Jules Vallès : "la liberté sans rivages"

vendredi 27 juillet 2018.
 

A) Jules Vallès, la conviction émancipatrice ancrée dans le sang (Jacques Serieys)

Ecrire sur Vallès sans essayer de reprendre son style, serait le trahir car il fut au plus profond de lui-même un combattant politique, un "petit" cultivé et civilisé se revendiquant "ouvrier" face aux "gros" tyrans sans morale.

« Il existe de par les chemins une race de gens qui, au lieu d’accepter une place que leur offrait le monde, ont voulu s’en faire un tout seul, à coup d’audace ou de talent. »

A1) Le Grand Vallès

Peu d’écrivains ont été aussi constants que Vallès dans leur engagement politique, dans les valeurs émancipatrices concrétisées au jour le jour par leurs écrits et leurs actes.

Bien peu de militants politiques ont prouvé autant de qualités que Jules Vallès pour les traduire en textes littéraires.

Oui, Jules Vallès valait à lui tout seul tous les spéculateurs, tous les préfets et tous les généraux de Napoléon 3. Aussi, lorsque la meute des uniformes fut lancée en 1871 sur le peuple parisien (au grand minimum 17000 fusillés) pour trucider les héros de la guerre contre les armées allemandes et pour la Commune, il fut cherché dans tous les coins. Le Gaulois, journal des puissants cultivés (noblesse et haute bourgeoisie) publia des détails sur sa lâcheté devant le peloton d’exécution. Lâcheté... mais en 1870-1871, Vallès fut un héros, les belles personnes des Zéros.

19 juillet 1870 Napoléon 3 déclare stupidement la guerre à la Prusse

L’armée française de 1870 était commandée par des branquignoles réactionnaires

4 août 1870 Wissembourg Première défaite des chefs branquignoles

6 août 1870 à Forbach Spicheren : Les charlots (maréchaux, généraux) à la guerre

2 septembre 1870 Napoléon 3 et son armée capitulent à Sedan

L’armée trouva bien sûr, deux personnes lui ressemblant. Elles furent fusillées ; l’une au moins, faisait foi d’opinions diamétralement opposées et se nommait Alexandre Martin. Tout officier se disait qu’en finir avec Vallès lui vaudrait gloire et promotion après une guerre où presque tous les galonnés s’étaient vautrés dans la bêtise et la trahison. Même le nom des maréchaux est aujourd’hui oublié, à part celui de Bazaine utilisé dans la langue populaire pour désigner un faible d’esprit.

Ecrire sur Vallès ne peut se réaliser sans perler son texte d’extraits de son oeuvre. Ainsi, nous aborderons sa vie en suivant le plan de ses trois ouvrages bibliographiques : L’Enfant, Le Bachelier, L’Insurgé.

A2) Jules Vallès, L’enfant

Il naquit au Puy, le 11 juin 1832, au moment où le peuple parisien subissait déjà la "loi" terrible de la répression militaire protégeant les seuls financiers et puissants du moment.

juin 1832 : Funérailles du général Lamarque. Une insurrection républicaine et révolutionnaire

De 8 à 18 ans, le voilà pensionnaire dans des établissements autoritaires et répressifs.

La dédicace de son livre autobiographique L’Enfant résume son enfance en une phrase « À tous ceux qui crevèrent d’ennui au collège ou qu’on fit pleurer dans la famille, qui, pendant leur enfance, furent tyrannisés par leurs maîtres ou rossés par leurs parents, je dédie ce livre ».

Aucun résumé ne peut remplacer un extrait de son récit autobiographique (voir ci-dessous, partie 4 : "Louisette")

A3) Jules Vallès : Le Bachelier

Tel est le titre du deuxième volet de sa trilogie autobiographique. L’auteur entre de plain-pied dans les combats démocratiques et sociaux du milieu du 19ème siècle :

- le grand historien Michelet interdit de cours suite à une campagne diffamatoire de l’Eglise

- la victoire de la Révolution en février 1848 et sa répression en juin

- le coup d’état de Louis-Napoléon Bonaparte le 2 décembre 1851.

En mai 1852, âgé de 20 ans, il obtient son baccalauréat. Il essaie de survivre à Paris, de petits boulots en mauvais dodos. Comme pour L’Enfant, la dédicace du Bachelier résume l’ouvrage « A ceux qui NOURRIS DE GREC ET DE LATIN SONT MORTS DE FAIM Je dédie ce livre. »

1) Jules Vallès (1832-1885) « La liberté sans rivages » comme alphabet de la Révolution

La Commune n’est pas qu’un sujet d’inspiration pour l’auteur de l’Insurgé. Son engagement, à contre-courant de celui de la plupart des littérateurs, il le paiera cher

« Ce n’est pas Vallès ! » Le corps qu’on vient de retourner est bien celui d’un homme entre deux âges, maigre, barbe et cheveux longs. Mais ses boutons de manchette portent les initiales « LC ». « Vallès est mort », on le dira plusieurs fois. Le Gaulois ira même jusqu’à publier des détails sur sa lâcheté devant le peloton d’exécution. On a ainsi fusillé deux hommes qui avaient le tort de lui ressembler. L’un d’eux, qui était opposé à la Commune, s’appelait Alexandre Martin. Qui donc est ce Vallès, dont la mort semble être, pour la presse versaillaise, une nouvelle si ardemment souhaitée ? D’abord, un communard comme un autre, qui court les mêmes risques que ses camarades. La chasse aux communards est ouverte : on comptera, du 22 mai au 13 juin, 379 823 lettres de dénonciation. Quant aux victimes, l’estimation la plus basse est de « seulement » 17 000 fusillés. Vallès sera du nombre des 175 condamnés à mort par contumace. Le 4 juillet 1871, il y a tout juste cent quarante ans, le sixième conseil de guerre le condamne à mort pour « pillage, complicité d’assassinat sur les otages, complicité d’incendie » et pour avoir été « membre de la Commune ».

Communard, Vallès le fut, dès la première heure, et jusqu’au bout. Le 7 janvier, sous les bombardements prussiens, une proclamation au peuple de Paris connue sous le nom d’« Affiche rouge » dénonce « la trahison du gouvernement du 4 septembre ». Elle se termine par : « Place au peuple ! Place à la Commune ! » Vallès en est un des rédacteurs. Le 22 février, il lance un journal, le Cri du peuple, aussitôt interdit. Le lendemain, un conseil de guerre le condamne à six mois de prison pour avoir demandé l’indulgence pour les auteurs d’une tentative blanquiste de coup d’État. Le 17 mars, il fonde un nouveau journal, le Drapeau, saisi. Et le 18 mars, c’est la mise en échec de l’enlèvement des canons de Montmartre par le comité de vigilance du 18e arrondissement. La Commune commence.

Artisan de l’avènement de la Commune, Jules Vallès en fut un des acteurs les plus engagés. Par sa parole, d’abord, dans le Cri du peuple, qu’il fait reparaître : « Le citoyen Vallès, affranchi de sa condamnation par la victoire pacifique du peuple, reprendra demain, dans le journal, sa collaboration quotidienne », écrit-il dès le 21 mars. Sa « ligne politique » vise un maintien et une extension des libertés démocratiques, selon sa formule de 1867, « la liberté sans rivages ». Il s’oppose à l’interdiction des journaux versaillais le Figaro, le Gaulois, l’Opinion nationale. Il refuse des élections partielles à la Commune alors que les conditions d’un vote serein ne sont pas réunies. Il s’élève, jusqu’à la démission, contre la création d’un Comité de salut public restreignant les pouvoirs collectifs de la Commune. Mais il ne se contente pas d’exposer ses positions dans son journal.

Il se présente aux élections du 26 mars, où la participation atteint les 50 %. Il est élu dans le populaire 15e arrondissement. Fils d’un professeur de lycée conservateur, il devient, ironie de l’histoire, membre de la commission de l’enseignement. Cela lui vaut ce commentaire du Gaulois : « Dieu garde les chefs de famille communistes d’avoir des fils qui ressemblent au citoyen Vallès. » Il reviendra, solidaire, siéger à la Commune quand les choses iront mal, le 19 mai. C’est lui qui présidera la séance du 21, où l’on annonce l’entrée des versaillais dans Paris, par le quai du Point-du- Jour. Ce sera la dernière séance de la Commune. Polémiste, homme politique, Vallès est enfin un combattant. Pendant le siège, il est à la tête du 191e bataillon de la Garde nationale. Le dernier jour de la Semaine sanglante, il commande la barricade de la rue de Belleville, l’ultime point de résistance militaire, dans l’après-midi du 28 mai.

À trente-neuf ans, une autre vie commence, celle d’un proscrit. On le traque. Il se fait passer pour un ambulancier. Par deux fois, il est reconnu. Un médecin de La Salpêtrière à qui il demande : « Vous allez me faire tuer ? » lui répond « je vais réfléchir » avant de le laisser aller. Pendant ces heures d’angoisse, il écrit à sa mère : « Je vais probablement mourir. (…) Je suis responsable comme les autres, mais je n’ai tranché aucune existence », faisant allusion à sa lutte, vaine, pour empêcher l’exécution des 52 otages de la rue Haxo. Mais ce qu’on ne lui pardonne pas, c’est d’avoir été un écrivain. Alors que son ami Jules de Goncourt, qui avait vu en lui « le plus de talent et le moins de méchanceté » de la Commune, se réjouit des fusillades, – « c’est vingt ans de repos que l’ancienne société a devant elle » –, la « socialiste » George Sand note, placide : « Les exécutions vont leur train. C’est juste et nécessaire. »

Sa carrière d’écrivain, esquissée avec l’Argent, en 1857, va s’approfondir avec sa trilogie autobiographique de Jacques Vingtras, écrite dans son exil londonien, entre intrigues d’émigrés et exaltation intellectuelle – il correspond avec Jenny Marx, et découvre le Capital, « si difficile ». « J’ai pris des morceaux de ma vie et je les ai cousus aux morceaux des autres », écrit-il à propos de ces trois romans, l’Enfant, le Bachelier et l’Insurgé, écrits de 1876 à 1884.

Son retour, après la loi d’amnistie de 1880, est celui d’un écrivain reconnu. Le 13 juillet 1880, il est accueilli gare Saint-Lazare par des amis de toujours, comme l’écrivain Hector Malot, et de jeunes républicains, comme Clémenceau. Le lendemain, la France célèbre son premier 14 juillet officiellement fête nationale. Mais l’écriture n’a pas assagi le lutteur. Il reprend le Cri du peuple et devient une sorte de conscience socialiste, se voulant le « député des fusillés ». En 1885, emporté par une crise de diabète, il meurt, à cinquante-trois ans. Cent mille personnes accompagnent son corps au Père-Lachaise. Son amie, la militante féministe Séverine, qui avait « épelé sous sa dictée l’alphabet de la Révolution », fera graver sur sa tombe la phrase qui le résume : « Ce qu’ils appellent mon talent n’est en fait que ma conviction. »

Alain Nicolas, L’Humanité

2) JULES VALLÈS Le littérateur 
des barricades

L’auteur de l’Insurgé ne peut être dissocié du journal 
qu’il fonda, le Cri du peuple, intimement lié au flamboiement de l’insurrection de la Commune de 1871

« Debout entre l’arme et l’outil, prêt au travail et à la lutte, le peuple attend.  » De la veille à l’insomnie, de la nuit sauvegardée au sommeil impossible, Jules Vallès conserva la même brûlure de la conscience, le même appétit de tenir ouvert le registre du combat. Ses ennemis, nombreux par-delà le XIXe siècle, l’ont dit «  forban  », «  saltimbanque  », «  graine d’assassin  » et même «  immonde parmi les immondes  », selon Léon Bloy… De son vivant et bien après, le Jules Vallès aux mains noircies de poudre et d’encre a tout connu, lui l’héritier de ceux qui inventèrent le journalisme moderne au nom d’une vieille règle immanente qui dicte sa loi  : lorsque le peuple se dresse et aspire à l’émancipation, l’exultation collective passe par une profusion de journaux…

Pourtant, «  l’œuvre  » journalistique de ce communard en blouse rouge resta longtemps dans les limbes de l’histoire alors que ses écrits romanesques, admirés pour la trilogie (l’Enfant, le Bachelier et l’Insurgé), furent encensés. Le grand historien Henri Guillemin déclama ainsi sa passion  : «  Quand on pense au temps qu’il a fallu pour que la critique officielle reconnaisse que Vallès appartient à la plus haute lignée. Sans la moindre hésitation, je le place dans le peloton de tête des écrivains français, ceux qui savouraient les syllabes, dégustateurs de sonorités, créateurs de ces rythmes suprêmes  » (1). L’écrivain et le journaliste  ? Une seule et même personne.

Né en 1832 au Puy-en-Velay, «  monté  » à Paris pour y achever sa scolarité, tour à tour étudiant, pion, puis répétiteur avant d’embrasser l’art de la plume, ce fils d’enseignant à l’enfance maltraitée aura été dès son plus jeune âge en révolte contre tous, contre tout. Républicain, il complota contre l’Empire et publia ses premiers textes un peu partout, avant de fonder, en 1867, le journal la Rue, très vite interdit. Emprisonné pour ses articles, il récidiva. Et quelle récidive.

Au lendemain de la défaite de Sedan, il appela immédiatement à la Commune et à l’avènement d’une République démocratique et sociale. Il s’en fit l’un des hérauts avec le Cri du peuple, tout en participant au gouvernement communaliste et aux ultimes combats contre les versaillais. Être aux prises avec le réel façonna chez Jules Vallès une écriture de l’engagement radical, sans concession, se transformant si nécessaire en rhétoricien. Ou en pamphlétaire impitoyable  : « M. Thiers, vautour à tête de perroquet, taupe à lunettes, polichinelle tricolore.  » Ou romancier à la Hugo  : «  Il a baissé sa culotte jusqu’à des mâchures blanches qui sont la trace d’un obus et qui ont l’air des cicatrices d’un accouchement.  » Comment oublier la prose, volontiers lyrique quand elle épousait avec bonheur les moments émeutiers. Et comment ne pas se 
répéter comme un talisman l’invocation 
au gamin de Paris, datant du 26 mars 1871, que Vallès a reprise dans l’Insurgé  : «  Fils des désespérés, tu seras un homme libre.  »

Les fureurs de Jules Vallès, chroniqueur de l’immédiat (2), furent donc intiment liées au Cri du peuple, journal mythique de l’historiographie républicaine, dont il fut le directeur jusqu’au 19 avril 1871. Ce titre, qui, semble-t-il, était tout à fait original, parut entre le 22 février et le 23 mai 1871. Né dans la phase d’euphorie de la presse qui marqua les premiers pas de la République, supprimé le 11 mars par le général Ducrot, il reparut le 21 mars, après le déclenchement 
de l’insurrection, auquel Vallès ne participa pas. Celui-ci ne fut d’ailleurs pas seul aux commandes. Des journalistes de tendances différentes assurèrent les articles de fond  : citons Eugène Vermersch, Jean-Baptiste Clément et surtout «  l’idéologue  » Pierre Denis, inspiré du fédéralisme proudhonien (3). 
La ligne politique de Vallès, elle, visa un maintien et une extension des libertés démocratiques, selon sa formule de 1867, «  la liberté sans rivages  », sans pour autant attiser la haine (4).

Concilier le journalisme indépendant en même temps qu’une tâche gouvernementale (comme Jean-Baptiste Clément) n’allait pas naturellement de soi pour Jules Vallès. Membre de l’Assemblée communale, c’est aussi à ce titre qu’il fut poursuivi par les affidés de Thiers. Car Vallès était un communard comme les autres, de la première à la dernière heure, et il courut les mêmes risques que ses camarades massacrés. Le 4 juillet 1871, le sixième conseil de guerre le condamna à mort par contumace pour «  pillage, complicité d’assassinat sur les otages, complicité d’incendie  » et pour avoir été «  membre de la Commune  ». Le dernier jour de la Semaine sanglante, il commanda la barricade de la rue de Belleville, l’ultime point de résistance militaire, dans l’après-midi du 28 mai. À trente-neuf ans, une autre vie commença, celle d’un proscrit. «  Je vais probablement mourir  », écrivit-il à sa mère. Comme nous devinons ce qu’il éprouva alors, échappé du carnage et finalement réfugié à Londres, «  de quoi vous laisser les bras rompus et non seulement le cœur lourd, mais qui crève de chagrin et de désillusion, voilà devant moi les années béantes  ». 
Devenu au fil des années une conscience socialiste, il relança, en 1883, le Cri du peuple, avant de s’éteindre en 1885, emporté par une crise de diabète, à l’âge de cinquante-trois ans. Cent mille personnes accompagnèrent son corps au Père-Lachaise, tandis que, cent vingt-cinq ans plus tard, nous tremblons encore d’émotion en relisant les mots de son amie, la militante féministe Séverine, racontant les ultimes moments de vie de Vallès, pesant trente-sept kilos. Elle, qui le porta de son lit au fauteuil. Elle, qui avait «  épelé sous sa dictée l’alphabet de la Révolution  ». Elle, qui contemplait «  sa face de vieux christ, dont la peau plaquée effroyablement avait des transparences de cire  ». Malraux ne disait-il pas que «  le christ est un anarchiste qui a réussi  »  ?

Notes :

(1) Le Monde, 23 mars 1990.

(2) Lire le tome II de ses œuvres dans 
la Pléiade (éditions Gallimard, 1990).

(3) Lire le Cri du peuple, 22 février 
1871-23 mai 1871, de Maxime Jourdan 
(éditions L’Harmattan, 2005).

(4) Lire absolument le brillant essai 
d’Henri Guillemin sur Jules Vallès, intitulé 
Du courtisan à l’insurgé (éditions Arléa, 1990).

Jean-Emmanuel Ducoin, rédacteur en chef de l’Humanité, écrivain

3) Quelques phrases de Jules Vallès

- Pendant la tuerie des Communards alors que l’armée et la police recherchent Vallès « Voilà des semaines que j’attends, du fond de mon trou, une occasion de leur filer entre les doigts. Leur échapperai-je ? ... Je ne crois pas... Tant pis ! si l’on me prend, on me prendra ! Je suis en paix avec moi-même... Mon nom restera affiché dans l’atelier des guerres sociales comme celui d’un ouvrier qui ne fut pas fainéant... Ils ne m’auront pas ! Et je pourrai être avec le peuple encore, si le peuple est rejeté dans la rue et acculé dans la bataille. Je regarde le ciel du côté où je sens Paris. Il est d’un bleu cru, avec des nuées rouges. On dirait une grande blouse inondée de sang. »

- 

- Pour ceux qui ont cru au ciel, souvent la terre est trop petite.

- Ceux qui croient que les chefs mènent les insurrections sont de grands innocents !

- Il ne faut pas être plus prisonnier de ses amis que de ses ennemis.

- J’ai d’abord à briser le cercle d’impuissance dans lequel je tourne en désespéré !

D) Complément extrait de L’Enfant

Louisette (Chapitre 19)

Ma mère vit mon chagrin le jour de l’enterrement.

« Tu ne pleurerais pas tant, si c’était moi qui étais morte ? »

Ils m’ont déjà dit ça quand le chien est crevé.

« Tu ne pleurerais pas tant. »

Je ne dis rien.

« Jacques ! quand ta mère te parle, elle entend que tu lui répondes… – Veux-tu répondre ? »

Je n’écoute seulement pas ce qu’ils disent, je songe à l’enfant morte, qu’ils ont vu martyriser comme moi, et qu’ils ont laissé battre, au lieu d’empêcher M. Bergougnard de lui faire mal ; ils lui disaient à elle qu’elle ne devait pas être méchante, faire de la peine à son papa !

Louisette, méchante ! cette miette d’enfant, avec cette voix tendre et ce regard mouillé !

Voilà que mes yeux s’emplissent d’eau, et j’embrasse je ne sais quoi, un bout de fichu, je crois, que j’ai pris au cou de la pauvre assassinée. « Veux-tu lâcher cette saleté ! »

………………………………

Ma mère se précipite sur moi. Je serre le fichu contre ma poitrine ; elle se cramponne à mes poignets avec rage.

« Veux-tu le donner !

– C’était à Louisette…

– Tu ne veux pas ? – Antoine, vas-tu me laisser traiter ainsi par ton fils ? »

Mon père m’ordonne de lâcher le fichu.

« Non, je ne le donnerai pas !

– Jacques ! » crie mon père furieux. Je ne bouge pas.

« Jacques ! »

Et il me tord les bras. Ils me volent ce bout de soie que j’avais de Louisette.

« Il y a encore une saleté dans un coin que je vais faire disparaître aussi », dit ma mère.

C’est le bouquet que me donna ma cousine.

Elle l’a trouvé au fond d’un tiroir, en fouillant un jour.

Elle va le chercher, l’arrache et le tue. Oui, il me sembla qu’on tuait quelque chose en déchirant ce bouquet fané…

J’allai m’enfermer dans un cabinet noir pour les maudire tout bas ; je pensais à Bergougnard et à ma mère, à Louisette et à la cousine…

Assassins ! assassins !

Cela sortait de ma poitrine comme un sanglot, et je le répétai longtemps dans un frisson nerveux…

Je me réveillai, la nuit, croyant que Louisette était là, assise avec son drap de morte, sur mon lit. Il y avait son bras grêle qui sortait, avec des marques de coups !...

- Je croyais que le grade donnait de l’autorité : il en ôte.

http://www.jesuismort.com/biographi...

E) Complément extrait du Bachelier

Dans la chambre et le lit mortuaire de son père enterré dans l’après-midi, Jacques Vingtras (personnage littéraire cachant la vie de son auteur Jules Vallès) essaie de faire le point sur sa vie. Ce décès lui enlève sa seule rentrée financière régulière : quarante francs mensuels. Où en suis-je ? se demande-t-il ?

Avec quarante francs, je parvenais tout juste à ne pas mourir.

J’ai essayé de tout pourtant !

Ah ! Je n’ai rien à me reprocher !(...)

J’ai dit BA BE BI BO BU chez celui-ci (...). J’ai mouché des enfants, rentré des chemises : A moi le pompom (...).

J’ai été satiriste, chansonnier et chaussonnier. J’ai tout fait de ce que l’on peut faire quand on n’a pas d’état -et que l’on est républicain ! (...)

J’ai été déménageur ! On m’avait prêté une blouse, une casquette, et envoyé à La Villette.

J’ai failli dix fois m’estropier - ce qui n’est rien ; mais j’ai failli estropier les meubles. (...)

Le lendemain, j’arrivai brisé ; sous ma chemise, mon épaule était bleue, mais je voyais quelques sous au bout des meurtrissures. (...)

On a cru un instant qu’un bijou avait été volé dans une des maisons où nous avons travaillé, et c’est moi, le portefaix à la main sans calus, qu’on a soupçonné et qu’on allait fouiller !

Le bijou se retrouva, par bonheur.

Mais je partis épouvanté.


Ce n’est pas vrai : un bachelier ne peut pas faire n’importe quoi pour manger ! Ce n’est pas vrai !

Si quelqu’un vient me dire cela en face, je lui dirai : TU MENS ! et je le souffletterai de mes souvenirs. Ou plutôt je le giflerai pour de bon, parce que si un échappé de collège entend cette gifle, il sera peut-être sauvé de l’illusion qui fait croire qu’avec du courage on gagne sa vie. Pas même comme goujat ! (...)

Pauvre diable, qu’on nomme bachelier, entends-tu bien ? si tes parents n’ont pas assez travaillé ou volé pour pouvoir te nourrir jusqu’à trente ans comme un cochon à l’engrais, si tu n’as pas pour vingt ans de son dans l’auge, tu es destiné à une vie de misère et de honte ! (...)

Peux-tu me dire ce que je vais devenir demain ?

Ce sera pour moi comme pour les autres l’hôpital, la Morgue, Charenton -je suis moins lâche que quelques-uns et je suis bien capable d’aller au bagne.

Un soir de douleur et de colère, je suis homme à arrêter dans la rue un soldat ou un mouchard que je ferai saigner, pour pouvoir cracher mon mépris au nez de la société en pleine Cour d’assises. (...)

2 heures du matin

Ma résolution est prise : JE ME RENDS.

Je finirais mal. (...)

Je veux vivre. - Comme l’a dit ce cuistre avec des grades, j’y arriverai : bachelier, on crève - docteur, on peut avoir son écuelle chez les marchands de soupe.

Je vais mentir à tous mes serments d’insoumis ! N’ importe ! Il me faut l’outil qui fait le pain.

Mais tu nous le paieras, société bête ! qui affame le instruits et les courageux quand ils ne veulent pas être ses laquais ! Va ! Tu ne perds rien pour attendre !

Je forgerai l’outil, mais j’aiguiserai l’arme qui un jour t’ensanglantera ! Je vais manger à ta gamelle pour être fort : je vais m’exercer pour te tuer (...)

Derrière moi, il y aura peut-être un drapeau, avec des milliers de rebelles, et si le vieil ouvrier n’est pas encore mort, il sera content ! Je serai devenu ce qu’il voulait : le commandant des redingotes rangées en bataille à côté des blouses.


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