Royalisme et fascisme. Camelots du Roi et Résistance.

mercredi 20 juin 2018.
 

- A) Article original

- B) Message en forum de désaccord avec cet article sur Action française, mouvement fasciste

- C) Réponse à ce message de Jacques Serieys, sur l’affirmation que des Camelots du Roi étaient les premiers Résistants en 1940 ainsi que sur le rapport entre royalisme et fascisme

A) Article original Action française : mouvement fasciste (1889 à 1945)

B) Message en forum reçu sur notre site en désaccord avec l’article ci-dessus

J’émets une réserve sur le titre et le sens même de l’article en rappelant que les premiers résistants de 1940 furent aussi des "Camelots du roi" de l’Action Française comme Daniel Cordier qui deviendra secrétaire de Jean Moulin, mais aussi Gilbert Renault (pseudo : colonel Rémy) ou Luc Robet mais aussi Guy Steinbach qui reviendra sous l’uniforme américain et qui restera "d’Action Française" jusqu’à sa mort en novembre 2013, et beaucoup d’autres...

L’écrivain Jacques Laurent, ami de Mitterrand (qui garda des amitiés dans les milieux maurrassiens jusqu’à sa mort, et dont le corps fut veillé par le Camelot du roi Guillain de Bénouville en janvier 1996...), a écrit que, justement, c’était l’enseignement d’Action Française qui lui avait évité le fascisme, ce que corroborera aussi André Malraux en personne...

L’histoire est moins simple qu’on le croit généralement. Cordialement.

Jean-Philippe Chauvin

C) Réponse de Jacques Serieys

Bonjour Monsieur Chauvin,

Je suis tout à fait d’accord avec vous sur le fait que l’histoire est moins simple qu’on ne le croit généralement. Aussi, il est nécessaire de ne pas la complexifier davantage.

"L’histoire" doit, à mon avis :

- dégager prioritairement les faits historiques généraux. Ainsi, les royautés comme les courants royalistes dans chaque pays ont largement participé au phénomène fasciste dans tous les pays européens concernés même si des conflits d’intérêt ont pu apparaître parfois (Roumanie, Autriche...) entre fascisme royaliste et fascisme nazi.

- ne pas oublier la moindre particularité contradictoire avec un fait historique général car elle participe évidemment de la vérité. La présence de quelques royalistes dans la Résistance en 1940 relève de cette particularité ; elle s’explique surtout par des raisons nationales.

C1) Importance des royautés et du royalisme dans la procréation du fascisme

Les royautés et empires européens couvrent en 1914 une superficie dix fois supérieure aux républiques avec :

- Guillaume II, roi de Prusse et empereur d’Allemagne, secondé de princes comme Ruprecht de Bavière et Maximilien de Bade.
- François-Joseph Ier, empereur d’Autriche et roi de Hongrie
- Nicolas II, empereur de Russie
- Mehmed V, sultan de l’empire ottoman
- George V, souverain du Royaume-Uni
- Alphonse XIII, roi d’Espagne
- Constantin I de Grèce, roi des Hellènes
- Victor-Emmanuel III, roi d’Italie
- Ferdinand I, roi de Roumanie ;
- Ferdinand I, roi de Bulgarie
- Pierre Ier, roi de Serbie
- Albert Ier, roi de Belgique...

Ces monarques du 20ème siècle restent profondément imbus de principes hiérarchiques et anti-démocratiques hérités du Moyen Age. Leur politique est fortement marquée par le couple militarisme / autoritarisme. Même leur vie privée en est affectée. Guillaume II possède plus de 200 uniformes et en change plusieurs fois par jour (12 "valets" entretiennent cette collection) ; ses fils dont le kronprinz participent à la réunion qui prépare l’arrivée de Hitler au pouvoir.

Ces têtes couronnées ne sont que le sommet de la pyramide. Dans les campagnes, un nombre important de nobliaux conservent un rôle économique, social et culturel incontournable.

Lorsqu’à la fin du XIXème siècle et début du XXème, les privilégiés capitalistes cherchent des alliés pour noyer dans le sang les nouvelles aspirations à mieux vivre, à voter, à exercer des droits... ils peuvent compter sur l’expérience sanglante des héritiers du Moyen Age, particulièrement dans la noblesse et le haut clergé.

Ainsi naissent les organisations préfascistes d’avant 1914 largement composées de royalistes (Union du Peuple Russe, Parti Chrétien Social Autrichien, Action française...).

C2) Le royalisme fasciste des années 1919 à 1945 en Europe

L’alliance entre royalisme et fascisme, entre beaucoup de nobles et les loques meurtrières fascistes se discerne dans tous les pays :

- en Hongrie derrière le royaliste amiral Horthy, allié militaire d’Hitler durant la Seconde guerre mondiale.

- en Italie, le système politique mis en place est comparé par Mussolini à celui d’une "chambre a coucher avec lits jumeaux" puisque le Duce et le roi cohabitent à la tête de l’Etat. Il est vrai que les institutions royales italiennes ne demandaient que de faibles changements pour convenir au fascisme. Le Statut fondamental de la Monarchie concédé le 4 mars 1848 pour le Piémont-Sardaigne puis repris comme constitution lors de la création du royaume d’Italie en 1861 (et jusqu’en 1946) stipule que l’exécutif est nommé par le souverain indépendamment du législatif et seulement dans la mesure où les citoyens sont « dignes de la magnanime concession royale ». Le Roi héréditaire est le chef suprême de l’État ; il exerce le pouvoir exécutif au travers des ministres. Il possède même le pouvoir décisif en matière législative puisqu’il convoque, dissout la chambre et a le pouvoir de valider les lois. De plus, le parlement est composé de deux chambres : d’une part le Sénat, nommé par le Roi et qui ne peut être dissous, d’autre part celle élective, la Camera dei Deputati, élue au scrutin uninominal de circonscription à deux tours. Le pouvoir judiciaire, également, « émane du Roi » qui nomme les juges.

- en Allemagne, deux fils de l’empereur Guillaume II sont présents à la réunion de Harzburg qui organise l’arrivée au pouvoir d’Hitler.

- en Autriche (prince de Stahremberg), en Belgique, en Espagne, en Roumanie, en Bulgarie... et même en Grande Bretagne nous retrouvons cette proximité entre royautés, royalisme et fascisme.

- en Espagne, Roumanie, Grèce...

20 janvier 1936 Edouard VIII, roi fasciste, monte sur le trône du Royaume-Uni

Le prince Philip (époux de la reine d’Angleterre Elisabeth II), ancien membre du parti nazi

Dans l’étude du fascisme européen entre 1922 et 1945, le poids politique des forces héritées de la féodalité ne doit pas être sous-estimé. Leur influence idéologique non plus car toute conception du monde (en particulier religieuse), se maintient longtemps après qu’ait disparu la société dans laquelle elle est née.

C3) Fascisme royaliste et régime de Vichy

Les personnalités royalistes ou formées par Action française constituent la composante la plus importante des institutions de Vichy, au gouvernement comme dans les hautes responsabilités. Concernant le gouvernement entre 1940 et 1942, signalons :

- Raphaël Alibert, ministre de la Justice. Précepteur du prétendant au trône de France, rédacteur au sein de Questions du jour (revue du comte de Paris), proche du maréchal Pétain dès 1937. Garde des sceaux en 1940, c’est lui qui élabore les lois scélérates de cette année-là : révision des naturalisations depuis 1927, dissolution des "Sociétés secrètes (dont la franc-maçonnerie), statut des juifs...

- Yves Bouthillier, ministre de l’Économie nationale et des Finances ; marqué à droite de Pétain, il veut "mettre la république en sommeil" et diriger autoritairement le pays par de "grands commis".

- Paul Baudouin ministre des affaires étrangères en 1941,

- Georges Groussard, ancien cagoulard qui commande les groupes de protection de Vichy

- Pierre Caziot ministre puis secrétaire d’État à l’Agriculture et au Ravitaillement

- Serge Huard, Secrétaire général à la Famille et à la santé de 1940 à 1942

- René Gillouin. Intime et conseiller politique de Pétain, doctrinaire de la Révolution nationale. Parmi ses affirmations, notons ces deux-ci : « Cet État se distingue du régime ancien par quatre caractéristiques : il est national, autoritaire, hiérarchique et social. Il est doté d’un pouvoir absolu, c’est-à-dire indépendant. » Il doit être dirigé par une « aristocratie d’État » définie comme « une élite d’hommes capables de penser et d’œuvrer individuellement ou en équipes »

- Henry du Moulin de Labarthète a suivi un parcours typique de ces maurassiens pétainistes : École des Frères de la doctrine chrétienne, Faculté de droit de Paris, École libre des sciences politiques, farouchement anti-laïque, vice-président puis président de la Conférence Olivaint (années 1920) il en fait un fief d’extrême droite, Inspecteur des finances et chef adjuint de cabinet au ministère des finances, président de la section Action française du 16e arrondissement de Paris d’après Maurice Martin du Gard, actif parmi les Jeunesses Patriotes (dont la manifestation du 6 février 1934) qui défilent en faisant le salut hitlérien, , directeur de cabinet du maréchal Pétain, dirigeant politique et chef d’orchestre très influent de l’administration vichyssoise.

- Xavier Vallat est tout aussi symbolique du cléricalisme maurassien, commissaire général aux questions juives à Vichy, chroniqueur au journal Aspects de la France (issu d’Action française) dans les années 1950 et 1960.

C4) En France, le royalisme fasciste dans la Milice et aux côtés des nazis

Prenons seulement trois points pour ne pas être trop long :

Joseph Darnand, chef du Service d’Ordre Légionnaire (15000 à 18000 membres), fondateur et chef de la Milice française, SS-Sturmbannführer de la WaffenSS a été formé par Action française dont il a été un cadre.

Des animateurs Camelots du Roi, cadres royalistes puis dirigeants de la Cagoule, s’engagent aux côtés des nazis.

C’est le cas par exemple d’Eugène Deloncle, Eugène Schueller, Jean Filiol, Jacques Corrèze, Jean Bassompierre...

L’Ecole nationale des cadres de la Milice est animée par les Maurassiens

Souvent caractérisée comme un "fascisme en gants blancs" favorable à des institutions monarchiques, elle fournit une idéologie et des cadres à la Milice qui aide la Gestapo à razzier les Juifs et traquer les Résistants.

Installée le 1er mars 1943 dans le château d’Uriage, elle insiste sur la propagande politique et l’entraînement militaire. "A Saint-Martin-d’Uriage bat le coeur de la Milice bien née et bien élevée : catholiques et royalistes... On est ici entre gentilshommes. On est chouans mais avec élégance. On porte des gants blancs" (Delperrié de Bayac). Les Cahiers d’Uriage, publiés mensuellement, correspondent à cette identité fasciste royaliste.

Les trois directeurs successifs de cette école sont des maurrassiens :

- > le comte Pierre de La NOUE du VAIR

>- Jean de Vaugelas, chef régional à Marseille, impliqué dans l’anéantissement du maquis des Glières

- > Mascarelli- Giaume

La Milice française, police supplétive fasciste

C5) Un fascisme royaliste français

Chaque fascisme présente un aspect national. Le fascisme français de l’entre-deux-guerres a compris des courants admirateurs de Hitler et Mussolini mais aussi des groupes et individus restés largement germanophobes suite à la Première guerre mondiale.

Maurras, fondateur et principal dirigeant d’Action française est évidemment le meilleur représentant de cette forme de fascisme. En 1940, il apprécie la victoire des armées hitlériennes sur la France car elle « a eu le bon résultat de nous débarrasser de nos démocrates ». Il est autorisé par Vichy et l’occupant hitlérien à continuer la parution d’Action française ; cependant, on ne peut le caractériser comme un "collabo".

Monsieur Chauvin cite Daniel Cordier, Gilbert Renault, Luc Robet et Guy Steinbach. Je reconnais leur courage et leur activité résistante mais je suis persuadé de leur conviction bien plus nationaliste anti-allemande qu’antifasciste.

Pour l’essentiel, je suis prêt à faire un pari : les Anciens combattants de mon bourg d’Entraygues marqués politiquement à gauche ont refusé d’adhérer à la Légion Française des Combattants, soutien de masse du gouvernement de Vichy. Je suis certain du fait qu’ils ont été plus nombreux dans cette attitude que tous les royalistes de tout le pays.

Jacques Serieys


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