militaire ne diminua en rien du respect et de la reconnaissance de ces troupes pour leur libérateur ; et le consul et ses soldats lui décernèrent une couronne d’or du poids d’une livre, comme à celui qui avait sauvé la vie et l’honneur à ses concitoyens.

Le Sénat ayant reçu les nouvelles de la victoire que le dictateur venait de remporter, et le partage judicieux qu’il avait fait des dépouilles des ennemis, honteux, pour ainsi dire, qu’un si grand capitaine vieillît dans la pauvreté, lui fit dire qu’il entendait qu’il prît une part considérable dans le butin qu’il avait fait sur les ennemis. Il voulut même lui adjuger une portion des terres conquises sur les Èques avec le nombre d’esclaves et de bestiaux nécessaires pour les faire valoir. Mais Quintius crut devoir un plus grand exemple à sa patrie. Il préféra cette pauvreté qu’il regardait comme l’asile et le soutien de la liberté, à toutes les richesses qu’on lui offrait : persuadé qu’il n’y a rien de plus libre et de plus indépendant qu’un citoyen qui sans rien attendre des autres, tire toute sa subsistance de son propre fond ou de son travail.

Ce grand homme en moins de quinze jours dégagea l’armée du consul, vainquit celle des ennemis, et rentra triomphant dans Rome. On menait devant son char le général ennemi et un grand nombre d’officiers qui faisaient le principal ornement de son triomphe. Les soldats romains le suivaient couverts de chapeaux de fleurs, et célébrants sa victoire par des chansons militaires. Il abdiqua ensuite la dictature, quoiqu’il eût pu retenir cette dignité pendant six mois. Une telle modération augmenta encore sa gloire et l’affection de ses concitoyens. Les amis de sa maison se prévalant de cette conjoncture, obtinrent enfin qu’on jugeât Volscius l’accusateur de Quintius Ceson son fils. On tint l’assemblée ; le délateur convaincu de calomnie et de faux témoignage, fut condamné à un exil perpétuel ; Ceson fut rappelé, et les tribuns qui voyaient que le peuple adorait son père, n’osèrent s’opposer à un jugement si équitable. Quintius content du retour de son fils, et couvert de gloire, s’arracha aux applaudissements des romains, et retourna s’ensevelir dans sa chaumine où il reprit ses travaux ordinaires.

Il n’y fut pas longtemps ; de nouveaux troubles qu’excitèrent les tribuns du peuple au sujet de la publication de la loi Terentilla, pour se venger du retour de Ceson, obligèrent le Sénat de rappeler son père pour l’opposer à ces magistrats séditieux. Les Sabins et les Èques sous le consulat de C Horatius et de Q Minucius, venaient de faire à leur ordinaire des courses jusqu’aux portes de Rome. Le Sénat ordonna aussitôt que les deux consuls marcheraient incessamment contre les ennemis. La conduite de l’armée destinée contre les Èques échut par le sort à Horatius ; et Minucius fut chargé du commandement de celle qu’on devait opposer aux Sabins. Mais quand il fut question de faire prendre les armes au peuple, les tribuns s’y opposèrent, et ils protestèrent à leur ordinaire qu’ils ne souffriraient point qu’aucun plébéien donnât son nom pour aller à la guerre, qu’on n’eût procédé auparavant à l’élection des commissaires. Les consuls qui voyaient avec douleur les ennemis ravager impunément le territoire de Rome, convoquèrent le Sénat pour tâcher de faire lever ces oppositions. Quintius qui était revenu de sa campagne, représenta avec sa fermeté ordinaire, qu’au lieu de perdre le temps à disputer contre les tribuns, il fallait marcher incessamment aux ennemis ; que si le peuple toujours séduit par ses tribuns, persistait dans sa désobéissance, il était d’avis que le Sénat entier, les patriciens avec leurs amis et leurs clients, prissent les armes ; que malgré les tribuns ils seraient suivis de tous les gens de bien qui aimaient sincèrement leur patrie ; qu’il était prêt, quoique accablé d’années, d’en donner le premier l’exemple ; et qu’ils trouveraient dans le combat ou une victoire glorieuse, ou une mort honorable.

Tout le Sénat applaudit à un sentiment si généreux. Ces vénérables vieillards coururent dans leurs maisons prendre les armes ; et suivis de leurs enfants, de leurs clients et de leurs domestiques, ils se rendirent sur la place où le consul C Horatius avait convoqué l’assemblée. Le peuple y était accouru, et paraissait touché d’un spectacle si nouveau. Le consul lui représenta que tant d’illustres personnages aimaient mieux s’exposer à une mort presque certaine, que de souffrir plus longtemps les ennemis aux portes de Rome, et qu’il exhortait tous les bons citoyens de se joindre à eux pour venger la gloire du nom romain. Mais Virginius qui depuis cinq ans s’était fait continuer dans le tribunat, criait avec beaucoup de véhémence qu’il ne souffrirait point que le peuple prît les armes qu’on n’eût auparavant terminé l’affaire qui concernait les lois. Le consul se tournant vers ce tribun avec un visage rempli d’indignation : il faut convenir, lui dit-il, que vous faites une action bien héroïque et digne de votre conduite ordinaire, d’entretenir éternellement la division entre le peuple et le Sénat ; mais ne croyez pas que vos cris et vos oppositions nous fassent abandonner la république fondée sur de si heureux auspices. Sachez, Virginius, et vous autres tribuns, que ces illustres vieillards que vous voyez courbés par le nombre des années, plutôt que sous le poids de leurs armes, vont combattre généreusement contre les ennemis du nom romain, pendant que vous autres intrépides défenseurs des droits du peuple, vous demeurerez cachés derrière nos murailles, et que comme des femmes timides, vous attendrez avec inquiétude l’événement de la guerre. Si ce n’est peut-être que vous vous flattiez après que le sort journalier des armes vous aura défait du Sénat et de la noblesse romaine, que les ennemis victorieux, pour récompense de votre lâcheté, vous laisseront jouir paisiblement de la tyrannie que vous avez usurpée, et qu’ils ne voudront point détruire Rome, quoiqu’ils y trouvent par tout des monuments et des trophées de leurs anciennes défaites. Mais quand même à votre considération ils l’épargneraient, sachez que nos femmes et nos enfants après avoir perdu leurs pères, leurs maris et tout ce qu’elles avaient de plus cher, auront assez de courage pour ne vouloir pas nous survivre ; qu’elles sont bien résolues de mettre le feu par tout, et de s’ensevelir elles-mêmes sous les ruines de leur patrie. Tel est, romains, ajouta le consul, le triste avenir que nous annoncent vos perpétuelles dissensions. Le peuple s’attendrit à un discours si touchant ; tout le monde versait des larmes. Le consul les voyant émus, et se laissant emporter lui-même à sa douleur : n’avez-vous point de honte, ajouta-t-il, de voir ces illustres vieillards, ces sénateurs que vous appelés vos pères, se dévouer généreusement à une mort certaine pour un peuple rebelle et insolent ? Mérités-vous le nom de romains ; et ne devriez-vous pas vous cacher, infidèles que vous êtes à vôtre patrie, déserteurs de ses armées, et plus ennemis de vos généraux que les Èques et que les Sabins ?

Virginius s’apercevant que le discours du consul faisait impression sur la multitude, crut devoir s’accommoder au temps ; et prenant des manières plus radoucies : nous ne vous abandonnerons jamais, pères conscrits, dit-il, et nous ne sommes pas capables de trahir les intérêts de notre patrie. Nous voulons vivre et mourir avec vous : la mort ne nous peut être que douce en combattant sous de si dignes chefs, pour la défense commune de notre patrie. Il est vrai que citoyens du même état, ayant tous contribué également, et au prix de notre sang à établir la liberté, nous avons demandé des lois supérieures à l’autorité du Sénat, et qui en prescrivissent l’étendue et les bornes. N’est-ce pas la constitution essentielle de tout état républicain, que personne n’y soit sujet que de la loi, et que la loi soit plus puissante que les magistrats ? Cependant si vous persistés à vouloir retenir les anciennes coutumes, je consens en mon particulier de ne vous en plus parler, je lèverai même mon opposition ; et je suis prêt d’exhorter le peuple à prendre les armes et à vous suivre, pourvu que vous lui accordiez une grâce qui lui sera utile, sans être préjudiciable à votre autorité. Le consul lui répondit que si sa demande était juste, le peuple trouverait toujours le Sénat disposé à le favoriser, et qu’il pouvait expliquer avec confiance ses intentions. Virginius ayant conféré un moment avec ses collègues, repartit qu’il souhaitait de pouvoir s’expliquer dans le Sénat. Les consuls s’y rendirent aussitôt : Virginius les suivit : il portait avec lui le décret original qui avait été fait pour la création des tribuns. Ayant été admis dans l’assemblée, il en fit la lecture avec la permission des consuls, et ajouta : tout ce que le peuple vous demande par ma bouche, pères conscrits, c’est qu’il vous plaise joindre cinq tribuns aux premiers qui ont été établis sur le mont sacré ; en sorte que désormais les cinq premières classes aient chacune deux tribuns. Virginius se retira ensuite pour laisser délibérer le Sénat sur sa proposition.

Caïus Claudius s’opposa hautement à cette nouvelle demande. Il représenta à l’assemblée qu’en ajoutant cinq tribuns aux cinq anciens, c’était multiplier le nombre de ses ennemis ; qu’on allait insensiblement former un second Sénat qui n’aurait pour objet que de ruiner l’autorité du premier. Mais Quintius envisagea cette affaire par un autre côté : il soutint au contraire qu’en multipliant le nombre des tribuns, il serait plus aisé d’introduire parmi eux la division. Qu’il s’en trouverait toujours quelqu’un moins séditieux, qui par considération pour le Sénat, et peut-être par des sentiments de jalousie, s’opposerait aux entreprises des autres, ce qui suffisait pour en éluder l’effet. Qu’on devait se tenir bienheureux qu’ils renonçassent à ce prix aux lois nouvelles qu’ils demandaient avec tant d’instance ; et que personne n’ignorait qu’en matière de gouvernement, tout changement dans les lois ébranlait un état jusque dans ses fondements. L’avis de ce grand homme passa à la pluralité des voix. On fit rentrer Virginius : le premier consul lui déclara que le Sénat lui accordait sa demande. Il sut lui faire valoir cette nouvelle grâce en des termes convenables à la dignité du corps dont il était le chef : et le Sénat et le peuple réunis dans un même sentiment, concoururent également, quoique par des vues opposées, à l’augmentation du nombre des tribuns.

Le Sénat ne fut pas longtemps sans éprouver que la complaisance qu’il avait eue pour les dernières demandes du peuple, ne servait qu’à faire naître de nouvelles prétentions. En effet, les tribuns devenus encore plus audacieux par leur nombre, proposèrent qu’on abandonnât au peuple le mont Aventin, ou du moins la partie de cette montagne qui n’était point occupée par des patriciens. L Icilius chef du collège des tribuns, représenta que le fond de cette montagne appartenait à la république ; que quelques patriciens en avaient à la vérité acheté des cantons ; mais que d’autres s’étaient emparés par une pure usurpation des endroits qu’ils occupaient. Que ce qui restait de ce terrain étant inculte et inhabité, il demandait qu’on le donnât gratuitement au peuple, qui devenant plus nombreux de jour en jour, ne trouvait plus où se loger. Il proposait en même temps qu’on confirmât aux patriciens la possession des endroits dont ils justifieraient l’acquisition, et qu’on en exclût ceux de cet ordre qui y auraient bâti sans titres valables, en leur rendant le prix des maisons qu’ils y auraient fait construire.

Il n’y avait rien en apparence que de juste dans cette proposition. C’était d’ailleurs un petit objet : mais M Valerius et Sp Virginius les consuls de cette année, craignant que de ce partage du mont Aventin le peuple ne s’en fît un droit pour renouveler ses anciennes prétentions au sujet des terres de conquêtes, différèrent de convoquer le Sénat pour laisser tomber insensiblement cette nouvelle proposition. Icilius s’étant aperçu de cette affectation des consuls à éloigner toute convocation du Sénat par une entreprise qui n’avait point d’exemple, leur envoya un appariteur pour leur commander de sa part de convoquer sur le champ le Sénat, et de s’y rendre eux-mêmes sans retardement. Les consuls justement indignés de l’audace du tribun, et du manque de respect de l’appariteur, firent chasser honteusement ce porteur de message qui essuya même par leur ordre quelques coups de bâton que lui donna un des licteurs des consuls. C’en fut assez pour exciter les harangues séditieuses du tribun qui ne demandait qu’un prétexte pour pouvoir se déchaîner contre le Sénat. Il représenta au peuple que dans la personne de son appariteur on avait violé les droits sacrés du tribunat ; il fit arrêter le licteur des consuls, et voulait le faire mourir comme un sacrilège et comme un homme dévoué aux dieux infernaux. Les consuls, quoique les premiers magistrats de la république, ne purent l’arracher des mains de ceux qui étaient ses juges et ses parties. Le Sénat tâcha de gagner quelqu’un des tribuns qui pût s’opposer à cette fureur d’un de ses collègues ; mais Icilius avait pris les devants, et il avait représenté si vivement à tout le collège des tribuns que la puissance et la force de leur charge consistait dans leur union, qu’ils étaient convenus qu’aucun ne formerait d’opposition à ce qui aurait été arrêté entre eux à la pluralité des voix. Ainsi le malheureux licteur se voyait à la veille de périr pour avoir obéi trop ponctuellement aux ordres des consuls. Il fallut pour le sauver que le Sénat entrât en composition avec les tribuns. On céda le mont Aventin au peuple par un sénatus-consulte, et le licteur fut relâché.

Mais ce qui fit une brèche considérable à l’autorité des consuls, c’est que les tribuns, à l’exemple d’Icilius, se maintinrent dans la possession de convoquer le Sénat ; eux qui dans leur institution n’osaient y entrer, et qui en attendaient les ordres sous un portique comme de simples officiers. Ils n’en demeurèrent pas là, et Icilius le plus hardi et le plus entreprenant des tribuns, ayant été continué dans cette magistrature pour l’année suivante, fit dessein d’assujettir les consuls même sous son empire, et d’obliger ces premiers magistrats de la république, quoique revêtus de la souveraine puissance, de subir le jugement de l’assemblée du peuple.

T Romilius et C Veturius qui étaient consuls cette année, ayant reconnu que l’intérieur de l’état n’était jamais plus tranquille que quand on portait ses armes au dehors, résolurent de faire la guerre aux Èques et aux Sabins pour se venger de leurs brigandages et de leurs irruptions continuelles. Il était question de lever des troupes et de faire sortir les légions de Rome. Les deux consuls, mais Romilius surtout magistrat naturellement fier et sévère, levèrent ces troupes, et procédèrent à l’enrôlement des plébéiens avec une rigueur peu convenable à la disposition présente des esprits. Ils n’admettaient aucune excuse, et ils condamnaient à de grosses amandes ceux qui ne se présentaient pas aussitôt qu’ils étaient appelés. Romilius en fit même arrêter plusieurs, qui sous différents prétextes voulaient se dispenser de marcher cette année en campagne. Les tribuns ne manquèrent pas de prendre leur défense, et ils tentèrent d’enlever ces prisonniers des mains des licteurs. Les consuls s’avancèrent pour soutenir l’exécution de leur ordonnance : les tribuns irrités de leur opposition, et soutenus de la populace en furie, furent assez hardis pour vouloir arrêter les consuls même, et pour commander aux édiles de les conduire dans les prisons publiques. Cet attentat contre les souverains magistrats de la république augmente le tumulte ; les patriciens indignés de l’audace et de l’insolence de ces tribuns, se jettent dans la foule, frappent indifféremment tout ce qui leur fait résistance, dissipent l’assemblée, et obligent les tribuns après avoir été bien battus, à s’enfuir comme les autres. Ceux-ci confus et irrités du mauvais succès de leur entreprise, convoquèrent l’assemblée pour le jour suivant, et ils eurent soin d’y faire venir la plupart des plébéiens de la campagne. L’assemblée fut nombreuse ; les tribuns se voyant les plus forts, firent citer les deux consuls, comme ils auraient pu faire de simples particuliers ; et l’appariteur les somma de venir rendre compte devant l’assemblée du peuple de ce qui s’était passé dans la place le jour précèdent : les consuls rejetèrent la citation avec mépris.

Pour lors les tribuns qui se flattaient que le Sénat les obligerait, comme Coriolan et Ceson, à reconnaître l’autorité de l’assemblée du peuple, et à se soumettre à son jugement, se rendirent au palais. Après avoir été introduits dans le Sénat, ils demandèrent justice de la violence qu’ils prétendaient que les consuls leur avaient faite. Ils ajoutèrent qu’on venait dans leurs personnes de violer les lois sacrées du tribunat ; qu’ils espéraient que le Sénat ne laisserait pas un si grand crime sans punition, et qu’ils requéraient avant toute chose, ou que les consuls se purgeassent par serment d’avoir eu part au dernier tumulte, ou, si un juste remord les empêchait de faire ce serment, qu’ils fussent condamnés par un sénatus-consulte à se présenter devant l’assemblée du peuple, et à en subir le jugement. Romilius prit la parole, et leur reprocha avec beaucoup de hauteur, qu’eux seuls en empêchant la levée des soldats, étaient les auteurs de ce tumulte ; qu’ils avaient porté leur audace jusqu’à vouloir faire arrêter les consuls, les souverains magistrats de la république ; qu’ils osaient encore les menacer en plein Sénat de leur faire subir le jugement du peuple, eux qui n’y pouvaient pas traduire le dernier des patriciens sans un sénatus-consulte exprès. Mais qu’il leur déclarait, que s’ils étaient assez hardis pour pousser plus loin une entreprise si odieuse, il ferait prendre sur le champ les armes à tout le corps des patriciens ; qu’il se rendrait à leur tête dans la place ; qu’il chargerait tout ce qui se présenterait devant lui ; et que peut-être il les ferait repentir d’avoir abusé de la patience du Sénat, et d’avoir porté trop loin une audace qui n’avait plus de bornes.

Ces disputes allèrent si loin, que la nuit survint avant que le Sénat eût pu rien statuer sur cette affaire, et la plupart des sénateurs ne furent pas fâchés que ces plaintes et ces reproches réciproques eussent consommé le temps de l’assemblée pour n’être point obligés de décider entre les consuls et les tribuns, et surtout pour éviter par leur refus de fournir aux derniers le prétexte qu’ils cherchaient d’exciter une nouvelle sédition.

Ces tribuns voyant bien que le Sénat traînerait l’affaire en longueur, convoquèrent le lendemain l’assemblée du peuple, auquel ils firent leur rapport de ce qui s’était passé dans le Sénat. Ils déclarèrent qu’il ne fallait point attendre de justice d’un corps où leurs ennemis dominaient, et qu’ils allaient abdiquer le tribunat, et déposer la magistrature, si le peuple ne prenait des résolutions pleines de vigueur, et si nécessaires pour la conservation de leur dignité.

Les plus mutins parmi les plébéiens opinèrent à se retirer une seconde fois sur le mont sacré, à s’y rendre tous en armes, et de-là commencer la guerre contre les patriciens. D’autres en apparence plus modérés, mais qui étaient seulement retenus par la crainte d’une guerre civile, proposèrent que sans prendre les armes, et sans solliciter plus longtemps un sénatus-consulte, le peuple de sa seule autorité fît le procès aux consuls, et les condamnât à une grosse amande. Enfin ceux qui n’avaient pas encore perdu entièrement tout le respect qui était dû aux premiers magistrats de la république, représentèrent qu’il était inouï qu’on eût jamais entrepris dans une assemblée du peuple de faire le procès aux deux consuls dans l’année même du consulat, et surtout sans la participation du Sénat. Qu’une pareille démarche leur paraissait bien hardie ; qu’ils ne doutaient point qu’elle n’excitât de nouveaux tumultes qui à la fin pourraient produire une guerre civile. Que le succès en était incertain ; qu’il était même à craindre, si les patriciens avaient l’avantage, qu’ils ne ruinassent entièrement l’autorité du peuple pour se venger de ceux qui l’auraient voulu pousser trop loin. Qu’ainsi ils étaient d’avis qu’on sursît toute procédure contre les consuls jusqu’à ce qu’ils fussent sortis de charge ; et qu’en attendant on poursuivît seulement les particuliers qui avaient fait paraître plus de chaleur pour leurs intérêts.

De ces trois avis différents, les tribuns s’arrêtèrent au second qui leur paraissait le plus sûr et le plus prompt pour satisfaire leur ressentiment ; et ils indiquèrent une assemblée où le peuple à leur réquisition devait condamner les consuls à l’amande. Mais les tribuns s’étant aperçus, après que la première chaleur des esprits fut apaisée, que le peuple faisait paraître moins d’empressement pour une affaire qu’il regardait comme particulière à ces magistrats, ils résolurent pour assurer mieux leur vengeance de la différer, et même de la revêtir du prétexte ordinaire des intérêts du peuple, sans y mêler le différend qu’ils avaient avec les consuls. Ainsi le jour marqué pour l’assemblée étant arrivé, Icilius qui portait la parole pour ses collègues, déclara que le collège des tribuns, à la prière et à la considération des plus gens de bien du Sénat, se désistait de l’action intentée contre les consuls ; mais qu’en abandonnant leurs intérêts propres, ils étaient incapables de négliger ceux du peuple. Qu’ils demandaient qu’on procédât au partage des terres ; que le temps enfin était venu d’autoriser une loi si équitable proposée depuis longtemps, et dont la publication avait toujours été éludée par les artifices des patriciens. Il exhorta en même temps ceux des plébéiens qui s’intéressaient à cette affaire, d’en dire librement leur avis à l’assemblée.

Pour lors un plébéien appelé L Siccius ou Sicinius Dentatus, se présenta dans la tribune. C’était un vieillard encore de bonne mine, quoique âgé de plus de soixante ans, et qui avec une éloquence guerrière, parla lui-même magnifiquement de sa propre valeur et de toutes les occasions où il s’était signalé. Il représenta d’abord qu’il y avait quarante ans qu’il portait les armes ; qu’il s’était trouvé dans six vingt combats ; qu’il y avait reçu quarante-cinq blessures, et toutes par devant ; que dans une seule bataille il avait été blessé en douze endroits différents ; qu’il avait obtenu quatorze couronnes civiques, pour avoir sauvé la vie dans les combats à autant de citoyens ; qu’il avait reçu trois couronnes murales, pour être monté le premier sur la brèche dans des places qu’on avait emportées d’assaut. Que ses généraux lui avaient donné huit autres couronnes pour avoir retiré des mains des ennemis les étendards des légions ; qu’il conservait dans sa maison quatre-vingt colliers d’or, plus de soixante bracelets, des javelots dorés, des armes magnifiques, et des harnois de cheval, comme le témoignage et la récompense des victoires qu’il avait remportées dans des combats singuliers, et qui s’étaient passés à la tête des armées. Que cependant on n’avait eu aucun égard à toutes ces marques honorables de ses services, et que ni lui ni tant de braves soldats qui aux dépens de leur sang avaient acquis à la république la meilleure partie de son territoire, n’en possédaient pas la moindre portion. Que leurs propres conquêtes étaient devenues la proie de quelques patriciens qui n’avaient pour mérite que la noblesse de leur origine, et la recommandation de leur nom. Qu’il n’y en avait aucun qui pût justifier par titres la possession légitime de ces terres ; à moins qu’ils ne regardassent les biens de l’état comme leur patrimoine, et les plébéiens comme de vils esclaves, indignes d’avoir part à la fortune de la république. Mais qu’il était temps que ce peuple généreux se fît justice à lui-même, et qu’il devait faire voir sur la place, et en autorisant sur le champ la loi du partage des terres, qu’il n’avait pas moins de fermeté pour soutenir les propositions de ses tribuns, qu’il avait montré de courage en campagne contre les ennemis de l’état.

Icilius donna de grandes louanges à l’auteur de ce discours. Mais comme il affectait de paraître exact observateur des lois, il lui représenta qu’on ne pouvait avec justice refuser aux patriciens de les entendre sur les raisons qu’il leur plairait d’alléguer contre la loi : et il remit l’assemblée au jour suivant.

Les deux consuls tinrent des conférences secrètes pendant une partie de la nuit avec les principaux du Sénat sur les mesures qu’on devait prendre pour résister aux entreprises du tribun. Après différents avis, on convint d’employer d’abord les manières les plus insinuantes, et tout l’art de la parole pour gagner le peuple, et le détourner de la publication de la loi : mais que si animé par ses tribuns, il persistait à vouloir donner ses suffrages, on s’y opposerait hautement, et qu’on emploierait même les voies de fait. On fit dire à tous les patriciens qu’ils se trouvassent de grand matin dans la place avec leurs amis et leurs clients ; qu’une partie environnât la tribune aux harangues pour empêcher les tribuns de s’y rendre les plus forts, et que le reste de la noblesse se dispersât par pelotons dans l’assemblée pour s’opposer à la distribution des bulletins.

Les patriciens ne manquèrent pas de se trouver sur la place de grand matin, et ils occupèrent tous les postes dont on était convenu. Les consuls étant arrivés, les tribuns firent aussitôt publier par un héraut que si quelque citoyen voulait proposer des moyens solides d’opposition à la publication de la loi, il lui était permis de monter à la tribune aux harangues, et de représenter ses raisons au peuple. Plusieurs sénateurs s’y présentèrent successivement ; mais sitôt qu’ils commençaient à parler, une troupe insolente de petit peuple apostée par les tribuns poussait des cris confus qui empêchaient qu’on ne les pût entendre. Les consuls indignés de cette insolence, protestèrent hautement contre tout ce qui se pourrait passer dans une assemblée si tumultueuse.

Pour lors les tribuns levant le masque, leur répondirent avec beaucoup de fierté, que leur protestation n’empêcherait point la publication de la loi ; qu’il y avait trop longtemps qu’on amusait le peuple par de vains discours, dont la longueur affectée ne tendait qu’à éloigner la décision de cette affaire, et qu’il fallait enfin que les suffrages de l’assemblée en décidassent : et là-dessus Icilius commanda qu’on ouvrît les urnes, et qu’on distribuât les bulletins au peuple. Les officiers s’étant mis en état d’exécuter ses ordres, de jeunes patriciens des premières maisons de la république, ayant pris ce commandement pour le signal dont ils étaient convenus secrètement entre eux, enlevèrent les urnes, et répandirent les bulletins. D’autres escortés de leurs amis et de leurs clients, se jettent dans la foule, poussent, frappent et écartent le peuple, et demeurent enfin les maîtres de la place. Les tribuns outrés qu’on eût ainsi déconcerté leurs mesures, se retirèrent les derniers, mais ils convoquèrent l’assemblée pour le jour suivant : et après s’être plaints qu’on eût violé si ouvertement la majesté du peuple romain, ils demandèrent qu’il leur fût permis d’informer contre les auteurs du tumulte, ce qui leur fut accordé sur le champ.

Ils ne manquèrent point de témoins, qui déposèrent unanimement que ce désordre avait été excité par la plupart des jeunes patriciens. Mais comme leur grand nombre leur servait en quelque manière d’asile, et qu’il n’y avait pas moyen de comprendre dans l’information tous les patriciens de la république, les tribuns qui cherchaient des victimes à leur ressentiment, dont la punition pût intimider le Sénat, firent tomber l’accusation sur ceux qui étaient des familles Posthumia, Sempronia et Clelia. On les cita devant l’assemblée prochaine du peuple ; mais quoique ces jeunes patriciens se fissent honneur d’avoir empêché que la loi n’eût été publiée, le Sénat ne fut pas d’avis qu’ils comparussent, ni que personne se chargeât de leur défense. Les plus habiles sénateurs se flattèrent qu’en les abandonnant au peuple, cette modération diminuerait son ressentiment, ou qu’ayant, pour ainsi dire, exhalé toute sa colère par leur condamnation, cette vengeance lui ferait oublier la publication de la loi. Cependant le jour de l’assemblée étant arrivé, les esprits les plus violents parmi le peuple voulaient pousser cette affaire à toute rigueur ; mais les plus sages qui regardaient le silence du Sénat comme un aveu tacite de la faute des accusés, contents qu’il les abandonnât à la justice du peuple, furent seulement d’avis de les condamner à une amande : ce qui fut approuvé à la pluralité des voix. Le Sénat ne s’y opposa point ; on vendit même publiquement les biens des condamnés pour y satisfaire, et le prix en fut consacré à Cérès. Mais le Sénat fit racheter ces biens de ses propres deniers par des personnes interposées. On les rendit quelque temps après aux anciens propriétaires, et le Sénat ne fut pas fâché qu’il n’en eût coûté que de l’argent pour arrêter la publication de la loi. Mais les tribuns ne prirent pas si aisément le change. Ils revinrent bientôt au partage des terres. C’était le sujet le plus ordinaire de leurs harangues.

Pendant que le peuple passait les jours entiers sur la place à entendre ces déclamateurs, il arriva des courriers de Tusculum, qui dirent que les Èques s’étaient jetés sur le territoire de cette ville, alliée du peuple romain ; qu’ils mettaient tout à feu et à sang dans la campagne ; qu’il était même à craindre qu’ils n’emportassent cette place s’ils en formaient le siège : et les habitants demandaient du secours avec beaucoup d’instance. Le Sénat ordonna aussitôt que les consuls se mettraient en campagne avec les forces de la république. Les tribuns ne manquèrent pas de s’y opposer à leur ordinaire, et ils voulaient faire acheter leur consentement par la publication de la loi. Mais le peuple plus généreux que ses magistrats, se ressouvenant du secours qu’il avait reçu de Tusculum contre l’invasion d’Herdonius, offrit de bonne grâce de prendre les armes. On leva promptement une armée ; les deux consuls se mirent à la tête. Siccius Dentatus, ce plébéien qui venait de haranguer si vivement en faveur de la loi Agraria, se présenta pour les suivre avec huit cent vétérans comme lui, qui avaient tous achevé le temps de service prescrit par les lois, mais qui dans cette occasion voulurent encore aller à la guerre sous le commandement particulier de Siccius, qu’ils nommaient hautement l’Achille romain. L’armée romaine s’avança jusqu’à Algide qui était à seize mille de Rome, et rencontra les ennemis assez près de la ville d’Antium. Ils étaient retranchés sur le haut d’une montagne.

Les romains campèrent sur une éminence opposée ; ils se fortifièrent avec soin, et les généraux retinrent les soldats dans le camp pour cacher leurs forces à l’ennemi. Les Èques prirent ces précautions pour un effet de la peur des consuls. Ils descendaient souvent dans la plaine, et ils venaient quelquefois jusque sur les bords des retranchements du camp reprocher aux romains la timidité de leurs généraux. Les deux consuls, pour entretenir l’ennemi dans cette fausse confiance, tenaient toujours les portes du camp fermées. Mais un jour que Romilius commandait en chef, et que c’était à lui à donner les ordres, ce consul ayant aperçu que toute l’armée des Èques était sortie de son camp, et que la plupart des soldats dispersés et répandus dans la campagne fourrageaient impunément jusqu’au pied de ses retranchements, il résolut de les charger dans la plaine, et de faire attaquer en même temps le camp qu’ils avaient sur la montagne, afin qu’ils ne sussent point de quel côté était la véritable attaque. Dans cette vue il fit appeler Siccius Dentatus qui commandait le corps de vétérans dont nous venons de parler ; et soit par estime pour sa valeur, soit qu’il ne fût pas fâché d’exposer ce plébéien dans une occasion très dangereuse, il le chargea de l’attaque du camp ennemi : nous allons, lui dit-il, mon collègue et moi, marcher aux ennemis. Pendant que nous attirerons toutes les forces de notre côté, jetez-vous avec le corps que vous commandés dans cette gorge et ce chemin détourné qu’on découvre dans la montagne, et qui conduit à leur camp. Poussés jusqu’aux retranchements, et tâchés de vous en rendre le maître. En faisant en même temps deux attaques différentes, nous causerons une diversion utile, et qui en partageant les forces de nos ennemis, diminuera leur défense. Siccius lui répondit qu’il était prêt d’obéir aveuglément à ses ordres : mais souffrez, lui dit-il, que je vous représente que l’exécution m’en paraît impossible, et en même temps très dangereuse. Croyez-vous, continua ce vieil officier, que les ennemis en descendant de la montagne, et de leur camp, ne se soient pas assurés par un bon corps d’infanterie du seul chemin qui peut faciliter leur retraite ? Puis-je seul forcer ce poste avec les vétérans, et sans être soutenu par de plus grandes forces ? Une pareille entreprise n’est propre qu’à nous faire périr tous. Huit cens hommes pourront-ils résister à l’armée entière des ennemis, qui nous prendra par derrière dans le même temps que nous aurons en tête ceux qui occupent le chemin de la montagne ?

Le consul irrité des remontrances de Siccius, lui repartit brusquement, que sans se mêler de faire le général, il n’avait qu’à obéir aux ordres qu’on lui donnait : ou que s’il y trouvait trop de péril, il en chargerait d’autres officiers, qui sans faire les capables, viendraient glorieusement à bout de cette entreprise. Et vous, grand capitaine, ajouta le consul avec une raillerie piquante, vous qui faites la guerre depuis quarante ans, qui vous êtes trouvé à six vingt combats, et dont tout le corps est couvert de blessures, retournés à Rome sans avoir osé envisager l’ennemi, et rapportés sur la place cette langue si éloquente et plus redoutable à vos concitoyens que votre épée ne l’est aux Èques et aux Étruriens.

L’officier outré des reproches de son général, lui répondit fièrement qu’il voyait bien qu’il voulait faire périr un vieil soldat, ou le déshonorer. Mais que l’un était bien plus facile que l’autre ; qu’il allait marcher au camp ennemi, et qu’il l’emporterait, ou qu’il se ferait tuer en chemin avec tous ses compagnons. Ces vétérans prirent ensuite congé des autres soldats, qui ne les virent partir que comme des gens qu’on envoyait à la boucherie. Heureusement pour eux ils étaient sous les ordres d’un vieil officier qui savait faire la guerre. Siccius prit un grand détour, et ayant marché quelque temps, il découvrit dans l’éloignement, et sur des montagnes voisines, une grande forêt qui semblait s’étendre jusqu’au camp ennemi. Il se pressa aussitôt de gagner ce bois : bon courage, mes compagnons, s’écriait-il en montant, ou je suis bien trompé, ou j’aperçois une route qui nous conduira plus sûrement au camp des ennemis que celle que notre général m’avait prescrite. Ce ne fut pas sans peine que ces vieux soldats, chargés de leurs armes, parvinrent jusqu’au sommet de cette montagne. Mais ils n’y furent pas plutôt arrivés, qu’ils reconnurent qu’ils étaient sur une hauteur qui dominait sur le camp ennemi, et ils s’en approchèrent à la faveur des bois, sans avoir été aperçus par les sentinelles et les gardes avancées.

Pendant cette marche, les deux armées des romains et des Èques en étaient venues aux mains dans la plaine. On combattit longtemps de part et d’autre avec une valeur égale, et sans que la victoire se déclarât pour aucun parti. La plupart des soldats que les Èques avaient laissés à la garde de leur camp, croyant n’avoir rien à craindre de leurs derrières, étaient accourus sur le bord de la montagne pour voir la bataille. Pendant qu’ils s’étaient dispersés pour jouir plus aisément d’un si grand spectacle, Siccius qui les observait profita de cette négligence. Il fond sur le camp, surprend la garde, taille en pièces tout ce qui s’oppose à ses efforts, fait le reste prisonnier ; et après avoir laissé quelques soldats pour la garde du camp, il tombe ensuite sur ceux qui regardaient si paisiblement le combat, et les emporte sans peine. Quelques-uns dont l’éloignement favorisa la fuite, se jetèrent dans ce chemin creux qui conduisait dans la plaine, et où les Èques avaient laissé quelques cohortes pour assurer leur retraite, comme Siccius l’avait bien prévu. L’officier romain qui les poursuivait vivement, arrive presque aussitôt, les presse, les pousse et les renverse sur ce corps de garde. Tous prennent la fuite ; le soldat effrayé ne s’aperçoit point du petit nombre des ennemis ; la peur les multiplie à ses yeux ; il va chercher sa sûreté dans le gros de l’armée, et il y porte la crainte et l’épouvante : Siccius arrive qui l’augmente.

Les Èques se voyant attaqués par derrière, lâchent pied. Ce fut moins dans la suite un combat qu’une déroute générale. Les uns veulent regagner la montagne ; d’autres s’écartent dans la plaine, et ils rencontrent partout l’ennemi et la mort. La plupart furent taillés en pièces ; et il ne s’en sauva que ceux que les Romains voulurent bien faire prisonniers, ou qui échappèrent à la faveur de la nuit qui survint durant le combat.

Pendant que les consuls achevaient de vaincre, et qu’ils poursuivaient les fuyards, Siccius plein de ressentiment contre les généraux, forme le dessein de les priver des fruits et des honneurs de la victoire. Il remonte seul avec sa troupe dans le camp ennemi, coupe la gorge aux prisonniers ; tue les chevaux ; met le feu aux tentes, aux armes et à tout le bagage, et ne laisse aucune de ces marques de la victoire qu’on exigeait des généraux quand ils demandaient l’honneur du triomphe. Il marche ensuite en grande diligence, arrive à Rome avec sa cohorte, et rend compte aux tribuns de ce qui s’était passé. Le peuple voyant ces vieillards seuls, et encore couverts du sang des ennemis, s’attroupe autour d’eux, et leur demande des nouvelles de l’armée. Siccius leur annonce la victoire qu’on venait de remporter sur les Èques, et il se plaint en même temps de l’inhumanité des consuls, qui sans nécessité, dit-il, et pour satisfaire seulement leur haine contre les plébéiens, avaient exposé huit cent vétérans à une mort qui paraissait certaine. Il raconta ensuite par quel bonheur ils avaient échappé aux embûches que leur avaient tendu les consuls. Cependant, ajouta-t-il, nous avons pris le camp ennemi, et taillé en pièces ceux qui le gardaient. De-là nous nous sommes rendus maîtres des détroits de la montagne ; nous en avons chassé les Èques, et facilité par notre valeur la victoire des consuls. Nous demandons pour toute récompense qu’on ne décerne point les honneurs du triomphe à des généraux qui ne se sont servis de leur autorité, que pour faire périr sans nécessité leurs propres concitoyens.

Le peuple qui n’était que trop indisposé contre les patriciens, lui promit de ne consentir jamais au triomphe des consuls. Les soldats de ces généraux à leur retour entrèrent dans cette cabale, par ressentiment de ce que les deux consuls les avaient privés du butin qu’ils avaient fait vendre au profit de l’épargne, sous prétexte qu’elle était épuisée. Les consuls pour obtenir l’honneur du triomphe, représentèrent en vain qu’ils avaient remporté une victoire complète, taillé en pièces l’armée ennemie, et fait sept mille prisonniers.

Le peuple prévenu qu’ils avaient voulu faire périr les vétérans, leur refusa avec opiniâtreté qu’on remerciât les dieux de leur victoire, et qu’ils pussent rentrer dans la ville avec les ornements du triomphe. Le Sénat, soit par des principes d’équité, soit par la crainte de quelque nouvelle sédition, ne jugea pas à propos de s’intéresser pour eux ; et le peuple qui regardait cet affront comme une victoire qu’il remportait sur tout l’ordre des patriciens, défera dans les comices suivants la qualité de tribun à Siccius.

Ces deux consuls ne furent pas même plutôt sortis de charge, que sous le consulat de leurs successeurs Sp Tarpeïus et A Aeternius, on les cita devant l’assemblée du peuple. C’était le sort ordinaire de ces souverains magistrats. L’accusation roulait sur l’affaire de Siccius ; mais leur véritable crime était l’opposition constante que l’un et l’autre avaient apportée à la publication de la loi Agraria. Le peuple les condamna tous deux à une amende, Romilius à dix mille asses, et Veturius à quinze mille. L’histoire ne nous a point appris la raison de la différence que le peuple mit dans ces deux amandes : ce fut peut-être parce que Veturius eut plus de part au mauvais traitement qu’avait essuyé l’appariteur d’Icilius. Ce qui peut confirmer cette conjecture, c’est qu’on établit en même temps une loi du consentement de tous les ordres de l’état, par laquelle il était permis à tout magistrat de condamner à une amande ceux qui auraient manqué de respect pour sa dignité : privilège réservé auparavant aux seuls consuls. Mais pour empêcher que quelques magistrats particuliers n’abusassent de cette nouvelle autorité, et ne la portassent trop loin, il était ordonné par la même loi que désormais la plus haute amande pour ces sortes de fautes ne pourrait excéder la valeur de deux boeufs ou de trente moutons : monnaies de cuivre qui portaient ce nom de leur empreinte, et frappées sous le règne de Servius Tullius sixième roi de Rome.

J) Demande de lois écrites. Election de décemvirs pour élaborer un projet - 451

Les deux partis également fatigués de ces divisions continuelles, semblèrent se rapprocher. On fut quelque temps sans entendre parler du partage des terres. L’animosité parut cessée, ou du moins suspendue.

Mais le peuple toujours inquiet, ne fit que changer de vue et d’objet : il revint à la loi Terentilla, et demanda au Sénat qu’à la place de ces jugements arbitraires que rendaient les magistrats, on établît enfin un corps de lois connues de tous les citoyens, et qui servissent de règle dans la république, tant à l’égard du gouvernement et des affaires publiques, que par rapport aux différends qui naissaient tous les jours entre les particuliers.

Le Sénat ne s’éloignait pas de cette proposition : mais quand il fut question de nommer les législateurs, il prétendit qu’ils devaient être tous tirés de son corps, et le peuple au contraire demandait qu’ayant un égal intérêt dans une affaire aussi importante, il fût admis par ses députés à partager un si noble emploi. Il envoya au Sénat le tribun Siccius et ses collègues pour soutenir ses prétentions.

L’affaire y fut agitée avec beaucoup de chaleur ; les avis se trouvèrent partagés. Mais rien ne surprit tant que celui de Romilius, ce consulaire que le peuple venait de condamner à une grosse amende. Au lieu de s’opposer comme on le croyait aux prétentions du peuple, il déclara que sans vouloir inventer de nouvelles lois, il était d’avis qu’on envoyât seulement des députés à Athènes pour y recueillir celles de Solon qu’on savait être les plus populaires de la Grèce ; que ces députés prissent soin en même temps de s’instruire de la forme du gouvernement des républiques voisines, et qu’à leur retour on élirait des commissaires qui feraient choix de celles qui paraîtraient les plus convenables à la constitution présente de la république romaine... En conséquence, le Sénat envoya en ambassade à Athènes Sp Posthumius, A Manlius, et P Sulpitius Cumerinus qui furent chargés de recueillir les lois et les coutumes de cette ville et des autres républiques de la Grèce.

Sous le consulat de P Sestius Capitolinus et de T Menenius, on vit arriver les ambassadeurs qu’on avait envoyés pour recueillir les lois de la Grèce. Les tribuns du peuple firent aussitôt de grandes instances aux consuls pour l’élection des commissaires ou décemvirs qui devaient travailler à former un corps entier de lois pour le gouvernement de la république.

Sestius n’y avait pas de répugnance, mais Menenius qui regardait tout changement dans un état comme pernicieux, et qui peut-être n’avait pas oublié les injures que son père avait reçues des tribuns, éloigna autant qu’il put cette élection. Il s’en dispensa d’abord sur la nécessité d’élire auparavant les consuls pour l’année suivante. Il dit que cette grande affaire se devant traiter sous leur consulat, il était bien juste qu’on ne fît rien avant qu’ils eussent été désignés, et même sans leur participation ; mais ce n’était qu’un prétexte, et il se flattait que l’élection des consuls suspendrait celle des décemvirs, ou du moins que la concurrence qui se rencontrerait entre eux affaiblirait l’autorité de ces nouveaux magistrats. Cependant l’empressement des tribuns fit avancer les comices. On y élut pour premier consul Appius Claudius. Ce fut le troisième de père en fils dans la maison Claudia qui fut élevé à cette dignité. Tous les patriciens lui avaient donné leurs suffrages, dans l’espérance qu’il n’aurait pas moins d’attachement que ses ancêtres aux intérêts du Sénat. T Genutius fut nommé pour son collègue.

Les tribuns après cette élection renouvelèrent leurs poursuites et leurs sollicitations auprès des consuls en charge pour les obliger à procéder à la nomination des décemvirs. Menenius qui ne faisait que de fâcheux pronostics de ce changement qu’on voulait introduire, se retira dans sa maison sous prétexte d’une maladie, et il aima mieux n’en point sortir que d’être obligé, s’il allait au Sénat, d’y proposer l’affaire des lois nouvelles. Sestius de son côté, quoique favorable aux tribuns, ne croyait pas qu’il lui fût honnête de se charger seul d’une si grande affaire sans la présence et le concours de son collègue. Les tribuns auxquels de pareils retardements étaient suspects, s’adressèrent à Appius et à son collègue désignés consuls pour l’année prochaine. Ils surent les mettre dans leurs intérêts, apparemment par l’espérance de leur donner la meilleure part dans la commission pour la création des lois.

Après s’être assurés de ces deux sénateurs, ils les introduisirent dans une assemblée du peuple qu’ils avaient convoquée exprès pour y prendre des mesures contre les retardements affectés des consuls en exercice. Appius étant monté à la tribune aux harangues, ménagea ses expressions de manière que sans se déclarer contre le Sénat, il sut plaire au peuple. Les principaux chefs de son discours roulèrent sur la justice qu’il y avait d’établir des lois égales entre tous les citoyens, afin que Rome divisée si longtemps en deux partis, et comme en deux villes différentes, ne formât plus à l’avenir qu’une seule république. Il ajouta qu’il était persuadé qu’on ne devait pas différer davantage la nomination des décemvirs. Qu’il fallait en faire incessamment la proposition au Sénat, et que si son élection au consulat, et celle de son collègue était préjudiciable à l’établissement et à l’autorité des décemvirs, ils étaient prêts d’y renoncer ; et qu’il déclarait qu’ils y renonçaient actuellement, et qu’ils sacrifieraient encore de bon coeur leurs vies pour procurer un aussi grand bien à leur patrie que la paix et la réunion entre leurs concitoyens.

Ce discours fut regardé par la plus grande partie de l’assemblée comme celui d’un véritable républicain, qui aimait sincèrement la liberté de son pays. Le peuple surtout qui n’attendait rien de semblable d’un patricien de la maison Claudia, l’écouta avec autant de joie que de surprise. Quelques sénateurs au contraire qui connaissaient le génie fier et ambitieux d’Appius, craignaient que sous cette modération apparente, et sous ces dehors si désintéressés, il ne cachât des desseins fort opposés. Mais après tout comme ce n’étaient que des soupçons sans preuves, les patriciens comme les plébéiens, donnèrent de grandes louanges à l’abdication qu’il venait de faire de ses droits au consulat.

Il fut question de porter cette affaire au Sénat. Menenius qui se fiait aux engagements qu’il avait pris secrètement avec son collègue, feignait toujours d’être malade pour se dispenser de convoquer cette compagnie : mais Sestius gagné apparemment par la promesse d’être compris au nombre des décemvirs, lui manqua de parole. Il fit assembler le Sénat, et proposa la nomination des décemvirs.

Les avis y furent partagés à l’ordinaire ; quelques sénateurs attachés aux anciens usages, regardaient avec éloignement tout changement dans le gouvernement de l’état et dans l’administration de la justice. Mais Appius qui avait un puissant parti dans la compagnie, soutint au contraire qu’il y avait beaucoup de justice à établir de concert avec le peuple des lois qui servissent à l’avenir de règles constantes pour former les jugements des magistrats. Et cet avis passa enfin à la pluralité des voix. On résolut de procéder incessamment à la nomination des décemvirs : mais cette nomination fit naître encore une nouvelle difficulté. Les tribuns du peuple demandèrent de sa part que cinq plébéiens fussent admis dans cette commission. Tous les sénateurs s’opposèrent unanimement à cette prétention. Ils représentèrent que les décemvirs allant prendre la place et l’autorité des consuls, il était inouï que de simples plébéiens, exclus par leur naissance de toute magistrature curule, fussent revêtus de la puissance souveraine. Les tribuns s’aperçurent bien que le Sénat ne se relâcherait jamais sur cet article. Après beaucoup de raisons proposées de part et d’autre, ils se désistèrent enfin de leurs prétentions, de peur de faire échouer la nomination même des décemvirs, et on convint qu’ils seraient tirés du corps du Sénat ; que ces commissaires seraient revêtus pendant un an entier de la puissance souveraine ; qu’on n’élirait pendant ce temps-là ni consuls ni tribuns ; que l’autorité et les fonctions de toute magistrature serait suspendue pendant leur administration ; qu’ils dresseraient un corps de lois tiré de celles de la Grèce et des anciens usages de Rome, et qu’après l’avoir communiqué au Sénat et au peuple, et pris leur consentement, on s’en servirait à l’avenir pour le gouvernement de l’état et dans l’administration de la justice.

Quelque temps après on tint une assemblée solennelle de tout le peuple romain convoqué par centuries. Cette assemblée fut précédée par des auspices et les autres cérémonies de la religion ; on procéda ensuite à l’élection des décemvirs. Appius Claudius et T Genutius furent nommés les premiers, et on crut devoir cette préférence et cette marque d’honneur à l’abdication généreuse qu’ils avaient faite du consulat. Les suffrages tombèrent ensuite sur L Sestius, sur Veturius, C Julius, A Manlius, S Sulpitius, P Horatius, T Romilius, et Sp Posthumius tous personnages consulaires. Le Sénat se flattait d’avoir fait choix des plus zélés défenseurs de ses droits ; mais la plupart pour parvenir à cette dignité, avaient pris des engagements secrets avec les tribuns du peuple. Ainsi les deux partis regardèrent chacun cette élection comme leur ouvrage particulier, et ils y concoururent également, mais par des vues bien différentes.

Quoique Appius fût le premier et comme le chef du collège des décemvirs, cependant il vivait avec ses collègues dans une entière égalité et une parfaite intelligence. Il affectait surtout des manières toutes populaires ; il saluait les moindres plébéiens qu’il rencontrait à son chemin ; il se chargeait de leurs affaires et de leurs intérêts, et leur procurait une prompte justice. Chaque décemvir présidait à son tour pendant un jour entier. Il avait alors les douze licteurs qui marchaient devant lui avec les faisceaux. Ils rendaient successivement justice dans la place, ce qu’ils faisaient avec tant d’équité, que le peuple charmé de leur conduite, semblait avoir oublié ses tribuns.

La plupart faisaient des vœux pour la durée d’un gouvernement si plein de modération ; et il y eut même plusieurs plébéiens qui déclarèrent qu’au lieu de rétablir le consulat et le tribunat, on ne devait songer qu’à rendre le décemvirat perpétuel. Les décemvirs travaillèrent avec beaucoup d’application pendant toute l’année à la compilation des lois qu’ils tirèrent partie des anciennes ordonnances des rois de Rome, et partie de ce qu’ils empruntèrent des lois de la Grèce, qu’un certain Hermodore d’Ephèse qui se trouva alors à Rome leur interpréta. Quand leur ouvrage fut achevé, ils en proposèrent dix tables, dont il ne nous reste que quelques fragments. Les unes concernent le droit sacré, les autres le droit public, et le plus grand nombre le droit particulier. On afficha ces tables en public, afin que chacun les pût lire, y faire ses réflexions, et les communiquer aux décemvirs avant que de leur donner autorité de lois. On les porta ensuite au Sénat où elles furent examinées et reçues à la pluralité des voix : et on arrêta par un sénatus-consulte qu’on convoquerait incessamment les comices des centuries pour les faire approuver par tout le peuple romain.

Le jour de l’assemblée étant arrivé, on prit solennellement les auspices, et en présence des ministres de la religion, les lois furent lues de nouveau. Les décemvirs représentèrent au peuple avec beaucoup de douceur qu’ils croyaient n’avoir rien oublié de ce qui leur avait paru nécessaire pour la conservation de la liberté, et pour établir cette égalité si nécessaire dans une république. Cependant qu’ils exhortaient leurs concitoyens d’examiner avec soin leur ouvrage, et de dire avec liberté ce qu’ils croyaient qu’on en devait retrancher, ou ce qu’on y pouvait ajouter ; en sorte qu’à l’avenir le peuple eût des lois qu’il eût faites lui-même plutôt qu’il ne les eût approuvées. On ne répondit à un discours si rempli de désintéressement et de modestie que par de grandes louanges. Les lois contenues dans les dix tables furent reçues du consentement de toutes les centuries. Il y eut seulement quelques particuliers qui dirent qu’il y manquait plusieurs règlements dont on pourrait encore faire deux tables, et que si on les ajoutait aux dix autres, on en formerait comme un corps parfait de tout le droit romain. Cette vue fit naître le désir d’élire tout de nouveau des décemvirs encore pour une année. Le Sénat et le peuple approuvèrent également ce dessein, quoique par des vues différentes. Le peuple ne songeait qu’à reculer le rétablissement de l’autorité consulaire qui lui était formidable ; et le Sénat de son côté était bien aise de se délivrer des tribuns qui lui étaient si odieux...

L) Le soulèvement des soldats contre un pouvoir patricien autoritaire

Appius se voyant enfin parvenu par sa dissimulation et ses intrigues, à la tête du décemvirat, ne songea plus qu’à rendre sa domination perpétuelle ; il assembla aussitôt ses nouveaux collègues qui tous lui étaient redevables de leur dignité. Pour lors mettant bas le masque de républicain, il leur représenta que rien ne leur était plus aisé que de retenir toute leur vie la souveraine puissance ; qu’ils étaient revêtus d’une commission dans laquelle se trouvaient réunies l’autorité consulaire et la puissance tribunitienne ; que le Sénat et le peuple toujours opposés, plutôt que de voir le rétablissement de ces deux magistratures qui leur étaient également odieuses, aimeraient mieux leur laisser comme en dépôt le soin du gouvernement ; que les particuliers s’accoutumeraient insensiblement à leur autorité, et que pour la conserver, ils devaient rappeler à leur tribunal la connaissance de toutes les affaires, sans souffrir qu’on les portât au Sénat ou devant l’assemblée du peuple. Qu’il fallait surtout éviter avec grand soin toute convocation de ces deux corps, qui les ferait apercevoir de leurs droits et de leurs forces.

Qu’il se trouvait toujours dans ces sortes d’assemblées des esprits inquiets et impatients de toute domination, et que pour rendre inébranlable l’autorité du décemvirat, il était de l’intérêt des décemvirs de demeurer étroitement unis entre eux. Qu’ils devaient avoir une complaisance réciproque les uns pour les autres ; que tout le collège devait s’intéresser dans les affaires particulières de chaque décemvir ; et il ajouta qu’il croyait qu’ils devaient s’engager tous par les serments les plus solennels à ne se troubler jamais les uns les autres dans l’exécution de leurs desseins particuliers. Comme ce discours d’Appius flattait agréablement l’ambition de ses collègues, ils se laissèrent conduire à ses vues. Chacun applaudit à ses projets ; tous firent les serments qu’il prescrivit, et ils convinrent unanimement de n’oublier rien pour retenir toute leur vie l’empire et la domination qu’on ne leur avait déférés que pour une seule année : nouvelle conspiration contre la liberté publique.

Ces nouveaux magistrats entrèrent en possession de leur dignité aux ides de mai ; et pour inspirer d’abord de la crainte et du respect au peuple, ils parurent en public chacun avec douze licteurs, auxquels ils avaient fait prendre des haches avec leurs faisceaux, comme en portaient ceux qui marchaient devant les anciens rois de Rome ou devant le dictateur ; en sorte que la place fut remplie de vingt-six licteurs qui écartaient la multitude avec un faste et un orgueil insupportable dans une ville où régnaient auparavant la modestie et l’égalité. Le peuple ne vit qu’avec indignation cet appareil de la tyrannie. La comparaison qu’il faisait de la modération des consuls avec les manières fières et hautaines des décemvirs, lui fit bientôt regretter l’ancien gouvernement. Il se plaignait secrètement qu’on lui eût donné dix rois pour deux consuls. Mais ces réflexions venaient trop tard, et il n’était plus maître de détruire son ouvrage. Les décemvirs commencèrent à régner impérieusement et avec une autorité absolue.

Outre leurs licteurs ils étaient encore environnés en tout temps d’une troupe de gens sans nom et sans aveu, la plupart chargés de crimes ou accablés de dettes, et qui ne pouvaient trouver de sûreté que dans les troubles de l’état. Mais ce qui était encore plus déplorable, c’est qu’on vit bientôt à la suite de ces nouveaux magistrats une foule de jeunes patriciens qui préférant la licence à la liberté, s’attachèrent servilement aux dispensateurs des grâces. Et même pour satisfaire leurs passions, et fournir à leurs plaisirs, ils n’avaient point de honte d’être les ministres et les complices de ceux des décemvirs. Il n’y eut plus d’asiles assez sûrs pour la beauté et la pudeur. Cette jeunesse effrénée à l’ombre du pouvoir souverain, enlevait impunément les filles du sein de leurs mères ; d’autres sous de faibles prétextes, s’emparaient du bien de leurs voisins, qui se trouvait à leur bienséance. En vain on en portait des plaintes aux décemvirs, les malheureux étaient rejetés avec mépris, et la faveur seule, ou des vues d’intérêt tenaient lieu de droit et de justice. Que si quelque citoyen par un reste de l’ancienne liberté, était assez hardi pour faire éclater son ressentiment, ces tyrans le faisaient battre à coups de verges comme un esclave ; d’autres étaient exilés ; il y en eut même qu’on fit mourir ; et la confiscation suivait toujours le supplice des malheureux.

Le peuple qui gémissait sous une domination si tyrannique, jetait les yeux du côté du Sénat d’où il attendait sa liberté. Mais la plupart des sénateurs redoutant la fureur des décemvirs, s’étaient retirés à la campagne. Ceux qui étaient restés dans la ville, n’étaient pas fâchés que la dureté du gouvernement présent fît regretter celui des consuls ; et ils se flattaient que le peuple renoncerait volontiers au rétablissement des tribuns, si on pouvait le tirer de la domination des décemvirs.

C Claudius personnage consulaire, et oncle d’Appius, sensiblement touché de voir son neveu s’ériger en tyran de sa patrie, se présenta plusieurs fois à sa porte pour lui représenter à quel point il déshonorait la mémoire de ses ancêtres par une conduite si odieuse. Mais ce chef des décemvirs qui redoutait ses remontrances, éludait ses visites sous différents prétextes. C Claudius ne put jamais pénétrer jusque dans son appartement ; et cet ancien magistrat éprouva que les tyrans ne reconnaissent plus ni parents ni amis.

Cependant ces nouveaux magistrats ajoutèrent deux tables de lois aux dix qu’on avait promulguées l’année précédente ; mais ils n’y statuèrent rien touchant le partage des terres conquises. On observa même que dans les deux dernières tables il y avait un article qui défendait aux patriciens et aux plébéiens de s’allier par des mariages réciproques, et qu’ils avaient fait une loi expresse d’une ancienne coutume. On soupçonna que les décemvirs n’avaient établi cette loi nouvelle, et négligé en même temps de faire quelque règlement au sujet du partage des terres, que pour entretenir continuellement la division entre les deux ordres de la république. Ils appréhendaient que si la noblesse et le peuple venaient à se réunir, ils ne tournassent contre eux cette ancienne animosité qu’ils avaient tant d’intérêt d’empêcher qui ne s’éteignît. Cependant comme l’autorité de ces décemvirs ne devait durer qu’un an, on se flattait de voir expirer leur tyrannie avec la fin de l’année. Mais les ides de mai parurent sans qu’il y eût la moindre apparence de comices, ni d’assemblées pour les élections. Les tyrans se montrèrent alors à découvert, et malgré le Sénat et le peuple se maintinrent dans le gouvernement, sans autre droit que celui de la force et de la violence. Tout ce qui leur faisait ombrage fut proscrit. Plusieurs citoyens se bannirent eux-mêmes de leur patrie ; quelques-uns furent chercher des asiles jusque chez les latins et les Herniques, et Rome presque déserte demeura en proie à ces tyrans. Tout le monde déplorait en secret la perte de la liberté, sans qu’il se trouvât dans la république aucun citoyen assez généreux pour tenter de rompre ses chaînes. Il semblait que le peuple romain eût perdu ce courage qui auparavant le faisait craindre et respecter par ses voisins. Les latins et ceux qui s’étaient assujettis à la domination des romains, méprisaient les ordres qu’on leur envoyait, comme s’ils n’eussent pu souffrir que l’empire demeurât dans une ville où il n’y avait plus de liberté ; et les Èques et les Sabins venaient faire impunément des courses jusque aux portes de Rome.

Ces ennemis immortels de la république voulant profiter de la consternation où était le peuple romain, levèrent deux armées. Les Sabins s’avancèrent le long du Tibre jusqu’à cent quarante stades de Rome ; et les Èques après avoir ravagé le territoire de Tusculum, vinrent camper près d’Algide. Ces deux armées semblaient menacer Rome d’un siège...

La conduite violente des décemvirs ouvrit les yeux au peuple comme au Sénat. Les uns et les autres s’aperçurent avec indignation qu’au lieu de sages législateurs, ils n’avaient trouvé que des tyrans. Le peuple jaloux et ennemi de l’autorité du Sénat, avait vu d’abord avec plaisir s’élever sur les ruines du consulat, une nouvelle puissance qui ne donnait aucune part aux sénateurs dans le gouvernement. Le Sénat de son côté ne s’était pas opposé à l’établissement d’un tribunal qui l’avait débarrassé des harangues séditieuses des tribuns du peuple : et l’un et l’autre ordre de la république s’étaient sacrifiés mutuellement leurs magistrats. Les décemvirs dépositaires de leur autorité, s’en étaient prévalus : leur objet était de se perpétuer dans le gouvernement. Et comme on venait de leur déférer le commandement des armées, ils méprisaient des mécontents qu’ils ne craignaient plus. Le peuple destitué de ses tribuns, se vit obligé de se faire enrôler. Les légions furent bientôt complètes : on en fit trois corps. Q Fabius Vibulanus marcha contre les Sabins à la tête d’une armée, et on lui donna pour collègues et pour conseil Q Petilius et M Rabuleïus. M Cornélius fut nommé général de troupes qu’on devait opposer aux Èques, et l’on envoya avec lui L Minutius, M Sergius, T Antonius et C Duellius tous décemvirs. Appius leur chef demeura à Rome avec Oppius, et il retint un corps de troupes qu’il mit comme en garnison dans le capitole pour maintenir son autorité contre des ennemis domestiques qui lui étaient encore plus redoutables que les étrangers.

C’est ainsi que de simples particuliers sous le titre de décemvirs, s’emparèrent de toutes les forces de l’état, qui pendant leur domination n’avait plus que le nom de république. Le peuple qui composait les légions, je veux dire les centurions et les soldats, irrités de la perte de la liberté, ne voulurent point vaincre, de peur d’augmenter la puissance des décemvirs en les rendant victorieux. Les deux armées furent défaites presque sans combattre. Ce fut moins des batailles que des fuites concertées. L’armée opposée aux Èques perdit ses armes et son bagage ; celle qui devait combattre les Sabins abandonna son camp et se retira avec précipitation sur les terres de Rome. Les soldats se dispersèrent, et ne se rallièrent que quand ils ne furent plus en vue des ennemis, et on apprit à Rome la nouvelle de ces déroutes avec la même joie qu’on aurait eue dans un autre temps d’une victoire complète. On disait hautement dans la ville qu’il ne fallait pas s’étonner que les armes de la république n’eussent pas été heureuses sous des chefs qui avaient usurpé le commandement. Les uns demandaient des consuls, d’autres proposaient d’élire un dictateur comme dans une calamité publique, et le peuple soupirait après le rétablissement de ses tribuns.

Siccius Dentatus ce fameux plébéien qui s’était trouvé à vingt-six combats, n’entretenait la multitude que des fautes qu’il prétendait que les décemvirs avaient faites dans la conduite de cette guerre. Son sentiment, et le mépris qu’il faisait de ces généraux, passa dans les deux armées. à peine le soldat voulait-il déférer à leurs ordres : les uns demandaient des vivres, d’autres des armes ; et un mécontentement général semblait annoncer une révolte prochaine. Appius attentif aux évènements, envoie à ses collègues des recrues et des vivres. Il leur mande de tenir le soldat en respect par la crainte du châtiment ; et que si la voie des supplices leur paraissait dangereuse dans la conjoncture, ils ne manqueraient pas d’occasions pendant le reste de la campagne pour faire périr secrètement les plus mutins. Il leur en donna l’exemple : Siccius lui était odieux par ses discours trop libres, et par le pouvoir qu’il avait sur l’esprit du peuple, il résolut de s’en défaire. Pour le tirer de Rome, il feignit de vouloir le consulter sur les opérations de la campagne. Il l’entretint plusieurs fois, et après avoir donné de grandes louanges aux avis qu’il en recevait, il l’engagea, quoique vétéran, à se rendre à l’armée qui était opposée aux Sabins, sous prétexte d’assister le général de ses conseils. Et pour le déterminer à faire la campagne, il le revêtit du titre d’envoyé ou de légat : fonction qui chez les romains, dit Denis d’Halicarnasse, était sacrée et inviolable, et qui renfermait la sainteté du sacerdoce avec la puissance des premiers magistrats.

Siccius sans défiance, et avec la sincérité d’un brave soldat, embrasse avec plaisir l’occasion de rendre service à sa patrie. Il se rend au camp en diligence. Les décemvirs prévenus par Appius, le reçoivent avec des marques extérieures de joie, et le traitent avec distinction. On n’entreprend plus rien sans ses avis ; mais cette déférence apparente cachait le dessein secret de le faire périr. L’occasion s’en présenta bientôt. Siccius avec sa franchise ordinaire, n’ayant pas dissimulé aux décemvirs qu’il ne les trouvait pas campés assez avantageusement, ils le chargèrent de marquer lui-même un nouveau camp, et on lui donna une escorte pour aller reconnaître la situation du pays. Mais cette escorte n’était composée que des satellites des décemvirs, et qui avaient des ordres secrets de s’en défaire. Siccius s’étant avancé à leur tête jusque dans les détroits de quelques montagnes, ils prirent cette occasion pour le charger. Siccius ne se fut pas plutôt aperçu de leur mauvais dessein, que s’adossant contre un rocher pour ne pouvoir être pris par derrière, il les reçut avec un courage qui fit trembler les plus hardis. Ce généreux romain rappelant son ancienne valeur, en tua quinze, et en blessa plus de trente, aucun n’osait plus l’approcher : ils se contentèrent de lui lancer des traits de loin. Mais comme ils n’en pouvaient encore venir à bout, ces perfides montant sur le haut du rocher l’accablèrent à coups de pierres ; et ce brave guerrier qui était sorti victorieux de tant de combats, périt enfin malheureusement par la main de quelques traîtres que les décemvirs avaient armés contre lui. Ils retournèrent ensuite au camp, et rapportèrent qu’ils étaient tombés dans une embuscade où ils avaient perdu leur commandant, et une partie de leurs compagnons. On les crut d’abord ; mais une troupe de soldats qui regardaient Siccius comme leur père, étant allés d’eux-mêmes sur le lieu du combat pour enlever son corps, et lui rendre les derniers devoirs, s’aperçurent que ceux qui avaient été tués dans cette occasion étaient tous romains ; qu’ils avaient le visage tourné de son côté ; qu’on ne leur avait enlevé ni leurs armes ni leurs vêtements ; et d’ailleurs qu’il n’y avait parmi eux aucun soldat des ennemis, et qu’on ne trouvait même aucune trace de leur retraite. Toutes ces circonstances leur firent soupçonner que Siccius avait été assassiné par son escorte.

Ce soupçon se répandit dans tout le camp, et y excita des plaintes et un mécontentement général. Toute l’armée demandait avec de grands cris qu’on fît le procès à ces assassins. Mais les décemvirs les firent échapper ; et pour détourner la pensée qu’ils pouvaient être eux-mêmes les auteurs d’une action si indigne, ils firent faire des funérailles militaires à Siccius aussi honorables que s’il eût commandé l’armée en chef. Ce furent ces honneurs si extraordinaires pour un plébéien qu’on savait leur être odieux, qui achevèrent de convaincre les soldats, que Siccius n’était péri que par leur ordre. Le mécontentement de cette armée passa bientôt dans l’autre camp, et jusque dans Rome. Les citoyens et les soldats, le Sénat et le peuple détestaient tout haut une action si infâme. Tout le monde était disposé à secouer le joug d’une domination si cruelle, lorsque Appius par une nouvelle entreprise encore plus odieuse et plus tyrannique, mit le comble à ses fureurs, et à la haine que tous les ordres de l’état lui portaient.

Nous avons dit que de concert avec ses collègues il était resté dans Rome à la tête d’un corps de troupes pour en contenir les habitants sous l’obéissance du décemvirat. Ce décemvir qui avait réuni en sa personne toute l’autorité de la magistrature, rendait la justice dans la place. Comme il était un jour dans son tribunal, il vit passer auprès de lui une jeune fille d’une rare beauté, âgée d’environ quinze ans, qui allait avec sa nourrice aux écoles publiques. Ses charmes, et les grâces naissantes de la jeunesse attirèrent d’abord son attention. Il ne put s’empêcher de la regarder avec un plaisir secret : sa curiosité redoubla le jour suivant ; il la trouva encore plus belle. Et comme cette jeune personne passait tous les jours dans la place, il conçut insensiblement pour elle une passion violente dont les suites furent également funestes à l’un et à l’autre. Il avait pris soin dès le premier jour qu’il l’avait vue, de s’informer de son nom et de celui de sa famille. On lui avait appris qu’elle était d’une famille plébéienne ; qu’elle s’appelait Virginie ; qu’elle avait perdu sa mère appelée Numitoria ; que Virginius son père servait actuellement en qualité de centurion, dans l’armée de F Vibulanus le décemvir, et que Virginius avait promis sa fille à Icilius qui avait été tribun du peuple, et qui devait l’épouser à la fin de la campagne.

Ne pouvant trouver un accord pour la faire conduire chez lui, il envoie Claudius et des clients la chercher en force.

Les femmes surtout les larmes aux yeux se rangèrent autour de Virginie, et la mirent au milieu d’elles comme pour lui servir de rempart. Mais Claudius méprisant leurs cris et leurs prières, voulait l’enlever, lorsque Icilius, à qui elle était promise, arriva sur la place, la colère et la fureur dans les yeux. Appius qui redoutait le crédit qu’il avait sur l’esprit du peuple, lui fit dire par un licteur qu’il eût à se retirer, et que l’affaire était jugée. Mais Icilius que sa passion rendait furieux, instruit des mauvais desseins d’Appius, et le regardant comme un rival odieux : il faut, lui cria-t-il, que tu m’arraches la vie, avant que tu puisse jouir du fruit de tes artifices et de ta tyrannie. N’es-tu pas content de nous avoir privés des deux plus fortes défenses de la liberté, la protection de nos tribuns, et la voie d’appel devant l’assemblée du peuple ? Faut-il encore que nous craignions pour l’honneur des filles romaines ? Tu ne peux pas ignorer que Virginie m’est promise. Je dois épouser une vierge et une fille de condition libre ; je ne la veux recevoir que des mains de son père. Si en son absence on entreprend de lui faire violence, j’implorerai pour mon épouse le secours du peuple romain ; Virginius demandera l’assistance de tous les soldats pour sa fille ; les dieux et les hommes nous seront favorables. Mais quand je serais tout seul, la justice et un amour légitime me donneront assez de forces pour m’opposer à l’exécution de ton injuste arrêt.

Le peuple également touché de son malheur et du courage qu’il faisait paraître, repousse et écarte Claudius qui se réfugie aux pieds d’Appius. L’assemblée était remplie de troubles et d’agitation. Le tumulte augmentait par l’arrivée de ceux qui se rendaient dans la place des différents quartiers de la ville. Le décemvir craignant une révolte ouverte et déclarée, prit le parti de suspendre lui-même l’exécution de son arrêt ; et ayant fait faire silence : on sait assez, dit-il, qu’Icilius ne cherche que l’occasion de pouvoir rétablir le tribunat à la faveur d’une sédition. Mais pour lui en ôter tout prétexte, je veux bien attendre le retour de Virginius jusqu’à demain. Que ses amis aient soin de l’en avertir. Il ne faut guère plus de quatre heures pour se rendre d’ici au camp. J’obtiendrai de Claudius qu’en considération de la paix et de la tranquillité publique, il relâche quelque chose de son droit, et qu’il consente que cette fille demeure en liberté jusqu’au retour de celui qu’elle croit être son père.

Claudius feignant d’accorder avec peine ce délai, demanda qu’au moins Icilius donnât des cautions de représenter le lendemain Virginie. Le peuple de tous côtés leva aussitôt les mains, et chacun s’offrait avec empressement pour caution. Icilius touché de l’affection de ses concitoyens, après leur en avoir marqué sa reconnaissance : nous nous servirons demain de votre secours, leur dit-il, si Claudius ne se désiste pas de son injuste poursuite. Mais pour aujourd’hui, j’espère qu’on se contentera de ma caution, et de celle de tous les parents de Virginie.

Appius quoique emporté par sa passion, n’osa refuser une telle caution : mais craignant le retour de Virginius, il dépêcha secrètement un exprès à ses collègues qui commandaient l’armée, pour les prier de faire arrêter Virginius sous quelque prétexte ; et du moins de ne lui point donner congé de revenir à Rome. Il se flattait que faute de comparaître dans le temps marqué, il serait alors autorisé à remettre sa fille entre les mains de Claudius ; mais son courrier arriva trop tard au camp. Il avait été prévenu par le fils de Numitorius, et par un frère d’Icilius, qui avaient déjà averti Virginius du péril que courait sa fille. Et ce romain voyant que son salut dépendait de son retour à Rome, avait obtenu son congé, et était parti avant l’arrivée du courrier d’Appius. Les décemvirs n’eurent pas plutôt reçu sa lettre, qu’ils envoyèrent quelques cavaliers après lui pour l’arrêter. Appius de son côté en avait mis aussi dans la même vue sur le chemin qui conduisait de la ville au camp. Mais toutes ces précautions furent inutiles, et Virginius qui les avait prévues, s’écarta de la route ordinaire, et rentra dans Rome par une porte opposée à celle qui regardait le camp des romains.

Il parut le lendemain dans la place, pénétré de douleur, et tenant par la main sa fille qui fondait en larmes. Elle était accompagnée de ses parentes, qui représentaient au peuple dans les termes les plus touchants, s’il était juste que pendant qu’un si bon citoyen s’exposait pour la défense de sa patrie, ses enfants fussent exposés à des outrages encore plus cruels que si la ville était tombée entre les mains des ennemis. Virginius disait à peu près les mêmes choses à tous ceux qu’il rencontrait, et les conjurait de prendre sa fille sous leur protection. Icilius emporté par sa passion et par son ressentiment, déclamait tout haut contre la lubricité d’Appius. Mais les larmes seules de Virginie, sa jeunesse, ses grâces, sa beauté touchaient encore plus la multitude, que les plaintes et les prières de sa famille.

Appius n’apprit qu’avec une extrême surprise, que Virginius était dans la place avec ses amis et toute sa famille. Son retour déconcertait toutes ses mesures ; et il craignait que soutenu du peuple, il ne s’opposât à l’exécution de l’arrêt qu’il avait prémédité. Pour prévenir toute résistance, il fit descendre du capitole les troupes qui y étaient à ses ordres, et qui s’emparèrent de la place. Il s’y rendit ensuite, et après avoir monté dans son tribunal avec cette émotion que lui donnait le désir d’achever son crime, il dit qu’il n’ignorait pas tous les mouvements qu’Icilius s’était donnés pour soulever le peuple ; mais qu’il voulait bien qu’on sût qu’il ne manquerait ni de forces ni de fermeté pour châtier ceux qui entreprendraient de troubler la tranquillité publique : et là-dessus il commanda à Claudius d’exposer sa demande, et de poursuivre son action. Claudius dit que personne n’ignorait que les enfants des esclaves appartenaient à leurs patrons ; que c’était en cette qualité qu’il revendiquait Virginie. Il produisit en même temps la femme esclave qu’il avait séduite, et qui par crainte de son maître déclara qu’elle avait vendu Virginie à la femme de Virginius. Claudius ajouta qu’il ne manquerait pas d’autres témoins s’il en était besoin, et qu’il espérait de la justice du décemvir qu’il ne se laisserait pas surprendre aux cris et aux menaces des partisans d’Icilius, ni toucher par les larmes d’une jeune personne ; mais qu’ étant née dans la servitude, elle devait y rentrer, quoiqu’elle eût été élevée comme une personne libre...

La multitude entendant ce discours jeta de grands cris remplis d’indignation. Appius comme forcené de voir son crime découvert, commanda aux soldats qui environnaient son tribunal de faire retirer le peuple : et toi, dit-il, se tournant vers un de ses licteurs, va, fends la presse, et ouvre le chemin à un maître pour aller reprendre son esclave. Le peuple qui craint toujours quand on ne le craint point, se voyant poussé par les soldats d’Appius, s’écarte, se retire, et livre, pour ainsi dire, la fille de Virginius à la passion du décemvir. Alors ce malheureux père qui voit avec désespoir que l’innocence va être opprimée par une puissance injuste, demande au magistrat qu’il lui soit au moins permis avant que Claudius emmène sa fille, de pouvoir l’entretenir un moment en particulier avec sa nourrice, afin, dit-il, que si je puis trouver quelque indice que je ne suis pas son père, je m’en retourne au camp avec moins de douleur et de tristesse.

Appius lui accorda sa demande sans peine, à condition néanmoins que cette conférence se passerait à la vue de Claudius, et sans sortir de la place. Virginius pénétré de la plus vive douleur, prend sa fille à demi morte entre ses bras ; il essuie les larmes dont elle avait le visage couvert, l’embrasse, et la tirant proche de quelques boutiques qui bornaient la place, le hasard lui fit rencontrer le couteau d’un boucher, il le prend, et s’adressant à Virginie : ma chère fille, lui dit-il, voila le seul moyen de sauver ton honneur et ta liberté. Il lui enfonce en même temps le couteau dans le coeur, et le retirant tout fumant du sang de sa fille : c’est par ce sang innocent, cria-t-il à Appius, que je dévoue ta tête aux dieux infernaux. Ce qui était resté du peuple dans la place, accourt à ce funeste spectacle ; jette de grands cris, et déteste la tyrannie du décemvir qui a réduit un père à une si cruelle nécessité. Appius du haut de son tribunal, crie avec fureur qu’on arrête Virginius. Mais il s’ouvrit un passage avec le couteau qu’il tenait à la main, et favorisé de la multitude, il gagna la porte de la ville, et se rendit au camp avec une partie de ses parents et de ses amis qui ne le voulurent pas abandonner dans un si grand malheur.

Numitorius et Icilius restent auprès du corps de Virginie, l’exposent aux yeux du peuple, et l’exhortent à ne pas laisser sa mort sans vengeance. On accourt dans la place de tous les quartiers de la ville. Valerius et Horatius qui s’étaient opposés si courageusement à la continuation du décemvirat, s’y rendent des premiers avec un grand nombre de jeunes patriciens de leur parti. Appius redoutant leur crédit et leur éloquence, leur envoie ordre de se retirer, et commande en même temps qu’on ôte de la place le corps de Virginie. Mais Valerius et Horatius s’y opposent. Appius outré de la mort de Virginie, et du mépris qu’on avait pour ses ordres, s’avance avec ses licteurs et les troupes de sa garde pour arrêter les deux sénateurs. Mais le peuple en fureur le repousse, met en pièces les faisceaux, le poursuit lui-même comme un tyran ; en sorte que pour sauver sa vie, il fut contraint de s’enfuir le visage couvert, et de se cacher dans une maison voisine.

Valerius et Horatius posent le corps de l’infortunée Virginie dans une litière découverte, et sous prétexte de la reporter dans la maison de son père jusqu’à ce qu’on lui rendît les derniers devoirs, ils la font passer par les principales rues de la ville pour exciter le ressentiment de tous les citoyens. Hommes et femmes, tout le monde sortait de sa maison pour voir cette pompe funèbre : les hommes jetaient des parfums dans la litière ; les femmes et les filles les larmes aux yeux, y mettaient des couronnes de fleurs. Tout le monde plaignait son sort, et semblait, par ces tristes présents, faire serment de venger sa mort.

Toute la ville se serait soulevée à l’instant même, si Valerius et Horatius qui conduisaient cette affaire, n’avaient jugé à propos avant que d’éclater, de voir ce que produirait dans l’armée d’Algide le retour de Virginius. Il entra dans le camp escorté, comme nous avons dit, d’une partie de ses amis, et ayant encore à la main ce couteau funeste dont il avait tué sa fille. Les soldats ayant appris son malheur accourent de tous côtés ; Virginius se place aussitôt dans un endroit élevé, d’où il pouvait être entendu plus facilement. Il avait le visage couvert de larmes, et la douleur l’empêcha quelque temps de pouvoir parler. Enfin rompant ce triste silence, et levant les mains au ciel : je vous atteste, dit-il, dieux immortels, qu’Appius seul est l’auteur du crime que j’ai été forcé de commettre. Il raconta ensuite, les larmes aux yeux, la fourberie que ce décemvir avait inventée pour se rendre maître de sa fille ; et s’adressant aux soldats qui l’écoutaient avec beaucoup de compassion : je vous conjure, mes compagnons, leur dit-il, de ne me point chasser de votre compagnie, comme le meurtrier de ma fille. J’aurais de tout mon coeur sacrifié ma propre vie pour sauver la sienne, si elle avait pu en jouir avec son honneur et sa liberté. Mais voyant que le tyran n’en voulait faire une esclave que pour la pouvoir déshonorer, la pitié seule m’a rendu cruel. J’ai mieux aimé perdre ma fille que de la conserver avec honte : mais je ne lui aurais pas survécu un moment si je n’avais espéré de venger sa mort par votre secours.

Tous les soldats détestant une action si infâme, l’assurèrent qu’ils ne lui manqueraient pas s’il entreprenait quelque chose contre Appius. Mais leurs centurions et les principaux chefs de bandes, résolurent d’étendre leur ressentiment sur tous les décemvirs, et de secouer le joug d’une domination qui n’était pas légitime, et qui se tournait visiblement en tyrannie.

Les décemvirs qui commandaient l’armée, instruits du retour de Virginius, et de la disposition des esprits, l’envoyèrent quérir dans le dessein de le faire arrêter. Mais ses amis l’empêchèrent d’obéir à leurs ordres, et les soldats s’étant rassemblés par pelotons, leurs officiers leur représentèrent si vivement toute l’horreur de l’action d’Appius, que le soldat ne demandait qu’à retourner à Rome pour pouvoir détruire le décemvirat. Il n’y avait que le serment militaire qui les retenait, et ils ne croyaient pas pouvoir abandonner leurs enseignes et leurs généraux sans offenser les dieux, et sans se déshonorer. Mais Virginius qui brûlait d’impatience de se venger d’Appius, leva ce scrupule, et leur représenta que leur serment ne les obligeait qu’envers des chefs revêtus d’une autorité légitime ; et que le premier serment qu’un romain faisait en naissant, était de sacrifier sa vie pour la défense de la liberté publique. Il n’en fallut pas davantage pour rassurer la conscience de ces soldats. Ils courent aussitôt avec fureur à leurs armes, lèvent leurs enseignes, et sous la conduite particulière de leurs centurions, ils prennent le chemin de Rome. Les décemvirs surpris d’une désertion si générale, accourent pour les arrêter. Mais de quelque côté qu’ils s’adressent, ils ne trouvent par tout que des courages ulcérés, et qui ne respiraient que la vengeance. On leur reproche leur orgueil, leur avarice, la mort de Siccius et de Virginie, et la lubricité d’Appius encore plus insupportable que leur cruauté. Le soldat leur déclare fièrement qu’il est né libre, et qu’il ne marche à Rome que pour rendre la liberté à ses concitoyens.

L’armée entra dans Rome sur le soir sans causer aucun désordre, et sans qu’aucun soldat quittât son rang. Ils se contentaient en passant d’assurer leurs parents et leurs amis qu’ils n’étaient revenus que pour détruire la tyrannie. Toutes les troupes traversèrent paisiblement la ville, d’où ils se rendirent au mont Aventin sans se vouloir séparer qu’ils n’eussent obtenu la destitution des décemvirs, et le rétablissement du tribunat. Appius épouvanté par les remords de sa conscience, et par ce soulèvement de l’armée, n’osait paraître en public. Mais Oppius son collègue qui craignait les suites de ce soulèvement, eut alors recours à l’autorité du Sénat ; et contre la coutume des décemvirs, il le convoqua extraordinairement. La plupart des sénateurs n’étaient pas fâchés d’une émotion qui pouvait servir à rétablir le gouvernement sur ses anciens fondements. Cependant comme il était dangereux de laisser voir au peuple qu’il pouvait se faire justice lui-même, et pour retenir toujours dans le Sénat l’autorité du commandement, on envoya au mont Aventin Sp Tarpeïus, C Julius, et P Sulpicius tous trois consulaires, qui demandèrent avec sévérité à ces soldats par quel ordre ils avaient abandonné leur camp et leurs généraux. Ces soldats embarrassés de cette question, demeurèrent quelque temps en silence. Ils le rompirent à la fin, et crièrent tous ensemble qu’on leur envoyât Valerius et Horatius, et qu’ils leur rendraient compte de leur conduite.

Ils ne demandaient ces deux sénateurs que parce que la multitude les regardait comme les ennemis déclarés des décemvirs, et les défenseurs les plus zélés de la liberté. Pendant que les trois consulaires furent au Sénat rendre compte de la réponse des soldats, Virginius leur fit envisager qu’il était de leur intérêt de choisir quelques-uns de leurs centurions pour entrer en négociation avec les commissaires qu’ils avaient demandés. On le nomma aussitôt le premier ; mais il s’excusa d’accepter cette commission sur la violente douleur dont il était accablé, et qui ne lui laissait pas toute la liberté d’esprit nécessaire pour soutenir les intérêts publics. L’armée sur son refus nomma dix autres centurions ; et pour faire honneur à son choix, on donna à ces officiers le nom de tribuns militaires. L’armée qui était opposée aux Sabins, suivit l’exemple de celle d’Algide. Numitorius et Icilius s’y étaient rendus, et y avaient excité le même tumulte. Tous les soldats après avoir élu de leur côté des chefs pour les commander, marchèrent enseignes déployées droit à Rome, et se joignirent à l’autre armée. Quoique le Sénat ne fût pas fâché de voir l’autorité des décemvirs anéantie ; cependant outre qu’une pareille désertion était d’un dangereux exemple, la frontière demeurait exposée aux incursions ordinaires des ennemis. Ainsi on pressa Valerius et Horatius de se rendre au mont Aventin pour remettre ces soldats dans leur devoir. Mais ces deux sénateurs qui voyaient bien qu’on ne pouvait se passer de leur médiation, déclarèrent qu’ils ne feraient aucune démarche tant que les décemvirs qu’ils traitaient d’usurpateurs, seraient maîtres du gouvernement.

Ces magistrats soutenaient au contraire qu’ils ne pouvaient se dépouiller de leur dignité qu’ils n’eussent publié et fait recevoir les deux dernières tables de lois qui devaient être ajoutées aux dix premières, et que c’était le seul terme prescrit à leur magistrature par l’établissement que le Sénat et le peuple en avaient fait de concert l’année précédente. L Cornélius toujours passionné pour le décemvirat, opina même à ce qu’on n’entrât en aucune négociation avec les deux armées qu’elles ne fussent retournées chacune dans leur ancien camp, et qu’il fallait offrir aux soldats à cette condition une amnistie générale dont néanmoins les auteurs de la désertion seraient exclus.

Mais un sentiment si impérieux, et si peu convenable à la disposition des esprits, n’eut point de partisans. On fit comprendre au contraire aux décemvirs qu’il fallait absolument qu’ils renonçassent à une autorité qui était expirée, et que le Sénat et le peuple n’étaient pas résolus de leur continuer. Les soldats en fureur menaçaient même de les y contraindre par force ; et ils passèrent au mont Sacré, comme dans un lieu où leurs ancêtres avaient jeté les premiers fondements de la liberté du peuple. Tout était à Rome dans cette agitation qui précède les plus grandes révolutions. Enfin les décemvirs craignant d’être accablés par la multitude de leurs ennemis, promirent en plein Sénat de donner leur démission : ils demandèrent seulement qu’on ne les sacrifiât pas à la haine de leurs ennemis, et dirent que le Sénat avait intérêt de ne pas accoutumer le peuple à répandre le sang des patriciens. Valerius et Horatius ayant amené cette affaire au point qu’ils souhaitaient, se rendirent à l’armée : ils en furent reçus comme les protecteurs. Le peuple ne demanda que le rétablissement de ses tribuns, le droit des appellations, et une amnistie pour tous ceux qui avaient quitté le camp sans la permission des généraux. Mais il s’obstina à vouloir qu’avant toutes choses on lui livrât les décemvirs, et il menaçait hautement de les faire brûler tous vifs.

Valerius et Horatius n’étaient guère plus favorables à ces magistrats que le peuple même : mais ils conduisaient le dessein de les perdre avec plus d’habileté. En même temps qu’ils exhortaient en général toute l’armée à ne se pas laisser aller à la cruauté, ils insinuaient adroitement aux principaux chefs, que quand le peuple serait rentré dans ses droits, et qu’on lui aurait rendu ses tribuns, ses lois et ses assemblées, il serait alors maître de se faire justice lui-même ; et qu’avant que la négociation sortît de leurs mains, ils espéraient le mettre en état de décider souverainement de la vie et de la fortune de ses concitoyens dans quelque rang qu’ils fussent.

Le peuple persuadé par ses officiers que ses anciens tribuns n’auraient pas eu plus de zèle et de chaleur pour ses intérêts, que ces deux sénateurs en faisaient paraître, leur abandonna toute sa confiance. Valerius et Horatius revinrent sur le champ au Sénat ; et dans le compte qu’ils rendirent publiquement des prétentions du peuple, ils dissimulèrent son ressentiment et ses menaces contre les décemvirs. Ils leur laissèrent même entrevoir qu’il consentirait volontiers qu’on ensevelît dans un oubli général tout ce qui s’était passé sous leur gouvernement, pourvu qu’on lui rendît ses tribuns. Les décemvirs séduits par de fausses espérances, passèrent dans la place où ils se démirent publiquement de leur autorité. Il n’y eut qu’Appius seul qui, agité par les remords de sa conscience, fit un autre jugement de cette modération apparente de l’armée. Quoiqu’il eût donné sa démission comme ses collègues : je n’ignore pas, dit-il tout haut, les maux qu’on nous prépare. On ne diffère à nous attaquer que jusqu’à ce qu’on ait donné des armes à nos ennemis.

Valerius et Horatius sans s’embarrasser de ses funestes préjugés, coururent au camp annoncer au peuple l’abdication des décemvirs, et le décret du Sénat pour le rétablissement des tribuns : revenez, soldats, leur dirent-ils, dans votre patrie : venez revoir vos dieux domestiques, vos femmes et vos enfants ; et que ce retour soit heureux et favorable à la république. L’armée leur fit de grands remerciements ; les soldats les nommaient tout haut les protecteurs du peuple, et les généreux défenseurs de la liberté publique. On lève aussitôt les enseignes, et chacun reprend avec joie le chemin de Rome. Mais avant que de se séparer et de rentrer dans leurs maisons, l’armée entière et tout le peuple se rendit au mont Aventin, où se fit l’élection des tribuns. A Virginius père de l’infortunée Virginie, Numitorius, son oncle, et Icilius à qui elle avait été promise furent élus les premiers. On leur donna pour collègues C Ficinius, M Duillius, M Titinius, M Pomponius, C Apronius, P Villius et C Oppius. On créa ensuite un entre-roi qui nomma pour consuls, suivant les voeux du peuple, L Valerius et M Horatius. C’était une récompense due aux soins qu’ils avaient pris pour le rétablissement de la tranquillité publique.

Leur consulat fut tout populaire, et les plébéiens en obtinrent ce qu’ils n’eussent osé espérer de leurs tribuns même. Nous avons vu que les sénateurs et les patriciens ne prétendaient point être soumis aux ordonnances du peuple quand l’assemblée était convoquée par tribus. Le peuple au contraire soutenait que la souveraineté de l’état résidant essentiellement dans toute assemblée générale du peuple romain, tous les citoyens, de quelque rang qu’ils fussent, devaient y être soumis, puisqu’ils avaient droit d’y donner leurs suffrages chacun dans leur tribu. Cette dispute se renouvelait souvent entre les deux ordres de la république. Les deux consuls se prévalant de l’autorité absolue qu’ils avaient alors dans le gouvernement, firent décider cette grande affaire en faveur du peuple, et par un décret rendu par les comices des centuries, il fut déclaré, que toute ordonnance émanée des comices par tribus, tiendrait lieu de loi à l’égard de tous les citoyens.

On confirma de nouveau la loi Valeria touchant les appels devant l’assemblée du peuple, et on la fortifia d’une autre qui défendait d’établir à l’avenir aucune magistrature sans qu’il y eût appel de ses ordonnances. Les consuls ajoutèrent à cette loi un règlement qui prescrivait, que les sénatus-consultes et même les délibérations les plus secrètes du Sénat qui étaient souvent supprimées ou altérées par les consuls, seraient dans la suite remises aux édiles, et conservées dans le temple de Cérès. La plupart des sénateurs ne souscrivirent qu’avec chagrin à ces différentes ordonnances. Ils voyaient avec douleur que deux patriciens et deux consuls, plus plébéiens même que les tribuns du peuple, sous prétexte d’assurer sa liberté, ruinaient absolument l’autorité du Sénat. Mais les plus équitables et les moins ambitieux de ce corps, instruits par la conduite tyrannique des décemvirs, aimaient mieux qu’on confiât au peuple le dépôt et la garde de la liberté publique, que d’en laisser le soin aux grands qui par leur autorité en pouvaient abuser.

K) La loi des XII tables -450

La république par ces différents règlements, et par le rétablissement de ses anciens magistrats, ayant repris sa première forme de gouvernement, il ne restait plus, pour ainsi dire, du décemvirat que la personne même des décemvirs.

Denis d’Halicarnasse prétend que les tribuns craignant qu’Appius ne leur échappât par le crédit de sa famille, le firent étrangler dans la prison, et qu’ils publièrent ensuite que ce fameux criminel désespérant de son salut, s’était tué lui-même avant que le jour qu’il devait être jugé, fût arrivé. Tite-Live, sans parler des tribuns, rapporte simplement qu’Appius pour éviter l’infamie d’un supplice public, s’était donné la mort en prison. Quoi qu’il en soit, Sp Oppius son collègue eut le même sort. Numitorius, autre tribun du peuple et oncle de Virginie, le mit en justice, comme fauteur et complice de la tyrannie d’Appius. Outre ces chefs d’accusation, un soldat vétéran se plaignit que sans lui en avoir donné sujet, il lui avait fait déchirer le dos à coups de fouet par ses satellites. On le jeta en prison, et il y mourut, soit qu’il se fût tué lui-même, soit que ce fût par ordre des tribuns, et en vertu d’un plébiscite, comme le prétend encore Denis d’Halicarnasse. Les huit autres décemvirs cherchèrent leur salut dans la fuite, et se bannirent eux-mêmes. Leurs biens furent confisqués ; on les vendit publiquement, et le prix en fut porté par les questeurs dans le trésor public. Marcus Claudius, l’instrument dont Appius s’était servi pour se rendre maître de la personne de Virginie, fut condamné à mort. Mais il eut des amis qui obtinrent de Virginius qu’il se contentât de son exil.

C’est ainsi que fut vengé le sang innocent de l’infortunée Virginie, dont la mort, comme celle de Lucrèce, procura une seconde fois la liberté au peuple romain.

Quoique la punition des décemvirs parût juste, le Sénat ne laissait pas d’être consterné de la mort ou de l’exil des principaux de son corps. Il était surtout indigné contre les deux consuls qui les avaient abandonnés au ressentiment de Virginius, sans avoir fait la moindre démonstration de vouloir adoucir le peuple en leur faveur. On ne savait plus même quelles bornes les tribuns unis si étroitement avec les deux consuls mettraient à leur vengeance : il semblait que ce fussent de nouveaux décemvirs prêts à rétablir leur tyrannie. Diullius qui était de ce collège, mais plus modéré, dissipa la crainte du Sénat : enfin, dit-il en pleine assemblée, on en a assez fait pour la satisfaction de Virginius, et pour le rétablissement de notre liberté. J’empêche que pendant le reste de l’année on appelle quelqu’un en jugement pour cette affaire, ni qu’on le mette en prison. Ce mot si respectable dans la bouche d’un tribun, je l’empêche, arrêta toutes les poursuites de ses collègues, et réprima leur violence.

Les deux consuls se disposèrent à marcher contre les Sabins, les Èques et les Volsques. Mais avant que de sortir de Rome, ils exposèrent publiquement les dernières lois des décemvirs gravées sur des tables de cuivre. Ils se mirent ensuite chacun à la tête de leur armée.

L’un et l’autre remporta une victoire complète sur les ennemis. Ils demandèrent à leur retour que suivant l’usage on en rendît des actions de grâces solennelles aux dieux, et qu’ils fussent ensuite reçus dans Rome en triomphe. Mais la plupart des sénateurs qui ne pouvaient leur pardonner l’attachement qu’ils avaient fait paraître pour les intérêts du peuple, se firent un plaisir secret de leur refuser un honneur qui jusque alors n’avait dépendu que du Sénat. C Claudius leur reprocha même qu’ils étaient complices de la mort d’Appius son neveu que les tribuns avaient fait étrangler en prison avant qu’il eût été entendu dans ses défenses. Ne nous aviez-vous pas promis solennellement, leur dit-il, que l’abdication des décemvirs serait suivie d’une amnistie générale ? Cependant nous n’avons pas plutôt obligé ces magistrats à se déposer eux-mêmes, que les uns ont été égorgés, et les autres contraints de se bannir de leur patrie pour sauver leur vie. Appius le chef de la maison Claudia, le premier des décemvirs, a été étranglé en prison sans aucune forme de justice, et sans qu’il ait été entendu dans l’assemblée du peuple, de peur que ce peuple généreux, touché des larmes et de la désolation d’une famille qui a si bien mérité de la république, ne lui fît grâce. Et nos consuls, les chefs et les protecteurs du Sénat, eux qui devraient exposer leurs vies pour la conservation de sa dignité, ont dissimulé lâchement l’assassinat du malheureux Appius, et n’en ont fait aucune poursuite.

Le Sénat irrité contre les consuls par le discours de C Claudius, les déclara indignes des honneurs du triomphe, et on leur fit entendre qu’ils étaient bienheureux qu’on ne les punît pas de leur intelligence criminelle avec les meurtriers d’Appius. Valerius et Horatius outrés d’un refus qui les déshonorait, en portèrent leurs plaintes dans l’assemblée du peuple, et le tribun Icilius lui demanda en leur faveur les honneurs du triomphe. Plusieurs sénateurs se trouvèrent sur la place pour traverser cette brigue, C Claudius était du nombre. Quoiqu’il eût toujours été opposé au gouvernement des décemvirs, cependant il ne pouvait pardonner aux deux consuls, d’avoir abandonné son neveu à la fureur des tribuns. Il représenta au peuple avec beaucoup de courage, qu’il n’avait jamais pris connaissance, ni décidé des honneurs du triomphe ; que ce droit appartenait uniquement au Sénat, et que la république ne demeurerait jamais libre et tranquille qu’autant qu’un des ordres de l’état n’entreprendrait point sur les droits et les privilèges des autres.

Mais malgré la justice qu’il y avait dans ces remontrances, le peuple décerna le triomphe aux consuls : nouvelle entreprise des tribuns sur l’autorité du Sénat : ils n’en demeurèrent pas là. Ces magistrats plébéiens qui, par la complaisance des deux consuls, avaient une autorité absolue dans la république, résolurent entre eux de se perpétuer dans le gouvernement, et de continuer les deux consuls dans leurs charges : autre espèce de conjuration contre la liberté publique peu différente de celle des décemvirs. Ils couvraient leur ambition de la nécessité qu’il y avait de continuer les mêmes magistrats, dans un temps que les lois nouvelles n’étaient pas encore solidement établies. Mais pour éloigner le soupçon qu’ils voulussent se rendre seuls maîtres du gouvernement, ils insinuaient au peuple qu’il devait continuer Valerius et Horatius dans le consulat. Heureusement pour la république il se trouva un tribun assez modéré et assez habile pour faire tomber ce projet ambitieux.

C’était ce même Duilius qui venait d’arrêter par son autorité la poursuite de ses collègues contre les partisans des décemvirs. Il présidait ce jour-là à l’assemblée qui se devait tenir pour l’élection des nouveaux tribuns. Il représente aux deux consuls, que la liberté était perdue si on laissait les dignités de la république plus d’un an dans les mêmes mains. Valerius et Horatius lui donnèrent parole de n’accepter jamais aucune continuation dans le consulat. Duilius pour s’en mieux assurer, leur demanda publiquement et en pleine assemblée, quelle conduite ils tiendraient si le peuple romain, en considération de la liberté qu’ils avaient rétablie, voulait les continuer dans leur dignité. L’un et l’autre déclarèrent que pour la conservation de la même liberté, ils refuseraient toute prolongation du pouvoir souverain, comme contraire aux lois. Duilius en ayant tiré cet aveu, leur donna des louanges, qui leur tenaient lieu d’un nouvel engagement, et qui servirent à prévenir le peuple contre les desseins des autres tribuns. On tint quelques jours après l’assemblée pour l’élection des nouveaux consuls : Sp Herminius et T Virginius furent élevés à cette dignité. Ils entretinrent la paix et l’union dans la république par un sage tempérament et une conduite égale entre le peuple et le Sénat.

On procéda ensuite à l’élection des tribuns. Duilius, comme nous l’avons dit, présidait à cette assemblée, et agissait en cette occasion de concert avec le Sénat. Ce fut par leur crédit et l’union de leurs partisans, qu’on élut d’abord cinq nouveaux tribuns malgré la brigue des anciens. Ces derniers firent tous leurs efforts pour remplir au moins les cinq dernières places vacantes. Duilius s’y opposa toujours avec beaucoup de fermeté ; mais comme de leur côté ils empêchaient par leurs cabales que de nouveaux candidats n’eussent le nombre des suffrages nécessaires, Duilius pour terminer ces contestations, remit le choix et la nomination des cinq derniers tribuns aux cinq qu’on venait d’élire, suivant la disposition de la loi, qui portait expressément que si dans un jour d’élection on n’avait pas pu élire le nombre complet des tribuns, ceux qui auraient été élus les premiers, seraient en droit de nommer leurs collègues. Il congédia ensuite l’assemblée, se déposa lui-même, et les nouveaux tribuns entrèrent en exercice de leur dignité.

Leur première fonction fut de nommer leurs collègues, parmi lesquels on fut extrêmement surpris de voir S Tarpeïus et A Haterius tous deux patriciens, anciens sénateurs, et même consulaires : ce qui était formellement contre l’institution du tribunat qui n’admettait que des plébéiens. On ne peut rendre raison d’un événement si extraordinaire, à moins qu’on ne regarde ces deux patriciens comme des déserteurs de leur ordre, qui se seraient faits adopter dans des familles plébéiennes pour pouvoir être élevés à une magistrature qui avait la principale part dans le gouvernement. Mais ceci n’est qu’une conjecture ; l’histoire n’en parle point.

Tite-Live au contraire insinue que les cinq premiers tribuns suivirent les intentions du Sénat dans l’élection de leurs collègues : et peut-être que des hommes si habiles qui prévoyaient des suites funestes pour la liberté si les mêmes tribuns étaient perpétués dans leurs charges, s’unirent secrètement avec Duilius pour faire entrer des patriciens dans le tribunat, afin de balancer par leur autorité celle des tribuns populaires, et empêcher que dans l’élection pour l’année suivante on ne renouvelât la proposition de continuer les tribuns dans leurs charges : ce qu’on regardait comme un acheminement à la tyrannie, et comme l’écueil de la liberté publique. L Trebonius un des tribuns plébéiens, qui sentit bien que Duilius son prédécesseur n’avait congédié l’assemblée, et renvoyé aux cinq premiers tribuns la nomination de leurs collègues, que pour donner lieu d’introduire des patriciens dans ce collège, en fit de grandes plaintes au peuple. Il s’attacha pendant toute l’année à traverser ces tribuns patriciens dans leurs fonctions, d’où il acquit le surnom d’asper. Enfin il proposa une loi qu’il fit recevoir, et qui fut appelée de son nom la loi Trebonia, par laquelle il était ordonné que le magistrat qui proposerait au peuple la création des tribuns, serait obligé d’en poursuivre l’élection dans toutes les assemblées suivantes, jusqu’à ce que le nombre des dix tribuns fût rempli par les suffrages du peuple. Cette ordonnance fit perdre aux tribuns qui étaient élus les premiers, le droit de nommer eux mêmes leurs collègues : ce que les romains appelaient en ce temps-là cooptation.

M Geganius et C Julius succédèrent dans le consulat a L Herminius et à T Virginius. Tite-Live nous apprend qu’après l’extinction du décemvirat, et la mort ou l’expulsion des décemvirs, la république jouit d’une apparence de tranquillité, et que l’union qui paraissait entre les différents ordres de l’état, tint en respect les voisins de Rome, et les empêcha de renouveler leurs courses ordinaires. Mais ce calme ne dura pas longtemps. Le peuple se plaignit de nouveau que la noblesse, et surtout les jeunes patriciens, le traitaient avec mépris. Ses tribuns en citèrent quelques-uns devant l’assemblée du peuple, où ils tâchaient de porter la connaissance de toutes les affaires. Le Sénat pour conserver son autorité, s’y opposa aussitôt : et quoique les plus sages de ce corps n’approuvassent pas les manières hautaines de la jeune noblesse, cependant ils ne voulurent pas l’abandonner à la poursuite des tribuns. Cette concurrence au sujet de la juridiction et des privilèges de chaque ordre, fit renaître les anciennes contestations qui furent poussées fort loin sous le consulat de T Quintius et d’Agrippa Furius. C’était toujours le même fond d’animosité que différents prétextes faisaient revivre. Chacun de ces deux ordres ne pouvait souffrir ni magistrats ni autorité dans le parti contraire. Si les consuls étaient redoutables au peuple, les tribuns n’étaient pas moins odieux aux patriciens, et aucun de ces deux corps ne pensait être libre s’il n’avait abaissé l’autre.

Les Èques et les Volsques instruits de ces dissensions domestiques, et voulant en profiter, prirent les armes. Les deux consuls de leur côté se disposèrent à faire des levées. Mais le peuple séduit par des tribuns séditieux, refusa de se faire enrôler. Les ennemis ne trouvant point d’obstacle à leurs irruptions, ravagèrent la campagne, et ils portèrent leur audace jusque à venir enlever des troupeaux qui paissaient auprès de la porte Esquiline. Les deux consuls encore plus irrités de la désobéissance du peuple, que de la hardiesse des ennemis, convoquèrent une assemblée générale.

Quintius personnage illustre par plusieurs victoires, révéré pour la pureté de ses moeurs et la sagesse de ses conseils, et qui avait été honoré de quatre consulats, prit la parole, et reprocha courageusement au Sénat et au peuple que leurs dissensions éternelles causeraient enfin la ruine entière de la république. Que le Sénat présumant trop de sa dignité et de ses richesses, ne voulait point mettre de bornes à son autorité, ni le peuple à une licence effrénée qu’il couvrait du nom de liberté ; et que l’un et l’autre ne se défendait des injures qu’il prétendait avoir reçues, que par de plus grands outrages. Il semble, continua ce grand homme, que Rome renferme dans ses murailles deux nations différentes qui se disputent la domination. Quand verra-t-on la fin de notre discorde ? Quand nous sera-t-il permis d’avoir un même intérêt et une patrie commune ? Les ennemis sont à nos portes ; les Esquilies ont été à la veille d’être surprises, et personne ne s’est présenté pour s’y opposer. On voit du haut de nos murailles ravager la campagne, et les maisons embrasées fumer de tous côtés : et on voit tout cela avec une honteuse indifférence, et peut-être avec une secrète joie, quand le dommage tombe sur le parti contraire. Qu’avez-vous dans la ville qui soit capable de réparer de pareilles pertes ? Le Sénat voit à la vérité à sa tête des consuls, et les premiers magistrats de la république ; mais ces consuls sans forces et sans autorités, gémissent de l’insensibilité du peuple pour la gloire de sa patrie. Ce peuple de son côté a des tribuns ; mais ces tribuns avec toutes leurs harangues lui rendront-ils jamais ce qu’il a perdu ? Eteignez, romains, ces fatales divisions. Rompez généreusement ce charme funeste qui vous tient ensevelis dans une indigne oisiveté. Ouvrez les yeux sur la conduite de gens ambitieux, qui pour se rendre considérables dans leur parti, n’ont pour objet que d’entretenir la division dans la république. Et si vous pouvez vous souvenir encore de votre ancienne valeur, sortez de Rome à la suite de vos consuls, et je dévoue ma tête aux plus cruels supplices, si avant qu’il soit peu de jours je ne mets en fuite ceux qui pillent vos terres, et si je ne transporte la guerre jusque dans le sein de leur patrie.

Jamais, dit Tite-Live, les discours flatteurs d’un tribun ne furent plus agréables au peuple que les reproches sévères de ce généreux consul. Le Sénat n’en fut pas moins touché : les plus sages de ce corps avouaient que ceux qui l’avaient précédé dans cette dignité, ou avaient maltraité le peuple pour se rendre agréables au Sénat, ou avaient trahi les intérêts de leur compagnie pour flatter le peuple ; mais que T Quintius paraissait n’avoir d’autre objet que l’union de tous les ordres, et la majesté du nom romain.

Les consuls et les tribuns, le Sénat et le peuple concoururent unanimement à prendre les armes. Ce fut à qui ferait paraître plus d’ardeur. Toute la jeunesse se présenta en foule pour se faire enrôler. Les levées furent bientôt faites : chaque cohorte choisit ses officiers, et on mit à leur tête deux sénateurs ; et tout cela se fit avec tant d’empressement et de diligence, que le même jour on tira les enseignes du trésor, et l’armée fit encore dix milles de chemin. Les consuls rencontrèrent et surprirent le lendemain les ennemis. Le combat ne laissa pas d’être sanglant ; les Èques et les Volsques se battirent avec beaucoup de valeur ; l’aile gauche des romains plia. Furius Agrippa qui était à la tête de ce corps, s’apercevant que l’ardeur de ses soldats se ralentissait, arracha une enseigne des mains de l’officier qui la portait, et la jeta au milieu d’une cohorte des ennemis. Les romains se précipitèrent pour la retirer, et l’effort qu’ils firent mit en désordre les ennemis, et donna le commencement à la victoire. Quintius n’avait pas eu moins d’avantage que son collègue. Les Èques et les Volsques battus des deux côtés, se retirèrent dans leur camp. Les consuls l’investirent et l’emportèrent l’épée à la main. Il y eut un grand nombre d’Èques et de Volsques taillés en pièces : le reste prit la fuite. Les romains maîtres de leur camp, y trouvèrent un grand butin, et revinrent ensuite à Rome chargés des dépouilles de l’ennemi, et de celles qu’il avait enlevées du territoire de Rome.

Une victoire si prompte fit sentir au peuple ses forces, et le besoin que le Sénat avait de lui. Son ambition et ses prétentions en augmentèrent. Il devenait de jour en jour plus fier et plus entreprenant. Ceux qui avaient acquis des richesses, ou qui s’étaient distingués par leur valeur, demandèrent qu’on abolît, comme un reste de la tyrannie des décemvirs, la loi injurieuse au peuple qui lui interdisait toute alliance avec des familles patriciennes. Des tribuns toujours inquiets réveillèrent l’affaire du partage des terres ; d’autres publiaient que puisqu’on avait établi des lois égales pour tous les citoyens, les dignités devaient être communes entre eux, et plusieurs des chefs du peuple portaient déjà leurs vues jusque au consulat réservé jusqu’alors au premier ordre. Neuf des tribuns proposèrent en pleine assemblée, qu’il fût fait une loi nouvelle qui admît dans la suite les plébéiens au consulat. Et C Canuleïus demanda en même temps, que par un décret du peuple on révoquât la loi des douze tables, qui défendait aux patriciens de s’allier dans des familles plébéiennes.

M Genutius et P Curtius qui étaient consuls cette année, tâchaient d’éluder ces nouvelles propositions, sous prétexte qu’il était venu des avis que les Èques et les Volsques se disposaient à recommencer la guerre. C’était la ressource ordinaire du Sénat que ces guerres étrangères ; et il n’avait la paix avec ses propres citoyens que quand on les pouvait faire sortir de Rome, et les mener en campagne contre les ennemis de la patrie. Les deux consuls dans cette vue ordonnent des levées, et crient que chacun tienne ses armes prêtes. Mais Canuleïus sentit bien l’artifice. Soit que la nouvelle de la guerre soit vraie, dit-il en adressant la parole aux consuls, ou que ce ne soit qu’un faux bruit semé exprès pour avoir un prétexte de tirer le peuple de la ville ; je déclare comme tribun, que ce peuple qui tant de fois a répandu son sang pour la défense de la patrie, est encore prêt de suivre ses consuls et ses généraux, si on lui rend sa liberté, et ce droit si naturel de pouvoir s’unir avec vous par des alliances réciproques ; si l’espérance des honneurs, et l’entrée aux premières dignités est ouverte indifféremment à tous les citoyens qui ont du mérite. Mais si vous persistez à vouloir maintenir la loi des décemvirs touchant les mariages ; si vous continuez à nous traiter dans notre propre patrie comme des étrangers ; si on estime le peuple indigne de votre alliance, et si on lui refuse la liberté d’élever au consulat ceux qu’il en jugera les plus dignes, sans le contraindre de renfermer son choix dans le Sénat ; en un mot, si on ne lève cette distinction de nobles et de plébéiens si odieuse dans une république, et s’il y a dans la suite d’autre noblesse que celle que donnera la vertu autorisée par des magistratures communes à tous les citoyens, parlez de guerres tant qu’il vous plaira. Rendez par vos discours ordinaires la ligue et les forces de nos ennemis encore plus redoutables ; ordonnez, si vous voulez, qu’on apporte votre tribunal dans la place pour y faire des levées, je déclare que ce peuple que vous méprisez tant, et auquel cependant vous devez toutes vos victoires, ne s’enrôlera plus ; que personne ne se présentera pour prendre les armes, et vous ne trouverez aucun plébéien qui veuille exposer sa vie pour des maîtres superbes, qui ne sont pas fâchés de nous associer aux périls de la guerre, mais qui prétendent nous exclure des récompenses dues à la valeur, et des fruits les plus doux de la victoire.

Les consuls étaient d’autant plus épouvantés de la hardiesse du tribun, qu’ils n’osaient convoquer l’assemblée du Sénat où le peuple avait des partisans déclarés, qui rendaient compte au tribun de tout ce qui s’y passait. Ainsi ces deux magistrats furent réduits à tenir des conseils particuliers avec les sénateurs de leur parti. Ils représentèrent qu’il n’était pas possible de souffrir plus longtemps les entreprises des tribuns, et qu’il fallait ou supprimer le Sénat, ou abolir cette magistrature populaire, la source des divisions continuelles entre le Sénat et le peuple. C Claudius, oncle du décemvir, et qui avait reçu de ses ancêtres, comme par succession, une haine héréditaire contre la faction du peuple, opina d’abord qu’il fallait plutôt avoir recours aux armes que de céder au peuple la dignité du consulat, et que sans distinction de particuliers ou de magistrats, on devait traiter comme ennemis publics tous ceux qui entreprendraient de changer la forme du gouvernement. Mais T Quintius plus modéré, et qui craignait que ces disputes ne dégénérassent dans une guerre civile, représenta, qu’il se trouvait parmi les plébéiens un grand nombre d’officiers d’un rare mérite, et qui avaient acquis beaucoup de gloire à la guerre. Qu’il y avait de la justice à donner quelque satisfaction à un peuple si généreux, et qu’il était même de l’habileté du Sénat dans cette conjoncture, de relâcher une partie de ses droits pour sauver le reste.

La plus grande partie de l’assemblée se déclara pour son avis. C Claudius reprenant la parole : je me rends, dit-il, à la pluralité des voix ; mais puisque vous jugez à propos d’admettre des plébéiens dans le gouvernement, tâchons de donner satisfaction à ce peuple toujours inquiet, sans cependant avilir la dignité du consulat. Et pour concilier deux choses qui paraissent si opposées, je serais d’avis qu’au lieu de consuls, on élût six ou huit tribuns militaires, tirez également du corps du Sénat et du peuple, auxquels on attribuerait l’autorité consulaire. Le peuple par ce moyen sera satisfait, et le consulat dans des temps plus favorables, pourra reprendre un jour son ancienne splendeur et sa majesté. On donna de grandes louanges à Claudius, et tous les avis se réunirent à ce dernier sentiment. Pour lors cet ancien sénateur adressant la parole à M Genutius premier consul : pour réussir dans ce projet, lui dit-il, convoquez le Sénat, faites intervenir les tribuns du peuple ; et quand l’assemblée sera formée, déclarez que vous invitez tous ceux qui ont de l’affection pour la patrie, de dire librement leur avis sur les nouvelles lois que le peuple exige. Ensuite vous prendrez les voix ; et au lieu de commencer par T Quintius, par moi-même, et par les plus anciens sénateurs, suivant la coutume, déferez cet honneur à Valerius et à Horatius, comme vous en avez le pouvoir en qualité de consul : et par là nous connaîtrons les sentiments de ces partisans du peuple, qui ont vendu leur foi aux tribuns. Je me lèverai alors pour combattre leurs raisons : ce que je ferai sans aucun ménagement ; et je m’opposerai de toutes mes forces et à l’abolition de la loi des mariages, et à toute élection d’un plébéien pour le consulat. Pour lors demandez l’avis de T Genutius, votre frère, et que ce sage sénateur, sous prétexte de vouloir concilier les différents intérêts du peuple et du Sénat, propose comme de lui-même, qu’on suspende l’élection des consuls, et qu’on crée en leur place des tribuns militaires, et qu’il comprenne dans son avis l’abolition de la loi des mariages. Je m’y opposerai tout de nouveau ; mais vous et votre collègue, et tout ce que vous êtes ici des principaux du Sénat, sous prétexte de vouloir favoriser le peuple, vous vous déclarerez pour l’avis de votre frère. Le peuple en saura gré à votre famille, et les tribuns se joindront infailliblement à vous, ne fusse que pour triompher de mon opposition.

Tout le monde approuva cet expédient : chacun convint du rôle qu’il devait jouer ; les consuls convoquèrent le Sénat, et invitèrent Canuleïus et les autres tribuns de s’y rendre. Le jour de l’assemblée, Canuleïus au lieu de s’étendre sur la justice et l’utilité des lois qu’il voulait faire recevoir, se renferma dans des plaintes qu’il fit avec beaucoup d’aigreur contre les deux consuls qui avaient tenu des conseils secrets au préjudice des intérêts du peuple, sans y appeler les plus gens de bien du Sénat, et surtout Valerius et Horatius qui avaient rendu un si grand service à la république par l’abolition du décemvirat qu’on devait regarder comme leur ouvrage.

Le consul Genutius lui répondit, qu’ils n’avaient assemblé quelques anciens sénateurs que pour savoir si on devait convoquer à l’instant le Sénat sur la proposition des lois nouvelles, ou en remettre la délibération à la fin de la campagne. Que s’ils n’avaient pas appelé dans ce conseil Valerius et Horatius avec les plus anciens sénateurs, ç’avait été uniquement pour ne les pas rendre suspects au peuple d’avoir changé de parti. Et pour preuve, ajouta Genutius, que mon collègue et moi nous nous portons dans cette affaire sans aucune partialité, c’est que les premiers avis étant ordinairement d’un grand poids ; et l’usage étant que les consuls demandent d’abord celui des plus anciens sénateurs, comme vous ne les croyez pas favorables au peuple, nous changerons aujourd’hui cet ordre, et nous commencerons par Valerius et Horatius à recueillir les voix. Puis s’adressant à Valerius, il l’invita de déclarer son sentiment.

Valerius commença par s’étendre beaucoup sur les services qu’il avait rendus au peuple et sur ceux de sa famille. Il ajouta qu’il ne croyait point qu’on pût regarder comme libre un état dont tous les citoyens ne vivaient pas dans une parfaite égalité. Il conclut à ce que les plébéiens ne fussent plus exclus du consulat ; mais il exhorta en même temps les tribuns du peuple de lever l’opposition qu’ils avaient formée contre l’armement que voulaient faire les consuls, pourvu que ces magistrats s’engageassent à la fin de la campagne de faire procéder à la publication des lois. Horatius auquel on demanda ensuite son sentiment, opina à peu près de la même manière : et il fut d’avis qu’on marchât premièrement aux ennemis ; mais qu’après que la guerre aurait été heureusement terminée, les consuls, avant toute chose, portassent dans l’assemblée du peuple le sénatus-consulte nécessaire pour pouvoir délibérer sur une affaire aussi importante. Cet avis excita de grands murmures dans l’assemblée. Les sénateurs qui ne pouvaient consentir de voir des plébéiens dans le consulat, croyaient gagner beaucoup en éloignant la délibération. Ceux au contraire qui étaient dans le parti du peuple, ne pouvaient souffrir ce retardement, et ils soutenaient qu’au moins le sénatus-consulte devait être signé avant que de se séparer.

Les consuls demandèrent ensuite l’avis à C Claudius, qui, selon qu’ils avaient concerté entre eux, parla avec beaucoup de courage et de force contre ces nouvelles prétentions du peuple. Il rappela le souvenir de toutes les entreprises différentes qu’il avait faites contre l’autorité du Sénat depuis sa retraite sur le mont Sacré. Ce peuple inquiet et inconstant, dit-il, a voulu avoir ses magistrats particuliers, et pour le bien de la paix nous lui avons accordé des tribuns. Il a demandé depuis des décemvirs, et nous avons encore consenti à leur création. Il s’est bientôt dégoûté de ces magistrats, et par complaisance nous avons souscrit à leur déposition. Nous avons fait plus, et nous avons dissimulé encore pour le bien de la paix, la mort violente des uns et l’exil des autres. Enfin dans ces derniers temps, nous avons vu deux de nos consuls plus populaires que des tribuns, sacrifier les intérêts de leur ordre à l’ambition du peuple. De souverains magistrats que nous étions, ne voyant que les dieux et les consuls au-dessus de nous, on nous a réduits sous la tyrannie des tribuns. Nos conseils, nos délibérations, nos vies même et nos fortunes particulières en dépendent, et ces magistrats plébéiens en décident souverainement dans ces assemblées tumultueuses où la passion et la fureur ont plus de part que la raison et la justice. On ne s’en est pas tenu là, C Canuleïus veut unir aujourd’hui par un mélange honteux, le sang illustre de la noblesse avec celui des plébéiens. S’il vient à bout de son entreprise, ceux qui naîtront de ces mariages si contraires à nos lois, toujours en dispute avec eux-mêmes, ignoreront de quelles maisons ils sont sortis ; à quels sacrifices ils doivent avoir part, et s’ils sont peuples ou patriciens. Et comme si ce n’était pas assez de confondre l’ordre de la naissance, et de ruiner tous les droits divins et humains, les collègues de Canuleïus, les tribuns ces perturbateurs du repos public, osent lever les yeux jusqu’au consulat. Nous sommes à la veille de voir cette grande dignité en proie à des Canuléiens et à des Iciliens. Mais qu’ils sachent ces hommes nouveaux, ajouta Claudius, que les dieux protecteurs de cet empire ne le permettront point, et que nous-mêmes mourrons plutôt mille fois que de souffrir une pareille infamie.

Canuleïus naturellement impatient, l’interrompit, et lui demanda brusquement en quoi les dieux seraient offensés, si on élisait pour consuls des plébéiens qui eussent toutes les qualités dignes du commandement : pouvez-vous ignorer, lui répondit Claudius, que les plébéiens n’ont point d’auspices, et qu’ils ne les peuvent observer ? Ne savez-vous pas que c’est une des raisons qui a engagé les décemvirs à proscrire par les lois des douze tables toute alliance inégale, afin que les auspices ne pussent être pris que par des patriciens dont la naissance fût pure et sans mélange ; en sorte que la prêtrise et le consulat sont également renfermés dans cet ordre ? Cette réponse était solide, et fondée sur l’établissement de la religion et des lois. Mais elle ne servit qu’à irriter le peuple contre Claudius : comme si ce sénateur par de semblables raisons, eût voulu lui reprocher qu’il était peu agréable aux dieux, et indigne par la bassesse de sa naissance, d’être initié dans leurs mystères.

Les consuls pour arrêter l’aigreur qui commençait à s’emparer des esprits, demandèrent l’avis de T Genutius frère d’un de ces magistrats. Ce sénateur représenta qu’il voyait avec douleur la république affligée en même temps de deux fléaux capables de la détruire, la guerre étrangère au dehors, et des dissensions domestiques au dedans de l’état : que l’un et l’autre de ces maux exigeait un prompt remède, mais d’autant plus difficile, que le mécontentement du peuple entretenait l’audace des ennemis.

Cependant qu’il fallait prendre son parti, et se résoudre ou à souffrir l’insulte des Èques et des Volsques, ou, si on voulait sortir en campagne, donner quelque satisfaction au peuple. Que son avis était de relâcher plutôt en sa faveur quelque chose des privilèges de la noblesse, que d’abandonner le territoire de Rome au pillage de l’étranger. Et il conclut, suivant qu’il en était convenu secrètement avec les consuls et avec Claudius, à ce que la loi qui interdisait toute alliance entre les familles patriciennes et les plébéiennes, fût abolie, comme contraire à l’union qui devait être entre les citoyens d’une même république. Il ajouta que si les anciens sénateurs avaient tant de répugnance à voir la dignité consulaire entre les mains des plébéiens, on pouvait trouver un tempérament qui contenterait peut-être les deux partis. Qu’il n’y avait qu’à suspendre pour un temps l’élection et le titre de cette dignité, et créer en la place des consuls, six tribuns militaires qui auraient les mêmes fonctions et la même autorité, dont les trois premiers seraient toujours patriciens, et les trois autres pourraient être plébéiens. Que l’année suivante, le Sénat et le peuple décideraient à la pluralité des voix dans une assemblée générale, par quels magistrats ils voudraient être gouvernés, et si on en reviendrait aux consuls, suivant l’ancien usage, ou si on continuerait d’élire des tribuns militaires, ce qui serait observé à l’avenir dans tous les comices.

Cet avis passa à la pluralité des voix, malgré l’opposition apparente de Claudius. T Genutius en reçut même également des louanges de la part du Sénat et du peuple ; les sénateurs se savaient bon gré d’avoir exclu les plébéiens d’une dignité qu’ils espéraient faire revivre, avec tous ses privilèges, dans des temps plus heureux ; et le peuple, sans s’embarrasser d’un vain nom, ne pouvait contenir sa joie de se voir enfin admis dans le gouvernement de la république sous quelque titre que ce fût. La plupart s’écriaient qu’ils ne refuseraient plus de marcher contre les ennemis. Qu’ils s’exposeraient volontiers aux dangers ; puisqu’ils devaient avoir part aux récompenses.

On tint quelques jours après une assemblée pour l’élection de ces nouveaux magistrats. D’anciens tribuns du peuple, et les principaux plébéiens se flattant d’emporter ces dignités, parurent dans la place vêtus de blanc pour être mieux remarqués ; mais le peuple content d’avoir obtenu le droit de concourir dans ces élections, donna tous ses suffrages à des patriciens. On n’éleva même que trois tribuns militaires, et le choix de l’assemblée tomba sur A Sempronius Atratinus, L Attilius, et T Cecilius ou Clælius, tous trois patriciens, et distingués par leur valeur et leur capacité dans le métier de la guerre. Mais ces trois magistrats furent obligés de se déposer eux-mêmes trois mois après leur élection, sur ce que C Curiatius qui y avait présidé, représenta que les cérémonies des auspices qui précédaient toujours l’élection des magistratures curules, n’avaient pas été observées exactement.

Les romains étaient très scrupuleux sur les moindres circonstances qui avaient la religion pour objet ; mais peut-être que les patriciens ne firent naître ce scrupule que pour rétablir la dignité consulaire. En effet, les tribuns militaires n’eurent pas plutôt abdiqué leur nouvelle dignité, qu’on nomma un entre-roi, afin que la république ne demeurât pas sans chef et sans gouverneur. Mais comme il n’avait le gouvernement qu’en dépôt, et que pour faire passer l’autorité à des magistrats annuels, il fut question de savoir si ces magistrats seraient des consuls ou des tribuns militaires ; les plus anciens sénateurs ne manquèrent pas de se déclarer pour le consulat ; le peuple témoigna au contraire qu’il voulait des tribuns militaires. La jalousie s’étant mise entre les candidats de ce dernier ordre, ceux dont la faction n’était pas assez puissante pour les élever à cette dignité, aimèrent mieux qu’on rétablît le consulat, que de voir leurs rivaux emporter une dignité qu’ils ne pouvaient obtenir ; ainsi du consentement du Sénat et du peuple, l’entre-roi nomma des consuls, et il désigna pour remplir cette dignité le reste de l’année, L Papirius Mugillanus, et L Sempronius Attratinus frère d’un des patriciens qui venait d’abdiquer le tribunat comme nous l’avons dit.

Il ne se passa rien de considérable sous leur consulat, mais sous le suivant, et celui de M Geganius et de T Quintius ; on érigea la censure, nouvelle charge, ou plutôt il se fit un démembrement de celle des consuls. Et cette nouvelle dignité des censeurs, qui dans ses commencements parut peu considérable, devint dans la suite, par le pouvoir qu’on y attacha, le comble des honneurs, et la magistrature la plus redoutable de la république.

Comme un esprit de conquête était le dessein général de la nation, le roi Servius pour avoir une ressource assurée et d’hommes et de finances, avait ordonné, comme nous l’avons déjà dit, qu’il se ferait tous les cinq ans un dénombrement de tous les citoyens romains avec une évaluation exacte des biens de chaque particulier. Le prince ou le magistrat par ce dénombrement savait presque en un instant ce que Rome avait d’habitants capables de porter les armes, et quelle contribution on en pouvait tirer. Mais les consuls souvent occupés hors de la ville par des guerres presque continuelles, n’ayant pu depuis plus de dix-sept ans faire ce dénombrement appelé le cens, on proposa pour le soulagement des consuls, de créer deux magistrats de l’ordre des patriciens, qui sous le titre de censeurs fissent tous les cinq ans cette revue générale de tout le peuple romain. Les tribuns quoique toujours en garde contre ce qui était proposé par le Sénat, ne s’opposèrent point dans cette occasion à l’établissement de cette nouvelle magistrature. Ils ne demandèrent pas même que les plébéiens y eussent part, soit qu’ils vissent qu’on n’avait attaché qu’un pouvoir assez borné à la censure, ou qu’ils fussent assez contents qu’en détachant ces fonctions du consulat, on eût diminué la puissance d’une magistrature, l’objet de leur haine et de leur émulation. Ainsi la loi qui autorisait la création de deux censeurs passa sans contestation.

Papirius et Sempronius consuls l’année précédente furent élevés à cette dignité, et on la leur conféra tout d’une voix pour les dédommager de ce que l’année de leur consulat n’avait pas été complète, et qu’ils n’étaient entrés en exercice qu’après l’abdication des tribuns militaires.

Tant que les consuls avaient été chargés du soin de ce dénombrement, toutes leurs fonctions à cet égard avaient été renfermées à tenir un état exact des noms, des biens, de l’âge, des conditions, de tous les chefs de famille : le nom et l’age de leurs enfants et de leurs esclaves y devait être compris. Mais quand on eut démembré du consulat cette partie de la magistrature, et qu’on en eut fait une dignité particulière, comme les hommes ne cherchent ordinairement qu’à étendre leur autorité, les censeurs s’attribuèrent la reformation des moeurs.

Ils prenaient connaissance de la conduite de tous les citoyens ; les sénateurs et les chevaliers étaient soumis à leur censure comme le simple peuple ; ils pouvaient chasser de ces compagnies ceux qu’ils en jugeaient indignes. à l’égard des plébéiens qui par leur débauche ou leur paresse étaient tombés dans l’indigence, ils les réduisaient dans une classe inférieure, souvent même ils les privaient du droit de suffrage, et ils n’étaient plus réputés citoyens que parce qu’on les assujettissait encore à payer leur part des tributs.

Quand les censeurs faisaient cette revue générale de toute la nation, il n’y avait point de citoyen qui ne tremblât à l’aspect de leur tribunal ; le sénateur par la crainte d’être chassé du Sénat ; le chevalier dans l’appréhension d’être cassé et privé du cheval que la république lui entretenait, et le simple citoyen par la peur d’être rayé de sa tribu, et réduit dans la dernière, ou du moins dans une centurie moins honorable que la sienne. En sorte que cette crainte salutaire était le soutien des lois somptuaires, le noeud de la concorde, et comme la gardienne de la modestie et de la pudeur.

La république à la faveur de ce nouvel établissement jouit sous le consulat de M Fabius, et de Postumus Albutius, d’une profonde tranquillité. Ce n’est pas que quelques tribuns du peuple toujours inquiets ne tâchassent depuis de faire revivre les anciennes prétentions du peuple touchant le partage des terres : ils menaçaient même à leur ordinaire de s’opposer à toute levée de soldats. Mais comme on n’avait point alors de guerres à soutenir, on méprisait une opposition que la paix rendait inutile et sans effet ; et l’autorité du Sénat se fortifiait d’autant plus que ce premier ordre de la république se pouvait passer alors du secours du peuple. Tout était tranquille, lorsque l’année suivante sous le consulat de Proculus Geganius et de L Ménenius, il survint une famine affreuse qui causa des séditions, à la faveur desquelles un particulier fut à la veille de s’emparer de l’autorité souveraine. Le Sénat attribuait cette disette de grains à l’oisiveté et à la paresse des plébéiens qui enivrés des harangues séditieuses des tribuns, ne sortaient plus de la place, et qui au lieu de cultiver leurs terres, passaient le temps à faire de vains raisonnements sur les affaires d’état. Le peuple au contraire qui se plaint toujours de ceux qui sont chargés du gouvernement, rejetait la cause de cette famine sur le défaut d’attention des consuls. Mais ces magistrats sans s’embarrasser des murmures de la multitude, prirent tous les soins convenables pour faire venir des bleds du dehors, et ils en donnèrent la commission à C Minutius.

Ce sénateur actif et vigilant, envoya des commissionnaires dans toute la Toscane ; mais il ne pût tirer par leurs soins qu’une petite quantité de bled. Un chevalier romain appelé Sp Melius, le plus riche particulier de la république, l’avait précédé dans cette recherche, et avait fait enlever la plus grande partie des grains de cette province.

Ce chevalier encore plus ambitieux que riche, s’était flatté que dans une calamité si générale, le peuple ferait bon marché de sa liberté. On distribuait tous les jours par son ordre du bled au petit peuple et aux plus pauvres ; et par une libéralité toujours suspecte, surtout dans une république, il se fit des créatures de tous ceux qu’il nourrissait à ses dépens ; sa maison fut bientôt l’asile des pauvres, des fainéants, de ceux qui s’étaient ruinés par la débauche, et de ces gens qui sans aucun sentiment d’honneur et de religion, voudraient voir l’état bouleversé, pourvu qu’ils y trouvassent l’établissement d’une fortune plus avantageuse que leur condition présente.

Minutius qui par rapport à la commission dont les consuls l’avaient chargé, ne pouvait se dispenser d’avoir quelque relation soit par lui-même soit par ses agents, avec ceux de Melius, démêla que cet ambitieux, qui seul nourrissait gratuitement autant de pauvres que tout l’état, se servait du prétexte de cette aumône publique qui attirait une foule de peuple à sa porte, pour faire des assemblées dans sa maison. Des gens que Minutius avait apparemment gagnés, l’avertirent même qu’on y portait de nuit une grande quantité d’armes. Il apprit ensuite qu’il y avait une conspiration formée pour changer la forme du gouvernement, que le plan en était tout dressé, que Melius prétendait se faire souverain, que le peuple séduit par ses libéralités intéressées, prendrait les armes en sa faveur, et qu’il y avait même des tribuns qui s’étaient laissés gagner par argent pour vendre la liberté publique.

Minutius ayant découvert tout le secret de cette conjuration, en donna aussitôt avis au Sénat. On fit de grands reproches aux consuls de l’année précédente, et à Quintius et à Agrippa Menenius qui venaient de leur succéder dans cette dignité, de n’avoir pas prévenu et puni les mauvais desseins de Melius. Quintius répondit, que ses prédécesseurs, son collègue et lui-même ne manquaient ni de courage, ni de fermeté pour punir un attentat si énorme ; mais qu’on n’ignorait pas que l’autorité consulaire était comme anéantie par la puissance excessive qu’avaient usurpé les tribuns ; qu’un appel devant le peuple arrêterait toutes les poursuites, et que si l’affaire était portée dans une assemblée, Melius échapperait infailliblement à la justice par la faveur de la multitude qui l’adorait. Que dans le péril où se trouvait la république, on avait besoin d’un dictateur, c’est-à-dire d’un souverain magistrat, qui fût également au dessus des lois et des tribuns du peuple. Son avis ayant été approuvé unanimement, il nomma L Quintius en qui malgré son extrême vieillesse, on trouvait encore un courage et une fermeté proportionnés à cette suprême magistrature.

Le lendemain il fit mettre des corps de garde dans tous les quartiers de la ville, comme si l’ennemi eût été aux portes de Rome. Cette précaution surprit tous ceux qui n’avaient point de part à la conjuration ; tout le monde se demandait raison de cette nouveauté, et pourquoi au milieu de la paix on avait nommé un dictateur. Mais Melius sentit bien que ce magistrat souverain n’avait été établi que contre lui ; il redoubla ses libéralités pour se fortifier contre le Sénat, du secours de la multitude. Le dictateur qui vit bien qu’il n’y avait qu’un coup d’autorité qui pût dissiper une conjuration si dangereuse, fit porter son tribunal dans la place, et il y monta escorté de ses licteurs armés de leurs haches d’armes, et avec tout l’appareil de la souveraine puissance. Il envoya ensuite Servilius général de la cavalerie, sommer Melius de comparaître devant lui. Melius surpris et incertain du parti qu’il devait prendre, différait d’obéir et cherchait à s’échapper.

Servilius commanda à un licteur de l’arrêter, et cet officier ayant exécuté les ordres du général de la cavalerie, Melius s’écrie que le Sénat ne le veut faire périr que par jalousie, et à cause qu’il avait consacré ses biens au soulagement du peuple : là-dessus, il implore le secours de la multitude, et il conjure ses amis de ne pas souffrir qu’on le massacre en leur présence. Le peuple s’émeut ; les partisans s’animent les uns les autres, et l’arrachent des mains de l’huissier. Melius se jeta dans la foule pour se dérober à la poursuite de Servilius, mais comme il tachait d’exciter une sédition, Servilius lui passa son épée au travers du corps, et tout couvert de son sang il vint dire au dictateur qu’il avait puni lui-même un citoyen qui avait refusé d’obéir à ses ordres. Je n’en attendais pas moins de vous, lui repartit ce généreux vieillard, vous venez d’assurer la liberté publique. Il fit ensuite raser la maison de Melius, on y trouva encore une quantité extraordinaire de bled que le dictateur fit vendre au peuple à vil prix pour l’empêcher de sentir la perte de Melius. Ce fut par la même raison que le chef de la conspiration étant mort, ce sage magistrat ne jugea pas à propos d’informer contre ses partisans, de peur de trouver un trop grand nombre de criminels, et de faire éclater la conjuration en voulant punir trop sévèrement tous les conjurés. Mais les tribuns du peuple croyant leur crime inconnu, parce qu’il n’était pas poursuivi, prirent occasion de l’indulgence du dictateur de se déchaîner contre lui, et surtout contre le général de la cavalerie, qui sans aucune formalité de justice, et même sans ordre de son supérieur, avait tué un citoyen dans le sein de sa patrie. Ces magistrats le menaçaient hautement de le mettre en justice sitôt que le dictateur serait sorti de charge ; on ne parlait pas moins que de le précipiter comme un tyran du haut de la roche Tarpéienne. Jamais on n’avait vu dans le collège des tribuns une animosité si vive contre le Sénat ; ils s’opposèrent hautement à l’élection des consuls : il fallut pour éviter une sédition, se résoudre à ne créer que des tribuns militaires. Quelques tribuns du peuple se flattaient d’y avoir bonne part, mais malgré toutes leurs brigues le peuple content d’y pouvoir prétendre, donna toutes ses voix à des patriciens d’une valeur et d’une capacité reconnue, du nombre desquels était L Quintius fils du dictateur qui venait de faire périr Melius.

La guerre qui s’éleva contre les Véies et les Volsques, suspendit l’animosité des tribuns contre Servilius ; on ne songea qu’à résister aux ennemis, et le bruit ayant couru que tous les peuples de la Toscane devaient prendre les armes en faveur des Véies, Mamercus Æmilius personnage illustre dans la paix et dans la guerre, fut élevé à la dictature ; dignité qu’il avait déjà remplie, et où il avait acquis beaucoup de gloire contre les mêmes ennemis. Mais la nouvelle d’une ligue si redoutable s’étant trouvé fausse, Æmilius se voyant privé de l’espérance de signaler sa seconde dictature par une nouvelle victoire, entreprit de laisser au moins quelque monument de son zèle pour la liberté publique. Il représenta au peuple dans une assemblée générale, que leurs ancêtres pour conserver cette même liberté, n’avaient établi dans la république aucune charge dont l’autorité et les fonctions durassent plus d’un an ; qu’on ne s’était pas souvenu d’une précaution si sage dans la création des censeurs, auxquels on avait attribué cinq années de magistrature ; que pendant une autorité de si longue durée, ils pouvaient en abuser, se faire des créatures, et opprimer la liberté de leur patrie ; qu’il requérait qu’il fût fait une loi qui abrégeât le temps de cette dignité, et que personne ne la pût exercer plus d’un an et demi.

Ce discours fut reçu avec de grands applaudissements, surtout de la part du peuple. On ajouta à cette loi qu’un sénateur ne pourrait pendant sa vie obtenir deux fois la censure, quoiqu’il eût exercé la première avec l’approbation de ses concitoyens ; et de peur que cette dignité entre les mains d’un seul ne le rendît trop puissant, il fut encore ordonné que si l’un des censeurs venait à mourir ou à se démettre de sa charge, l’autre ne pourrait la retenir ni même se faire subroger un collègue ; et que dans l’élection des censeurs, celui qui aurait eu le nombre suffisant de suffrages, ne serait pourtant pas déclaré censeur, si son collègue manquait du nombre des voix requises ; qu’on recommencerait l’élection de l’un et de l’autre jusqu’à ce qu’ils eussent par le même scrutin tous les suffrages nécessaires pour pouvoir être reconnus en même temps pour censeurs : toutes précautions que ce peuple jaloux de sa liberté crut devoir prendre contre les brigues et les cabales des patriciens.

Le Sénat ne vit qu’avec un mécontentement secret, que le dictateur eût diminué la puissance d’une magistrature attachée à son ordre. C Furius et M Geganius censeurs cette année, en firent éclater leur ressentiment, sans égard pour le mérite et les services d’Æmilius. Ce dictateur n’eut pas plutôt abdiqué sa dignité, qu’en vertu du pouvoir attaché à la censure, ils retranchèrent un homme si illustre de sa tribu, le réduisirent dans la dernière, le privèrent comme un homme déshonoré du droit de suffrages, et le chargèrent d’un tribut huit fois plus fort que celui qu’il avait coutume de payer. Mais cet avilissement au lieu de le déshonorer, lui donna un nouvel éclat ; toute la honte de cette vengeance retomba sur ses auteurs : le peuple indigné, les poursuivit dans la place, et les aurait maltraités si Æmilius n’eût été assez généreux pour s’y opposer.

Les tribuns du peuple, profitèrent de cette occasion pour exciter de nouveau l’animosité de la multitude contre le Sénat. Ils représentaient dans toutes les assemblées, qu’il n’était pas surprenant que les patriciens maltraitassent le peuple, puisqu’en haine de ce même peuple, ils n’avaient point été honteux d’ôter à un sénateur, consulaire, et honoré de deux dictatures, le droit de citoyen, seulement pour avoir proposé une loi qui en diminuant de leur autorité, assurait la liberté publique. De pareils discours répétés par les tribuns dans la plupart des assemblées, entretenaient l’aigreur dans l’esprit du peuple, qui pour marquer son ressentiment au Sénat, ne voulut jamais consentir qu’on élût des consuls, il fallut encore revenir aux tribuns militaires ; c’était à la vérité la même dignité et les mêmes fonctions, quoique sous des noms différents ; mais l’exclusion que le peuple avait du consulat, et le pouvoir de concourir dans les élections pour le tribunat militaire, faisaient que les tribuns du peuple qui aspiraient à cette dignité, n’oubliaient rien pour déterminer le peuple à demander des tribuns militaires ; cependant malgré toutes leurs brigues, le peuple toujours prévenu en faveur de la noblesse, quand il s’agissait du gouvernement et du commandement des armées, donna ses suffrages à des patriciens.

Cette préférence tourna les plaintes et le ressentiment des tribuns du peuple contre la multitude : ils menacèrent publiquement d’abandonner ses intérêts. Faut-il, disaient-ils dans leurs harangues, que la crainte que vous avez de la puissance des grands vous retienne à leur égard dans une servitude perpétuelle ? Pourquoi dans l’élection des tribuns militaires, et lorsqu’il est question de donner vos suffrages, ne vous souvenez-vous ni de vous-même ni de vos magistrats ? Sachez qu’il faut de grandes récompenses pour animer de généreux courages. Et si vous n’êtes pas touchés par les motifs d’une juste reconnaissance, craignez du moins que rebutés de votre indifférence, nous ne vous abandonnions à notre tour à l’orgueil et à la tyrannie des patriciens.

Ces discours que les tribuns du peuple répétaient dans toutes les assemblées, réveillèrent l’animosité et l’ambition des plébéiens. Chacun s’exhortait mutuellement à mépriser les prières et les menaces des grands. On commença tout de nouveau à parler du partage des terres, la source perpétuelle des divisions entre le peuple et le Sénat. D’autres proposèrent de taxer au moins ceux qui possédaient ces terres du public, et d’employer l’argent qui en proviendrait au soulagement du peuple, et à payer les troupes pendant la campagne. Ceux d’entre les plébéiens qui étaient distingués ou par leurs richesses, ou par la gloire qu’ils avaient acquise dans les armées, résolurent d’employer tout leur crédit pour s’élever au tribunat militaire, et pour parvenir à l’autorité souveraine qui était attachée à cette dignité. Le Sénat pour dissiper cet orage qui s’élevait contre son autorité, résolut dans cette occasion de n’élire que des consuls : dignité dont les plébéiens étaient exclus, comme nous l’avons déjà dit.

La guerre que les Èques et les Volsques déclarèrent alors, favorisa ce projet. Comme il n’y avait point de plébéiens qui eussent encore commandé les armées, et que cet emploi regardait uniquement d’anciens capitaines, et les premiers du Sénat, il parut indifférent au peuple qu’on élût cette année des consuls ou des tribuns militaires. Ainsi le Sénat étant demeuré maître de l’élection, on convint sans peine de rétablir le consulat ; et T Quintius fils de Lucius et C Julius Mento parvinrent à cette dignité. On ne pouvait guère mieux choisir du côté de la naissance et de la capacité dans le métier de la guerre.

Mais la jalousie et la division s’étant mises entre eux, on prétend qu’ils furent battus près d’Algide. Le Sénat pour prévenir les suites de leur défaite, résolut qu’on aurait recours à un dictateur. Mais les deux consuls de qui dépendait cette nomination, considérant que de souverains magistrats qu’ils étaient, ils allaient être réduits à la simple qualité de lieutenants du dictateur ; et que sous le nom de consuls, ils n’auraient guère plus d’autorité que le général de la cavalerie ; ces deux magistrats d’ailleurs opposés l’un à l’autre en toute autre chose, se réunirent pour traverser une nomination qu’ils regardaient comme la ruine de leur autorité. Et quoiqu’il arrivât coup sur coup de fâcheuses nouvelles du progrès que faisaient les ennemis, on ne put jamais obtenir d’eux qu’ils nommassent un dictateur. Le Sénat ne pouvant vaincre leur obstination, eut recours à un remède plus dangereux par ses suites, que le mal même auquel on voulait remédier.

Q Servilius Priscus personnage consulaire, se tournant vers les tribuns du peuple qui se trouvèrent dans le Sénat, les exhorta à faire intervenir l’autorité du peuple dont ils étaient comme dépositaires, pour obliger les consuls à nommer un dictateur. Ces magistrats plébéiens saisirent avec plaisir l’occasion qu’on leur présentait d’élever leur propre autorité sur les ruines de celle du Sénat et des consuls. Ils firent même plus qu’on ne leur demandait, comme en usent ordinairement tous ceux qui veulent étendre leur puissance au-delà de ses bornes légitimes. Et au lieu de porter cette affaire dans une assemblée du peuple, ils osèrent dans le Sénat même ordonner que les deux consuls seraient menés en prison s’ils ne nommaient pas incessamment un dictateur. Ces deux magistrats plièrent sous la crainte de la prison : ils promirent de nommer un dictateur. Mais ils se plaignirent que le Sénat même avait avili la puissance consulaire en la soumettant sous le joug impérieux des tribuns. Il est certain que ce premier corps de la république piqué contre ses chefs, et uniquement attentif à vaincre leur opiniâtreté, ne sentit pas alors la plaie qu’il venait de faire à son autorité. Enfin après beaucoup de disputes entre les deux consuls pour le choix d’un dictateur, ils en remirent la décision au sort, qui fut favorable à T Quintius : celui-ci nomma Tubertus, son beau-père. Le dictateur fit aussitôt enrôler tous ceux qui devaient servir, sans vouloir écouter ni plaintes ni excuses. C’était un ancien capitaine plein de valeur et d’expérience ; naturellement sévère, et même dur dans le commandement. Le pouvoir de vie et de mort que lui donnait la dictature, et la connaissance de son humeur sévère, firent que tout le monde courut avec soumission se ranger sous ses enseignes. Il sortit bientôt de Rome, marcha aux ennemis, les défit dans une bataille sanglante, prit leur camp, et ramena son armée victorieuse à Rome.

La république jouit pendant quelque temps d’une paix profonde. Mais un mal plus dangereux que la guerre se fit sentir dans Rome et presque dans toute l’Italie. Une sécheresse extraordinaire causa la famine qui fut suivie d’une peste affreuse sur les animaux comme sur les hommes. Les romains naturellement superstitieux, après avoir épuisé tous les remèdes de la médecine, eurent recours à des secours surnaturels. On introduisit dans la ville un culte étranger ; les temples et même les rues n’étaient remplis que de gens qui sacrifiaient à des divinités inconnues : et on n’avait point de honte pour conjurer le mal, de recourir à des charmes, et à toutes les vaines superstitions que la faiblesse des hommes a inventées. Le Sénat qui n’ignorait pas combien toute nouveauté en fait de religion était dangereuse, ordonna aux édiles d’arrêter ce désordre ; et il fut défendu par un édit public de pratiquer aucune cérémonie qui n’eût été admise dans la république.

Cette calamité étant finie, on procéda à l’élection de nouveaux magistrats : et le peuple obtint qu’on élût des tribuns militaires avec la puissance consulaire. Mais ce changement dans le gouvernement ne fut pas heureux. La guerre ayant recommencé contre les Véies, les tribuns peu unis entre eux, furent défaits : ce qui donna lieu à la création d’un dictateur. On eut recours pour remplir cette éminente dignité à C Mamercus Æmilius. Son mérite et le besoin de l’état obligèrent les romains de remettre la fortune de la république entre les mains d’un homme que les censeurs, comme nous l’avons vu, n’avaient point eu de honte de dégrader de sa tribu, et de noter comme indigne des privilèges d’un citoyen romain. Le succès de cette guerre répondit à la confiance que le peuple romain avait en son général. Mamercus Æmilius en moins de seize jours tailla en pièces une partie de l’armée des ennemis, fit un grand nombre de prisonniers qui servirent de récompense aux soldats, ou qui furent vendus comme des esclaves au profit du trésor public. Le dictateur après un triomphe solennel, se démit de la dictature, et fit douter si sa modération n’était pas encore plus grande que sa valeur.

Ces victoires continuelles des romains ne servaient qu’à élever le courage et à augmenter l’ambition des principaux du peuple. Ils ne voulurent plus entendre parler d’aucune élection de consuls, parce qu’ils étaient exclus du consulat, et qu’il leur était permis d’aspirer à la dignité tribunitienne. Ainsi malgré le Sénat on fut obligé d’élire quatre tribuns militaires. Mais quelques efforts qu’eussent fait les tribuns du peuple pour avoir part à cette élection, ils eurent encore la douleur de voir que des patriciens seuls enlevèrent tous les suffrages. On ne peut exprimer la colère et l’indignation de ces magistrats plébéiens. Ils disaient hautement dans leurs harangues qu’il valait mieux abolir la loi, qui permettait au peuple d’aspirer à la dignité de tribun militaire, que d’en voir l’effet éludé dans toutes les élections par la cabale des patriciens ; et que la honte serait moindre pour leur ordre d’en être exclus, comme ils l’étaient du consulat, que d’avoir le droit de concourir et d’être rejetés dans les élections, comme incapables ou indignes de cet honneur. Ils se répandaient en plaintes contre le peuple même : ils menaçaient d’abandonner ses intérêts, et comme s’ils eussent voulu pour se venger, bouleverser la république entière, les uns proposaient qu’on conduisît une partie du peuple dans de nouvelles colonies, d’autres renouvelaient les anciennes prétentions au sujet du partage des terres.

Il y en avait qui demandaient qu’on ne pût obliger aucun citoyen d’aller à la guerre, si on ne lui payait une solde réglée. Enfin il n’y a rien que ces magistrats séditieux ne remuassent, soit pour se venger de la noblesse, soit pour exciter le peuple, par l’espoir de ces nouveautés, à les porter par ses suffrages jusque à la dignité de tribuns militaires. Les patriciens qui étaient actuellement en exercice, et qui regardaient comme une honte d’avoir des plébéiens pour successeurs, convinrent secrètement avec le Sénat de tirer de Rome les principaux du peuple, et surtout ceux qui aspiraient au tribunat militaire, sous prétexte de faire une course sur la frontière des Volsques qu’on disait qui armaient puissamment : et pendant leur éloignement, au lieu de tribuns militaires, on résolut de n’élire que des consuls. Ces magistrats avant que de sortir de la ville, laissèrent pour gouverner et pour présider à l’élection, Appius Claudius leur collègue, fils du décemvir, jeune homme fier, hardi, entreprenant, et nourri dès le berceau dans une haine héréditaire contre la puissance du peuple. Il ne vit pas plutôt les tribuns et la plupart des plébéiens en campagne, que se prévalant de leur absence, il fit procéder à l’élection des consuls. On élut pour remplir cette dignité C Sempronius Atratinus, et C Fabius Vibulanus. Et le peuple et ses tribuns trouvèrent à leur retour l’élection de ces deux magistrats trop bien établie pour oser s’y opposer. Ils tournèrent leur ressentiment contre les consuls mêmes, et ils tâchèrent depuis de faire un crime à Sempronius des mauvais succès qu’il eut pendant son consulat dans la guerre contre les Volsques. Cette nation belliqueuse, qui depuis longtemps était en guerre avec les romains pour l’empire et la domination, fit cette année comme un dernier effort pour s’empêcher de subir le joug de ses anciens ennemis.

Les magistrats Volsques levèrent un grand nombre de troupes, firent choix d’excellents capitaines, et n’omirent aucune de ces sages précautions qu’on peut regarder comme les gages assurés du bon succès. Rome leur opposa C Sempronius premier consul, personnage plein de valeur, populaire, et familier avec les soldats dont il était adoré, mais plus soldat lui-même que grand capitaine, et qui faisait la guerre comme si le courage seul eût suffi pour remplir tous les devoirs d’un général. Il s’avança du côté des ennemis, comme s’il eût été à une victoire certaine, et il marchait avec une confiance toujours dangereuse.

Les deux armées furent bientôt en présence : les Volsques avaient pris tous les avantages que la situation du lieu leur avait pu permettre. Sempronius au contraire qui méprisait des ennemis tant de fois vaincus, négligea ces précautions si nécessaires. Et comme s’il eût été assuré de vaincre avec sa seule infanterie, il laissa sa cavalerie dans un endroit d’où il n’en pouvait tirer du secours. On en vint aux mains de part et d’autre avec une égale fureur. Les romains quoiqu’en désordre, s’avancèrent avec audace, et chargèrent les ennemis avec leur valeur ordinaire. Mais comme ils combattaient avec plus d’impétuosité que d’ordre, et que les Volsques au contraire unis et serrés par bataillons, se défendaient avec beaucoup de courage, la fortune commença à se déclarer pour le parti où il y avait plus de discipline. Les Volsques conduits par un habile général, pressent, poussent et enfoncent les légions. Le soldat romain étonné, au lieu d’attaquer, ne songe qu’à éviter les coups de l’ennemi. On plie insensiblement, on cède peu à peu, et enfin on est contraint de reculer. Le consul qui s’en aperçoit, se porte dans les endroits où il y a plus de péril. Il combat de sa main, et tâche d’animer ses soldats par son exemple et par ses reproches, mais en vain. Il crie et il menace ; on n’entend plus sa voix ni ses ordres ; et le soldat effrayé fait bien voir qu’il ne craint que l’ennemi et la mort. Enfin la confusion et le désordre se mettent dans les légions, et la bataille était perdue, si Sex Tempanius ancien capitaine de cavalerie, n’eût proposé aux autres officiers du même corps de descendre de cheval et de se jeter à la tête des légions pour soutenir l’effort des ennemis.

Sempronius qui s’était flatté, comme nous l’avons dit, d’en triompher avec son infanterie, avait laissé sa cavalerie dans un endroit coupé de ravins, où elle ne pouvait combattre. Tempanius s’étant aperçu de cette faute, et du désordre où étaient les légions, mit pied à terre avec toute sa compagnie, et s’adressant à ses camarades : suivez ma lance, leur dit-il, comme si c’était un guidon ; et faisons voir aux ennemis qu’à pied comme à cheval rien ne nous peut résister. Tout ce corps de cavalerie descendit de cheval à son exemple, et le suivit. Tempanius à la tête de cette nouvelle infanterie, marche droit aux ennemis, et rétablit le combat : il pousse tout ce qui se présente devant lui. Les légions à la vue de ce secours reprennent courage, et la bataille recommence avec une nouvelle fureur. Le général des Volsques ne peut deviner d’où ce nouveau corps d’infanterie est venu aux romains. Mais comme il s’en vit pressé, il envoya ordre à ses troupes de s’ouvrir, de donner passage au corps que commandait Tempanius, de refermer ensuite les bataillons, et de les rejoindre, afin de séparer ces nouvelles troupes du corps des légions. Les Volsques en exécution de ses ordres reculent, semblent plier, s’ouvrent et laissent passer Tempanius et sa troupe, qui, emportés par leur courage, croyant suivre la victoire et un ennemi épouvanté, s’avançaient toujours. Mais ils ne furent pas longtemps sans s’apercevoir qu’ils avaient été coupés par des bataillons ennemis qui s’étaient rejoints, et qui s’étaient postés entre eux et l’armée romaine. Tempanius fit ce qu’il put pour s’ouvrir de nouveau le passage, et rejoindre le consul : mais il ne put percer les bataillons opposés. Dans cette extrémité, il aperçut une éminence dont il s’empara.

Les Volsques se flattant qu’il ne pouvait leur échapper, viennent l’assaillir. Tempanius se défend avec un courage invincible, et cette diversion sauve l’armée du consul. Les légions moins pressées se rallient, reviennent à la charge, et le consul à leur tête fait des efforts surprenants pour tâcher de dégager et de joindre Tempanius. Les Volsques font ferme de tous côtés ; et quoiqu’ils eussent perdu beaucoup de monde dans cette dernière action, ils se laissent plutôt tuer que de s’enfuir. Aucun ne recule ; le soldat vivant succède au mort, occupe sa place, et la défend avec la même intrépidité, sans que les romains pussent rompre cette barrière et forcer ces bataillons. On combattit bien avant dans la nuit, sans que les deux généraux pussent démêler de quel côté était l’avantage, et il n’y eut que les ténèbres et la lassitude qui séparèrent les deux armées. Sempronius et le général des Volsques incertains du succès de la bataille, et craignant également l’un et l’autre d’être encore obligés de combattre le lendemain, abandonnèrent, comme de concert, le champ de bataille, et ne se croyants pas encore en sûreté dans leur camp, ils en sortirent avec précipitation. Après qu’ils eurent marché toute la nuit chacun de leur côté et avec une peur égale, ils se retranchèrent avec autant de soin et de précaution que s’ils avaient été encore en présence les uns des autres.

Tempanius, qui ne doutait pas que les ennemis ne l’attaquassent de nouveau dès que les ténèbres seraient dissipées, fut bien surpris lorsqu’au point du jour il ne vit plus ni amis ni ennemis. Il ne pouvait comprendre ce qu’étaient devenues deux grandes armées qui, peu d’heures auparavant, occupaient toute la plaine. Il envoya d’abord reconnaître le camp des romains, et ensuite celui des Volsques.

On ne trouva dans l’un et dans l’autre que quelques blessés qui n’avaient pu suivre leur corps d’armée. Tempanius voulut être lui-même spectateur d’un événement si extraordinaire ; et après avoir pris les précautions nécessaires pour n’être pas surpris, il visita les deux camps, et il rencontra par tout une solitude égale. Il passa de-là sur le champ de bataille, qui ne lui présenta que des morts et des mourants, et cette image affreuse qu’on y rencontre le lendemain d’un combat. Enfin n’ayant aucune nouvelle de l’armée du consul, et craignant d’être investi de nouveau par celle des Volsques, il fit enlever les soldats romains qui étaient blessés, et reprit avec eux le chemin de Rome. Il y fut reçu avec une extrême surprise et une joie extraordinaire : on le croyait péri avec tous ses compagnons.

Des fuyards qui étaient arrivés à Rome avant lui, et qui l’avaient vu séparé de l’armée, et enveloppé par les ennemis, n’avaient pas manqué de publier que toute la cavalerie avait été taillée en pièces. Le retour de Tempanius et de ses compagnons dissipa ces faux bruits. Mais les tribuns du peuple n’avaient garde de laisser échapper une occasion si favorable pour perdre le consul. Le peuple était actuellement assemblé lorsque Tempanius rentra dans Rome. Ils l’obligèrent de se présenter dans l’assemblée avant que d’entrer dans sa maison : et Cn Julius un de ces magistrats plébéiens, lui demanda tout haut s’il croyait que Sempronius fût digne de commander les armées du peuple romain ; s’il avait remarqué que dans la dernière action il eût disposé l’ordre de la bataille en habile général ; ce qu’il était devenu depuis le combat, et où était l’armée qu’il commandait. Je vous ordonne, ajouta ce tribun, de répondre précisément et sans détour à tous ces chefs : apprenez-nous ce que sont devenues nos légions ; si vous en avez été abandonné, ou si vous-même en êtes déserteur, et enfin si nous sommes vaincus ou si nous sommes victorieux. Tempanius sans vouloir tirer avantage de la disgrâce de Sempronius, répondit au tribun, qu’il n’appartenait point à un simple officier de juger de la capacité de son général, et que le peuple en avait décidé en le créant consul. Qu’il l’avait vu combattre à la tête des légions avec un courage invincible, et se porter dans tous les endroits où le péril était le plus grand. Que l’éloignement où il s’était trouvé depuis leur séparation, et la confusion qui arrive toujours dans une bataille aussi opiniâtrée, lui avaient dérobé la connaissance de ce qui s’était passé dans les endroits où combattait le consul : cependant qu’il pouvait assurer par ce qui lui avait paru sur le champ de bataille, que les Volsques n’avaient pas perdu moins de monde que les romains. Et que comme après sa séparation du corps des légions, il avait été assez heureux pour s’emparer d’une éminence, où malgré tous les efforts des ennemis il avait conservé ceux qui s’étaient confiés à sa conduite, il présumait que le consul dans ce désordre général, aurait gagné les montagnes où il se serait retranché. Tempanius demanda ensuite la permission de se retirer pour se faire penser des blessures qu’il avait reçues dans la bataille. Toute l’assemblée donna encore plus de louanges à la sagesse et à la modération de sa réponse, qu’à la valeur et à la bonne conduite avec lesquelles il venait de combattre les ennemis de la patrie.

Le peuple en reconnaissance de ses services, l’élut pour tribun quelque temps après, avec trois autres officiers qui s’étaient distingués comme lui. Dans cette place il donna de nouvelles marques de sa générosité. Car L Hortensius un de ses collègues, ayant fait assigner Sempronius après que l’année de son consulat fut expirée, pour rendre compte devant l’assemblée du peuple de la conduite qu’il avait tenue dans la dernière bataille, Tempanius et ses trois collègues prirent hautement sa défense, et conjurèrent Hortensius de ne pas persécuter un général plein de valeur, à qui la fortune avait manqué dans cette occasion. Mais si je vous fais voir, reprit Hortensius, que ce patricien, dont vous vantez le courage, est seul cause de la disgrâce que nous venons de recevoir, vous opposerez-vous à la justice qui en doit être faite ? Voulez-vous ruiner la puissance du tribunat, et tourner contre le peuple même cette autorité que vous ne tenez que de sa bienveillance ? Tempanius et ses collègues lui répondirent avec beaucoup de modestie, qu’ils reconnaissaient que le peuple avait une autorité souveraine sur tous ceux qui portaient le nom de citoyens romains ; qu’ils révéraient cette souveraine puissance, et qu’ils n’abuseraient jamais du pouvoir dont ils avaient été honorés. Mais que si les prières qu’ils faisaient en faveur de leur général étaient rejetées par un de leurs collègues, ils changeraient d’habit comme l’accusé, et qu’ils voulaient partager avec leur capitaine sa bonne ou sa mauvaise fortune. Hortensius touché de leur générosité, s’écria qu’il ne consentirait point que le peuple romain vît ses tribuns en deuil. Il se désista de son action, et il déclara qu’il ne poursuivrait pas davantage un général malheureux à la vérité contre les ennemis, mais qui avait su se rendre si cher et si agréable à ses soldats et à ses concitoyens. L’affection que quatre tribuns du peuple venaient de faire paraître pour un patricien, et la condescendance de Hortensius, semblaient avoir réuni le peuple avec le Sénat. L’état parut tranquille ; mais cette union ne dura pas longtemps. Sous le consulat de T Quintius Capitolinus et de Fabius Vibulanus, on vit naître de nouvelles dissensions au sujet de la questure. Les questeurs étaient des officiers qui avaient soin du trésor public, et on reporte la première origine de cette charge à P Valerius Publicola, comme nous l’avons dit. Ce patricien ayant jugé à propos de faire mettre le trésor public dans le temple de Saturne, choisit pour le garder deux sénateurs qu’on appela depuis questeurs, et il en laissa le choix au peuple.

Les deux consuls dont nous venons de parler, étant entrés en charge, et voyant que depuis les conquêtes et l’agrandissement de la république ces deux officiers ne suffisaient pas pour remplir toutes leurs obligations, proposèrent d’en augmenter le nombre, et d’ajouter aux deux premiers questeurs qui ne sortaient point de Rome, deux autres qui suivissent les consuls et les généraux à l’armée, pour tenir compte des dépouilles des ennemis, pour vendre le butin, et surtout pour prendre soin des vivres et de la subsistance de l’armée.

Le Sénat et le peuple parurent d’abord approuver également cette proposition. Mais le peuple ayant témoigné qu’il voulait avoir part à cette nouvelle dignité, le Sénat plutôt que de la partager avec des plébéiens, fit échouer le projet des consuls. Les tribuns pour se venger, renouvelèrent la proposition du partage des terres, la ressource perpétuelle de ces magistrats séditieux. Après s’être déchaînés avec beaucoup de fureur contre le Sénat, ils déclarèrent qu’ils ne consentiraient point à l’élection de nouveaux consuls, s’il n’était permis au peuple dans l’élection des questeurs de donner sa voix indifféremment à des plébéiens comme à des patriciens. Le Sénat rejeta avec fermeté cette condition ; et l’opiniâtreté des deux partis à ne se point relâcher de leurs prétentions, fut cause que la république tomba dans une espèce d’anarchie. On fut obligé d’avoir recours plusieurs fois à un entre-roi : dignité qui ne durait que cinq jours. Souvent même les tribuns s’opposaient à son élection, de peur qu’il ne nommât lui-même des consuls. Enfin L Papirius Mugillanus étant entre-roi, ménagea les esprits avec tant d’adresse, qu’il obtint du Sénat qu’on élirait des tribuns militaires en la place des consuls, et que dans l’élection des quatre questeurs, comme dans celle de ces tribuns militaires, il serait libre au peuple de donner indifféremment ses suffrages à des plébéiens ou à des patriciens.

On tint d’abord l’assemblée pour l’élection des tribuns militaires, et malgré les brigues et les cabales des tribuns du peuple, on n’élut que quatre patriciens, L Quintius Cincinnatus, Sp Furius Medullinus, M Manlius et A Sempronius Atratinus cousin du consul de ce nom : on chargea ce dernier de présider à l’élection des questeurs. Antistius tribun du peuple, et Pompilius un de ses collègues, mirent sur les rangs l’un son fils, et l’autre son frère, et demandèrent la questure en leur faveur. Mais malgré toutes leurs brigues, les patriciens seuls emportèrent cette dignité, et le peuple quoique animé par leurs harangues séditieuses, n’eut pas la force de la refuser à des personnes dont les pères et les ancêtres avaient été honorés du consulat. Les deux tribuns du peuple furieux de cette préférence et de la honte du refus, s’écrièrent qu’il n’était pas possible que le peuple eût eu si peu d’égard à la prière et à la recommandation de ses propres magistrats. Qu’il y avait eu infailliblement de la supercherie dans le scrutin, et qu’il en fallait faire rendre compte à A Sempronius qui avait compté les suffrages. Mais comme c’était un homme d’une probité avérée, et que son innocence et la dignité dont il était actuellement revêtu, mettaient hors d’atteinte, ils tournèrent toute leur indignation contre C Sempronius son parent dont nous venons de parler. Ils firent revivre l’affaire de la dernière bataille, dont Hortensius, à la prière de Tempanius, s’était désisté, et il fut condamné à leur sollicitation, et par la poursuite de Canuleïus autre tribun du peuple, à une amande de quinze mille sols. Leur fureur ne se borna pas à la honte qu’ils voulaient attacher au corps du Sénat par cette condamnation d’un consulaire. Ils remplirent de nouveau la ville de troubles et de divisions, tantôt en empêchant l’élection des consuls, ou en faisant revivre d’anciennes prétentions qui étaient autant de semences de nouvelles séditions.

L’année suivante, Sp Mecilius tribun du peuple pour la quatrième fois, et Metilius autre tribun du peuple pour la troisième, voulant se perpétuer dans le tribunat, et s’en faire une espèce d’empire et de domination perpétuelle, renouvelèrent la proposition du partage des terres conquises sur les voisins et les ennemis de Rome. C’était l’appas ordinaire dont les tribuns les plus séditieux leurraient le peuple. Rome, comme nous l’avons déjà dit, bâtie sur un fond étranger, et qui dépendait originairement de la ville d’Albe, n’avait presque point de territoire qui n’eût été conquis l’épée à la main. Les patriciens et ceux qui avaient eu le plus de part au gouvernement, sous prétexte d’en prendre quelques cantons à cens et à rente, s’étaient appropriés le reste et ce qui était le plus à leur bienséance, et ils s’en étaient fait une espèce de patrimoine. Une longue prescription avait couvert ces usurpations, et il eût été bien difficile de démêler les anciennes bornes qui séparaient ce qui appartenait au public, du domaine qu’on avait fieffé à chaque particulier. Cependant les tribuns prétendaient déposséder de ces fonds les anciens propriétaires, et qui avaient même élevé des bâtiments sur ces terres. Une recherche si odieuse consternait les premières maisons de la république. Le Sénat s’assembla plusieurs fois pour trouver les moyens de faire échouer des propositions si dangereuses. On dit qu’Appius Claudius quoique le plus jeune et le dernier du Sénat, ouvrit un avis qui ne fut pas désagréable à sa compagnie : il dit que ce n’était que dans le tribunat même qu’il fallait chercher des ressources contre la tyrannie des tribuns ; qu’il n’était question pour cela que de gagner un seul de ces magistrats plébéiens qui voulût bien par son opposition empêcher les mauvais desseins de ses collègues. Qu’il fallait s’adresser aux derniers de ce collège ; que ces hommes nouveaux dans les affaires, et jaloux de l’autorité que Mecilius et Metilius s’attribuaient, ne seraient pas insensibles aux caresses du Sénat, et que peut-être ils fourniraient volontiers leur opposition, seulement pour se faire valoir, et pour faire quelque figure dans le gouvernement.

Cet avis fut approuvé tout d’une voix, et on loua hautement Appius de n’avoir point dégénéré de la vertu de ses ancêtres. Ceux des sénateurs qui avaient quelque liaison avec les tribuns du peuple, s’insinuent dans leur confiance, et leur représentent la confusion où ils vont jeter l’état, et chaque famille en particulier, s’il faut entrer dans la discussion des terres concédées par Romulus, de celles qui depuis près de quatre cent ans ont été conquises sur les voisins de la république, et que des particuliers ont acquises en différents siècles. Que le projet d’une loi qui établirait une égalité parfaite dans la fortune de tous les citoyens, ruinerait la subordination si nécessaire dans un état, et que les riches, soit patriciens, soit plébéiens ne se laisseraient pas dépouiller si aisément du bien qu’ils avaient hérité de leurs ancêtres, ou qu’ils avaient acheté de bonne foi des légitimes possesseurs ; et qu’infailliblement une recherche si injuste exciterait une guerre civile, et coûterait peut-être le plus pur sang de la république. Enfin à force de prières et d’instances ils agirent si heureusement, que des dix tribuns ils en gagnèrent six qui s’opposèrent à la publication de la loi.

Mecilius et son collègue, outrés de voir sortir l’opposition de leur propre tribunal, et de leur collège, traitèrent leurs collègues de traîtres, d’ennemis du peuple, et d’esclaves du Sénat. Mais malgré toutes ces injures, comme il ne fallait que l’opposition d’un seul tribun pour arrêter la poursuite et l’action des neuf autres, et qu’il s’en trouva six qui s’opposèrent à la réception de la loi, Mecilius et son collègue furent obligés de se désister de leur entreprise.

Le Sénat à la faveur de cette intelligence avec le plus grand nombre des tribuns, demeura encore maître des affaires l’année suivante. L Sextius un de ces tribuns ayant proposé pour flatter le peuple, d’envoyer une colonie à Voles petite ville dont on venait de s’emparer ; les autres tribuns s’y opposèrent hautement, et ils déclarèrent qu’ils ne souffriraient point pendant leur tribunat, qu’on proposât aucune loi nouvelle dont le projet n’eût été autorisé par le Sénat. Mais ce concert du Sénat avec les tribuns ne dura pas longtemps : les successeurs de ces derniers magistrats du peuple, reprirent peu après la poursuite du partage des terres avec encore plus de fureur que n’avait fait Mecilius et son collègue.

Les Èques ayant surpris Voles, on donna la conduite de cette guerre à M Posthumius Regilensis, qui était actuellement tribun militaire : ce général savait faire la guerre, mais il était dur, hautain, fier de sa naissance et de sa dignité, et il portait trop loin cette distinction dans une république où tous les citoyens se prétendaient égaux. Ce général fit le siège de Voles, ou pour mieux dire il tenta de l’emporter d’emblée. Les romains en ces temps-là ne formaient guère de siéges réguliers : le plus souvent ils investissaient une place de tous côtés, ils conduisaient ensuite leurs troupes jusqu’au pied des murailles, et à la faveur d’une attaque générale qui partageait l’attention et les forces des assiégés, ils tentaient de se rendre maîtres de la place. Posthumius avant que de faire marcher ses troupes à cette forme d’assaut qu’on appelait corone, parce que la place était entourée de tous côtés, leur promit pour les encourager, de leur en abandonner le pillage s’ils s’en rendaient maîtres : la ville fut prise, mais Posthumius qui naturellement haïssait les plébéiens qui composaient la plus grande partie de son armée, leur manqua de parole, et fit tout vendre au profit du trésor public.

Sextius qui avait eu le crédit de se faire continuer dans le tribunat encore cette année, proposa quelque temps après en pleine assemblée que pour dédommager le peuple du manque de parole du tribun militaire, du moins on établît une colonie dans cette place, de ceux même qui par leur valeur avaient contribué à la reprendre : il voulait que par le plébiscite qui en serait dressé, on abandonnât à ces soldats tout le territoire de Voles. Pour faire passer plus facilement cette proposition, et intimider le Sénat, il renouvela en même tems l’ancienne prétention du partage des terres que les tribuns ne manquaient jamais de faire revivre quand ils voulaient inquiéter le Sénat et en arracher quelque nouveau privilège.

Tout le peuple applaudit à cette proposition. Posthumius que le Sénat avait mandé pour être instruit de l’état de la place, s’étant trouvé comme les autres sénateurs dans cette assemblée où il y avait quelques-uns de ses soldats mêlés dans la foule, et qui demandaient ce partage avec de grands cris : il en arrivera mal à mes gens, dit Posthumius tout haut, s’ils ne se taisent. Une parole si superbe quoique dans la bouche d’un général, n’offensa pas moins le Sénat que la multitude : Sextius vif et éloquent se prévalut du mécontentement public, et adressant la parole au peuple : n’avez vous pas entendu, dit-il, les menaces que Posthumius fait à nos soldats comme s’ils étaient ses esclaves ? Pouvez-vous encore ignorer après cela la haine et le mépris que les patriciens ont pour vous ? Cependant ce sont ces mêmes patriciens si cruels et si superbes que vous préférez dans la distribution des dignités, à ceux même qui tous les jours soutiennent vos intérêts. Ne vous étonnez plus si après une si injuste préférence, personne ne veut plus s’en charger. Que peut-on espérer d’une multitude faible et inconstante, qui ne sait récompenser que ceux qui l’outragent le plus cruellement ?

Ce discours augmenta l’animosité publique, qui passa avec les menaces de Posthumius jusque dans son armée. Les soldats n’étaient déjà que trop irrités de ce qu’au préjudice de sa parole, il les avait privés du pillage de Voles ; ils n’eurent pas plutôt appris ce qui s’était passé dans la place de Rome, qu’ils s’écrièrent que la république nourrissait un tyran dans son sein, et l’armée entière était dans une agitation peu éloignée d’une sédition déclarée.

P Sextius questeur ayant voulu en l’absence de son général faire arrêter un soldat plus mutin que les autres, en reçut un coup de pierre, et ses compagnons arrachèrent ce soldat des mains de ceux qui le voulaient mettre aux arrêts. Posthumius averti de cette émeute accourut au camp ; mais il aigrit encore les esprits par la rigueur de ses recherches et par la cruauté des supplices. Après des informations rigoureuses, il commanda qu’on noyât sous la claie les soldats qui se trouvèrent les plus coupables ; leurs compagnons furieux les arrachent à ceux qui les avaient arrêtés, et les mettent en liberté : ce sont de nouveaux chefs pour la sédition, tout le camp se souleva. Posthumius transporté de colère descend de son tribunal, et précédé de ses licteurs, fend la foule et veut se saisir des criminels ; mais il ne trouve plus ni respect pour sa personne, ni obéissance à ses ordres ; on oppose la violence à la force, on se frappe de part et d’autre, et dans ce désordre le général est tué par ses propres soldats.

Quelque odieux que fût Posthumius, le peuple comme le Sénat détesta une action si horrible, et le consulat étant tombé à Cornélius et à L Furius Medullinus, on chargea ces magistrats d’informer contre les criminels, et d’en faire une punition exemplaire. Cependant les consuls usèrent d’une grande modération : et pour ne point aigrir les esprits, ils ne firent tomber le châtiment que sur un petit nombre des soldats les plus mutins, et qui se tuèrent eux-mêmes. Ces sages magistrats aimèrent mieux supposer que toute l’armée était innocente, que de la jeter dans une révolte déclarée, par une recherche trop rigoureuse. Il eut été à souhaiter que le Sénat et les consuls eussent ajouté à une conduite si sage, le partage du territoire de Voles, en faveur des soldats et des citoyens qui étaient demeurés dans leur devoir.

C’était le moyen le plus sûr pour faire tomber toutes les plaintes séditieuses des tribuns du peuple, et pour éloigner insensiblement leurs prétentions au sujet des terres publiques et des communes, dont après tout, il était presque impossible aux propriétaires de justifier l’acquisition originale. Mais le peuple s’aperçut avec indignation que le dessein secret du Sénat et de la noblesse, était de le tenir toujours dans la pauvreté, tant pour son propre intérêt, que pour le rendre plus souple et plus dépendant. Et les tribuns pour entretenir son ressentiment, criaient dans toutes les assemblées, que Rome ne serait jamais libre tant que les patriciens retiendraient les terres publiques, et qu’ils s’approprieraient toutes les dignités de l’état. Des guerres presque continuelles contre les Èques et les Volsques ; la peste qui succéda à ce premier fléau, et qui produisit la famine, occupèrent le peuple les années suivantes, et l’empêchèrent de faire attention à ces discours séditieux. Mais la paix et l’abondance ne furent pas plutôt rétablies dans la république, que d’autres tribuns firent renaître de nouvelles divisions.

Trois de ces magistrats plébéiens, du nom d’Icilius, tous trois parents, et d’une famille où la haine contre les patriciens était héréditaire, entreprirent de leur enlever la questure qui n’était point encore sortie du premier ordre : ils obtinrent d’abord que l’élection s’en fît par les comices des tribus. Après avoir laissé espérer au peuple des colonies, et le partage des terres, ils déclarèrent publiquement qu’il ne devait rien espérer de ces avantages pendant leur tribunat, si de toutes les dignités qui auraient dû être communes entre tous les citoyens d’une même république, il n’osait du moins aspirer à la questure. Le peuple animé par ses tribuns, donna ses suffrages à Q Silius, P Ælius et P Papius, tous trois plébéiens, qui furent les premiers questeurs de cet ordre. Et de tous les patriciens qui demandaient cette dignité, il n’y eut que C Fabius Ambustus qui pût l’obtenir.

Les tribuns du peuple regardèrent cet avantage comme une victoire qu’ils venaient de remporter sur la noblesse. Ils se flattèrent que la questure allait leur ouvrir le chemin du tribunat militaire, du consulat et des triomphes. Les Iciliens publiaient hautement que le temps enfin était venu de partager les honneurs de la république entre le peuple et les patriciens. On ne voulut plus même dans l’élection suivante, entendre parler du consulat par la seule raison que cette dignité était encore réservée aux nobles et aux patriciens : il fallut que le Sénat souffrît qu’on élût des tribuns militaires, qui avaient à la vérité la même puissance que les consuls, mais dont la dignité était plus agréable au peuple, parce qu’il y pouvait parvenir : les Iciliens surtout y aspiraient ouvertement. Le Sénat alarmé de leurs projets ambitieux, fit publier deux lois qui renfermaient leur exclusion : la première portait qu’aucun plébéien ne pourrait concourir pour le tribunat militaire, lorsque dans la même année il aurait exercé la charge de tribun du peuple : l’autre, qu’aucun tribun du peuple ne pourrait être continué deux ans de suite dans le même emploi.

Les Iciliens sentirent bien que c’était à eux seuls que le Sénat en voulait ; ils perdirent l’espérance de parvenir à cette première dignité de la république, et en la perdant pour eux, il parut qu’ils ne s’embarrassèrent guère que d’autres plébéiens en fussent revêtus. Peut-être même qu’ils auraient été mortifiés de voir cette souveraine dignité entrer dans toute autre famille plébéienne, avant que la leur en eût été honorée. Quoi qu’il en soit, il n’y eut aucun plébéien considérable qui se mît sur les rangs ; et le Sénat eut l’adresse d’y pousser quelques misérables de la plus vile populace, en même temps qu’il fit demander cette charge par des sénateurs et des patriciens illustres par leur valeur.

Le peuple dégoûté par la bassesse des prétendants de son ordre, tourna tous ses suffrages du côté de la noblesse, et C Julius Ïulus, Corn Cossus, et C Servilius Ahala, furent déclarés tribuns militaires ; mais ils ne jouirent pas longtemps de cette dignité souveraine. Les Volsques ayant mis sur pied une puissante armée, le Sénat à son ordinaire résolut de leur opposer un dictateur. Comme l’autorité absolue de ce magistrat absorbait pour ainsi dire la puissance des magistrats subalternes, Julius et Cornélius tribuns militaires, s’opposèrent à son élection, et représentèrent qu’ils se sentaient assez de courage et d’expérience pour conduire les armées, et qu’il était injuste de les priver d’une dignité qu’ils venaient d’obtenir par tous les suffrages de leurs concitoyens.

Le Sénat irrité de leur opposition, et du refus qu’ils faisaient de nommer un dictateur, eut recours aux tribuns du peuple, comme on en avait déjà usé en pareille occasion. Mais les tribuns de cette année tinrent une conduite différente ; et quoiqu’ils fussent ravis de voir cette dissension entre les tribuns militaires et le Sénat, ils répondirent avec une raillerie amère, qu’il était honteux à un corps si puissant, d’implorer le secours de malheureux plébéiens, et de gens qu’à peine la noblesse daignait compter au nombre de ses concitoyens ; que si jamais les dignités et les honneurs de la république étaient communs entre tous les romains, sans distinction de naissance ou des biens de la fortune, alors le peuple et ses magistrats sauraient bien faire respecter les décrets du Sénat ; mais que jusque-là ils ne prendraient aucune part aux prétentions différentes du Sénat et des tribuns militaires. Ces contestations ne prenant point de fin, et les ennemis s’avançant toujours vers la frontière, Servilius Ahala troisième tribun militaire déclara publiquement que l’intérêt de sa patrie lui était plus cher que l’amitié de ses collègues, et que s’ils ne voulaient pas de bonne grâce convenir du choix d’un dictateur, il en nommerait un lui-même. En effet se voyant appuyé de l’autorité de tout le Sénat, il nomma pour dictateur, P Cornélius, qui le choisit ensuite lui-même pour général de la cavalerie.

La guerre ne fut pas de longue durée ; les Volsques furent défaits près de la ville d’Antium ; on pilla leur territoire, et on fit un grand nombre de prisonniers. Après cette expédition, le dictateur se démit de sa dignité ; mais les deux tribuns chagrins que le Sénat les eût privés de la gloire qu’ils se flattaient d’acquérir dans cette guerre, au lieu de proposer l’élection des consuls pour l’année suivante, ne demandèrent que des tribuns militaires, comme auraient pu faire des tribuns du peuple.

Le Sénat qui appréhendait toujours que le peuple ne se déterminât à la fin à donner cette dignité ou à ses tribuns, ou à quelqu’un des principaux plébéiens, fut vivement touché de voir ses intérêts trahis par ceux même de son ordre. Mais comme il n’était pas en son pouvoir de casser la publication de l’assemblée faite par les magistrats de la république, il obligea les premiers de cette compagnie, et ceux même qui étaient les plus agréables au peuple par leur modération ou par leur valeur, à demander le tribunat. Malgré toutes les brigues des tribuns plébéiens, on n’élut pour tribuns militaires que des patriciens ; et C Valerius, C Servilius, L Furius, et Fabius Vibulanus furent élevés à cette dignité.

Le Sénat conserva le même avantage l’année suivante, et il fut encore assez puissant dans l’élection pour faire tomber la même dignité à P Cornélius, L Valerius, Cn Cornélius et Fabius Ambustus, tous patriciens et des premières maisons de la république. On ne peut exprimer la colère et la fureur que firent paraître les tribuns du peuple de se voir exclus si longtemps d’une dignité à laquelle ils pouvaient être admis. Ils prirent occasion d’une nouvelle guerre que le Sénat voulait faire aux Véiens pour faire éclater leur ressentiment. Les habitants de Véies avaient enlevé quelque butin sans qu’il y eût préalablement aucune déclaration de guerre.

On avait envoyé des ambassadeurs leur en demander raison ; mais au lieu d’excuser ou de justifier leurs incursions, ils chassèrent avec mépris ces ambassadeurs. Le Sénat encore plus irrité d’une conduite si superbe, que de leur brigandage, proposa au peuple de venger cette injure, et de porter ses armes dans la Toscane. Le peuple prévenu par ses tribuns, ne marqua que beaucoup d’indifférence pour cette proposition. Il disait qu’il n’était pas prudent de s’engager dans une nouvelle guerre pendant que celle des Volsques n’était pas encore terminée ; que la république n’avait point assez de forces pour résister en même tems à deux nations si aguerries ; qu’il ne se passait point d’année qu’on ne donnât quelque bataille ; que tant de combats épuisaient le plus pur sang de Rome, et emportaient toute leur jeunesse, sans que les plébéiens qui remplissaient les légions, tirassent aucun avantage de ces guerres continuelles.

Les tribuns de leur côté criaient dans toutes les assemblées, que le Sénat ne perpétuait la guerre que pour tenir les plébéiens éloignés de la ville, de peur qu’étant à Rome, ils ne fissent revivre les justes prétentions qu’ils avaient sur les terres publiques, ou que par le grand nombre de leurs suffrages ils n’élevassent leurs tribuns aux premières dignités de la république. Et enfin, leur disaient ces magistrats séditieux, ne cherchez point vos véritables ennemis autre part que dans Rome. La plus grande guerre que vous ayez à soutenir, est celle que le Sénat fait depuis si longtemps au peuple romain.

Le Sénat voyant tant d’éloignement dans l’esprit du peuple pour la guerre de Véies, jugea à propos d’attendre une conjoncture plus favorable pour regagner la confiance de la multitude, et prévenir les plaintes qu’on faisait contre la longueur des guerres ; il résolut de pourvoir à la subsistance du soldat, d’une manière qu’il n’en eût aucune obligation aux tribuns. Tous les citoyens romains jusqu’alors, avaient été à la guerre à leurs dépens : il fallait que chacun tirât de son petit héritage de quoi subsister tant en campagne que pendant le quartier d’hiver ; et souvent quand la campagne durait trop longtemps, les terres, surtout celles des pauvres plébéiens, demeuraient en friche. De-là étaient venus les emprunts, les usures multipliées par les intérêts, et ensuite les plaintes et les séditions du peuple. Le Sénat pour prévenir ces désordres, ordonna de lui-même, et sans qu’il en fût sollicité par les tribuns, que dans la suite les soldats seraient payés des deniers du public, et que pour fournir à cette dépense, il se ferait une nouvelle imposition dont aucun citoyen ne serait exempt.

Aux premières nouvelles de ce sénatus-consulte, le peuple fut transporté de joie : il accourut de tous côtés aux portes du palais. Les uns baisaient les mains des sénateurs, d’autres les appelaient tout haut les pères du peuple, et tous protestaient qu’ils étaient prêts de répandre jusqu’à la dernière goutte de leur sang pour la patrie, qu’ils regardaient comme une mère libérale et généreuse envers ses enfants.

Dans cette joie universelle, les tribuns du peuple se firent remarquer par un chagrin sombre et plein d’envie. La réunion de tous les ordres les empêchaient de se faire valoir. Comme ils ne brillaient jamais davantage que dans les divisions de l’état, ils publiaient que le Sénat faisait des largesses à bon marché ; que le peuple était bien aveugle s’il ne s’apercevait pas qu’il payerait lui-même sa propre solde ; qu’il n’était pas même juste que ceux qui jusqu’alors avaient fait la guerre à leurs dépens, et qui avaient achevé le temps de leur service, fussent taxés pour fournir la solde des nouveaux soldats qui leur succéderaient dans les armées ; que pour eux ils étaient bien résolus de ne payer jamais cette nouvelle imposition ; et qu’ils offraient leur ministère, et tout le pouvoir que leur donnait leur charge, pour défendre ceux qui voudraient s’en exempter. Ils se flattaient à la faveur du pouvoir qu’ils avaient sur l’esprit du peuple, de l’obliger à rejeter cette gratification qui ne leur était odieuse que parce qu’elle venait du Sénat. Mais un intérêt sûr et présent, et surtout l’exemple des premiers de Rome, qui payèrent sur le champ leur contingent, l’emportèrent sur toutes les harangues séditieuses des tribuns. Le sénatus-consulte fut approuvé par un plébiscite, et par le consentement général du peuple. Chacun courut avec empressement payer un léger tribut proportionné à ses biens, dont il lui devait revenir un avantage considérable. Comme il y avait alors peu de monnaie frappée, on voyait tous les jours des chariots chargés de cuivre, porter à l’épargne la contribution des particuliers, que les trésoriers prenaient au poids et à la livre.

’Sitographie

http://www.mediterranee-antique.fr/...

http://www.persee.fr/doc/dha_0755-7...


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