Conquête de l’Amérique latine : Y a-t-il eu génocide des Indiens par les conquérants espagnols ?

jeudi 30 octobre 2014.
 

1) La réponse NON donnée par la revue L’Histoire

2) En fonction de quelle définition du génocide, la revue L’Histoire répond-elle NON ?

3) Effondrement démographique et génocide

4) Témoignages d’époque et génocide

5) Témoignages de Las Casas

6) Un sadisme particulier à l’encontre des femmes et des enfants

7) Colonialisme, racisme et sadisme

8) Des atrocités innommables

CONCLUSION


1) La réponse NON donnée par la revue L’Histoire (numéro de l’été 2007)

Christian Duverger ( directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales) commence par distinguer un cas particulier : la tragédie des Taïnos, peuple indien des Grandes Antilles "mis en esclavage, soumis au travail forcé dans les mines d’or... maltraité, dépossédé de sa terre et de ses dieux... On peut considérer qu’en l’espace de trente ans 80%, peut-être 90% de la population taïno va disparaître. Au point qu’on peut parler dans ce cas précis, de génocide".

Pour l’auteur " le cas des Taïnos des Grandes Antilles presque totalement exterminés en une génération, constitue une exception. Le reste des conquêtes espagnoles se réalise sans qu’il y ait une telle hécatombe."

Il chiffre la population préhispanique du Mexique à environ 18 millions d’habitants et reconnaît qu’il en reste seulement un million en 1600. " La principale raison de cette chute démographique est le choc microbien : les Indiens ne sont pas immunisés contre les maladies apportées par les Espagnols, variole, rougeole, grippe. On ne peut rien en savoir bien sûr..." cependant, de 1572 à 1600 "il n’est pas exclu que l’eau ait été alors empoisonnée. On peut en tout cas noter la corrélation des dates entre la fin du contrôle de l’eau... et la baisse démographique".

2) En fonction de quelle définition du génocide, la revue L’Histoire répond-elle NON ?

La Convention internationale pour la prévention et la répression du crime de génocide ( votée par l’Assemblée Générale de l’ONU le 9 décembre 1948) définit celui-ci ainsi :

"Le génocide s’entend de l’un quelconque des actes ci-après, commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique ou religieux comme tel :

* Meurtre de membres du groupe

* Atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale des membres du groupe

* Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle

* Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe. Transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe".

Cette définition a été reprise dans le statut de la Cour Pénale Internationale adopté à Rome le 19 juillet 1986. Il se différencie du crime contre l’humanité par la destruction totale ou partielle du groupe concerné et par l’intentionnalité de l’action. Ce second point place à l’origine et au coeur du génocide une raison idéologique ; or, pour tous les génocides, se mêlent des raisons économiques, idéologiques et politiques. Dans tous les cas, les raisons idéologiques naissent d’une vision négative et déshumanisée de la future victime ; pour l’Amérique latine, c’est la certitude d’appartenir à la religion du vrai Dieu corroborée par le don de l’Amérique à l’Espagne par le pape.

Le crime de génocide n’a jamais été circonscrit dans les limites d’une période historique précise par les conventions et la jurisprudence internationale. Le préambule de la Convention de 1948 stipule "qu’à toutes les périodes de l’histoire, le génocide a infligé de grandes pertes à l’humanité".

L’étude des génocides est devenu autant un objet d’histoire que d’économie, sociologie, philosophie, psychologie dégageant des similitudes mais aussi ce qui rend chaque génocide unique et particulier. Ces recherches ont déjà poussé à des améliorations dans la définition du génocide. Ainsi,l’article 211-1 du nouveau Code Pénal français ajoute aux quatre groupes concernés ( national, ethnique, racial ou religieux) la formule "ou d’un groupe déterminé à partir de tout autre critère arbitraire".

De plus, l’intentionnalité d’une action génocidaire de la part d’un Etat n’étant guère affichée, le principal critère devient la réalité du massacre de masse. Ainsi, les mêmes qui refusent de caractériser la conquête de l’Amérique latine comme un génocide acceptent ce terme pour le Cambodge où la mort massive est évidente mais pas l’intentionnalité idéologique de celle-ci. Le critère choisi par Christian Duverger pour contester l’accusation de génocide, c’est premièrement un massacre moins généralisé que pour les Tainos, deuxièmement une baisse démographique plus due aux maladies qu’à une discrimination violente.

3) Un autre point de vue : L’effondrement démographique des Amérindiens permet d’employer le terme de génocide pour l’ensemble du processus de conquête de l’Amérique par les colonisateurs espagnols

Tel est le point de vue de l’étude publiée par l’Institut National d’Etudes Démographiques sur la population latino-américaine : " La colonisation"" espagnole a provoqué en peu de temps la mort de 80 à 93% de la population du continent estimée de 80 à 100 millions en 1492. Dans certaines îles de la Caraïbe, le pourcentage de décès est de 100%".

Tel est le point de vue de Tzvetan Todorov dans son livre "La conquête de l’Amérique". Cet auteur s’est fait connaître du grand public par ses travaux sur les philosophes des Lumières. Son travail sur l’Amérique latine regorge d’informations intéressantes :

" En 1500 la population du globe doit être de l’ordre de 400 millions, dont 80 habitent les Amériques. Au milieu du 16ème siècle, de ces 80 millions il en reste 10. Ou en se limitant au Mexique : à la veille de la conquête, sa population est d’environ 25 millions ; en 1600 elle est de 1 million.

Si le mot génocide s’est jamais appliqué avec précision à un cas, c’est bien à celui-là. C’est un record, me semble-t-il, non seulement en termes relatifs (une destruction de l’ordre de 90% et plus), mais aussi absolus, puisqu’on parle d’une diminution de population estimée à 70 millions d’êtres humains. Aucun des grands massacres du 20ème siècle ne peut être comparé à cette hécatombe.

On comprendra combien sont vains les efforts que font certains auteurs pour dissiper ce qu’on appelle la "légende noire" établissant la responsabilité de l’Espagne dans ce génocide".

4) Les textes d’époque donnent des arguments supplémentaires en faveur du terme de génocide pour l’ensemble du processus de conquête de l’Amérique par les colonisateurs espagnols

Témoignage sur Cuba qui comptait environ un million d’habitants et ne comptera bientôt plus un seul autochtone. Son conquistador nommé Oviedo nous a laissé son "argumentation" pendant la "conquête" : " Dieu les détruira prochainement..." puis " Satan est maintenant expulsé de cette île : toute son influence a disparu maintenant que la majorité des Indiens sont morts... Qui niera qu’user de la poudre contre les païens c’est offrir de l’encens à notre seigneur".

Témoignage sur l’actuel Pérou par le juge de l’Audience de Lima, le Licenciado Fernando de Santillán, daté du 4 Juin 1559 ( Cité par Alejandro Lipschutz dans EL PROBLEMA RACIAL EN LA CONQUISTA DE AMERICA, éd.Siglo XXI, Mexico 1975, page 121) : "...tuant grand nombre (d’Indiens) en temps de paix, les jetant aux chiens (pour être dévorés), les brûlant, coupant des mains, des pieds, des nez et des seins, violant leurs femmes et leurs filles, mettant le feu à leurs maisons, saccageant leurs semailles ; de sorte qu’ils meurent de froid et de faim, et ne leur resta plus que s’accoutumer, de pure nécessité, à se manger les uns les autres."

Témoignages du franciscain Motolinia, dévoué admirateur de Cortés " L’AVIDITÉ de nos Espagnols a détruit et DEPEUPLÉ cette terre davantage que tous les sacrifices humains et guerres homicides pratiqués du temps du paganisme". Voici la description qu’il donne par exemple d’une mine " La puanteur des cadavres morts dans les mines fut si grande que cela amena la Peste, surtout aux mines de Huaxicán, une demi-lieue aux alentours desquelles à peine il y avait place pour marcher ailleurs que sur des cadavres ou des ossements..." ((Motolinia, MEMORIALES, éditions UNAM, Mexico 1971, page 29)

Témoignage contemporain du chroniqueur vénitien Gaspar Contarini, qui déclarait devant les membres du Sénat de Venise (le 15 novembre 1525) :

"Cette île (La Española) était tant peuplée que Pedro Martir de Angleria, du Conseil des Indes et chargé d’écrire l’histoire de ces pays, m’affirma qu’entre La Española et La Jamaïque vivaient plus d’un million d’âmes quand Colomb les découvrit. Maintenant, en conséquence des mauvais traitements des Espagnols qui forcèrent ces pauvres hommes à excaver dans les mines d’or (un travail auquel ils n’étaient pas habitués) les faisant désespérer au point que des mères tuaient leurs enfants (pour leur épargner ce sort). Ils disparurent presque tous à tel point qu’il n’en reste plus que sept mille de vivants."

5) Témoignages de Las Casas dans sa "Très brève relation de la destruction des Indes"

"C’est chez ces tendres brebis, ainsi dotés par leur créateur de tant de qualités, que les Espagnols, dès qu’ils les ont connues, sont entrés comme des loups, des tigres et des lions très cruels affamés depuis plusieurs jours. Depuis quarante ans, et aujourd’hui encore, ils ne font que les mettre en pièces, les tuer, les inquiéter, les affliger, les tourmenter et les détruire par des cruautés étranges, nouvelles, variées, jamais vues, ni lues, ni entendues. J’en dirai quelques-unes plus loin ; elles ont été telles que sur les trois millions de naturels de l’Ile Espagnole que nous avons vus il n’y en a plus deux cents aujourd’hui" (p. 50).

"Au cours de ces quarante ans, plus de douze millions d’âmes, hommes, femmes et enfants, sont morts injustement à cause de la tyrannie et des œuvres infernales des chrétiens. C’est un chiffre sûr et véridique. Et en réalité je crois, et je ne pense pas me tromper, qu’il y en a plus de quinze millions". (pp. 51-52).

"L’an 1518, ceux qui se disaient chrétiens s’en furent là piller et y tuer, tout en disant qu’ils allaient la peupler. De 1518 à aujourd’hui, en 1542, toute l’iniquité, toute l’injustice, toute la violence et la tyrannie exercées par les chrétiens aux Indes ont débordés et ont atteint leur comble. Parce que les chrétiens ont perdu toute crainte de Dieu et du roi et ont oublié qui ils sont. Les ravages et les cruautés, les tueries et les destructions, les dépeuplement, les vols, les violences et les actes tyranniques perpétrés dans tant de royaumes de la grande Terre Ferme sont si nombreux et si graves que tout ce que nous avons dit n’est rien en comparaison de ce qui a été fait ; même si nous les disions toutes, car nous taisons bien des choses, ce n’est comparable ni en nombre ni en gravité à ce qui a été fait et perpétré de 1518 à l’année où nous sommes, 1542" (p. 78).

"Voilà donc les actions des Espagnoles qui vont aux Indes et qui, un nombre vraiment infini de fois, poussés par leur soif de l’or, ont vendu et vendent aujourd’hui encore, nient et renient Jésus-Christ" (p. 104).

"Je déclare devant Dieu et ma conscience que d’après ce que je crois et ce que je considère comme vrai je n’ai dit et souligné, en gravité et en quantité, que le dix millième des perditions, des dommages, des destructions, des dépeuplements, des ravages, des meurtres, des grandes cruautés, particulièrement laides et horribles, des violences, des injustices, des vols et des tueries perpétrés sur les habitants et les terres des Indes, dans le passé et aujourd’hui encore" (p. 148).

"J’ai terminé mon travail à Valence le 8 décembre 1542, au moment où les violences, les oppressions, les tyrannies, les massacres, les vols, les destructions, les ravages et les anéantissements, les angoisses et les calamités que j’ai dits sont au comble de leur force partout aux Indes où il y a des chrétiens. Les chrétiens sont plus féroces et abominables dans certaines régions que dans d’autres" (p. 154).

6) Un sadisme particulier à l’encontre des femmes et des enfants

Témoignage sur les conditions de vie des femmes par le Père Pedro de Cordoba en sa qualité de Provincial des Dominicains de la Colonie au Cardinal Jimenez de Cisneros que : "les Espagnols ne peuplent pas mais dépeuplent les Indes (Occidentales)" avec le repartimiento, en ajoutant à sa lettre au Régent du Royaume :

"les femmes ont travaillé et travaillent sur ces terres tant et plus que les hommes, et cela demi nues, sans manger, sans avoir de quoi se coucher, et même enceintes et ou après avoir accouchées. Même Pharaon et les Égyptiens ne commettaient pas de telles cruautés envers le peuple d’Israël."( Cité par Juan Friede dans "Bartolomé de Las Casas, PRECURSOR DE L’ANTICOLONIALISMO", éditions Siglo XXI, Mexico 1974, page 35)

Témoignage de Prescott qui cite "en termes atténués" Pedro Pizarro, biographe du "gran capitán de la Conquista" Francisco Pizarro après la prise de la capitale des Incas Cuzco :

"Il prit une femme de l’Inca Manco, une jeune et jolie femme à laquelle celui-ci était très attaché. Il ordonna qu’elle soit complètement dénudée, attachée à un arbre, flagellée avec des verges, et lardée par la suite de flèches jusqu’à ce que mort s’en suive."( William H.Prescott, THE COMPLETE WORKS, London 1896, volume VI, pages 125-126).

"Il fit entrer par la ruse les plus importants dans une maison de paille et il ordonna d’y mettre le feu. Ils furent brûles vifs. Tous les autres furent tués à coups de lance, une multitude à coups d’épée. Quant à la reine Anacaona, les soldats la pendirent pour l’honorer. Il arrivait que certains chrétiens, par pitié ou par cupidité, prennent des enfants pour les protéger et qu’ils ne soient pas tués, et les mettaient en croupe sur leur cheval, un autre Espagnol venait par-derrière et transperçait l’enfant de sa lance ; un autre, si l’enfant était par terre, lui coupait les jambes de son épée" (Las Casas p. 60).

"Ils arrachaient les bébés qui tétaient leurs mères, les prenaient par les pieds et leur cognaient la tête contre les rochers. D’autres les lançaient par-dessus l’épaule dans les fleuves en riant et en plaisantant et quand les enfants tombaient dans l’eau ils disaient : ’Tu frétilles, espèce de drôle !" ; ils embrochaient sur une épée des enfants avec leurs mères et tous ceux qui se trouvaient devant eux" (Las Casas p 55)

"Un certain Espagnol qui allait à la chasse au cerf ou au lapin avec ses chiens ne trouva un jour rien à chasser, et il lui sembla que les chiens avaient faim : il enlève un tout petit garçon à sa mère, et avec un poignard il lui coupe les bras et les jambes et donne à chaque chien sa part, quand les chiens ont mangé les morceaux, il jette le petit corps par terre à toute la bande" ( Las Casas p. 101).

7) Colonialisme, racisme, profit et sadisme

Le lien entre idéologie coloniale et génocide mériterait d’être plus travaillé, y compris pour le nazisme.

"Ce gouverneur et sa troupe inventèrent de nouvelles formes de cruautés et de tourments pour obliger les Indiens à découvrir de l’or et le leur donner. Un de ses capitaines, au cours d’une expédition qu’il fit sur son ordre pour voler et anéantir les Indiens, tua plus de quarante mille personnes. Un franciscain qui était avec lui, fray Francisco de San Roman, l’a vu de ses yeux. Le capitaine les a tués à coup d’épée, les a brûlés vifs et les a jeté aux chiens féroces, après diverses tortures" (Las Casas p. 70).

"Et au point du jour, alors que les innocents dormaient avec leurs femmes et leurs enfants, ils attaquaient le village, qui était généralement en paille, et brûlaient vifs les enfants, les femmes et beaucoup d’hommes avant qu’ils aient leurs esprits. Ils tuaient ceux qu’ils voulaient et torturaient à mort ceux qu’ils prenaient vivants pour leur faire indiquer d’autres villages pourvus d’or ou dire où il s’en trouvait davantage que celui qu’ils trouvaient. Ceux qui restaient étaient marqués au fer comme esclaves. Quand le feu était éteint, les Espagnoles allaient chercher l’or qu’il y avait dans les maisons. C’est de cette manière et dans de telles actions que s’est occupé cet homme perdu avec tous les mauvais chrétiens qu’il commandait, de 1514 à 1521 ou 1522 (...) Les officiers du roi faisaient de même, chacun envoyant le plus de serviteurs ou de domestiques qu’il pouvait ; et le premier évêque de ce royaume envoyait aussi ses domestiques pour avoir sa part de profit" (Las Casas p. 71).

"Avec leurs chevaux, leurs épées et leurs lances les chrétiens commencèrent des tueries et des cruautés étrangères aux Indiens. Ils entraient dans les villages et ne laissaient ni enfants, ni vieillards, ni femmes enceintes ou accouchées qu’ils n’avaient éventrés et mis en pièces, comme s’ils s’attaquaient à des agneaux réfugiés dans leurs bergeries. Ils faisaient des paris à qui ouvrirait un homme d’un coup de couteau, ou lui couperait la tête d’un coup de pique ou mettrait ses entrailles à nu... Ils faisaient de longues potences où les pieds touchaient presque terre et par groupes de treize, pour honorer et révérer notre Rédempteur et les douze apôtres, ils y mettaient le feu et les brûlaient vifs. D’autres leur attachaient tout le corps dans de la paille sèche et y mettaient le feu ; c’est ainsi qu’ils les brûlaient. A d’autres et à tous ceux qu’ils voulaient prendre en vie ils coupaient les deux mains, et les mains de leurs pendaient, et ils leur disaient : "Allez porter les lettres", ce qui signifiait d’aller porter la nouvelle à ceux qui s’étaient enfuis dans les forêts. C’est ainsi qu’ils tuaient généralement les seigneurs et les nobles : ils faisaient un gril de baguettes sur des fourches, ils les y attachaient et mettaient dessous un feu doux, pour que peu à peu, dans les hurlements que provoquaient ces tortures horribles, ils rendent l’âme" (Las Casas p. 55).

8) Des atrocités innommables

Dans son HISTORIA DE LAS INDIAS ( Fondo de Cultura Económica, Mexico 1951, tome I, p. 458), Las Casas écrit que les Espagnols passaient leur temps en tournois pour voir qui fendait le mieux un Indien en deux, d’un seul coup d’épée, ou en concours de la mise à mort à l’arbalète. Parmi les faits dont il nous informe, prenons celui-ci "...que ceux qui sont de vrais chrétiens sachent ce qu’on n’a jamais entendu en ce monde. Pour nourrir leurs chiens, ils mènent des Indiens enchaînés en fil durant leur chemin, qui vont comme s’ils étaient un troupeau de porcs. Ils les tuent et tiennent une boucherie ambulante de viande humaine, en se disant les uns aux autres : ’prête-moi un quart de ce coquin pour donner à manger à mes chiens jusqu’à ce que j’en tue un moi-même’, comme s’il s’agissait d’un quart de mouton ou de porc. Toutes ces choses diaboliques viennent d’être prouvées maintenant en des procès que se sont fait entre eux-mêmes quelques tyrans. Que peut-il y avoir de plus sauvage !" ( Las Casas, BREVISIMA RELACIÓN, Buenos Aires, 1953, page 100)

Un autre pasatiempo nous est rapporté par un autre ecclésiastique espagnol, le Vicaire Morales, qui écrit : "Il y a des Espagnols qui dressent des chiens carnassiers pour les habituer à tuer des Indiens. Ils font cela parfois comme pasatiempo pour voir si les chiens si prennent bien."

"Comme les impositions se succédaient si rapidement qu’à peine avait-on payé un tribut, arrivait le suivant à payer. Pour y faire face ils vendaient leurs enfants. Et ceux qui ne payaient pas leur tribut étaient voués à la mort, soit par des tortures soit au moyen d’emprisonnements cruels, parce qu’ils les traitaient bestialement, on les tenait pour inférieurs aux bêtes." (Motolinia, HISTORIA DE LOS INDIOS, éditions Gili, Barcelone 1914, page 17)

"Le fer rouge ne coûtait pas cher. On posait sur ces visages tant de marques en plus du fer du roi, tant que toute la face en était écrite, puisque chaque acheteur posait ses initiales. C’est pour cela que cette huitième plaie ne valait pas mieux (que les autres)."( Motolinia, HISTORIA DE LOS INDIOS, éditions Gili, Barcelone 1914, page 18)

Le fer rouge du roi avec lequel on marquait leurs faces a été dessiné par Bernal Diaz dans sa chronique ( Bernal Díaz del Castillo, HISTORIA VERDADERA DE LA CONQUISTA DE LA NUEVA ESPAÑA, Mexico 1955, page 319) : C’était une petite marque que le "fer de Sa Majesté", qui indiquait la qualité d’esclave en général, son destin sans retour. Chaque propriétaire d’esclaves (et qui ne l’était pas ?), une fois en possession de l’"objet" acheté - ils changeaient souvent de propriétaires - marquait sur la face de l’infortuné ses initiales, comme on faisait avec le cheptel.

Témoignage sur Don Antonio de Mendoza, sous ses ordres directs et en sa présence : "Après la capture de la Colline de Mixton, grand nombre d’Indiens faits prisonniers furent mis à mort en sa présence et sous ses ordres. Quelques-uns furent placés en file et mis en pièces à coups de canon, d’autres furent déchiquetés par des chiens. D’autres étaient livrés à des Noirs pour être mis à mort, et ceux-ci les tuèrent à coup de couteaux pendant que d’autres étaient pendus. Ailleurs également des Indiens étaient jetés à des chiens en sa présence."( Arthur S. Aiton, THE SECRET VISITA AGAINST VICEROI MENDOZA, cité par Lewis HANKE dans BARTOLOMÉ DE LAS CASAS, La Haye 1951, page 58)

Conclusion :

Après lecture de ces analyses et témoignages, le point de vue de Christian Duverger développé dans la revue L’Histoire ne peut être retenu.

A la question : "Y a-t-il eu génocide des Indiens ?", il répond " pour les Taïnos, oui, ailleurs, non".

Il paraît oublier que le crime de génocide est fondé sur une situation de discrimination violente à l’encontre d’un groupe. Or, ce groupe discriminé, ce n’étaient pas spécifiquement les Tainos mais l’ensemble des Amérindiens dont les Tainos.

La définition juridique en vigueur au niveau international continue à stipuler " Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle" ; donc, un peuple d’Amazonie a pu ne pas être concerné sans que cela change quoi que ce soit au problème.

Que dirait-on d’un historien qui analyserait le génocide juif de la Seconde Guerre mondiale en faisant essentiellement un travail statistique sur les différences entre pays européens, entre provinces de ces pays, entre camps de concentration ? qu’il passe à côté du sujet.

Jacques Serieys


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