Mai 68... Quelles avancées sociales ? Qu’en reste-t-il ?...

dimanche 6 janvier 2019.
 

1) Mai Juin 1968 en France : la plus importante grève générale de l’histoire de France et même de l’histoire de l’humanité.

Quel a été le nombre de grévistes engagés dans le mouvement ?

7 millions d’après l’INSEE, 8 millions d’après Alain Delale et Gilles Lagache (La France de 68, éditions Seuil), 9 millions d’après Rolande Trempé et la CGT. Les autres grands mouvements sociaux de notre pays arrivent loin derrière avec 3 millions de grévistes en 1936, 2,5 millions en 1847, 850000 en 1953.

Autre statistique intéressante : le ministère du Travail a comptabilisé 150 000 000 de jours de grève sur l’année française 1968. Les autres grandes années grévistes dans le monde sont plus faibles : 37 millions de jours de grève durant la grande année italienne de 1969 et 14 millions en Grande Bretagne (1974)

Quelle proportion de salariés est entrée en grève ?

Le nombre d’ouvriers, employés et techniciens français avoisinait les 15 millions de personnes. Il s’agit probablement de la seule grève générale longue ayant concerné plus de la moitié des salariés dans un grand pays capitaliste.

Quelles catégories socio-professionnelles ont été touchées ?

Toutes, y compris les paysans en lutte sur le prix du lait, y compris de nombreux petits commerçants et artisans, y compris une grande masse de pratiquants catholiques, protestants, juifs...

Notons par exemple la lutte dans le secteur de la télévision : « Du 17 mai au 23 juin 1968, la grève des quelque douze mille personnels de l’ORTF, à Paris comme en province, a imposé un service minimum de l’audiovisuel, sous contrôle syndical. Durant ces semaines d’agitation revendicative, les différentes catégories professionnelles, techniciens, cadres, réalisateurs ou producteurs, ont tenté de promouvoir ensemble un projet pluraliste et autonome. (Mai 68 à l’ORTF, Jean-Pierre Filiu) »

Ceci dit, ce sont les secteurs ouvriers des grandes usines qui ont lancé la grève générale et en ont constitué le coeur jusqu’à la fin (particulièrement la métallurgie).

Quelle a été la durée de la lutte ?

"Plus de 4 millions de grévistes ont tenu trois semaines, plus de 2 millions ont tenu un mois. (Mai si ! Alain Krivine et Daniel Bensaïd)"

Une durée aussi longue et aussi continue constitue un indice important de la puissance du mouvement.

L’importance du mouvement d’occupation des locaux

De très nombreux locaux ont été occupés par les grévistes en mai juin 1968 : entreprises, administrations, facultés, lycées, théâtres par les comédiens, Ligue nationale de football professionnel par des footballeurs...

Au-delà des chiffres

Ce dont les chiffres ne peuvent rendre compte :

- c’est l’ébullition extraordinaire d’un peuple en grève générale avec des discussions locales permanentes, des milliers de réunions chaque soir..

- ce sont les nombreuses vies qui basculent de différentes façons

Plusieurs témoignages ont bien rendu compte du mode de vie différent qui naît durant une crise révolutionnaire :

« Tout le monde utilisait le mouvement et la grève pour changer la vie. J’y ai vu naître, en particulier, le féminisme avant la lettre. (Leslie Kaplan) »

2) Quelles ont été les avancées en terme de règlement du travail après mai 68 ?

Gérard Filoche : Incontestablement, c’est la question des salaires qui a été au cœur du démarrage et de l’extension du mouvement, mais l’oppression dans l’entreprise, l’exploitation assez féroce, cadenassée, qui régnaient ont poussé l’ensemble du salariat vers cette grève. La réduction du temps de travail (revenir vraiment aux 40 h) est l’autre motif face des heures supplémentaires à tire-larigot, et donnant un salaire insuffisant pour vivre décemment.

On y a gagné aussi des droits syndicaux, et des droits “invisibles” (plus de respect, de la dignité, de « petits chefs » muselés). Par contre l’abrogation des néfastes ordonnances de De Gaulle et Pompidou qui mettaient à mal, déjà, la Sécurité sociale (et qui avaient fait l’objet de grandes manifestations les 17 mai 1966 et 1967) n’a pas été obtenue. Et sans doute, le rapport de force était tel que, peut-être, à Grenelle, des revendications plus importantes auraient pu être arrachées. Mais déjà, 33 % d’augmentation de salaire, et même 55 % pour les ouvriers agricoles, ce n’est pas mal ! Si on gagnait la même chose aujourd’hui, cela porterait le Smic actuel à 1750 euros...

Qu’en reste t-il 40 ans plus tard ?

GF : La force propulsive de mai 68 n’est pas épuisée. La preuve c’est que Sarkozy veut encore « liquider mai 68 ». Il faut être un bien petit homme pour vouloir liquider une si grande page d’histoire. Mais 40 ans après, cela l’obsède encore. Il est vrai que la succession de mouvements de la jeunesse et du salariat inspirés de 1968 depuis quarante ans font toujours peur au patronat : 1973 (loi Debré) 1986 (Malik Houssekine) 1994 ( CIP) Novembre Décembre 1995 (plan Juppé), 2003 (retraites) 2006 (CPE)... Nous sommes capables de grands mouvements d’ensemble pour défendre, conquérir des droits sociaux : 71 % des français croient que Sarkozy ne tiendra pas 5 ans, 78 % estiment que mai 68 fut un grand mouvement social, positif, 61 % croient qu’il y aura d’autres mai 68. Moi aussi, et je milite pour !

Vous êtes membre de la CGT depuis 1962, votre engagement politique a t-il été un handicap dans l’exercice de votre profession d’inspecteur du travail ?

GF : Pourquoi cela le serait-il ? Nous sommes des fonctionnaires indépendants mais pas neutres. Notre travail est de faire respecter l’état de droit dans l’entreprise, de protéger les salariés, de sanctionner la délinquance patronale. Il y a de quoi faire ! La convention n°81 de l’OIT nous donne comme mission « d’alerter les gouvernements en place sur le sort qui est fait aux salariés », je le fais, comme tous mes collègues. En mars 2006, deux ans après l’assassinat de deux inspecteurs du travail à Saussignac en Dordogne, nous avons fait des états généraux massifs et unanimes pour un « code du travail plus protecteur », contre les circulaires Sarkozy nous enjoignant un travail de contrôle spécifique de l’immigration... Nous étions, avec tous nos syndicats, unanimes !

A plus de 60 ans vous êtes toujours en activité, pourquoi ne prenez vous pas votre retraite ?

GF : Parce que je n’ai pas « les sous » encore, ni le nombre de trimestres, et que toutes les mesures de la loi scélérate et injuste de Fillon diminuent le niveau des retraites de toutes et tous, y compris la mienne. Mais rassurez-vous, je vais la prendre très bientôt, à regret, car vous savez que j’aime mon métier.

Que faisiez-vous en mai 68 ?

GF : J’avais 22 ans, et j’habitais route de Neufchâtel à Rouen, je travaillais depuis l’âge de 17 ans, je vivais de petits boulots, pion, facteur, livreur, manutentionnaire, prof de philo, conducteur de diesel en second, j’étais à la fois étudiant à Mont Saint-Aignan et fils d’ouvrier SNCF (mon père, sédentaire était menuisier au dépôt de Rouen - Orléans), et d’une aide soignante (ma mère travaillait à la clinique Jeanne d’Arc). C’est vous dire si j’étais au croisement des luttes sociales, à la fois à la CGT et à l’UNEF. Je fus membre du comité de grève des étudiants de Rouen et animateur, je crois, très actif de tout ce qui s’est passé, meetings, manifs, rencontres étudiants et salariés. J’exprimais en moi mai 68 avant qu’il ne surgisse et depuis quarante ans je continue...

Dan Lemonnier


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