Construire ou instrumentaliser des clivages d’opinion comme méthode de marketing politique pour affirmer son existence.

lundi 1er février 2021.
 

Clivages comme frontières du vide.

Construire ou instrumentaliser des clivages d’opinion comme méthode de marketing politique pour affirmer son existence.

Les moyens pour obscurcir l’existence des rapports de classe et de domination sont nombreux. Les moyens de faire croire que l’on n’a des idées nouvelles alors que l’on n’en a aucune sont aussi nombreux dans une société de la com et du spectacle. C’est ce que nous allons voir ici.

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La convergence accrue des politiques économiques néolibérales mises en œuvre par le parti socialiste et la droite depuis 40 ans, tant au niveau national qu’au niveau européen , engendrant un chômage de masse, une précarité élargie de lemploi et une dégradation des services publics a provoqué une crise de la représentation politique et une implosion des repères droite/gauche.

Cette convergence s’est aussi manifestée par un affaiblissement considérable du rôle économique de l’État, des vagues de privatisation et de délocalisation des entreprises notamment industrielles. La crise économique et sanitaire actuelle permet à une population toujours plus étendue de prendre conscience du caractère désastreux et mortifère de cette politique économique.

Pour récupérer à leur profit les mécontentements divers qui en résultent, les politiciens professionnels et leurs porte-voix éditocrates de l’appareil médiatique se positionnent à partir de « nouvelles fractures » dans le champ politique censées être de nouveaux clivages existants dans le corps électoral. Ces acteurs du marketing politique pensent ainsi justifier leur existence politique par un réalisme dépassant l’opposition traditionnelle droite/gauche.

Avant de définir la sémantique de ces « nouveaux clivages », il faut remarquer que ces positionnements électoraux s’accompagnent de l’utilisation massive de mots mal définis : Ce sont des mots–valises. En voici quelques exemples :

Populisme, souverainisme, complotisme, conservatisme, libéral, radical, « les extrêmes », l’élite.

On affirme ainsi par exemple que le journaliste Michel Collon est un complotiste, que l’extrême droite est antilibérale sans en apporter la moindre preuve ou sans avoir défini au préalable le sens des mots utilisés.

Cela contribue au brouillage des idées, à rendre difficiles des véritables débats et au final à favoriser la personnalisation de la vie politique au détriment des idées et des programmes.

Quels seraient donc ces nouveaux clivages ?

Le plus en vogue et voulu par la macronie serait d’une part des partisans de l’union européenne à la fois modernes et progressistes et d’autre part les partisans d’un nationalisme rétrograde et conservateur.

Un clivage semblable est utilisé par les mouvements d’extrême droite et joue sur la coupure existante entre d’une part les européistes et les mondialistes et d’autre part les partisans de la nation et d’un protectionnisme économique et culturel.

Un autre clivage entendu est l’opposition entre les partisans du néolibéralisme et les partisans d’un plus ou moins dirigiste.

Un autre positionnement–clivages est l’opposition entre les partisans d’un État dirigiste et les partisans de pouvoirs locaux : étatisme contre localisme en quelque sorte.

On peut retrouver cette opposition au niveau européen entre les partisans d’un fédéralisme d’États et un fédéralisme de régions.

Un autre clivage marketing : l’opposition entre ceux qui sont pour le revenu universel d’existence et ceux qui sont contre.

Un autre clivage encore serait celui des partisans d’une immigration incontrôlée et les partisans d’une immigration limitée au minimum par tous les moyens.

Une autre séparation assez souvent invoquée est celle existante entre les élites (sans préciser exactement de quoi on parle) et la « France d’en bas » (sans autres précisions).

Une variante de cette opposition est celle existant entre une administration bureaucratique ou une technostructure et les usagers ou simples citoyens. Un autre clivage existerait entre ceux qui pensent que la liberté passe avant la sécurité et les autres qui pensent que la sécurité passe avant la liberté.

Des politologues ou sociologues peuvent trouver des clivages sociologiques existants au sein de la population.

Par exemple le bloc bourgeois existant essentiellement dans les grandes villes, dans les grandes métropoles et les classes moyennes inférieures et les couches populaires habitants en zones rurales périurbaines.

Ce type de partage peut alors être exploité politiquement par un clivage du type : les Français qui ont profité de la globalisation contre ceux qui sont les laissés-pour-compte de cette même globalisation, comme les Gilets jaunes.

Mettre en exergue ces différentes oppositions a trois fonctions.

Première fonction : exister politiquement.

Constater que de telles oppositions idéologiques existent bien dans le champ politique est une chose mais en faire des lignes de fracture constituant une sorte d’absolu permettant de justifier la fondation d’une organisation politique en est une autre mais cela permet de justifier l’existence d’une association ou organisation politique, souvent groupusculaire, d’un réseau autocentré autour d’une personnalité ayant des ambitions politiques.

La popularisation d’une ou de deux lignes de clivage permet de se distinguer d’autres organisations qui sont jugés opposée au moins déterminées par rapport à ces lignes identitaires.

Cela permet aussi de dissimuler l’indigence des programmes politiques lorsqu’ils existent.

Par exemple, se proclamer comme le champion du souverainisme en quittant l’union européenne sans la moindre négociation permet d’éviter l’analyse des citoyens sur la nature du programme économique qui ne remet aucunement en cause l’hégémonie de la classe dominante..

Deuxième fonction. : occulter, voiler les rapports de domination et d’exploitation entre deux classes aux intérêts antagoniques et notamment éluder le problème du partage de la valeur ajoutée entre salaires et profits produite par la population active.

Cela permet ainsi de dissimuler l’allégeance de ces petites organisations à l’oligarchie qu’ils prétendent dénoncer par un discours « anti système » qui défendrait les intérêts des Français.

Ainsi, toutes ces petites organisations groupusculaires (Debout la France, les patriotes, Place publique, Parti de la démondialisation, l’Engagement,…) constituent une agitation moléculaire tendant à augmenter l’entropie d’un espace politique en décomposition. On peut assister à des combinaisons de ces molécules pour augmenter leur part de marché électoral, mais l’expérience montre que l’on obtient généralement un composé instable.

Troisième fonction : il s’agit de faire croire qu’il n’existe pas dans la population électorale un clivage entre les valeurs traditionnelles de gauche et les valeurs traditionnelles de droite.

Ce n’est pas parce que le système institutionnel représentatif traditionnel n’est plus capable d’exprimer ses oppositions de valeur que ces mêmes valeurs n’existent plus.

On peut même considérer des oppositions entre valeurs de gauche et valeur de droite à partir des oppositions entre les attitudes socio-psychologiques des gens se réclamant des valeurs de gauche et des gens se réclamant des valeurs de droite.

Par exemple, si l’on considère le critère de confiance en autrui : 38 % des électeurs de La France Insoumise font confiance à leur prochain ; 22 % dans la population générale et seulement 7 % au sein du corps électoral du Rassemblement National.

Ce critère de confiance a des conséquences considérables sur les attitudes politiques.

Cette différence d’attitude peut être reliée à deux conceptions de la « nature humaine ».

Dans la première vision, l’Homo sapiens est par nature coopératif et il n’est pas égoïste. On retrouve alors une conceptions telles que celle de Rousseau.

Chaque individu a la capacité de construire et de participer à une organisation collective et l’État doit participer à la protection et à l’épanouissement de chaque citoyen.

Dans la seconde vision, l’Homo sapiens est d’abord un être qui se met en compétition avec les autres. L’homme est un loup pour l’homme. On retrouve alors, par exemple, la conception de Hobbes

Tout individu n’a pas la capacité d’organiser de commander. Chaque groupe d’Homo sapiens a besoin d’un chef. Il doit exister une hiérarchie structurée fondée sur l’obéissance et le respect de l’ordre. L’État a pour fonction régalienne d’empêcher les individus de s’entre-tuer.

Remarquons que le manque de confiance en autrui peut se transformer facilement en la peur de l’autre et engendrer la xénophobie.

Un changement social politique remettant en cause un ordre existant nécessite la confiance en un collectif de citoyens dont on ne partage pas la totalité des valeurs. Au niveau collectif, le manque de confiance en les autres s’exprime par la peur du changement et la peur de perdre (des biens, un statut social, un pouvoir).

La dynamique de la peur à plusieurs dimensions au niveau social et peut investir les systèmes de valeurs droite/gauche. Mais ce n’est pas l’objet de cet article.

Voir par exemple :

Dynamiques sociales et forme de la peur. (Nouvelle revue de psychosociologie) https://www.cairn.info/revue-nouvel...

On peut aisément ainsi déduire toutes les conséquences politiques de ces données anthropologiques.

Conception de l’État, de la démocratie, de la république, la solidarité, de l’immigration, de la justice sociale, de l’égalité, de la liberté, etc. Je ne détaillerai pas ici ces cascades de conséquences. Qui traversent l’histoire notamment des luttes sociales. Conséquences de l’analyse précédente.

Une organisation politique réellement émancipatrice doit démystifier l’importance de ces clivages exploités par le marketing politique et mystificateur.

S’il existe bien un clivage ou une fracture au sein de la population : c’est celle existant entre deux classes aux intérêts contradictoires : une classe bourgeoise (appelé par euphémisme oligarchie, caste, la Finance) qui tire sa force dans la propriété privée des moyens de production et d’échange et d’information et une classe dominée celle constituée par les travailleurs salariés du public et du privé et par les travailleurs indépendants.

Cette classe dominante a deux pôles : celui de la propriété comme dit plus haut et le pôle de l’organisation constituée par les cadres de direction des grosses entreprises industrielles et financières, par une partie de la haute fonction publique, les représentants politiques défendant les intérêts de cette classe dominante prioritairement. Il est facile de démasquer ces petites ou grosses organisations politiques au service ou instrumentalisées par la classe dominante avec quelques questions : où allez-vous chercher l’argent pour financer vos magnifiques promesses sur la relocalisation de l’industrie, la protection de l’environnement, la qualité des services publics, etc. une autre question qui fâche : êtes-vous pour la limitation des revenus de 1 à 10 ou de 1 à 20 ? L’augmentation des salaires et du SMIC ? Des pensions de retraite ? Etes vous partisans de rétablir les 100 000 lits détruits par les libéraux dans les hôpitaux ? Comment ?

Mettre en évidence l’existence de rapports de classe et leur importance est fondamental.

Cela permet de montrer le caractère mystificateur des clivages–marketing vus ci-dessus ou encore d’autres de caractère identitaire reposant sur une ethnie, une religion, une nationalité. Le recours à la psychologie sociale et l’anthropologie est nécessaire pour comprendre les techniques de manipulation idéologique utilisée par les grands médias d’une part et d’autre part comprendre les fondements psychosociologiques des systèmes de valeurs véhiculées par les courants historiques de la droite et de la gauche. Il est clair que nous vivons dans un système idéologique véhiculant la seconde vision précédente.. Toute la bataille idéologique consiste pour les progressistes humanistes à faire basculer les systèmes de représentations sociales vers la première vision.

De même, qu’avec une simple approche superficielle et observationnelle, le soleil semble tourner autour de la Terre, un examen du comportement de l’Homo sapiens à la lumière de l’Histoire ponctuée de pillages, guerres, conflits en tous genres semblent donner raison à la seconde vision.

Mais un examen scientifique mobilisant les données de l’anthropologie, de l’archéologie, de la sociologie et des neurosciences montre que c’est au contraire la première vision qui est valide.

Le comportement violent et prédateur de l’Homo sapiens n’est pas inscrit dans ses gènes mais est le résultat de constructions sociales politiques et institutionnelles favorisant notamment un certain type d’éducation.

Contrairement à ce qu’affirme une propagande libérale, les travaux de Darwin montrent que l’Homo sapiens n’a pu survivre au cours de son évolution que grâce à la coopération et non à la compétition. Les neurosciences ont montré que l’empathie existant chez les mammifères sociaux et notamment l’Homo sapiens a un support neurobiologique. Les comportements altruistes se retrouvent chez ces mêmes catégories de mammifères.

Chose amusante, les récents travaux en intelligence artificielle et en robotique ont même montré que le travail de groupe des robots est plus performant sur le mode coopératif que sur le mode compétitif.

Donc on peut être raisonnablement optimiste sur l’avenir de la première vision elle-même plus optimiste d’ailleurs que la seconde !

Hervé Debonrivage .


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