28 juillet 1875 : la grève ouvrière du Saint Gothard (Suisse) massacrée

mardi 31 juillet 2018.
 

Voici la présentation de l’origine du conflit faite au congrès de la Fédération jurassienne de l’Association internationale des travailleurs, les 1er et 2 août 1875, à Vevey : « Les ouvriers, presque tous italiens, occupés au percement du tunnel du Gothard, du côté de Göschenen, sur le territoire du canton d’Uri, s’étaient mis en grève le 27 juillet, au nombre d’environ 2000. Ils demandaient que les 24 heures de la journée fussent réparties, non plus en 3, mais en 4 équipes, dont chacune n’aurait par conséquent à travailler que 6 heures : car 8 heures consécutives de travail dans le gouffre noir et brûlant du tunnel, au milieu d’une fumée aveuglante, étaient une tâche au-dessus des forces humaines. En outre, l’entrepreneur, lorsqu’il remettait, avant la fin du mois, des acomptes aux ouvriers sur leur paie, leur donnait non de l’argent, mais des bons en papier ; et comme les aubergistes et marchands n’acceptaient ce papier qu’en déduisant un escompte, les travailleurs se voyaient obligés, s’ils ne voulaient pas subir cette perte, d’acheter leurs vivres et autres objets de consommation dans les magasins de l’entreprise ; cette obligation, source d’une nouvelle exploitation, leur pesait et ils désiraient s’en affranchir : ils demandaient en conséquence que la paie eût lieu tous les quinze jours et non tous les mois, et fût faite toujours en argent et non en bons ; ils réclamaient en outre une augmentation de salaire de 50 centimes par jour. » [2]

L’ingénieur Louis Favre demanda l’aide militaire du gouvernement d’Uri : « Comme celui-ci hésitait devant les frais qu’occasionnerait une levée de troupes, l’entrepreneur offre de l’argent : son offre est acceptée, et aussitôt l’huissier cantonal réunit une trentaine de volontaires, qu’on arme de fusils et qu’on expédie en voiture à Göschenen », le 28 juillet 1875.

Après une charge à la baïonnette (accueillie à coups de pierre par les grévistes), la milice d’Uri ouvrit le feu, faisant 4 morts, une dizaine de blessés et 13 prisonniers. Le 29 juillet, une partie des grévistes reprit le travail, les autres quittèrent la Suisse.

Citons ces commentaires emblématiques : « En général, on reconnaît la louable énergie déployée par le gouvernement d’Uri ; avec peu de monde, peu d’embarras et peu de frais, et très promptement, il a terminé cette affaire » (Le Nouvelliste vaudois) ; « Les trente miliciens n’ont fait qu’obéir à un ordre et remplir leur devoir » (Le Confédéré, Fribourg).

Hans-Peter Renk


« Aux ouvriers suisses » (extraits)

Amis,

La fusillade de Goeschenen ne s’est point perdue dans le tunnel du Gothard. Son bruit a passé monts et mers, et retentit partout où le pauvre lutte, souffre et meurt pour le riche. C’est pourquoi je vous envoie de Londres au Locle mon obole pour les nouvelles victimes du travail.

(...) Si la presse libérale ne les diffame point, si les braves miliciens d’Uri ont fait comme les soldats des gouvernements de combat, s’ils ont fusillé des ouvriers désarmés, troué des blouses de citoyens comme leurs pères les cuirasses de Gessler, s’ils ont mis sur le carreau vingt chefs de famille pour 20’000 fr., ils ont rétabli l’ordre non seulement à peu de frais, comme dit la presse morale, mais encore avec profit, 1000 fr. par tête. Mais ce n’est pas particulièrement de l’héroïsme... et ce n’est pas tout à fait le nom de miliciens qu’ils méritent. C’est rappeler non la plus noble, mais la plus basse époque de leur histoire, les plus mauvais jours de leur aristocratie et de leur mercenariat, le temps passé où l’on disait : « Pas d’argent, pas de Suisse ». C’est encore comme au 10 août [1792], comme au 28 juillet 1830, tuer pour le compte des tyrans [Allusion au rôle de la garde suisse des rois de France, lors des insurrections parisiennes de 1792 et 1830]. (...) Pourquoi la République d’Uri a-t-elle voulu le pire, le plus destructeur, celui de la République conservatrice et de l’Empire providentiel ? Pourquoi a-t-elle préféré l’autorité à la liberté ?

C’est que la République d’Uri est aussi une fille de l’Eglise, comme la République de Versailles et l’Empire de Décembre [allusion au Second Empire (1852-1870) et au régime d’Adolphe Thiers (1871-1873), responsable de l’écrasement de la Commune de Paris en mai 1871] ; c’est qu’elle est autoritaire, c’est-à-dire cléricale et militaire ; c’est qu’hier encore elle tenait au Sonderbund [Alliance séparatiste de 7 cantons catholiques (1844-1847), dissoute en 1847 par l’armée fédérale] ; c’est qu’aujourd’hui même elle repose non sur le principe démocratique du monde moderne, l’égalité, sur les droits de l’homme, justice, travail et paix, mais sur le vieux droit divin de guerre, de conquête et de butin, le droit du Dieu des Armées, du plus fort, du plus loup.

Félix Pyat*

* Membre de la Commune de Paris, 1871 ; Bulletin de la Fédération jurassienne de l’A.I.T., 4e année, n° 36, 5 septembre 1875.

RENK Hans-Peter, PYAT Félix

* Paru dans le périodique suisse « solidaritéS » n°110 (20/06/2007), p. 17.

Notes

[1] Voir Mais que diable vont-ils faire au Grütli ? , il existe un autre symbole suisse : le Gothard. En effet, en mars 2007, la revue des CFF « Via » [[Via n° spécial : 125 ans du chemin de fer du Gothard (mars 2007).

[2] James Guillaume, L’Internationale : documents et souvenirs. T. 2. Paris, G. Lebovici, 1985

Mis en ligne le 1er juillet 2007


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