5 juin 1832 : Funérailles du général Lamarque. Une insurrection républicaine et révolutionnaire

dimanche 12 octobre 2014.
 

" Ceux qui ont fait la révolution de 1830 sont les mêmes hommes qui, deux ans plus tard, pour la même cause, se firent tuer à Saint-Merry.

" Seulement, cette fois-ci, ils avaient changé de nom, justement parce qu’ils n’avaient pas changé de principes : au lieu de les appeler des héros, on les appelait des rebelles.

" Il n’y a que les renégats de toutes les opinions qui ne sont jamais rebelles à aucun pouvoir".

Alexandre Dumas

1) Le général Lamarque

Qui est ce général Lamarque caractérisé par l’Encyclopedia Universalis comme un "député de gauche populaire" (article Monarchie de Juillet) et "un des chefs républicains" (article Rue du Cloître Saint-Merri) ?

- Fils d’un député landais aux Etats Généraux puis à la Constituante, il rejoint Paris comme étudiant et participe de 1790 à 1792, aux évènements fondateurs des débuts de la Révolution française

- Engagé volontaire à 21 ans, il commence sa carrière militaire comme simple grenadier le 20 janvier 1792 au 1er bataillon des Landes.

- Peu de temps après, avec les quelques soldats qu’il commande, il arrache les marbres de la cathédrale de Vabres, dans le Sud-Aveyron, pour accueillir les manes de Marat dans un monument à son honneur.

- En 1793 et 1794, il se distingue dans les Pyrénées Occidentales contre l’invasion des troupes royales espagnoles : capitaine dans la Colonne infernale de La Tour d’Auvergne, plusieurs fois blessé, prend Fontarabie le 1er août 1794, porte à la Convention les drapeaux pris, chef de brigade en 1795.

- De 1796 à 1801, il combat sans cesse dans l’armée du Rhin, promu général de brigade après la victoire d’Hohenlinden.

- Sous l’Empire, il fait partie de la Grande armée en 1805 durant la campagne d’Austerlitz, combat l’armée anglaise dans le royaume de Naples de 1806 à 1808, chef d’état-major de Murat, commande une division durant la campagne de Wagram dans l’Armée d’Italie en 1809 puis en Espagne jusqu’en 1814. En 1815, durant les Cent Jours, il dirige les troupes chargées de pacifier la Vendée.

- Après Waterloo, il est proscrit par le roi, s’établit en Belgique puis Hollande, menant des activités littéraires et politiques en opposition à la Restauration. Autorisé à rentrer en France, il est placé en non-activité.

- Politiquement, durant la Restauration, Lamarque représente une tête de proue parmi les officiers de la Révolution et de l’Empire ayant affirmé leur positionnement à gauche en défense des demi-soldes et face aux légitimistes. Elu député des Landes en 1828, il siège avec la gauche à l’Assemblée nationale, signe l’adresse des 221. Mis à la retraite d’office par le Prince de Polignac, il est réélu député en juin 1830.

2) Le général Lamarque, d’après Victor Hugo, témoin de son époque

" Au printemps de 1832, quoique depuis trois mois le choléra eût glacé les esprits et jeté sur leur agitation je ne sais quel morne apaisement, Paris était dès longtemps prêt pour une commotion. Ainsi que nous l’avons dit, la grande ville ressemble à une pièce de canon ; quand elle est chargée, il suffit d’une étincelle qui tombe, le coup part. En juin 1832, l’étincelle fut la mort du général Lamarque.

Lamarque était un homme de renommée et d’action. Il avait eu successivement, sous l’Empire et sous la Restauration, les deux bravoures nécessaires aux deux époques, la bravoure des champs de bataille et la bravoure de la tribune. Il était éloquent comme il avait été vaillant ; on sentait une épée dans sa parole.

Comme Foy, son devancier, après avoir tenu haut le commandement, il tenait haut la liberté. Il siégeait entre la gauche et l’extrême gauche, aimé du peuple parce qu’il acceptait les chances de l’avenir, aimé de la foule parce qu’il avait bien servi l’Empereur. Il était, avec les comtes Gérard et Drouet, un des maréchaux in petto de Napoléon.

Les traités de 1815 le soulevaient comme une offense personnelle. Il haïssait Wellington d’une haine directe qui plaisait à la multitude ; et depuis dix-sept ans, à peine attentif aux événements intermédiaires, il avait majestueusement gardé la tristesse de Waterloo. Dans son agonie, à sa dernière heure, il avait serré contre sa poitrine une épée que lui avaient décernée les officiers des Cent-Jours. Napoléon était mort en prononçant le mot armée, Lamarque en prononçant le mot patrie.

Sa mort, prévue, était redoutée du peuple comme une perte et du gouvernement comme une occasion. Cette mort fut un deuil. Comme tout ce qui est amer, le deuil peut se tourner en révolte. C’est ce qui arriva."

3) Le projet des républicains après la mort du général Lamarque le 1er juin 1832

Le peuple et les républicains prennent les armes en 1830 pour chasser du pouvoir politique les royalistes légitimistes. Ils y réussissent au prix de leur sang.

27, 28 et 29 juillet 1830 : les "3 glorieuses" d’une révolution réussie puis confisquée

Lamarque joue un rôle important dans cette victoire militaire du peuple parisien. Après la Révolution, il est nommé commandant supérieur des 4e, 10e, 11e, 12e et 20e régions militaires.

Le peuple et les républicains se laissent voler cette victoire par la grande bourgeoisie, son expérience du politique et ses journaux.

Aussi, les conditions de vie et de travail, parfaitement ignobles des travailleurs, ne s’améliorent absolument pas. Les canuts de Lyon (travailleurs de la soie) essaie de défendre leurs revenus mais sont écrasés par 30000 soldats.

Les canuts de Lyon, première grande insurrection ouvrière du 21 novembre au 3 décembre 1831

Les meilleurs dirigeants républicains de 1830 sont emprisonnés comme Raspail.

Raspail, héros de la révolution de 1830, emprisonné le 12 janvier 1832

Quant à l’orientation politique générale du gouvernement, elle prend des aspects de plus en plus réactionnaires.

Aussi, sous Louis-Philippe, Lamarque continue à sièger avec la gauche, se faisant remarquer à présent par son éloquence dans ses discours enflammés. Il lutte pour l’abrogation des traités de 1815, pour la reconstitution de la Pologne, pour le rattachement de la Belgique à la France... Devenu un dirigeant nationalement reconnu de l’opposition de gauche au roi et à son gouvernement, il s’en prend en particulier aux partisans de la paix à tout prix qui respectent les diktats de la Sainte Alliance.

- Mis en disponibilité puis à la retraite d’office par le roi, il est réélu député de Saint Sever en 1831.

Le 1er juin 1832, Lamarque meurt du choléra. Une foule immense, sensible au symbole de la république et des idées progressistes qu’il représente, est attendue.

La France connaît alors une certaine vacuité du pouvoir après le décès du président du Conseil lui aussi emporté par l’épidémie de choléra.

L’idée des meneurs de gauche et extrême gauche, c’est d’utiliser les obsèques (rendez-vous pour le cortège Place de la Révolution) pour manifester leur mécontentement et leur force lors de ses obsèques le 5 juin 1832 puis, si possible, tenter de renverser la monarchie de Juillet.

4) A la veille de l’enterrement de Lamarque, le souffle de l’insurrection emporte les milieux populaires (par Victor Hugo, témoin des évènements))

" La veille et le matin du 5 juin, jour fixé pour l’enterrement de Lamarque, le faubourg Saint-Antoine, que le convoi devait venir toucher, prit un aspect redoutable. Ce tumultueux réseau de rues s’emplit de rumeurs. On s’y armait comme on pouvait.

Des menuisiers emportaient le valet de leur établi « pour enfoncer les portes ». Un d’eux s’était fait un poignard d’un crochet de chaussonnier en cassant le crochet et en aiguisant le tronçon. Un autre, dans la fièvre « d’attaquer », couchait depuis trois jours tout habillé. Un charpentier nommé Lombier rencontrait un camarade qui lui demandait : Où vas-tu ?—Eh bien ! je n’ai pas d’armes.—Et puis ? Je vais à mon chantier chercher mon compas.—Pour quoi faire ?—Je ne sais pas, disait Lombier. Un nommé Jacqueline, homme d’expédition, abordait les ouvriers quelconques qui passaient :—Viens, toi !—Il payait dix sous de vin, et disait :—As-tu de l’ouvrage ?—Non.—Va chez Filspierre, entre la barrière Montreuil et la barrière Charonne, tu trouveras de l’ouvrage. On trouvait chez Filspierre des cartouches et des armes.

Certains chefs connus faisaient la poste, c’est-à-dire couraient chez l’un et chez l’autre pour rassembler leur monde. Chez Barthélemy, près la barrière du Trône, chez Capel, au Petit-Chapeau, les buveurs s’accostaient d’un air grave. On les entendait se dire :—Où as-tu ton pistolet ?—Sous ma blouse. Et toi ?—Sous ma chemise. Rue Traversière, devant l’atelier Roland, et cour de la Maison-Brûlée devant l’atelier de l’outilleur Bernier, des groupes chuchotaient. On y remarquait, comme le plus ardent, un certain Mavot, qui ne faisait jamais plus d’une semaine dans un atelier, les maîtres le renvoyant « parce qu’il fallait tous les jours se disputer avec lui ». Mavot fut tué le lendemain dans la barricade de la rue Ménilmontant. Pretot, qui devait mourir aussi dans la lutte, secondait Mavot, et à cette question : Quel est ton but ? répondait :—L’insurrection. Des ouvriers rassemblés au coin de la rue de Bercy attendaient un nommé Lemarin, agent révolutionnaire pour le faubourg Saint-Marceau. Des mots d’ordre s’échangeaient presque publiquement."

5) Le cortège funéraire officiel du général Lamarque (article du journaliste Antoine Vidal paru dans L’Echo de la Fabrique, extraits

" Je viens d’être témoin d’une fête dont rien n’égalera le grandiose, la simplicité, la pompe vraiment nationale. Tout Paris, ou du moins pour être vrai, toute la population virile de Paris, 150 à 200,000 hommes accompagnant la dépouille de Maximilien Lamarque, couvre la vaste étendue de plus d’une lieue qui sépare la Madeleine de la place de la Bastille.

Dès huit heures du matin, malgré une pluie battante, dans tous les quartiers de Paris, et de meilleure heure dans la banlieue, des groupes de gardes nationaux, de citoyens, d’ouvriers, d’étudiants, s’étaient formés, et par pelotons de 10, 20, 100, 200, s’avançaient par différents chemins vers la rue St-Honoré, entre la place Vendôme, le boulevard et les Tuileries, sur la place de la Révolution, et quand cette vaste enceinte n’a plus pu contenir la foule, dans les Champs-Elysées, sur le quai de la Terrasse du bord de l’eau, dans la rue de Rivoli.

Des groupes de généraux, parmi lesquels on distinguait les remarquables figures des Excelmans, des Hulot, des Sourd ; les maréchaux Clauzel et Gérard... le général Flahaut, le général Daumesnil, le marquis St-Simon, le prince de la Moskowa, ont pris place de bonne heure dans la maison mortuaire.

Les réfugiés polonais, espagnols, italiens, conduits par MM. Romarino, Lelewell, Estrada, Saldanha, Bowring, stationnaient sur l’emplacement voisin de la Madeleine ; les députations des Ecoles, ou plutôt les Ecoles en masse avec leurs drapeaux, étaient sur la place de la Révolution mêlées aux gardes nationales de Paris et de la banlieue.

Comme grand cordon de la Légion-d’Honneur, Lamarque avait droit à l’escorte militaire d’un bataillon d’infanterie. Un certain nombre d’officiers de la garnison de Paris, ses vieux compagnons d’armes, s’étaient joints spontanément au convoi ; mais les troupes étaient consignées par ordre supérieur ; aucun simple soldat, excepté ceux de l’escorte, ne figuraient dans le cortège.

Le convoi s’est mis en marche à midi, dans le plus grand recueillement. Une violente pluie d’orage survenue en ce moment n’a point arrêté sa sortie.

Au moment où le char funèbre a dépassé la porte de la maison mortuaire, les chevaux ont été spontanément dételés, des traits et des bricoles ayant été improvisés dans la boutique d’un marchand du coin du Bazar-St-Honoré, cent cinquante personnes, étudiants, décorés de juillet, invalides, se sont mis à traîner le char...

M. Louis Lamarque, fils de l’illustre mort, et l’un de ses neveux, conduisaient le cortége... derrière eux venaient les membres des deux chambres et les officiers de l’armée...

Les officiers des Cent jours, dont Lamarque avait si énergiquement défendu les droits, venaient immédiatement, quelques-uns avec les vieux uniformes de Brienne et de Waterloo ; puis les condamnés politiques sous la restauration, dont la révolution de juillet n’a ni indemnisé les pertes, ni réparé l’infortune ; puis les réfugiés étrangers, portant à côté d’un drapeau noir leur drapeau national, et la cocarde tricolore unie à la cocarde de leur patrie. Romarino, Lelewel, Sierawski conduisaient les Polonais ; Saldanha, les Portugais ; Florès Estrada, ancien ministre des Cortès, les Espagnols ; Sercognani, les proscrits de la péninsule italique. Rien n’était plus touchant que le deuil de ces hommes, la plupart sous la livrée d’une misère profonde, supportée avec dignité.

Les blessés de la révolution de juillet, les décorés de juillet venaient ensuite, divisés comme les corps précédents par pelotons de trois rangs, ayant chacun leur commandant improvisé.

La garde nationale fermait la marche, l’artillerie en tête au grand complet ; chacun portait un bouquet d’immortelles à son schako et le crêpe au bras ; un très-petit nombre de gardes nationaux à cheval se sont présentés, mais les légions de la garde à pied formaient un cortège immense dont le déploiement sur le boulevard a duré plus de 2 heures 3/4. J’ai vu une compagnie entière de la 5e légion, dont les chasseurs tenaient chacun une couronne d’immortelles ; d’autres ornaient leurs schakos de feuillages de saule.

Entre les six premières et les six dernières légions ont pris place les gardes nationaux de la banlieue ; des députations de 50 à 60 hommes indiquant qu’ils venaient de Corbeil, d’Essonne, de Lonjumeau, de Beauvais (16 lieues de Paris).

Puis une grande quantité d’invalides qui avaient servi sous les ordres du général, et qui pleuraient.

Enfin des corporations d’ouvriers, de teinturiers, de brasseurs, de chapeliers, avec leurs drapeaux et leurs devises, marchaient au milieu de la garde nationale et de la société des Amis du peuple.

Le convoi était fermé par les élèves des écoles de droit et de médecine au nombre de plus de cinq mille, tous portant au chapeau une branche de saule et une cocarde tricolore, et au bras un large crêpe.

Quand la tête de colonne du convoi s’est trouvée sur le boulevard des Capucins, en face de la place Vendôme, les cris : A la Colonne ! à la Colonne ! se sont fait entendre, et on y a traîné le corbillard qui a fait le tour du monument.

Le char funèbre est arrivé à 4 heures sur la place, en avant du pont d’Austerlitz ; là une foule immense l’attendait, couvrant le pont, les quais du canal de la Bastille et les deux rives du fleuve. Le cercueil a été déposé sur une estrade…

6) Le cortège funéraire officiel du général Lamarque (d’après Victor Hugo)

"Le 5 juin donc, par une journée mêlée de pluie et de soleil, le convoi du général Lamarque traversa Paris avec la pompe militaire officielle, un peu accrue par les précautions. Deux bataillons, tambours drapés, fusils renversés, dix mille gardes nationaux, le sabre au côté, les batteries de l’artillerie de la garde nationale, escortaient le cercueil. Le corbillard était traîné par des jeunes gens. Les officiers des Invalides le suivaient immédiatement, portant des branches de laurier. Puis venait une multitude innombrable, agitée, étrange, les sectionnaires des Amis du Peuple, l’École de droit, l’École de médecine, les réfugiés de toutes les nations, drapeaux espagnols, italiens, allemands, polonais, drapeaux tricolores horizontaux, toutes les bannières possibles, des enfants agitant des branches vertes, des tailleurs de pierre et des charpentiers qui faisaient grève en ce moment-là même, des imprimeurs reconnaissables à leurs bonnets de papier, marchant deux par deux, trois par trois, poussant des cris, agitant presque tous des bâtons, quelques-uns des sabres, sans ordre et pourtant avec une seule âme, tantôt une cohue, tantôt une colonne. Des pelotons se choisissaient des chefs ; un homme, armé d’une paire de pistolets parfaitement visible, semblait en passer d’autres en revue dont les files s’écartaient devant lui. Sur les contre-allées des boulevards, dans les branches des arbres, aux balcons, aux fenêtres, sur les toits, les têtes fourmillaient, hommes, femmes, enfants ; les yeux étaient pleins d’anxiété. Une foule armée passait, une foule effarée regardait.

De son côté le gouvernement observait. Il observait, la main sur la poignée de l’épée. On pouvait voir, tout prêts à marcher, gibernes pleines, fusils et mousquetons chargés, place Louis XV, quatre escadrons de carabiniers, en selle et clairons en tête, dans le pays latin et au Jardin des plantes, la garde municipale, échelonnée de rue en rue, à la Halle-aux-vins un escadron de dragons, à la Grève une moitié du 12ème léger, l’autre moitié à la Bastille, le 6ème dragons aux Célestins, de l’artillerie plein la cour du Louvre. Le reste des troupes était consigné dans les casernes, sans compter les régiments des environs de Paris. Le pouvoir inquiet tenait suspendus sur la multitude menaçante vingt-quatre mille soldats dans la ville et trente mille dans la banlieue...

Le cortège chemina, avec une lenteur fébrile, de la maison mortuaire par les boulevards jusqu’à la Bastille. Il pleuvait de temps en temps ; la pluie ne faisait rien à cette foule... À la Bastille, les longues files de curieux redoutables qui descendaient du faubourg Saint-Antoine firent leur jonction avec le cortège et un certain bouillonnement terrible commença à soulever la foule.

Le corbillard dépassa la Bastille, suivit le canal, traversa le petit pont et atteignit l’esplanade du pont d’Austerlitz. Là il s’arrêta. En ce moment cette foule vue à vol d’oiseau eût offert l’aspect d’une comète dont la tête était à l’esplanade et dont la queue développée sur le quai Bourdon couvrait la Bastille et se prolongeait sur le boulevard jusqu’à la porte Saint-Martin. Un cercle se traça autour du corbillard. La vaste cohue fit silence. Lafayette parla et dit adieu à Lamarque. Ce fut un instant touchant et auguste, toutes les têtes se découvrirent, tous les cœurs battaient. Tout à coup un homme à cheval, vêtu de noir, parut au milieu du groupe avec un drapeau rouge, d’autres disent avec une pique surmontée d’un bonnet rouge. Lafayette détourna la tête. Excelmans quitta le cortège.

Ce drapeau rouge souleva un orage et y disparut. Du boulevard Bourdon au pont d’Austerlitz une de ces clameurs qui ressemblent à des houles remua la multitude. Deux cris prodigieux s’élevèrent :—Lamarque au Panthéon !—Lafayette à l’hôtel de ville !—Des jeunes gens, aux acclamations de la foule, s’attelèrent et se mirent à traîner Lamarque dans le corbillard par le pont d’Austerlitz et Lafayette dans un fiacre par le quai Morland."

7) L’armée attaque le cortège (Victor Hugo)

" Cependant sur la rive gauche la cavalerie municipale s’ébranlait et venait barrer le pont, sur la rive droite les dragons sortaient des Célestins et se déployaient le long du quai Morland. Le peuple qui traînait Lafayette les aperçut brusquement au coude du quai et cria : les dragons ! les dragons ! Les dragons s’avançaient au pas, en silence, pistolets dans les fontes, sabres aux fourreaux, Mousquetons aux porte-crosse, avec un air d’attente sombre.

À deux cents pas du petit pont, ils firent halte. Le fiacre où était Lafayette chemina jusqu’à eux, ils ouvrirent les rangs, le laissèrent passer, et se refermèrent sur lui. En ce moment les dragons et la foule se touchaient. Les femmes s’enfuyaient avec terreur.

Que se passa-t-il dans cette minute fatale ? personne ne saurait le dire. C’est le moment ténébreux où deux nuées se mêlent. Les uns racontent qu’une fanfare sonnant la charge fut entendue du côté de l’Arsenal, les autres qu’un coup de poignard fut donné par un enfant à un dragon. Le fait est que trois coups de feu partirent subitement, le premier tua le chef d’escadron Cholet, le second tua une vieille sourde qui fermait sa fenêtre rue Contrescarpe, le troisième brûla l’épaulette d’un officier ; une femme cria : On commence trop tôt ! et tout à coup on vit du côté opposé au quai Morland un escadron de dragons qui était resté dans la caserne déboucher au galop, le sabre nu, par la rue Bassompierre et le boulevard Bourdon, et balayer tout devant lui.

Alors tout est dit, la tempête se déchaîne, les pierres pleuvent, la fusillade éclate, beaucoup se précipitent au bas de la berge et passent le petit bras de la Seine aujourd’hui comblé ; les chantiers de l’île Louviers, cette vaste citadelle toute faite, se hérissent de combattants ; on arrache des pieux, on tire des coups de pistolet, une barricade s’ébauche, les jeunes gens refoulés passent le pont d’Austerlitz avec le corbillard au pas de course et chargent la garde municipale, les carabiniers accourent, les dragons sabrent, la foule se disperse dans tous les sens, une rumeur de guerre vole aux quatre coins de Paris, on crie : aux armes ! on court, on culbute, on fuit, on résiste. La colère emporte l’émeute comme le vent emporte le feu. "

8) L’émeute populaire (Victor Hugo)

"Rien n’est plus extraordinaire que le premier fourmillement d’une émeute. Tout éclate partout à la fois. Était-ce prévu ? oui. Était-ce préparé ? non. D’où cela sort-il ? des pavés...

Un quart d’heure n’était pas écoulé, voici ce qui se passait presque en même temps sur vingt points de Paris différents.

Rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, une vingtaine de jeunes gens, à barbes et à cheveux longs, entraient dans un estaminet et en ressortaient un moment après, portant un drapeau tricolore horizontal couvert d’un crêpe et ayant à leur tête trois hommes armés, l’un d’un sabre, l’autre d’un fusil, le troisième d’une pique.

Rue des Nonaindières, un bourgeois bien vêtu, qui avait du ventre, la voix sonore, le crâne chauve, le front élevé, la barbe noire et une de ces moustaches rudes qui ne peuvent se rabattre, offrait publiquement des cartouches aux passants.

Rue Saint-Pierre-Montmartre, des hommes aux bras nus promenaient un drapeau noir où on lisait ces mots en lettres blanches : République ou la mort. Rue des Jeûneurs, rue du Cadran, rue Montorgueil, rue Mandar, apparaissaient des groupes agitant des drapeaux sur lesquels on distinguait des lettres d’or, le mot section avec un numéro. Un de ces drapeaux était rouge et bleu avec un imperceptible entre-deux blanc.

On pillait une fabrique d’armes, boulevard Saint-Martin, et trois boutiques d’armuriers, la première rue Beaubourg, la deuxième rue Michel-le-Comte, l’autre, rue du Temple. En quelques minutes les mille mains de la foule saisissaient et emportaient deux cent trente fusils, presque tous à deux coups, soixante-quatre sabres, quatre-vingt-trois pistolets. Afin d’armer plus de monde, l’un prenait le fusil, l’autre la bayonnette.

Vis-à-vis le quai de la Grève, des jeunes gens armés de mousquets, s’installaient chez des femmes pour tirer. L’un d’eux avait un mousquet à rouet. Ils sonnaient, entraient, et se mettaient à faire des cartouches. Une de ces femmes a raconté : Je ne savais pas ce que c’était que des cartouches, c’est mon mari qui me l’a dit.

Un rassemblement enfonçait une boutique de curiosités rue des Vieilles-Haudriettes et y prenait des yatagans et des armes turques.

Le cadavre d’un maçon tué d’un coup de fusil gisait rue de la Perle.

Et puis, rive droite, rive gauche, sur les quais, sur les boulevards, dans le pays latin, dans le quartier des halles, des hommes haletants, ouvriers, étudiants, sectionnaires, lisaient des proclamations, criaient : aux armes ! brisaient les réverbères, dételaient les voitures, dépavaient les rues, enfonçaient les portes des maisons, déracinaient les arbres, fouillaient les caves, roulaient des tonneaux, entassaient pavés, moellons, meubles, planches, faisaient des barricades.

Dans le quartier Saint-Jacques, les étudiants sortaient par essaims de leurs hôtels, et montaient rue Saint-Hyacinthe au café du Progrès ou descendaient au café des Sept-Billards, rue des Mathurins. Là, devant les portes, des jeunes gens debout sur des bornes distribuaient des armes. On pillait le chantier de la rue Transnonain pour faire des barricades. Sur un seul point, les habitants résistaient, à l’angle des rues Sainte-Avoye et Simon-le-Franc où ils détruisaient eux-mêmes la barricade. Sur un seul point, les insurgés pliaient ; ils abandonnaient une barricade commencée rue du Temple après avoir fait feu sur un détachement de garde nationale, et s’enfuyaient par la rue de la Corderie. Le détachement ramassa dans la barricade un drapeau rouge, un paquet de cartouches et trois cents balles de pistolet. Les gardes nationaux déchirèrent le drapeau et en remportèrent les lambeaux à la pointe de leurs bayonnettes.

Tout ce que nous racontons ici lentement et successivement se faisait à la fois sur tous les points de la ville au milieu d’un vaste tumulte, comme une foule d’éclairs dans un seul roulement de tonnerre.

En moins d’une heure, vingt-sept barricades sortirent de terre dans le seul quartier des halles. Au centre était cette fameuse maison nº 50, qui fut la forteresse de Jeanne et de ses cent six compagnons, et qui, flanquée d’un côté par une barricade à Saint-Merry et de l’autre par une barricade à la rue Maubuée, commandait trois rues, la rue des Arcis, la rue Saint-Martin, et la rue Aubry-le-Boucher qu’elle prenait de front. Deux barricades en équerre se repliaient l’une de la rue Montorgueil sur la Grande-Truanderie, l’autre de la rue Geoffroy-Langevin sur la rue Sainte-Avoye. Sans compter d’innombrables barricades dans vingt autres quartiers de Paris, au Marais, à la montagne Sainte-Geneviève ; une, rue Ménilmontant, où l’on voyait une porte cochère arrachée de ses gonds ; une autre près du petit pont de l’Hôtel-Dieu faite avec une écossaise dételée et renversée, à trois cents pas de la préfecture de police.

À la barricade de la rue des Ménétriers, un homme bien mis distribuait de l’argent aux travailleurs. À la barricade de la rue Greneta, un cavalier parut et remit à celui qui paraissait le chef de la barricade un rouleau qui avait l’air d’un rouleau d’argent.—Voilà, dit-il, pour payer les dépenses, le vin, et coetera. Un jeune homme blond, sans cravate, allait d’une barricade à l’autre portant des mots d’ordre. Un autre, le sabre nu, un bonnet de police bleu sur la tête, posait des sentinelles. Dans l’intérieur, en deçà barricades, les cabarets et les loges de portiers étaient convertis en corps de garde. Du reste l’émeute se comportait selon la plus savante tactique militaire. Les rues étroites, inégales, sinueuses, pleines d’angles et de tournants, étaient admirablement choisies ; les environs des halles en particulier, réseau de rues plus embrouillé qu’une forêt. La société des Amis du Peuple avait, disait-on, pris la direction de l’insurrection dans le quartier Sainte-Avoye. Un homme tué rue du Ponceau qu’on fouilla avait sur lui un plan de Paris.

Ce qui avait réellement pris la direction de l’émeute, c’était une sorte d’impétuosité inconnue qui était dans l’air. L’insurrection, brusquement, avait bâti les barricades d’une main et de l’autre saisi presque tous les postes de la garnison. En moins de trois heures, comme une traînée de poudre qui s’allume, les insurgés avaient envahi et occupé, sur la rive droite, l’Arsenal, la mairie de la place Royale, tout le Marais, la fabrique d’armes Popincourt, la Galiote, le Château-d’Eau, toutes les rues près des halles ; sur la rive gauche, la caserne des Vétérans, Sainte-Pélagie, la place Maubert, la poudrière des Deux-Moulins, toutes les barrières. À cinq heures du soir ils étaient maîtres de la Bastille, de la Lingerie, des Blancs-Manteaux ; leurs éclaireurs touchaient la place des Victoires, et menaçaient la Banque, la caserne des Petits-Pères, l’hôtel des Postes. Le tiers de Paris était à l’émeute.

Devant la Cour-Batave, un détachement de gardes nationaux trouvait un drapeau rouge portant cette inscription : Révolution républicaine, nº 127. Était-ce une révolution en effet ?

L’insurrection s’était fait du centre de Paris une sorte de citadelle inextricable, tortueuse, colossale.

Là était le foyer, là était évidemment la question. Tout le reste n’était qu’escarmouches. Ce qui prouvait que tout se déciderait là, c’est qu’on ne s’y battait pas encore.

Dans quelques régiments, les soldats étaient incertains, ce qui ajoutait à l’obscurité effrayante de la crise. Ils se rappelaient l’ovation populaire qui avait accueilli en juillet 1830 la neutralité du 53ème de ligne. Deux hommes intrépides et éprouvés par les grandes guerres, le maréchal de Lobau et le général Bugeaud, commandaient, Bugeaud sous Lobau. D’énormes patrouilles, composées de bataillons de la ligne enfermés dans des compagnies entières de garde nationale, et précédées d’un commissaire de police en écharpe, allaient reconnaître les rues insurgées. De leur côté, les insurgés posaient des vedettes au coin des carrefours et envoyaient audacieusement des patrouilles hors des barricades. On s’observait des deux parts. Le gouvernement, avec une armée dans la main, hésitait ; la nuit allait venir et l’on commençait à entendre le tocsin de Saint-Merry. Le ministre de la guerre d’alors, le maréchal Soult, qui avait vu Austerlitz, regardait cela d’un air sombre.

Ces vieux matelots-là, habitués à la manœuvre correcte et n’ayant pour ressource et pour guide que la tactique, cette boussole des batailles, sont tout désorientés en présence de cette immense écume qu’on appelle la colère publique. Le vent des révolutions n’est pas maniable.

Les gardes nationales de la banlieue accouraient en hâte et en désordre. Un bataillon du 12ème léger venait au pas de course de Saint-Denis, le 14ème de ligne arrivait de Courbevoie, les batteries de l’école militaire avaient pris position au Carrousel ; des canons descendaient de Vincennes.

Le soir vint, les théâtres n’ouvrirent pas ; les patrouilles circulaient d’un air irrité ; on fouillait les passants ; on arrêtait les suspects. Il y avait à neuf heures plus de huit cents personnes arrêtées ; la préfecture de police était encombrée, la Conciergerie encombrée, la Force encombrée. À la Conciergerie, en particulier, le long souterrain qu’on nomme la rue de Paris était jonché de bottes de paille sur lesquelles gisait un entassement de prisonniers, que l’homme de Lyon, Lagrange, haranguait avec vaillance. Toute cette paille, remuée par tous ces hommes, faisait le bruit d’une averse. Ailleurs les prisonniers couchaient en plein air dans les préaux les uns sur les autres. L’anxiété était partout, et un certain tremblement, peu habituel à Paris.

On se barricadait dans les maisons ; les femmes et les mères s’inquiétaient ; on n’entendait que ceci : Ah mon Dieu ! il n’est pas rentré ! Il y avait à peine au loin quelques rares roulements de voitures. On écoutait, sur le pas des portes, les rumeurs, les cris, les tumultes, les bruits sourds et indistincts, des choses dont on disait : C’est la cavalerie, ou : Ce sont des caissons qui galopent, les clairons, les tambours, la fusillade, et surtout ce lamentable tocsin de Saint-Merry. On attendait le premier coup de canon. Des hommes armés surgissaient au coin des rues et disparaissaient en criant : Rentrez chez vous ! Et l’on se hâtait de verrouiller les portes. On disait : Comment cela finira-t-il ? D’instant en instant, à mesure que la nuit tombait, Paris semblait se colorer plus lugubrement du flamboiement formidable de l’émeute."

9) L’insurrection républicaine des 5 et 6 juin 1832

Durant toute l’après-midi et la soirée, le rapport de force est indécis tant les insurgés sont nombreux et déterminés.

Dans la nuit, l’armée balaie les foyers insurrectionnels des quartiers périphériques.

Durant toute la journée du 6 juin, les républicains défendent le centre historique de Paris, particulièrement le quartier Saint Merri. Dans l’après-midi, leur échec se confirme.

Le 6 juin, en fin d’après-midi, les funérailles du général Lamarque sont finies.

- 800 héros ont payé de leur vie cet épisode essentiel du courant républicain entre la fin de la Convention montagnarde et la proclamation de la seconde république en 1848.

- 800 héros ont payé de leur vie la première apparition certaine du drapeau rouge à la tête d’une grande manifestation.

Jacques Serieys


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