Un 14 juillet… sans Bastille ?

samedi 18 juillet 2020.
 

C’est le grand tabou des tenants de l’ordre : fêter le 14 Juillet, la naissance de la République, sans le fracas de 1789, sans passion, ni Révolution. De Sanofi à Amazon, des hôpitaux aux médias, il reste pourtant mille bastilles à délivrer.

C’est le quatorze juillet.

À pareil jour, sur la terre

La liberté s’éveillait

Et riait dans le tonnerre.

Victor Hugo, Célébration du 14 juillet dans la forêt.

La surprise m’est venue, il y a trois ans maintenant, à Abbeville, lors de ma première fête nationale comme député. Ceint de mon écharpe tricolore, aux côtés du maire, du sous-préfet, nous avons déposé des gerbes au monument aux morts. Soit, pourquoi pas. Les majorettes ont ensuite défilé devant nous, et c’est très chouette, au son de l’harmonie municipale. Vinrent les véhicules des sapeurs-pompiers, de la police, de la gendarmerie. Admettons, mais où était le rapport ? La cérémonie s’est achevée par un pot républicain à l’Hôtel de Ville, avec une remise de diplômes aux jeunes pompiers volontaires, de médailles aux anciens méritants. Et puis c’est tout, et puis plus rien.

Néo-élu, je tombais des nues : c’était le 14 juillet, bon sang, et pas un mot sur 1789 ? Pas un mot sur La Bastille ? Encore moins sur la Révolution ?

Alors que, au 11 novembre, dans le moindre petit village, un message est lu, envoyé par le président ou le ministère, qui rappelle « l’horreur de la Grande Guerre », « la folie des nationalismes », qui célèbre « la réconciliation franco-allemande ». Alors que, au 8 mai, de même, est évoquée « la nuit de la barbarie nazie », « l’Europe déchirée » (et « la réconciliation franco-allemande »). Soudain, au 14 juillet, pour notre fête nationale, c’est le grand vide ! Aucune histoire ! Aucune mémoire !

J’étais surpris et aussitôt, bien sûr, j’ai compris : cette mémoire, cette histoire, il fallait l’effacer, la laver. C’est la tache, le péché originel, pour la bourgeoisie : la République est née de ce tumulte, dans ces journées, ces années, d’effervescence populaire. « Ce jour-là, à la Bastille, il y a Adam, né en Côte-d’Or, il y a Aumassip, marchand de bestiaux, né à Saint-Front-de-Périgueux, il y a Béchamp, cordonnier, Bersin, ouvrier du tabac, Bertheliez, journalier, venu du Jura, Bezou, dont on ne sait rien, Bizot, charpentier… Ah ! on éprouve un curieux sentiment de bien-être, une sorte de bonheur qu’on ne connaissait pas… La foule se rue au pied de la citadelle. On passe le petit pont et on se carre un instant derrière les chaînes brisées pour reprendre son souffle. Et tout à coup, les tirs reprennent. On court de toutes parts. Un garde-française tombe et, sans réfléchir, Rousseau cueille son fusil. Le canon est chaud. » (1) Voilà les fonts baptismaux de la France moderne, tout sauf apaisés : de la révolte, de la joie, de la colère, des prisons renversées, des châteaux pillés, du faubourg Saint-Antoine jusqu’au fin fond des campagnes.

C’est inconfortable, cette origine, pour les tenants de l’ordre. Il faut bien le fêter, ce 14 juillet, il faut bien, puisque les ancêtres en ont décidé ainsi (en 1880). Puisque tout, ou tant, vient de là, la Marseillaise, le drapeau tricolore, Liberté Egalité Fraternité, les symboles qui flottent partout, mais aussi les départements, les préfectures, la Constitution, l’Assemblée, les élections, la politique est marquée de ce sceau, jusqu’au mètre, au litre, au gramme, tant de choses, dans notre quotidien, trouvent leur source dans cet immense fracas. Et en même temps, en même temps, glorifier un soulèvement, c’est toujours risqué : ça peut donner des idées…

La République, soit, mais sans passion, sans la Révolution. D’où ce choix, collectif, inconscient : neutraliser l’événement, derrière des bals, des feux d’artifices, des flonflons – et avec toute l’affection qu’on peut éprouver pour les bals, les feux d’artifices, les flonflons. Le rendre insipide, consensuel, lisse, amnésique. Le dépolitiser, les déconflictualiser. Du coup, dans nos 36000 communes, nous réussissons chaque année cet exploit littéraire, une figure de style digne de Georges Pérec et de sa Disparition : ne jamais prononcer « 1789 », ni « Révolution », ni « Bastille » ! Là où les Américains nomment cela, tout simplement, évidemment, le « Bastille Day ».

C’est l’inconscient de la classe dirigeante qui parle. Et qui, surtout, ne veut pas en parler. Un tabou, désormais, un trou dans la mémoire. C’est toute le Grande Révolution, elle qui a soufflé durant un siècle comme un poumon d’espérance dans toute l’Europe, elle qui fait notre Gloire partout dans le monde avec la Déclaration des Droits de l’Homme, c’est toute la Grande Révolution qu’il faut, au mieux, oublier, au pire, salir. Avec cette cohorte d’éditorialistes, d’historiens de plateaux, de vedettes bien-pensantes, qui s’empressent de réduire ce formidable élan à un gigantesque bain de sang.

Et ils ont bien raison. Ils ont bien raison de l’effacer, de l’oublier, de la noyer. Ils ont raison de lutter, encore, contre ce fantôme. Ils ont raison car, deux siècles plus tard, ce spectre hante toujours la France. Le souvenir demeure vivant, vivace. Le volcan, prêt à se réveiller.

Lorsque les Gilets jaunes se soulèvent, à quelle mythologie se raccrochent-ils aussitôt, d’instinct ? « Nous sommes les sans-culottes », proclament-ils au feutre sur leurs chasubles. « Macron, tu perds la tête. Souviens-toi, 1789 ! » « 1789, c’est pas fini ! » « 1789, à bas le roi ! 2018, à bas l’argent-roi ! » Des slogans accompagnés de Mariannes pleurant, ou accusant. Sur les ronds-points, les GJ font circuler des « cahiers de doléances », qu’ils remontent le samedi à Paris. Ils préparent, à Commercy, à Saint-Nazaire, des « Etats généraux ». Ils se comparent au « tiers-état », qu’on taxe, qu’on taxe, taxe, tandis que « les gros ne paient pas ». Sur les Champs-Elysées, aux portes du palais, ils s’en prennent au « roi Macron », voire à sa « Brigitte Antoinette ». Et de citer la Constitution de 1793 : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. »

Le 14 juillet, c’est, ça reste, un brandon allumé dans la nuit de l’histoire, dans l’obscurité du présent. C’est une étincelle, pas éteinte dans bien des coeurs, et qui fait encore peur aux nouveaux seigneurs. Aussi, aujourd’hui, Gilets jaunes, militants, syndicalistes, élus de gauche, nous, les héritiers de 1789, à Paris, à Amiens, à Audincourt, à Flixecourt, nous avons le devoir de le célébrer, avec enthousiasme, avec subversion : des hôpitaux aux médias, de Amazon à Sanofi, il nous reste mille Bastilles à délivrer… Ah ça ira ! On est là !

Eric Vuillard, 14 juillet, Actes Sud.


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